Début du livre (suite 3)
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Rentré dans la vie privée, Chateaubriand commença les Martyrs. Ce livre était destiné, dans sa pensée, à prouver la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux mythologique. Avant d'y mettre la dernière main, il résolut de visiter les lieux où devaient se passer les scènes de son roman épique, afin que la description fût vive, animée, exacte, telle qu'on ne peut la trouver que chez un témoin occulaire.
En juillet 1806, il partit pour Venise, et il alla s'embarquer à Trieste pour ce voyage dont il a fait le brillant récit sous le titre modeste d'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Il visita les ruines de Sparte, Corinthe, Athènes, Smyrne, Constantinople, Rhodes, Jérusalem, et revint par l'Egypte, le nord de l'Afrique et l'Espagne. La vue de Grenade et de l'Alhambra lui inspira le petit roman du Dernier Abencerage, un de ses plus charmants écrits.
Il rentra à Paris en juin 1807, après onze mois d'absence. Il alla s'établir dans une petite maison de campagne, située à une demi-lieue de Sceaux et appelée la Vallée-aux-Loups, qu'il avait achetée et qu'il a rendue célèbre. C'est là qu'il écrivit les Martyrs, l'Itinéraire, le Dernier Abencerage et la médiocre tragédie de Moïse.
Cependant le joug de Napoléon s'appesantissait de plus en plus sur la France. Chateaubriand, devenu propriétaire du Mercure, résolut de donner au despote un avertissement sévère, et de lui rappeler que l'histoire est chargée de venger l'oppression des peuples. Dans un article sur le Voyage en Espagne de M. de Laborde, il écrivit ces lignes hardies : « L'historien seul peut peindre les crimes des hommes sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » Napoléon fut irrité de cet article. « Chateaubriand, dit-il à Fontanes, croit-ilque je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ? Je le ferai sabrer sur les marches de mon palais. » Ainsi, dit M. Guizot, Napoléon ne put souffrir qu'on dît que son historien naîtrait peut-être sous son règne, et il se crut obligé de prendre l'honneur de Néron sous sa garde. Fontanes désarma la colère de l'empereur, qui se contenta de faire supprimer le Mercure.
Les Martyrs furent publiés en 1809. L'auteur a exposé dans la préface le but de ce livre : « J'ai avancé, dit-il, que la religion chrétienne me paraissait plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. J'ai dit encore que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. Ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exemple. » Pour prouver sa thèse, il choisit un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, et il plaça l'action au moment de la persécution de Dioclétien, vers la fin du troisième siècle. Voici le résumé de cette action, qui est le dévouement généreux de deux chrétiens.
Cymodocée, fille d'un prêtre païen de la Messénie, nommé Demodocus, s'égare pendant la nuit avec sa nourrice. Elle rencontre un jeune homme chrétien, nommé Eudore, qui la ramène chez son père. Demodocus et sa fille se rendent chez Eudore pour le remercier. On lui demande le récit de ses aventures. Eudore raconte qu'après une jeunesse dissipée passée à Rome dans tous les désordres, il fut banni de la cour et envoyé dans les Gaules à l'armée de Constance. Fait prisonnier dans un combat, il devint esclave de Pharamond, roi des Francs. A la paix, il recouvra la liberté, se distingua dans une expédition en Bretagne, et fut nommé gouverneur de l'Armorique. Il y rencontra une jeune druidesse, nommée Velléda, qui lui fit oublier ses devoirs. Pour expier sa faute, il résolut de quitter le service, et il partit pour l'Egypte, où il se proposait de demander sa retraite à l'empereur Dioclétien. Il l'obtint, et rentra dans sa famille en Messénie.
Le récit terminé, Cymodocée déclare à son père qu'elle veut se faire chrétienne pour pouvoir devenir l'épouse d'Eudore. Demodocus consent à leur union, afin de soustraire sa fille aux poursuites d'Hiéroclès, favori de l'empereur Galerius et gouverneur de l'Achaïe. Hiéroclès furieux fait disperser les fidèles par ses soldats, au moment des fiançailles, et fait appeler Eudore à Rome. Demodocus se détermine à envoyer sa fille à Jérusalem pour la mettre sous la protection de la mère de Constantin. Cymodocée est baptisée dans le Jourdain par saint Jérôme, puis elle se rembarque pour la Grèce. Une tempête la jette sur les côtes de l'Italie, et elle tombe au pouvoir des satellites d'Hiéroclès, devenu premier ministre de Galerius. Grâce à l'empereur, elle est délivrée des mains de ce monstre. Demodocus arrive à Rome. Une persécution terrible éclate contre les chrétiens. Eudore est arrêté par l'ordre d'Hiéroclès et condamné aux bêtes. A cette nouvelle, Cymodocée s'échappe d'auprès de son père et court trouver Eudore dans l'amphithéâtre pour partager son sort. Les deux fiancés sont déchirés par les bêtes féroces et reçoivent ensemble la palme du martyre.
L'action plaît par sa simplicité ; mais l'intérêt est souvent ralenti, refroidi par la surabondance des descriptions, par l'abus de l'érudition mythologique et historique, et la lecture du livre finit par devenir fatigante.
Le plan est défectueux comme celui de tous les ouvrages de Chateaubriand; bien des événements sont rapprochés et réunis ensemble avec trop peu d'art. Et que d'anachronismes, que d'invraisemblances, que de faits romanesques, que de détails forcés ou faux ! Eudore, mort vers 313, a pour contemporains saint Jérôme, né en 331, Symmaque, né en 350, saint Augustin, né en 354, Pharamond et Mérovée, qui vécurent plus de cent ans plus tard.
Le paganisme que nous donne Chateaubriand est celui d'Homère; sous Dioclétien, le paganisme était un culte dégénéré, expirant; on n'y croyait plus. Cicéron disait que de son temps deux augures ne pouvaient se regarder sans rire. Quant au christianisme, l'auteur peint, non la simplicité du culte des premiers siècles, mais le culte pompeux du dix-septième. Il oppose le paganisme d'Homère au christianisme de Bossuet, qui en est séparé par un intervalle de 3000 ans, et il nous présente souvent une mythologie d'opéra, comme dans le Génie du christianisme il avait peint le catholicisme poétique du moyen âge.
On sait que Chateaubriand a un merveilleux talent pour la description. Il en abuse dans les Martyrs, et il tente l'impossible, lorsqu'il entreprend de décrire les joies du ciel et les tourments de l'enfer. La description de l'enfer et du paradis sont difficiles à faire. « On manque de renseignements » disait une femme d'esprit. Chateaubriand est resté, dans cette peinture, bien au-dessous de Fénelon, son maître, qui ne peignit que le Tartare et les Champs-Elysées du paganisme. On sourit lorsqu'il montre les personnes de la Trinité conversant ensemble et le Père adressant un discours au Fils. « L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables. Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du Saint des Saints. »
En dépit de ses efforts et de son talent, l'auteur ne réussit pas à prouver la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux mythologique. Après les Martyrs, comme après les chefs-d'œuvre de Dante et de Milton, les vers de Boileau restent vrais :
De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
Fontanes avait réfuté, en 1802, la théorie exposée par son ami dans le Génie du christianisme. « La majesté du christianisme, avait-il dit, dans un article du Mercure, est trop sévère pour souffrir de tels ornements. Si on veut l'embellir, on la dégrade. Comment agrandir ce qui est infini? Comment égayer une religion qui a révélé toutes les misères de l'homme ? D'ailleurs le christianisme a des traditions précises et des traditions invariables, dont ne s'accommode point un art qui ne vit que de fictions. »
Chateaubriand fut plus heureux à montrer la supériorité des mœurs chrétiennes et des caractères chrétiens, qui ont plus de pureté, de noblesse, de profondeur et d'élévation que les mœurs et les caractères des païens. Il a fait une peinture admirable de nos mœurs nationales, de la Gaule, de l'armée romaine, de l'armée franke, et des combats que les Romains et les Franks se livrèrent sur les bords du Rhin. C'est la lecture de ces belles pages qui révéla à Thierry la vérité historique faussée par les historiens, et qui décida de sa vocation.
« J'achevais mes classes au collége de Blois en 1810, dit-il, lorsqu'un exemplaire des Martyrs circula dans le collége... J'éprouvai d'abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination ; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks.
« J'avais lu dans l'histoire de France, à l'usage des élèves de l'école militaire, notre livre classique : « Les « Francs ou Français, déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la monarchie française. »
«Toute mon archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force, que j'avais apprises par cœur : Français, trône, monarchie, étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand parés de la dépouille des ours, des veux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs, de cette armée rangée en triangle où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus. A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement ; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et marchant d'un bout de la salle à l'autre, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé :
Pharamond! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée. Nous avons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie ; le corbeau nageait dans le sang des morts ; tout l'Océan n'était qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps. Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée.
« Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi ; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même pendant plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. »
Le style des Martyrs est magnifique : il y a dans cette prose un coloris, une richesse, un éclat, que n'avait pas même notre langue poétique. Quelques livres sont écrits avec une élégance, une pureté, une netteté, une précision, qui ne laissent rien à désirer. La diction ne faiblit que quand la pensée n'est pas vraie. Alors il y a de l'affectation dans l'expression, dans les images, dans les comparaisons, el jusque dans la simplicité qui est
Chateaubriand. ö1
trop étudiée. Ce sont les descriptions qui sont les plus belles pages des Martyrs. Comme l'auteur peint bien la cime indéterminée des forêts, le ciel noyé de la Scandinavie, les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumière qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d'1aucune couleur ! Ce sont des expressions hardies et neuves dans notre langue. Chateaubriand trouve dans la prose des effets d'harmonie imitative que ne désavoueraient pas nos meilleurs poëtes. En voici des exemples : « La lame se lève, elle approche, elle se brise :on entend le gouvernail tourner avec effort sur ses gonds rouillés. » - « Satan arrive au pied de sa royale demeure. Les gardes du palais se lèvent et laissent le marteau d'airain retomber avec un bruit lugubre sur la porte d'airain. » — « Le rauque son de la trompette d u Tartare appelle les habitants des ombres éternelles : les noires cavernes en sont ébranlées, et le bruit d'abîme en abîme roule et retombe. »
A côté de l'harmonie sombre de la demeure de Satan, voyez la douce mélodie du dernier chant de Cymodocée, qui fut pour la jeune vierge le chant du Cygne1. Citons encore, comme un modèle, la description d'un ouragan dans le désert2. Chateaubriand atteint souvent aussi la perfection dans la narration. Voyez, par exemple, le combat des Romains et des Franks, au livre vi, et le sacrifice d'Eudore, où l'intérêt est si habilement ménagé jusqu'au dernier mot1.
(1) PROSATEURS, P. 355. ↩
(2) Id., p. 358. ↩
(1) PROSATEURS, p. 357. ↩
Le livre des Martyrs souleva de violentes et amères critiques. Le gouvernement, hostile à l'auteur, le fit déchirer dans ses journaux, qui contestèrent les idées, les faits, les caractères, le style même qu'on alla jusqu'à traiter de bizarre et extravagant. Il y a, en effet, des bizarreries, comme cette phrase sur la planète de Saturne, Cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte un anneau ainsi qu'une veuve inconsolable. » C'est burlesque. Chateaubriand perdit confiance et courage, il crut qu'il s'était trompé. « Les chrétiens de France, dit-il dans ses Mémoires, à qui j'avais rendu de si grands services en relevant leurs autels, s'avisèrent bêtement de se scandaliser de mes fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. Et ce fut l'évêque de Chartres qui se chargea de faire justice des horribles impiétés de l'auteur du Génie du christianisme. Je crus de bonne foi l'ouvrage tombé : la violence de l'attaque avait ébranlé ma conviction d'auteur. » Fontanes vint en aide à son ami et le consola comme autrefois Boileau avait consolé Racine des injustes critiques contre la tragédie de Phédre. Il lui adressa ces stances mélodieuses et charmantes, qui renferment un jugement littéraire :
Chateaubriand, le sort du Tasse Doit l'instruire et te consoler.
Trop heureux qui, suivant ta trace, Au prix de la même disgrâce, Dans l'avenir peut t'égaler !
Contre toi du peuple critique Que peut l'injuste opinion ?
Tu retrouvas la muse antique Sous la poussière poétique Et de Solime et d'Ilion.
Du grand peintre de l'Odyssée Tous les trésors te sont ouverts, Et dans ta prose cadencée Les soupirs de Cymodocée Ont la douceur des plus beaux vers.
Aux regrets d'Eudore coupable Je trouve un charme différent, Et tu joins dans la même fable Ce qu'Athène a de plus aimable, Ce que Sion a de plus grand.
Le public, sans souscrire absolument au jugement de Fontanes, lut beaucoup les Martyrs, qui continuèrent - la réaction commencée par le Génie du christianisme et augmentèrent l'admiration et la sympathie pour la religion chrétienne.
Deux ans après, Chateaubriand publia l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, où il inséra les descriptions et les observations dont il n'avait pu faire usage dans le poëme des Martyrs. Ce livre original et intéressant, le mieux composé de ses ouvrages, ne trouva que des admirateurs. Il n'y a plus ces couleurs trop brillantes, ces figures trop hardies, ce luxe d'images, ces alliances de mots, qui avaient dérouté la critique. Le style se distingue par l'élégance, la souplesse, la variété, le naturel et souvent par une simplicité familière. On ne peut guère y blâmer que l'abus d'une érudition souvent hasardeuse, la répétition des réflexions sur les vicissitudes des choses humaines, celle de ces idées de tristesse et de mélancolie, qui finissent par fatiguer le lecteur, et quelques hors-d'œuvre, comme l'histoire des guerres puniques et de la ruine de Carthage, celle de la dernière croisade et de la mort de saint Louis.
Le voyage de la Grèce est peut-être supérieur à celui de la Palestine. Ge fut un plaidoyer en faveur des Grecs ; l'auteur rappelait avec enthousiasme ce qu'ils avaient été, et avec douleur ce qu'ils étaient devenus sous la stupide oppression des Turcs. Il y a néanmoins des pages neuves et admirables sur la Judée, « cette terre travaillée par des miracles, qui semble respirer encore la grandeur de Jéhovah et les épouvantements de la mort, » sur ses stériles montagnes d'un blanc poudreux, sans ombre, sans arbre, sans herbe, sans mousse, sur la cité des désolations, dont l'apparition soudaine au milieu d'une solitude désolée à quelque chose d'effrayant. Citons cette description de la triste Jérusalem.
« Vue de la montagne des Oliviers, Jérusalem présente un plan incliné sur un sol qui descend du couchant au levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des tours et par un château gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion, qu'elle embrassait autrefois.
« Les maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées, fort basses, sans cheminées et sans fenêtres ; elles se terminent en terrasses aplaties ou en dômes, et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Tout serait à l'œil d'un niveau égal, si les clochers des églises, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès, et les buissons de nopals ne rompaient l'uniformité du plan. A la vue de ces maisons de pierre, renfermées dans un paysage de pierres, on se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d'un cimetière au milieu d'un désert.
« Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui montent et descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots de poussière ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d'une maison à l'autre augmentent l'obscurité de ce labyrinthe; des bazars voûtés et infects achèvent d'ôter la lumière à la ville désolée ; quelques chétives boutiques n'étalent aux yeux que la misère ; et souvent ces boutiques mêmes sont fermées, dans la crainte du passage d'un cadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville ; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l'ombre, cachant sous ses habits le fruit de son labeur, dans la crainte d'être dépouillé par le soldat ; dans un coin à l'écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un mur en ruines : à l'air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable que d'immoler un agneau. Pour tout bruit dans la cité déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert : c'est le janissaire qui apporte la tête du Bédouin, ou qui va piller le fellah. »
L'année même de la publication de l'Itinéraire, l'Académie française élut Chateaubriand à la place de Joseph Chénier, qui venait de mourir, et l'empereur approuva le choix. Chénier, ancien conventionnel, avait voté la mort de Louis XVI. Selon l'usage, le nouvel élu devait faire un discours de réception et louer son prédécesseur. Chateaubriand, ancien émigré, ne put s'empêcher de flétrir le régicide de Chénier. La commission de l'Académie lui demanda de modifier son discours. Il s'y refusa, et son fauteuil resta vide. Quelques jours après, le préfet de police le fit inviter à s'éloigner de Paris; il se retira à Dieppe, d'où il ne tarda pas à retourner à la Vallée-aux-Loups. Il ne parait pas que l'empereur fût bien irrité contre lui. A propos des prix décennaux, qu'il avait institués pour les sciences, les arts et les lettres, il fit demander à l'Académie pourquoi elle n'avait pas même mentionné le Génie du christianisme, et il dit à Fontanes que, puisque l'Académie ne l'avait pas trouvé digne de concourir pour le prix, il lui en donnerait un, qu'il le nommerait surintendant général de toutes les bibliothèques de France. Ce projet n'eut pas de suite.
Bientôt les événements offrirent à Chateaubriand une occasion de donner cours à la haine secrète qu'il nourrissait contre l'empereur. Napoléon, qui, depuis quelques années, semblait défier la fortune et se jouer du sort des peuples, finit par succomber sous les efforts de l'Europe entière coalisée. Pour achever de le perdre dans l'opinion publique et préparer la France à accepter l'ancienne famille royale, Chateaubriand écrivit, en 1814, son trop fameux pamphlet intitulé : Buonaparte et les Bourbons, qui, selon l'expression de Louis XVIII, valut à la cause royale plus qu'une armée de cent mille hommes. C'est une invective violente où il flétrit avec une exagération passionnée, injuste, le despotisme de l'empire, ses excès, ses fautes, ses crimes, et l'accuse de la dépopulation et de la ruine de la France. Emporté par la fougue de la colère, il traite Napoléon d'étranger, le trouve absurde en administration, il rabaisse même ses talents militaires, « égalés, sinon même surpassés par plusieurs de nos généraux, » il l'accuse d'avoir plus corrompu les hommes et fait plus de mal que tous les tyrans de Rome ensemble. « Encore quelque temps d'un pareil règne, et la France n'eût plus été qu'une caverne de brigands. » Ce pamphlet avait le tort impardonnable d'accabler d'injures et de déconsidérer le chef de l'armée française, au moment où cette armée était battue et où la France était envahie par l'Europe entière. L'intérêt de parti étouffait les trop légitimes douleurs de la patrie. Plus tard, Chateaubriand rendit plus de justice à Napoléon dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
La première Restauration eut lieu en 1814. Louis XVIII, en montant sur le trône de son frère Louis XVI, octroya une Charte qui organisait le système parlementaire et garantissait la liberté individuelle, la liberté des cultes, le vote de l'impôt et le respect de la propriété. Malheureusement il est plus facile de donner des lois que de les faire entrer dans les mœurs et de les observer. « La race légitime, étrangère à la nation pendant vingt-trois années, dit Chateaubriand, était restée au jour et à la place où la Révolution l'avait prise, tandis que la nation avait marché dans le temps et dans l'espace. De là l'impossibilité de s'entendre et de se rejoindre. » Pour engager les esprits à la conciliation, il publia une brochure intitulée : Réflexions politiques, où il réfutait les objections des libéraux qui trouvaient la Charte incomplète, et celles des ultra-royalistes, qui ne voulaient point de Charte et demandaient le rétablissement de la monarchie absolue et de l'ancien régime. « La cour, dit-il, en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n'a pu effacer. » Louis XVIII disait à ses familiers : « Donnez-vous de garde de jamais admettre un poëte dans vos affaires : il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien.» Ce n'était pas l'opinion de notre poëte : il prétendait peut-être plus encore au génie politique qu'au génie littéraire.
Cependant Chateaubriand fut nommé ministre d'État sans portefeuille, et bientôt après, ministre plénipotentiaire du roi en Suède. Le 18 janvier, il assista à l'exhumation des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Leurs corps, enterrés depuis 1793 à neuf pieds de profondeur, sous une épaisse couche de chaux vive, avaient dû être promptement consumés. On ne trouva que des ossements. « Au milieu de ces ossements, dit-il dans ses Mémoires, je reconnus la tête de la reine par le sourire que cette tête m'avait adressé à Versailles » Quelle prétention et quelle irrévérence envers l'auguste victime !
La première Restauration n'eut pas une longue vie. Le gouvernement de Louis XVIII accorda trop aux émigrés, licencia les officiers de l'Empire, alarma les intérêts créés par la Révolution, et froissa les idées de liberté et d'égalité. Napoléon, informé du mécontentement qui gagnait les esprits, partit secrètement de l'ile d'Elbe, débarqua sur la côte de Provence et arriva en triomphe à Paris. Le roi, se voyant délaissé, avait quitté la capitale et s'était réfugié à Gand. Chateaubriand l'accompagna et reçut le titre de ministre de l'intérieur par intérim. Le 12 mai 1815, il rédigea un Rapport sur l'état de la France. Il y faisait l'éloge flatté du gouvernement de Louis XVIII et une critique passionnée de celui de Napoléon, et défendait la Charte que le parti absolutiste accusait d'avoir causé tout le mal.
En revenant de l'exil pour la seconde fois, Louis AVI, à qui le duc de Wellington avait presque imposé pour principaux ministres le prince de Talleyrand, ancien évêque d'Autun, et Fouché, ex-oratorien, régicide, devenu duc d'Otrante, s'arrêta au château d'Arnouville, près de Gonesse. « Le soir, vers les neuf heures, dit Chateaubriand, j'allai faire ma cour à Sa Majesté. Introduit dans une des chambres qui précédaient celle du roi, je ne trouvai personne; je m'assis dans un coin et j'attendis. Tout à coup une porte s'ouvre ; entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l'évêque apostat fut caution du serment. » Tacite a-t-il rien de supérieur à ce tableau ?
Après la seconde Restauration, Chateaubriand, nommé pair, devint, dans la haute Chambre, chef du parti ultra-royaliste. Il fit une opposition implacable au ministère Talleyrand, à celui du duc de Richelieu, à celui du comte Decazes, et combattit avec violence les principes et les hommes de la révolution. Il entreprit de faire l'éducation politique des hommes de son parti et de rallier les émigrés à la Constitution, et il écrivit son livre de la Monarchie selon la Charte. Il y exposait d'une manière nette et précise les principes du gouvernement parlementaire. Le roi, dit-il, n'est, en vertu de la charte, qu'un être moral, essentiellement nul et sans volonté propre, il règne et ne gouverne pas ; les ministres sont responsables et doivent sortir de la majorité de la chambre des députés.
Après cette exposition irréprochable des doctrines constitutionnelles, il s'élève contre les principes et les hommes de la révolution ; il exclut du pouvoir tous les révolutionnaires et les envoie cultiver leurs champs. Il veut que les premières places de l'Etat soient confiées aux honnêtes gens, aux hommes de probité et de vertu, c'est-à-dire aux émigrés. Il se contente de sept par département : un évêque, un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président de la cour prévôtale, un commandant de gendarmerie et un commandant des gardes nationales. « Que ces sept hommes-là soient à Dieu et au roi, et je réponds du reste. » Le journal libéral le Censeur lui fit cruellement remarquer qu'il en oubliait un huitième : le bourreau. Notre publiciste demande, en outre, l'établissement de familles aristocratiques, comme sauvegarde du trône, et il veut qu'on accorde au clergé des propriétés particulières, la tenue des registres de l'état civil et le monopole de l'instruction publique. Ce catéchisme constitutionnel, où se trouvent mêlés le faux et le vrai, et où l'auteur prend souvent des images pour des raisons, est écrit d'un style sobre, précis, animé, qui n'a rien de la langue poétique si familière à l'auteur des Martyrs.
Chateaubriand venait de terminer cet ouvrage, lorsque Louis XVII, effrayé des tendances ultra-royalistes de la chambre introuvable, où dominaient les amis insensés du trône, en prononça la dissolution. Irrité de cette mesure, il ajouta à son livre un Post-Scriptum violent, où il s'écriait que le système des intérêts révolutionnaires triomphait, et où il représentait le roi comme dominé par des ministres révolutionnaires, qui l'entraînaient à sa perte. Chateaubriand n'avait pas cette fermeté de jugement ni cette discipline de l'esprit sans lesquelles on ne peut traiter les affaires politiques. Ses écrits polémiques sont virulents, irritants. . prétendait verser de l'huile sur nos plaies ; mais c'est de l'huile bouillante qu'il verse. Louis XVIII, offensé qu'on élevât des doutes sur sa volonté personnelle et qu'on l'accusât de faiblesse, fit saisir le livre et raya l'auteur du nombre des ministres d'Etat. Privé des appointements de 12,000 fr. attachés à sa place, Chateaubriand se vit réduit à vendre sa bibliothèque et sa maison de la Vallée-aux-Loups.