Début du livre (suite 9)
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Heine prétend que madame de Staël n'a rien compris à la philosophie allemande, et qu'il est fort heureux que les Français ne sachent rien de cette philosophie, « qui pourrait embrouiller les têtes et faire beaucoup de mal. » Le côté comique des philosophes allemands, dit encore Heine, c'est qu'ils se plaignent sans cesse de ne pas être compris. Quand Reinhold pensait comme lui, Fichte déclara que personne ne le comprenait mieux que Reinhold. Mais Reinhold ayant rompu avec lui, il dit: « Reinhold ne m'a jamais compris. » Lorsque Fichte se sépara de Kant, il écrivit que Kant ne se comprenait pas lui-même. Hegel, sur son lit de mort, disait : « Un seul homme m'a compris, et encore il ne m'a pas bien compris. »
Comme je n'ai pas, plus que Heine, la vertu de changer les pierres en pain, je me garderai bien d'entreprendre l'explication de la philosophie allemande, et d'en conseiller la lecture à ceux qui n'aiment pas à se laisser duper. Il suffit de dire que cette philosophie n'était guère qu'un retour à la doctrine naturaliste de Spinosa, et que les successeurs de Kant, de Fichte, de Schelling, de Hegel, MM. Strauss, Rothe, Böhme, Richter, Schmidt, Feuerbach, prêchent aujourd'hui le matérialisme et l'athéisme de Diderot. Et voilà le fruit de tous ces orgueilleux systèmes philosophiques qui promettaient de tout comprendre et de tout expliquer !
Après avoir successivement examiné les mœurs, la littérature et la philosophie de l'Allemagne, madame de Staël finit son livre par des considérations de l'ordre le plus élevé sur la religion, et sur l'enthousiasme, dont elle accorde le privilége aux Allemands, et qu'elle voudrait substituer à la raison dans l'étude du monde physique et du monde moral. « L'enthousiasme, dit-elle, prête de la vie à ce qui est invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate sur notre bien-être dans ce monde... C'est l'amour du beau, l'élévation de l'âme, la jouissance du dévouement réunis dans un même sentiment. »
L'enthousiasme fournit à madame de Staël plusieurs pages très-belles et très-éloquentes, surtout la dernière du livre, qui finit par une phrase sublime. « Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se présenter au combat de la mort, sans doute l'affaiblissement de nos facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'idées qui habitaient dans notre sein et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de s'évanouir, tout cela fait mal, et l'homme vulgaire paraît, quand il expire, avoir moins à mourir. Dieu soit béni cependant pour le secours qu'il nous prépare encore dans cet instant! nos paroles seront incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière; nos réflexions, qui s'enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu'errer isolées sur de confuses traces ; mais l'enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d'énergie, nous avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel. »
On pourrait citer encore le spirituel chapitre Des étrangers qui veulent imiter l'esprit français, et l'admirable chapitre sur l'Esprit de conversation, qui est un véritable traité de l'art, fait par un grand maître.
• D'un autre côté, on noterait bien des taches dans ce brillant tableau du siècle poétique de Goëthe. La définition de la poésie, par exemple, n'est pas très-claire. « La poésie, dit l'auteur, est une possession momentanée de tout ce que notre âme souhaite ; le talent fait disparaître les bornes de l'existence, et change en images brillantes le vague espoir des mortels. » La définition de la poésie romantique n'est ni moins singulière, ni plus intelligible. » La poésie des Germains est l'ère chrétienne des beaux-arts ; elle se sert des impressions personnelles pour nous émouvoir ; le génie qui l'inspire s'adresse immédiatement à notre cœur, et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant et le plus terrible de tous. »
Malgré ses défauts, le livre De l'Allemagne exerça une puissante influence sur les lettres françaises. L'Allemagne fut révélée à la France par madame de Staël, et cette exposition de doctrines nouvelles fit faire un grand pas à la réforme littéraire. « On s'informa plus exactement de nous, dit Goëthe, ce qui ne pouvait manquer de nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe. » Cela devait être, puisque c'est le mélange de la race germanique avec la race celtique et la race latine qui, sous les auspices du christianisme, a créé le moyen âge et les nationalités modernes.
Le livre De l'Allemagne montre qu'il s'était opéré en madame de Staël une révolution morale. Ses idées religieuses s'étaient profondément modifiées; elle avait renoncé aux doctrines sceptiques du dix-huitième siècle. Le malheur peut-être l'avait ramenée à la religion de sa mère. Elle paraît surtout préoccupée de la moralité de ses écrits. C'est dans ce dernier ouvrage qu'elle dit: « Un livre n'est suffisamment moral que lorsqu'il sert au perfectionnement de l'âme... La religion est le véritable fondement de la morale... La religion est la vie de l'âme... L'homme est dévoré ou plutôt réduit en poussière par l'incrédulité. » Dès lors, dit le spirituel Suédois Brinckmann, son ami, chaque année de sa vie valait moralement mieux que la précédente, comme le dernier de ses ouvrages est toujours le plus parfait sous le rapport du style et de la composition. » Un second mariage qu'elle contracta dans l'hiver de 1811 à 1812 l'amena à de plus réguliers devoirs. Elle épousa, à quarante-six ans, un officier français, nommé Albert Rocca, qui n'en avait que vingt-sept. Rocca, ancien élève de l'Ecole polytechnique, devenu officier dans un régiment de hussards, servit en Espagne et fut couvert de blessures dans un combat. Il arriva à Genève portant une jambe de bois, les bras et les épaules gravement meurtris. « Deux mots de pitié, que lui adressa madame de Staël, produisirent sur lui un effet prodigieux, dit madame Necker de Saussure. Il la vit, sa tête et son cœur s'enflammèrent, et il ne mit point de bornes à ses vœux. »-« Je l'aimerai tant, dit-il à un ami, qu'elle finira par m'épouser. » Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés ; et madame de Staël trouva enfin ce qu'elle avait toujours rêvé, le bonheur dans le mariage. Cette union resta secrète. La baronne de Staël-Holstein ne voulut pas quitter le nom aristocratique qu'elle avait illustré; peut-être aussi craignait-elle les railleries que le monde pourrait faire sur la disproportion d'âge des deux époux.
La police impériale ne se contenta pas de reléguer madame de Staël à Coppet ; elle la poursuivit jusque dans son exil. M. de Barante, préfet de Genève, lui montrait des égards ; il fut remplacé par un homme « plus docile au pouvoir (1811). » Ce nouveau préfet, nommé M. Capelle, entreprit d'abord de la convertir à la cause de Napoléon. Il lui dit un jour que, si elle voulait aimer l'empereur, il lui paierait les deux millions que lui devait le trésor. « Je savais bien, répondit-elle, , que pour recevoir ses rentes il fallait un certificat de vie; mais je ne savais pas qu'il fallût une déclaration d'amour. » Une autre fois, M. Capelle l'engageait, comme moyen de faire sa paix et de rentrer en France, à célébrer la naissance du roi de Rome. « Je n'ai aucune idée sur ce sujet, répondit-elleen souriant ; et je m'en tiendrai à faire des vœux pour que sa nourrice soit bonne. »
Ce mot piquant, s'il fut rapporté, dut augmenter l'irritation de Napoléon. On redoubla de rigueurs. « Madame de Staël. disait le préfet de Genève, s'est fait une existence agréable chez elle ; ses amis et les étrangers viennent la voir à Coppet; l'empereur ne veut pas souffrir cela. » Schlegel fut obligé de la quitter, sous prétexte qu'il la rendait anti-française. Le vertueux Mathieu de Montmorency et la belle madame Récamier furent condamnés à l'exil pour l'avoir visitée dans le sien; les quarante lieues de distance de Paris leur furent infligés. Ses autres amis effrayés cessèrent d'aller la voir. « Tout ce qui prétendait aux places, dit-elle, s'éloigna de ma maison, comme on fuit une contagion funeste. Elle se plaint de cet abandon, « de ces peurs, déguisées en mal de poitrine. » Le bruit courut que le ministre de la police voulait faire mettre un corps de garde au bas de l'avenue de Coppet pour arrêter les visiteurs. Le préfet lui signifia la défense de voyager dans les pays étrangers, même en Suisse, et la menaça de la prison, si elle montrait la moindre intention de s'éloigner de Coppet. Il ajouta que, si elle partait, elle serait arrêtée, et qu'on la ferait réclamer même à Vienne et à Berlin.
Cette existence devint un tourment. « Je craignais toujours, dit-elle, que d'un exil si rigoureux on ne passât bientôt à la prison, ce qui était pour moi plus terrible que la mort. » Sa tête s'exalta. «Je suis l'Oreste de l'exil,s'écriai t-elle ; je suis dans mon imagination comme dans la tour d'Ugolin. » Il lui échappa des vivacités peu patriotiques. Ainsi elle écrivit à Moreau et l'engagea à revenir d'Amérique pour combattre contre la France. Elle ne songea plus qu'à recouvrer la liberté par la fuite. Elle hésita longtemps. « J'ai, dit-elle, de la hardiesse dans l'imagination, et de la timidité dans le caractère. » Elle pouvait être arrêtée et jetée dans un cachot.
Elle voulait se réfugier en Angleterre ; mais le blocus continental, qui fermait tous les ports, rendait ce voyage impossible. Elle résolut d'y aller en passant par la Russie et la Suède, la seule route qui lui fût ouverte. Elle parvint enfin à tromper la vigilance de son geôlier et à s'évader de Coppet. Le 23 mai 1812, elle monta en voiture, la tête nue, un éventail à la main, et partit avec M. Rocca, sa fille et un de ses fils, comme pour faire une promenade ; ils emportaient dans leurs poches ce qu'il leur fallait pour quelques jours de voyage. Ils traversèrent rapidement la Suisse, l'Autriche et la Galicie. Là ils apprirent que la route directe de Pétersbourg était occupée par l'armée française, qui faisait cette fatale campagne de Russie. Madame de Staël s'y rendit en passant par Moscou, où l'approche des Français ne lui laissa pas le temps de s'arrêter. Elle trouva un accueil gracieux auprès de l'empereur Alexandre, « homme d'un esprit et d'une instruction remarquables. »
Dans un banquet où elle assistait chez le prince Narischkin, on but au succès des armes réunies des Russes et des Anglais contre la France. « Non contre la France, s'écria-t-elle vivement, mais contre celui qui opprime la France. » Au mois de septembre, madame de Staël alla s'embarquer au petit port d'Abo, en Finlande, et arriva heureusement à Stockholm. Bernadotte, qu'elle avait connu en France, et qui était devenu prince royal de Suède, l'accueillit comme une ancienne amie, qui partageait sa haine contre Napoléon. Dans son enthousiasme exagéré pour ce prince, elle l'appelle « le héros du siècle, celui qui joint la vertu au génie. » Elle lui dédia ses Réflexions sur le suicide et ne lui épargna pas les compliments. «Vous pourriez, lui dit-elle, gagner tout un peuple un à un, si chaque individu qui le compose avait le bonheur de s'entretenir un quart d'heure avec vous. » Son fils cadet entra dans l'armée suédoise, et périt l'année suivante dans un duel, où son adversaire lui enleva la tête d'un coup de sabre.
Après un séjour de huit mois Stockholm, madame de Staël s'embarqua pour l'Angleterre. Elle publia à Londres son livre De l'Allemagne, que la police impériale avait supprimé. Elle écrivit une préface pour la traduction du livre de Wilberforce sur la traite des nègres, et commença ses Considérations sur la révolution française. Elle fit la connaissance de lord Grey, de lord Holland, de lord Lansdowne, du grand avocat Brougham, qu'elle étonna par son incomparable conversation. Elle fut présentée à Louis XVIII, lorsque ce prince, ayant quitté le château d'Hartwell, passa quelques jours à Londres avant de s'embarquer pour la France. Elle se passionna de nouveau pour la constitution anglaise, dont elle fit un magnifique éloge dans ses Considérations, et pour l'Angleterre, qui lui parut par excellence le pays de la vie de famille et de la liberté politique. Elle en revint avec des opinions un peu aristocratiques, qu'elle n'avait pas professées sous le Directoire et le Consulat.
Malgré sa haine contre Napoléon, madame de Staël s'affligea vivement des revers militaires de 1814, qui cependant devaient lui ouvrir les portes de la France. Lorsqu'on apprit à Londres que les alliés avaient passé le Rhin, un ministre anglais lui demanda ce qu'elle souhaitait. « Je désire, répondit-elle, que l'empereur soit victorieux et tué. » A la nouvelle de la prise de Paris, il lui sembla qu'il n'y avait plus de France. Elle a raconté dans ses Considérations sur la révolution française avec quelle poignante douleur elle vit, en abordant à Calais après dix ans d'exil, les soldats étrangers qui avaient envahi la France.
A peine arrivée à Paris, madame de Staël rouvrit son salon, où se rencontraient des hommes de tous les partis. Les habitués ordinaires étaient des amis de la liberté, opprimés par Napoléon et disposés à se rallier aux Bourbons, si les Bourbons acceptaient 'les idées nouvelles et respectaient les intérêts nés de la révolution. Malheureusement les Bourbons, impatients de ressusciter l'ancien régime, se souciaient peud'entendre parler de constitution et d'idées libérales. Aussi Louis XVIII et les autres princes refusèrent-ils de recevoir madame de Staël. Elle se vengea en faisant à ce gouvernement réactionnaire une guerre de bons mots et d'épigrammes. A propos des nombreux anoblissements, elle disait : « Il faudrait, une fois pour toutes, créer la France marquise. »
L'année suivante, les Bourbons, « après avoir fait, dit Sismondi, pendant dix mois toutes les fautes de la présomption et pendant dix jours toutes celles de la faiblesse, » se virent obligés de quitter de nouveau la France et de fuir devant Napoléon, revenu de l'île d'Elbe et accueilli par l'armée comme un libérateur. Madame de Staël se retira précipitamment à Coppet. L'empereur lui fit demander de revenir à Paris, sous prétexte qu'il avait besoin d'elle pour propager les idées constitutionnelles. Elle ne crut point à la sincérité libérale du despote. « Il s'est bien passé de constitution et de moi pendant douze ans, dit-elle, et à présent même il n'aime pas plus l'une que l'autre. »
Après la seconde restauration, madame de Staël retourna à Paris. Cette fois elle obtint plusieurs audiences ' de Louis XVIII, qui goûtait fort sa conversation. Ce prince lui fit remettre les deux millions que lui devait le trésor et que lui avaient refusés les gouvernements précédents. Benjamin Constant, toujours besoigneux, lui emprunta vingt mille francs, et il ne se pressa pas de les rendre. Lorsqu'elle les lui demandait, il répondait par des compliments et vantait ses beaux yeux. « On m'en a souvent dit autant, dit-elle un jour, mais à meilleur marché. » Après la mort de madame de Staël, Benjamin Constant, invité par son fils à fixer un terme pour acquitter cette dette, répondit qu'il n'avait qu'un moyen de se procurer de l'argent, c'était de faire imprimer les lettres qu'elle lui avait écrites. Comme cette publication pouvait avoir des inconvénients pour la mémoire de sa mère, le baron de Staël racheta ces lettres en donnant une quittance à son méprisable débiteur.
La seconde invasion de la France ne fut pas moins douloureuse que la première à madame de Staël. Elle écrivait au duc de Broglie, son gendre: « Il faut bien du bonheur dans les affections privées, pour supporter la situation de la France vis-à-vis des étrangers. » Canning ayant choisi le salon du premier gentilhomme de la chambre, au palais des Tuileries, pour lui dire : « Il ne faut plus se faire d'illusions, madame; la France nous est soumise, et nous vous avons vaincus. » - Oui, répondit-elle avec vivacité, parce que vous aviez avec vous l'Europe et les Cosaques; mais accordez-nous le tête-à-tète et nous verrons.
En 1816, la santé de M. Rocca inspirant des inquiétudes, madame de Staël fit un voyage en Italie et passa quelques mois à Pise et à Florence. Au printemps, elle retourna à Coppet, et en automne, elle se rendit à Paris. Bientôt après son arrivée, elle fut atteinte d'une maladie si grave que l'excès de la fièvre lui ôta l'usage des mains et des pieds. Elle sentit que sa fin approchait. Chateaubriand lui fit une visite à son lit de mort. « My dear Francis, lui dit-elle, j'ai toujours aimé Dieu, mon père et la liberté. » Elle expira le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, qu'elle avait saluée avec tant d'enthousiasme. Elle était dans la cinquante-deuxième année de son âge. Elle fut enterrée à Coppet dans le tombeau de son père et de sa mère. « C'en est donc fait, dit Sismondi, qui était présent aux funérailles, de ce séjour où j'ai tant vécu, où je me croyais si bien chez moi ! C'en est fait de cette société vivifiante, de cette lanterne magique du monde, que j'ai vue s'éclairer là pour la première fois, et où j'ai tant appris de choses ! Ma vie est douloureusement changée ; personne peut-être à qui je dusse plus qu'à elle... Que j'ai souffert le jour de l'enterrement! Un discours du ministre de Coppet sur la bière, en présence d'Albertine (la duchesse de Broglie) à genoux devant le cercueil, avait commencé à m'amollir le cœur, à me faire mesurer toute l'étendue de ma perte, et je n'ai pu retenir mes larmes. »
M. Rocca ne survécut que quelques mois à son illustre femme. Le baron de Staël mourut sans postérité en 1827, et la duchesse de Broglie en 1838, laissant un fils, qui s'est fait une grande réputation comme écrivain, publiciste, orateur et homme d'Etat.
Après la mort de sa mère, le baron de Staël publia deux ouvrages qu'elle avait laissés inachevés : ce sont les Considérations sur la Révolution française et Dix années d'exil. Dans le premier madame de Staël se propose de juger les principaux événements et les principaux personnages de la révolution, et, avant tout, de justifier la vie publique de son père. Voilà pourquoi M. Necker y occupe tant de place. Aveuglée par son amour filial, elle fait de son père le plus grand homme de la révolution. « Il eût été, dit-elle, plus capable que personne de s'exprimer avec force et chaleur, et il aurait triomphé de Mirabeau dans l'Assemblée constituante, s'il avait pu y prendre la parole... S'il fût né Anglais, je , dis avec orgueil qu'aucun ministre ne l'eût jamais surpassé; car il était plus ami de la liberté que Pitt, plus austère que Fox, et non moins éloquent, non moins énergique, non moins pénétré de la dignité de l'État que lord Chatham... Il joignait à l'étonnante sagacité de son esprit une sensibilité pour le sort de l'espèce humaine dont il n'y a eu d'exemple dans aucun publiciste... Il a toujours annoncé d'avance les événements qui ont eu lieu depuis ; ses ouvrages sur la révolution ont un caractère de prophétie » Ces phrases ne peuvent que faire sourire. Madame de Staël juge les hommes par le degré d'admiration qu'ils eurent pour Necker, et elle se montre d'une sévérité souvent injuste pour ses adversaires, qu'elle traite « d'illustres obscurs. » Pour justifier l'opinion de son père, elle fait une longue exposition de la constitution anglaise, qu'elle loue et admire sans restriction et qu'elle aurait voulu voir établir en France.
Madame de Staël explique avec une vive pénétration les causes de la révolution française et prouve qu'elle était inévitable. Elle montre la royauté avilie par les vices de Louis XV et devenue insupportable par l'excès de l'arbitraire, la noblesse dégénérée, odieuse pour son orgueil et ses priviléges, le haut clergé riche, irréligieux et corrompu, le peuple opprimé et malheureux. Malgré quelques exagérations dans le blâme et dans la louange, son livre est écrit à un point de vue modéré, libéral ; il respire l'amour du progrès, de l'amélioration morale, de la justice, l'union de la religion et de la liberté politique, la haine des abus et des excès.
Le baron de Staël nous apprend que les deux premiers volumes sont seuls terminés, que plusieurs chapitres du troisième n'avaient pas été revus par l'auteur et que les autres n'avaient été composés que de premier jet. Les deux parties qui ont reçu tous les soins de l'auteur sont écrites du style le plus naturel, et souvent avec un esprit, une énergie, un éclat, une sûreté de pinceau, qui font penser à Montesquieu. Elle s'élève jusqu'à l'éloquence dans le récit de la mort de Mirabeau, qu'elle termine par ces paroles: « Je me reproche d'exprimer ainsi des regrets pour un caractère peu digne d'estime ; mais tant d'esprit est si rare, et il est malheureusement si probable qu'on ne verra rien de pareil dans le cours de sa vie, qu'on ne peut s'empêcher de soupirer lorsque la mort ferme ses portes d'airain sur un homme naguère si éloquent, si animé, enfin si fortement en possession de la vie. »
Citons encore ce qu'elle dit de la catastrophe de Robespierre : « On vit cet homme, qui avait signé pendant plus d'une année un nombre inouï d'arrêts de mort, couché tout sanglant sur la table même où il apposait son nom à ses sentences funestes. Sa mâchoire était brisée d'un coup de pistolet; il ne pouvait pas même parler pour se défendre, lui qui avait tant parlé pour proscrire. »
Aux considérations sur les hommes et les faits madame de Staël joint des récits, comme celui de la journée du 10 août, des anecdotes particulières, des détails curieux, dont l'intérêt fait regretter qu'elle n'ait pas raconté davantage.
Le récit de son exil, commencé en 1800 et interrompu en 1804, recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 1812, à son arrivée à Stockholm; il ne comprend donc qu'un espace de sept ans. Madame de Staël raconte ces sept années avec une vivacité, une verve et un naturel qui ne laissent rien à désirer, et le style a l'aisance, le mouvement, l'abondance de sa merveilleuse conversation. Le voyage en Suisse, surtout la visite aux Trappistes de Fribourg, la description de la Russie et surtout le beau chapitre sur Moscou font regretter que ce livre n'ait pas plus souvent la forme d'un voyage. On est fâché que Bonaparte y occupe tant de place. Bonaparte avait persécuté madame de Staël ; elle prend sa revanche ; elle l'attaque avec une éloquence amère et le juge avec une partialité souvent poussée jusqu'à l'injustice. Elle l'appelle l'Attila moderne, elle ne voit en lui que le génie de l'égoïsme, du mépris pour Dieu, pour les hommes et pour les lois de la morale. « Le genre de supériorité de Bonaparte, dit-elle, provient bien plus de l'habileté dans le mal que de!la hauteur des pensées dans le bien. - Bonaparte, enivré du mauvais vin du machiavélisme, ressemblait, sous plusieurs rapports, aux tyrans italiens du quatorzième et du quinzième siècle. » La passion l'aveugle au point qu'elle fait des vœux pour le succès des armes étrangères. « Je souhaitais que Bonaparte fût battu, dit-elle, au commencement de la campagne de Marengo ; c'était le seul moyen d'arrêter les progrès de sa tyrannie. Le bien de la France exigeait qu'elle éprouvât des revers. » La tyrannie n'existait pas encore en 1800, et c'est une singulière manière d'entendre le bien de son pays ; dans aucun cas on ne doit lui souhaiter des revers. L'indépendance nationale n'est-elle pas le premier des biens ? Madame de Staël oublie qu'elle avait dit que « les premiers devoirs d'un citoyen sont toujours envers sa patrie. » Si Bonaparte fut petit dans sa conduite envers madame de Staël, elle manqua de dignité dans ses regrets et ses plaintes, elle fit trop de bruit de son exil et ne sut pas supporter avec calme et simplicité cette mesquine et odieuse persécution.
Si elle est sévère pour Bonaparte, elle ne gâte pas la France par ses éloges. Qu'on en juge par les phrases suivantes tirées des Considérations et de Dix années d'exil : « Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts. - Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la force. — La puissance déprave les Français plus que les autres hommes. - Il est inouï combien il est facile de faire prendre une bêtise pour étendard au peuple le plus spirituel de la terre. » Et cependant madame de Staël adorait la France, qu'elle appelle « l'aimable et généreuse France, terre de gloire et d'amour. » Elle semble dire de la France ce qu'Alceste dit de Célimène :
J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte.