Début du livre (suite 8)
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Lord Edgermond étant mort, il ne resta d'autres relations à Corinne qu'une belle-mère, femme réservée, froide, impérieuse, et une jeune sœur, nommée Lucile, née du second mariage de son père. A vingt-un ans, devenue libre de ses actions, elle était repartie pour la patrie de sa mère, où elle n'avait pas tardé à se rendre célèbre par ses talents.
Après avoir admiré tout ce que Naples avait de beau et de curieux, Corinne et Oswald se rendirent à Venise. A peine arrivé, Oswald apprit que le régiment dont il était colonel allait être envoyé aux Indes occidentales. Il fallut se séparer ; on se fit des adieux pleins d'angoisses et de protestations.
Cependant Oswald, occupé des préparatifs de son départ, négligea bientôt sa correspondance avec l'Italie, et ses lettres devinrent insensiblement plus réservées, plus rares, plus courtes. L'impétueuse Corinne, dévorée d'inquiétude, courut à Londres. Chose étrange, elle y resta plusieurs semaines sans informer Oswald de son arrivée. Oswald partit pour l'Ecosse; elle le suivit de près, mais ne chercha point à le voir. Il y avait deux mois qu'Oswald n'avait reçu de ses nouvelles ; ce silence lui fit croire qu'il était oublié. Sur ces entrefaites, on lui dit que son père en mourant avait témoigné le désir qu'il épousât Lucile, fille cadette de lord Edgermond, son meilleur ami. Il la vit, et, grâce aux habiles manœuvres de lady Edgermond, le mariage eut lieu. Tels sont les héros de la sensibilité et de la mélancolie. Corinne, désespérée d'un événement qu'il lui aurait été si facile de prévenir, quitta l'Angleterre et alla s'établir à Florence, persuadée que ses souffrances ne tarderaient pas à la débarrasser du fardeau de la vie.
Cependant lord Nelvil, à peine marié, partit pour les Indes occidentales, où il resta quatre ans. Il en revint triste, mélancolique et malade. Il résolut d'aller passer l'hiver en Italie avec sa femme et sa fille, nommée Juliette, encore enfant. A Florence, il apprit que Corinne était atteinte d'une maladie mortelle, et il lui fit demander par un ami commun la permission de la voir.
« C'est un homme qui m'a fait trop de mal, répondit-elle ; il est heureux ; moi, je me meurs : qu'il me laisse en paix. » Elle consentit à recevoir lady Nelvil, qui était sa sœur, et la petite Juliette, qui avait ses yeux et ses cheveux noirs. Lorsqu'elle sentit approcher sa fin, elle réunit dans une salle de l'académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre les derniers vers qu'elle avait composés. Une foule immense accourut. Corinne se plaça dans un coin obscur de la salle, et une jeune fille vêtue de blanc et couronnée de fleurs chanta ses vers, qui étaient ses adieux à la vie, adressés au coupable qui avait fait son malheur. Peu de jours après, la mort la délivra de ses souffrances. Le roman finit donc comme il avait commencé, par une scène théâtrale.
L'idée de Corinne est la même que celle de Delphine. C'est encore une femme supérieure qui se croit obligée de choisir entre la gloire et le bonheur, entre l'emploi de son génie et les modestes devoirs de son sexe. Corinne trouve ridicules les convenances de la société et monotones les vertus domestiques, elle s'écarte de la règle que l'opinion lui a tracée, et elle est malheureuse. Mais pourquoi une femme supérieure ne pourrait-elle pas concilier ses devoirs domestiques avec la culture de ses talents ? N'en est-il pas de même de l'homme? Bien souvent l'accomplissement de ses devoirs nuit au développement de ses talents et à sa gloire.
Il y a une frappante ressemblance entre l'auteur et ses deux héroïnes « Delphine, dit madame Necker de Saussure, est le vrai portrait de madame de Staël pendant sa jeunesse; Corinne en est l'idéal, c'est la femme telle qu'elle la rêvait » Corinne, femme d'une imagination exaltée, d'une sensibilité irritable, ayant besoin de faire de l'effet, d'être admirée, applaudie, aimée, est ce que madame de Staël aurait voulu être, et c'est ce qu'elle fut, moins le capitole.
Le style de Corinne est supérieur à celui des précédents ouvrages de madame de Staël. Ce n'est plus le style improvisé de la conversation; l'auteur est arrivé à l'art, à la précision, à la pureté. Il y a des pages parfaites sur la peinture de la société italienne.
Cependant le succès de Corinne ne consolait pas madame de Staël de son exil ; elle gémissait d'être éloignée de Paris ; ce n'est qu'à Paris qu'elle trouvait la société dont elle ne pouvait se passer et un auditoire capable d'écouter et d'applaudir sa prodigieuse conversation. « La conversation, comme talent, disait-elle, n'existe qu'à Paris, et la conversation a été, depuis mon enfance, mon plus grand plaisir. J'éprouvais une telle douleur à l'idée d'être privée de ce séjour, que ma raison ne pouvait rien contre elle. »
C'était la conversation, c'est-à-dire la parole improvisée, qui la rendait si séduisante. « Si j'étais reine, disait la comtesse de Tessé, ancienne amie de Necker, j'ordonnerais à madame de Staël de me parler toujours Dans l'orgueil de son talent, elle disait elle-même : • Quel bonheur si l'on pouvait être reine pendant vingt-quatre heures ! Que de belles choses on dirait ! » « Madame de Staël, disait le comte de Sabran, un de ses amis, voudrait que le monde fût un salon et en être le lustre. » En effet, madame de Staël ne vivait que par la conversation; elle s'y inspirait ; la conversation était sa muse. C'est dans la conversation qu'elle composait ses livres. Elle jetait d'abord ses idées sur un brouillon. Ensuite elle consultait ses amis. Elle mettait le sujet sur le tapis, provoquait la discussion, et profitait de tout ce qui se disait et de ce qu'elle disait elle-même, et ce n'était pas le moins piquant; car sa conversation était supérieure à ses écrits. « Chez elle, dit Sismondi, l'inspiration était instantanée. » Ainsi son livre se faisait par la conversation en même temps qu'il s'écrivait. J'ai vu de la sorte, dit M. de Barante, plusieurs de ses ouvrages, entre autres Corinne, passer devant moi. » Ses improvisations, dit Chénedollé, étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits. » On pouvait dire d'elle ce qu'on a dit d'une autre femme : « Vous trouvez qu'elle écrit bien. Si vous l'entendiez parler, vous trouveriez qu'elle écrit mal. »
C'est donc après le séjour de Paris que soupirait madame de Staël; elle avait « ce mal de la capitale, » qui ôte un peu à la dignité de son exil. Pour obtenir la permission d'y retourner, elle réclama l'intervention bienveillante d'un ambassadeur étranger, à qui Napoléon témoignait une estime toute particulière. « Je n'aurais aucune objection à élever contre elle, dit l'empereur, si elle était républicaine ou même royaliste; mais elle est constitutionnaliste, et remplirait les salons de Paris de discussions que je prétends amortir. C'est une femme dangereuse; je ne veux pas d'elle dans ma capitale » Il fallut se résigner à rester à Coppet.
Les amis de madame de Staël lui vantaient comme une consolation dans son exil la vue des lacs, des montagnes, des glaciers de la Suisse. « Bah ! disait-elle tristement, je préfère au lac de Genève le ruisseau de la rue du Bac. » Chateaubriand lui fit une visite. « Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, dit-il, comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur ; je la blessai. Madame de Staël aimait le monde ; elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes dans un exil dont j'aurais été ravi. » Un jour qu'elle se promenait au bras de Fauriel, il s'arrêta pour admirer un point de vue. « Ah ! mon cher Fauriel, s'écria-t-elle, vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! » Une autre fois elle causait de la campagne avec le comte Molé. « Tenez, lui dit-elle tout à coup, si ce n'était le respect humain, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pour la première fois, tandis que je ferais cent lieues pour aller causer avec un homme d'esprit que je ne connais pas. »
Il fallait avoir bien besoin de la société de Paris pour ne pas s'arranger de l'existence seigneuriale de Coppet. Riche,généreuse, ménageant habilement une grande fortune, madame de Staël régnait à Coppet comme Voltaire avait régné à Ferney. Elle y offrait une opulente hospitalité; il y avait souvent trente personnes, amis ou étrangers. Les hôtes habituels étaient madame Necker de Saussure, sa cousine, femme d'une intelligence supérieure, Benjamin Constant, qu'elle proclamait « le premier esprit du monde, » le comte Elzéar de Sabran, Bonstetten, patricien de Berne, homme d'esprit et de goût, l'historien Sismondi, Schlegel qui, craignant d'être pris pour un précepteur ordinaire, l'appelait familièrement « chère amie » devant les étrangers, le vicomte Mathieu de Montmorency, la belle et aimable madame Récamier, M. de Barante, préfet de Genève, et son fils Prosper de Barante, le futur diplomate et historien. Parmi les personnages éminents qui, à différentes époques, firent des visites à Coppet, on distingue le prince Auguste de Prusse, qui se fit remarquer par son humanité dans la guerre contre la France, le poëte allemand Werner, le poëte danois OEhlenschlæger, Lord Byron, le romancier Lewis, sir James Mackintosh, historien, publiciste, orateur, zélé défenseur des idées libérales dans le parlement de Westminster et un des ornements de la société anglaise.
Le temps se passait surtout en conversations piquantes ou élevées sur la politique, la philosophie, la littérature, les arts, où madame de Staël et Benjamin Constant rivalisaient de verve, d'esprit et d'éloquence. « On n'a point connu madame de Staël, dit Sismondi, si on ne l'a pas vue avec Benjamin Constant. Lui seul avait la puissance, par un esprit égal au sien, de mettre en jeu tout son esprit, de la faire grandir par la lutte, d'éveiller une éloquence, une profondeur d'âme et de pensée, qui ne se sont jamais montrées dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui, comme lui aussi n'a jamais été lui-même qu'à Coppet. » Pour varier les plaisirs, on jouait la tragédie, la comédie et des pièces composées par l'hôtesse, qui réunissait le talent tragique à celui de la déclamation ; on faisait de la musique, et elle y trouvait encore l'occasion de se faire applaudir : madame de Staël jouait bien du piano et chantait agréablement. « Madame de Staël, écrivait le poëte Werner, est une reine qui nous retient dans son cercle par une sorte de magie. Elle est d'une taille moyenne, forte, brunette, et son visage n'est pas beau. Mais on oublie tout dès qu'on voit ses yeux superbes, dans lesquels une grande âme divine non-seulement étincelle, mais jette feu et flamme. »
Lord Byron dit que madame de Staël avait fait de Coppet le lieu le plus agréable de la terre par la société qu'elle y recevait et que ses talents animaient. « Elle était la bonté même, ajoute-t-il, et personne au fond n'était plus spirituel et plus aimable; mais elle était gâtée par son désir d'être... elle ne savait quoi. Chez elle, elle était charmante ; chez les autres, vous l'auriez souhaitée partout ailleurs, et surtout dans sa propre maison. » De son côté, madame de Staël trouvait lord Byron l'homme le plus séduisant de l'Angleterre. Toute-fois elle ajoutait : « Je lui crois juste assez de sensibilité pour abîmer le bonheur d'une femme »
Sismondi traite madame de Staël bien plus sévèrement. Il écrit qu'elle « était intolérante de toute opposition, insultante dans la dispute, et très-disposée à dire aux gens des choses piquantes, sans colère et seulement pour jouir de sa supériorité... Elle juge avec une extrême sévérité, sa vanité blesse ; elle répète avec complaisance les mots flatteurs qu'on a dits sur elle, comme si elle ne devait pas être blasée là-dessus ; et lorsqu'on parle de la réputation d'un autre, elle a toujours soin de ramener la sienne avec un empressement tout à fait maladroit. » Sismondi avoue naïvement qu'il se plaisait moins à Coppet que dans les salons de Genève. « J'avais une part beaucoup plus active dans la conversation, dit-il ; j'animais les autres, je les faisais parler, et sentant qu'on était content de moi, je l'étais aussi. »
Benjamin Constant parle aussi, mais avec plus d'indulgence, de la vanité de madame de Staël. « Je ne connais, dit-il, aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres. » Assurément madame de Staël avait la conscience de son génie et n'affectait point de la cacher. Elle disait quelquefois : « Avec tout l'esprit que j'ai, avec mon talent, ma réputation... » Il lui est arrivé de dire d'un écrivain : « Il n'est pas mon égal ; si jamais nous nous battons, il sortira boiteux de la lutte. »
Dans l'automne de 1807, madame de Staël fit un voyage à Vienne, afin de compléter ses études sur l'Allemagne, qu'elle se proposait de peindre, et elle y passa un an dans la société du prince de Ligne, de la princesse Lubomirska et de plusieurs autres personnages distingués par leur naissance et leur esprit. Le souvenir de la France la suivait partout. » Tout ce que je vois ici, disait-elle, est meilleur, plus instruit, plus éclairé peut-être que la Fance ; mais un petit morceau de France ferait bien mieux mon affaire. »
En 1808, elle retourna à Coppet et consacra deux ans à écrire son livre sur l'Allemagne, qui devait être une réaction contre la littérature classique née de la Grèce et de Rome, contre l philosophie sensualiste du dix-huitième siècle et le despotisme de Napoléon. Lorsqu'il fut terminé, elle voulut en surveiller l'impression ; et, au commencement de l'été de 1810, elle loua le vieux château de Chaumont-sur-Loire, situé à quarante lieues de Paris, distance déterminée pour le rayon de son exil. Elle soumit d'abord son manuscrit à la censure impériale, qui, après avoir fait quelques suppressions et affaibli quelques témérités, en autorisa la publication. Des que le livre fut imprimé, elle en adressa un exemplaire à l'empereur avec une lettre où elle le suppliait de lui accorder une audience et de lui permettre de s'établir dans une campagne auprès de Paris. Elle ne reçut point de réponse. Sur ces entrefaites, le propriétaire de Chaumont étant revenu d'Amérique, madame de Staël alla habiter d'abord la terre de Fossé, qui lui fut offerte par M. de Salaberry, puis le château de Fréteval, qui appartenait à son ami le vicomte Mathieu de Montmorency. C'est là qu'elle apprit que son livre avait été saisi et les dix mille exemplaires imprimés mis au pilon pour faire du carton. « Je voudrais bien au moins, dit-elle, qu'on m'envoyât ces cartons pour mettre mes bonnets. » La police accusait cet ouvrage de manquer encore plus de patriotisme que Corinne, parce que l'auteur, toutes les fois qu'elle comparait les Français et les Allemands, faisait la satire des premiers et l'éloge des seconds. On aurait pu ajouter que dans plus d'une page elle semblait inviter les Allemands à une résistance énergique contre la France. « Nous n'en sommes pas encore réduits, lui écrivit le duc de Rovigo, ministre de la police, à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez... Votre ouvrage n'est point français ; il ne m'est pas possible de le laisser paraître. » Et il lui signifiait de sortir de France sous trois jours. Madame de Staël partit la mort dans l'âme et rentra à Coppet, « traînant l'aile comme le pigeon de La Fontaine et résignée à vivre dans ce château, en ne publiant plus rien sur aucun sujet. » « Le désespoir s'est emparé de moi, écrivit-elle à madame Récamier, voilà six ans de peines, et d'études et de voyages à peu près perdus. »
Heureusement elle avait conservé le manuscrit de son livre, et elle le fit réimprimer à Londres en 1813. Cet ouvrage, divisé en quatre parties, est un mélange de voyage, de peinture de mœurs, de critique littéraire et philosophique, de considérations sur la religion et l'enthousiasme.
La première partie nous fait connaître l'Allemagne par d'intéressantes descriptions et nous révèle le caractère et les mœurs des habitants. L'auteur peint avec exactitude le pays, les dehors de la vie allemande, les préjugés, les habitudes intellectuelles. Mais son analyse du caractère allemand laisse bien à désirer.
« Le livre De l'Allemagne, dit Henri Heine, ressemble à la Germania de Tacite qui, peut-être en écrivant son apologie des Germains, a voulu faire la satire indirecte de ses compatriotes. » Madame de Staël, irritée contre la France du consulat et de l'empire, a peint une Allemagne patriarcale, vertueuse, idéaliste, enthousiaste, rêveuse, mélancolique, un peuple qui est doué de tous les beaux sentiments et de toutes les vertus et qui représente toutes les grandeurs morales du spiritualisme, le désintéressement héroïque, le sublime dans la vie privée comme dans la vie politique. Mais comment concilier « cette pureté d'âme, qui est naturelle aux femmes allemandes » avec le nombre des enfants illégitimes, qui dépasse celui de tous les États de l'Europe, et qui est de plus de 50 pour 100 à Vienne, et avec cette facilité du divorce, qui fait que, selon son expression, « elles changent aussi facilement d'époux que s'il s'agissait d'arranger les incidents d'un drame? »
Madame de Staël explique par la bonhomie et la parfaite loyauté qui le distingue la faiblesse politique de bon peuple allemand. « L'habitude de l'honnêteté, dit-elle, le rend tout à fait incapable, quand il le voudrait, de se servir de la ruse... Ses défauts, comme ses qualités, le soumettent à l'honorable nécessité de la justice. » Elle ne s'extasie pas seulement sur cette simplicité de cœur, cette gravité de mœurs de la famille, cette droiture inflexible, cette soif insatiable de la justice; elle admire l'absence de tout esprit militaire même dans la Prusse, qui depuis un siècle n'était qu'une vaste caserne. Elle ne voit chez les Prussiens que les lumières, l'esprit de justice et le sentiment d'indépendance. « Ils s'occupent de la vérité pour elle-même, dit-elle, sans penser au parti que les hommes peuvent en tirer ; ils s'attachent en tout genre à la contemplation et cherchent dans le ciel l'espace que leur étroite destinée leur refuse sur la terre. Ils se disputent le domaine des spéculations, mais ils abandonnent aux puissants de la terre le réel de la vie. •
Heine, qui devait connaître ses compatriotes, en fait un portrait bien différent : il flagelle leur grossièreté, leurs appétits matériels, « leur aversion idiote pour l'étranger, leur bigotisme militaire. » Il annonce les violences et les excès qu'ils commettront, si jamais la guerre éclate entre la France et l'Allemagne ; et sa fatale prédiction ne s'est que trop exactement accomplie à nos dépens. Nous avons vu ce peuple si juste, si pacifique, si désintéressé, si étranger aux passions et aux convoitises de ce monde, aggraver sans nécessité les cruels maux de la guerre, bombarder les monuments, les églises, les hôpitaux, incendier des villages avec la poudre et le pétrole, saccager les campagnes, piller les propriétés particulières, enlever des otages dans les villes impuissantes à payer leurs exorbitantes réquisitions, fusiller tout combattant qui n'avait pas l'uniforme de soldat, et proclamer que la force prime le droit, que le vainqueur a toujours raison, et le vaincu toujours tort.
Les Allemands ont trouvé tout naturels les éloges que ne leur a pas épargnés madame de Staël; mais ils ne lui ont pas pardonné la critique de quelques défauts qui nuisent à la perfection de leur caractère. Elle s'est permis, par exemple, de rire « de la sentimentalité des femmes, qui s'exaltent sans cesse jusqu'à l'affectation, de la lourdeur de leur esprit, qui fait que la conversation, comme talent, n'existe pas en Allemagne, » et de dire « que les Allemands manquent de caractère, que leur empressement gracieux et complaisant pour le pouvoir fait de la peine, qu'ils sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis. »
C'est dans la seconde partie, qui traite de la littérature et des arts, que madame de Staël retrouve ses avantages. Elle trace une esquisse animée de l'histoire littéraire de l'Allemagne. Avant de parler des ouvrages, elle parle des auteurs qu'elle avait presque tous connus à Weimar ou à Berlin. Elle passe successivement en revue Lessing, le fondateur de la nouvelle école littéraire ; - Wieland, écrivain dans le genre français, qui perfectionna la langue ; - Winckelmann, dont la critique tourna les imaginations vers l'étude des monuments antiques; - Klopstock, dont la Messiade fit époque dans la poésie; - Goëthe, le génie le plus grand, le plus original, qui produisit des chefs-d'œuvre dans tous les genres en prose et en vers, et qui pourrait seul représenter la littérature allemande tout entière; - Schiller, poëte dramatique d'un génie rare, et un des hommes qui ont le plus honoré la carrière des lettres ; - Schlegel, critique éloquent comme un orateur, mais injuste, comme Lessing, envers les poëtes français; - Werner, qui, après Goëthe et Schiller, fut le premier poëte dramatique de son pays; - Jean-Paul Richter, romancier populaire, humoriste spirituel, dont les ouvrages sont trop allemands pour plaire aux étrangers ; - le Suisse Jean de Müller, qui est le plus savant historien de l'Allemagne, et « qui peint en poëte les hommes et les événements. » Les portraits de ces grands écrivains peuvent paraître flattés, mais à vrai dire, ils ne le sont pas.
Les appréciations de leurs chefs-d'œuvre sont judicieuses, ingénieuses, délicates, et annoncent une rare pénétration ; les extraits que donne l'auteur sont traduits avec un grand talent. Une des plus belles pages est le portrait d'Attila, esquissé à propos de la tragédie de Werner.
« L'auteur prend l'histoire de ce fléau de Dieu au moment de son arrivée devant Rome. Le premier acte commence par les gémissements des femmes et des enfants qui s'échappent d'Aquilée en cendres ; et cette exposition en mouvement, non-seulement excite l'intérêt dès les premiers vers de la pièce, mais donne une idée terrible de la puissance d'Attila. C'est un art nécessaire au théâtre, que de faire juger les principaux personnages plutôt par l'effet qu'ils produisent sur les autres que par un portrait, quelque frappant qu'il puisse être.
« Enfin il paraît, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui ont consumé la ville d'Aquilée ; il s'assied sur les ruines des palais qu'il vient de renverser, et semble à lui seul chargé d'accomplir en un jour l'œuvre des siècles. Il a comme une sorte de superstition envers lui-même ; il est l'objet de son culte; il croit en lui ; il se regarde comme l'instrument des décrets du ciel, et cette conviction mêle un certain système d'équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis leurs fautes, comme s'il n'en avait pas commis plus qu'eux tous ; il est féroce, et néanmoins, c'est un barbare généreux ; il est despote, et se montre pourtant fidèle à sa promesse ; enfin, au milieu des richesses du monde, il vit comme un soldat, et ne demande à la terre que la jouissance de la conquérir. Attila remplit les fonctions de juge... il prononce sur les délits portés à son tribunal d'après un instinct naturel, qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont les décisions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son ami coupable de parjure, l'embrasse en pleurant, mais ordonne qu'à l'instant il soit déchiré par des chevaux. L'idée d'une nécessité inflexible le dirige, et sa propre volonté lui paraît à lui-même une nécessité. Les mouvements de son âme out une sorte de rapidité et de décision, qui exclut toute nuance ; il semble que cette âme se porte, comme une force physique, irrésistiblement et tout entière dans la direction physique qu'elle suit. Enfin on amène devant son tribunal un fratricide; et, comme il a tué son frère, il se trouble et refuse de juger le criminel. Attila, malgré tous ses forfaits, se croit chargé d'accomplir la justice divine sur la terre, et, prêt à condamner un homme pour un attentat pareil à celui dont sa propre vie a été souillée, quelque chose qui tient du remords le saisit au fond de l'âme. »
On a remarqué comme un exemple de la force d'expression qui en général caractérise le style de madame de Staël, cette phrase : « Un seul homme, multiplié par ceux qui lui obéissent, remplit d'épouvante l'Asie et P'Europe. » Le mot multiplié, emprunté à la science des nombres, produit un grand effet : il nous montre Attila dans chacun de ses innombrables soldats ; toute cette multitude d'hommes avides de carnage, c'est Attila; toute cette cavalerie, à qui rien n'échappe, c'est Attila. « Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce spectacle n'offre-t-il pas ! i s'écrie l'auteur. Et tout ce spectacle, elle le présente d'un seul mot à la pensée; c'est la manière des grands écrivains. On crut trouver dans Attila quelques allusions à la personne de Napoléon 1er, que madame de Staël appelle le moderne Attila dans ses Dix ans d'exil, ce qui prouve qu'elle y pensait.
Madame de Staël expose bien les systèmes dramatiques des Français et des Allemands, et montre que la littérature devait prendre une direction différente dans les deux pays. En France, les auteurs, inspirés par le désir de plaire à la cour et à la société, se sont naturellement conformés à ce qui plaît à cette société, tandis que les écrivains solitaires de l'Allemagne se sont livrés davantage à leurs propres impressions. Les premiers se proposent de faire une œuvre d'art, les autres ne songent qu'à épancher leurs sentiments. De là vient que la beauté de la forme l'emporte dans la littérature française, et la vérité des sentiments dans la littérature allemande. « Les Français, dit-elle, excellent dans tout ce qui a rapport à l'action, à l'intrigue, à l'intérêt des événements ; mais les Allemands l'emportent dans la peinture des sentiments et des orages secrets des fortes passions... Quelques scènes produisent une impression plus vive dans les pièces étrangères; mais rien ne peut être comparé à l'ensemble imposant et bien ordonné de nos chefs-d'œuvre dramatiques. »
Les inconvénients des deux écoles ne lui échappent pas. « Peut-être, dit-elle spirituellement, trouverait-on qu'en France il y a maintenant trop de freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu'en Allemagne beaucoup d'indépendance littéraire ne produit pas encore des résultats assez brillants. »
Madame de Staël fait sentir, par un trait fort plaisant, quelle est la source du mauvais goût dans un grand nombre de comédies allemandes. « Si les plaisanteries bizarres et vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce n'est pas à force de naturel; c'est parce que l'affectation de l'énergie est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. Je me fais vif, disait un Allemand en sautant par la fenêtre. Quand on se fait, on n'est rien. Il faut recourir au bon goût français contre la vigoureuse exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands contre la frivolité dogmatique de quelques Français. »
Dans la troisième partie de son livre, madame de Staël forme l'entreprise, hardie pour l'intelligence d'une femme, d'exposer les divers systèmes de la philosophie allemande. Elle aimait les philosophes allemands, parce qu'elle les croyait spiritualistes et adversaires des doctrines sensualistes et sceptiques du dix-huitième siècle; elle prenait leur idéalisme pour le spiritualisme. Elle s'efforce d'expliquer avec son enthousiasme ordinaire leurs systèmes bizarres, obscurs, stérile énumération de formules abstraites, qui se sont détruits les uns les autres, et qui ne sont le plus souvent que le chaosde toutes les idées, la confusion de tout langage, la négation de toute science et de toute foi. Kant se défie de la raison, qu'il semble condamner au scepticisme, et sa philosophie finit par y aboutir. Son livre capital, la Critique de la raison pure, attaque toutes les preuves de l'existence de Dieu, sauf les preuves morales, et tue le dieu des déistes. Fichte, qui pousse le scepticisme de Kant jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, imagine des formules singulières : « Moi égale moi, dit-il; il n'existe qu'un seul être, le moi absolu, qui nie l'existence de tous les êtres. » Les dames disaient : « Ne croit-il pas au moins à l'existence de sa femme? - Non. - Et madame Fichte souffre cela? » Schelling, tout en faisant une réaction contre Fichte, ne parvient qu'à être le père du panthéisme allemand. Hegel, le plus grand philosophe de l'Allemagne, à écrit, dans sa Phénoménologie, des pages dont le jargon semble défier l'intelligence humaine et fait douter qu'il se soit compris lui-même. Il définit la lumière le moi de la nature, et le feu l'air devenu affirmatif. « La conscience, dit-il, a conscience de soi, et la conscience ayant conscience de soi, c'est l'absolu Or l'absolu, si on l'entend comme Hegel, est le néant personnifié. Aucun philosophe, disent ses admirateurs, ne s'est élevé à des hauteurs pareilles. Mais à quoi bon s'élever si haut, si c'est pour tomber dans le néant ?