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L'Enchanteur 1768—1848
Histoire des principaux écrivains français Début du livre (suite 4)

Début du livre (suite 4)

Histoire des principaux écrivains français · 22 min de lecture · p. 64–84 · chapitre 4 sur 9

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Delagrave, 1878, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cependant les élections envoyèrent à la nouvelle chambre une majorité modérée, et les ministres restèrent au pouvoir. Chateaubriand, non content de les combattre dans la chambre des pairs, fonda avec MM. de Bonald et de Lamennais le journal le Conservateur, où il attaqua aveuglément toutes leurs mesures ; il traita de révolutionnaire leur politique conciliante et alla jusqu'à accuser de trahison M. Decazes, le ministre favori de Louis XVIII. Singulière inconséquence, il aimait sincèrement la liberté, et il faisait une guerre acharnée au gouvernement qui s'efforçait de la donner à la France. Sa vanité était blessée, il croyait la monarchie perdue si elle ne l'appelait pas à la diriger. Au reste, il déploya les qualités d'un redoutable polémiste : la vivacité du trait, l'éclat et la vigueur du style, l'exagération de la passion. Grand fut le succès du Conservateur. « La révolution opérée par ce journal, dit-il avec orgueil, fut inouïe : en France, il changea la majorité dans les chambres; à l'étranger, il transforma l'esprit des cabinets. Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du néant dans lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois. »

Un crime détermina la chute du ministère Decazes. La mort du duc de Berry, fils puîné du comte d'Artois, assassiné en 1820 par un garçon sellier, fanatique républicain, provoqua une réaction de l'opinion publique. Un député de l'extrême droite accusa M. Decazes de complicité avec l'assassin, et Chateaubriand écrivit dans le journal le Conservateur que « les pieds lui avaient glissé dans le sang. » Il voulut plus tard atténuer ce mot cruel et calomnieux : « J'ai dit que les pieds lui glissèrent dans le sang, écrit-il dans ses Mémoires, ce qui signifie, non pas qu'il fut coupable du meurtre, mais qu'il tomba dans la mare rougie qui se forma sous le couteau de l'assassin. » Louis XVIII, pressé par sa famille, qui menaça de ne plus reparaître aux Tuileries, se crut obligé de se séparer du ministre qu'il appelait son fils.

Le duc de Richelieu, homme modéré, mais plus agréable aux royalistes, reprit le pouvoir. MM. de Villèle et de Corbière, amis de Chateaubriand, entrèrent au Conseil avec le titre de ministres d'État sans portefeuille. Chateaubriand, qui s'était rendu impossible par la violence de son opposition, fut nommé ambassadeur en Prusse. - « Je quittai la France, dit-il avec dépit, laissant mes amis en possession d'une autorité que je leur avais achetée au prix de mon absence. » Il ne promena pas longtemps son ennui à Berlin. Au bout de quelques mois, il demanda et obtint un congé, à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux, fils du duc de Berry.

Pendant son séjour à Paris, MM. de Villèle et de Corbière, mécontents de la politique modérée du duc de Richelieu, donnèrent leur démission, et il suivit leur exemple « par fidélité pour ses amis ». Ces démissions amenèrent la retraite du ministère. Le duc de Richelieu, attaqué avec violence par les ultra-royalistes, qui le trouvaient trop libéral, et par les libéraux, qui le trouvaient trop royaliste, essuya plusieurs échecs dans les chambres et porta au roi sa démission le 15 décembre 1821.

MM. de Villèle, de Corbière et de Montmorency devinrent les chefs de la nouvelle administration, composée d'ultra-royalistes. Chateaubriand, « que le roi consentait toujours à éloigner, » obtint l'ambassade d'Angleterre. Il paraît qu'il se plut peu à Londres, et qu'il y plut médiocrement. Il excita dans la société anglaise plus de curiosité que d'enthousiasme : on le considérait plutôt comme un brillant écrivain que comme un solide penseur, et l'on prisait peu ses talents politiques. Il a exhalé sa mauvaise humeur dans ses Mémoires : « Toute renommée vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même, dit-il... je me serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques renseignements de la Cour à Londres: en vain vous parlez, on ne vous écoute pas... La journée de Londres était ainsi distribuée : à six heures du matin, on courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la campagne ; on revenait déjeuner à Londres ; on changeait de toilette pour la promenade de Bond Street ou de Hyde Park ; on se rhabillait pour dîner à sept heures et demie ; on se rhabillait pour l'opéra ; à minuit on se rhabillait pour une soirée ou pour un rout. Quelle vie enchantée ! J'aurais préféré cent fois les galères. Le suprême bon ton était de ne pouvoir pénétrer dans les petits salons d'un bal privé, de rester dans l'escalier obstrué par la foule, et de se trouver nez à nez avec le duc de Somerset, béatitude où je suis arrivé une fois. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles que nous ; la tête leur tourne pour un show : si le bourreau de Paris se rendait à Londres, il ferait courir l'Angleterre »

Notre ambassadeur n'épargne pas même les Renés anglais, qui étaient un peu ses disciples. « En 1822, dit-il, le fashionable devait offrir au premier coup d'œil un homme malheureux et malade; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moměnt par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaine ; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être. »

Chateaubriand commet bien des bévues quand il blâme les innovations qui se préparaient en Angleterre : il dit que l'amour-propre emportait Canning jusqu'à parler à la tribune la langue du propagandiste, que le duc de Wellington, son successeur, venait démolir, que lord Grey et O'Connell, ouvriers en ruines, travaillèrent successivement à la chute des vieilles institutions. Mais ce fut pour affermir ces institutions, en les corrigeant, que le duc de Wellington consentit à l'émancipation catholique préparée par O'Connell, et que lord Grey fit enfin adopter la réforme parlementaire, dont il était depuis trente ans l'avocat infatigable.

Une révolution qui éclata en Espagne vint bientôt offrir à Chateaubriand l'occasion de jouer un grand rôle politique. Le parti constitutionnel espagnol entreprit de forcer le roi Ferdinand VII à rendre à la nation les institutions libérales qu'elle s'était données pendant sa lutte héroïque contre Napoléon. Ferdinand, prince méchant et borné, voulut résister et devint prisonnier des cortès. Les gouvernements absolutistes de l'Europe s'alarmèrent et convoquèrent en 1822 un congrès à Vérone, pour s'entendre sur le moyen de comprimer l'esprit révolutionnaire dans la péninsule. « Comme ma tête était remplie des affaires d'Espagne, dit Chateaubriand, et comme je rêvais un plan pour l'honneur de la France, je croyais pouvoir être de quelque utilité au nouveau congrès en me faisant connaître sous un rapport auquel on ne songeait pas. » A sa demande, il fut nommé un des plénipotentiaires qui devaient accompagner à Vérone le vicomte de Montmorency, ministre des affaires étrangères.

Louis XVIII et M. de Villèle, chef du cabinet, voyant que la guerre était repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale 'et prévoyant l'opposition de l'Angleterre, voulaient temporiser, éviter la guerre ou la faire à leur heure, sans paraître obéir à l'ascendant des cours absolutistes de Russie, de Prusse et d'Autriche. Chateaubriand, pour plaire au roi et au premier ministre, avait feint de partager leur modération et s'était montré ouvertement opposé à l'intervention des puissances du Nord dans les affaires du Midi. M. de Montmorency, persuadé qu'il fallait étouffer la révolution en Espagne si on ne voulait pas la voir éclater en France, dépassa ses instructions officielles, et le congrès décida que la France ferait la guerre au gouvernement insurrectionnel de l'Espagne. A son retour à Paris, sa conduite fut désapprouvée par le roi et le premier ministre, et il crut devoir donner sa démission. Chateaubriand, son ami, qui au fond partageait ses idées et qui avait contribué à sa retraite par sa dissimulation et par une conduite un peu tortueuse, accepta son portefeuille avec trop d'empressement. Il obtint le ministère des affaires étrangères, depuis longtemps l'objet de son ambition. Une fois libre d'agir, il cessa de dissimuler et poussa à la guerre, qui fut décidée. Au reste, il conduisit habilement la politique pendant l'expédition, qu'il appelle avec orgueil « sa guerre d'Espagne ». Sa correspondance avec Canning, opposé à l'intervention, est un modèle de patriotisme, de raison et de fermeté.

Grâce à la disposition du peuple espagnol, la campagne d'Espagne ne fut qu'une promenade militaire. L'armée française, commandée par le duc d'Angoulème, passa la Bidassoa le 6 avril 1823, entra dans Madrid le 24 mai et prit Cadix le 1er octobre. Le roi captif recouvra sa liberté et reprit le pouvoir absolu. C'était la Charte qu'on venait de détruire dans la péninsule. Chateaubriand eut le tort de ne rien faire pour prévenir le retour du despotisme brutal, qui avait causé le soulèvement de l'Espagne, et les vengeances sauvages de Ferdinand VII, qui se montra impitoyable envers les vaincus. Il aurait dû prévoir cette sanglante réaction, lui qui a peint Ferdinand cruel et débauché comme Vitellius, et qui dit dans ses Mémoires : « En fait de prévision et de conception indépendante, personne ne saurait nous en montrer. » En échange des sacrifices de la France, il aurait pu obtenir. l'oubli du passé et des institutions libérales pour l'avenir.

Le ministre français devait d'autant plus exiger des garanties, qu'il connaissait bien la race incorrigible des rois absolus. « Le pouvoir permanent les enivre, dit-il dans l'Histoire du Congrès de Vérone ; ils perdent les notions de la terre ; tout ce qui n'est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements pro-. fonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien ; l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des choses ; ils ont cessé d'être des personnes ; ils ne sont plus que des monuments, des pyramides, de fameux tombeaux. »

Après avoir heureusement terminé sa guerre d'Espagne, Chateaubriand faisait des plans pour la grandeur de la France, pour lui rendre ses frontières naturelles, pour la soustraire à la honte des traités de Vienne et de Paris. Son renvoi du pouvoir vint dissiper ces rêves brillants : « il fut chassé comme un valet qui avait volé la montre du roi sur la cheminée. » Chateaubriand, pour être le premier écrivain de son siècle, se croyait le premier homme d'État de l'Europe. Il frémissait de ne pas être le chef du ministère ; il supportait avec impatience la prépondérance de M. de Villèle, qui était l'homme politique du cabinet, qui avait la confiance du roi et des chambres, et qui sentait sa supériorité. « Chateaubriand a bien plus d'esprit que moi, disait-il; mais j'ai plus de jugement que lui ; et ce n'est pas l'esprit qui emploie le jugement, c'est le jugement qui emploie l'esprit. » Chateaubriand se conduisait envers le premier ministre avec une hauteur présomptueuse, en rival plutôt qu'en collègue subordonné. Leur antipathie éclata à propos de la conversion de la rente cinq pour cent en rente trois pour cent, proposée par le ministère. Chateaubriand qui, à l'en croire, était « mieux instruit des finances que les trois quarts de ses collègues » désapprouvait la mesure et la blâmait dans les salons. Cependant il promit de la soutenir devant la chambre des pairs. Il ne tint point parole : pendant neuf jours que dura la discussion, il garda le silence. Cette conduite fut considérée comme une trahison par le roi et les autres ministres, et son renvoi fut décidé. M. de Villèle, aveuglé par le ressentiment, oublia, en se débarrassant de son incommode collègue, les égards qu'il devait à une ancienne amitié, à un talent éminent, et que lui commandaient les simples lois de la politesse.

Le 6 juin 1824, Chateaubriand reçut tout à coup cette lettre d'un laconisme si rude : « Monsieur le vicomte, j'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre. VILLÈLE. » Cette ordonnance destituait le ministre des affaires étrangères. Chateaubriand fut mortellement blessé du ton de la lettre et de la manière dont il était chassé. Je rugis, » dit-il. Son ami M. Bertin, propriétaire du journal des Débats, courut au ministère et demanda pour lui l'ambassade de Rome ; il ne put l'obtenir. Il dit à M. de Villèle que son journal pourrait bien le renverser comme il avait renversé M. Decazes. « Vous avez renversé son ministère en faisant du royalisme, répondit M. de Villèle ; pour renverser le mien, il vous faudra faire de la révolution. »

Il eût été plus beau de supporter l'injure en silence avec la dignité d'un grand caractère et de rester fidèle à ses opinions et à son parti. Chateaubriand se serait élevé dans l'estime des hommes et se serait fait regretter de ses anciens amis. La passion l'emporta sur la foi politique. Il n'avait pas cette élévation d'âme qui sait pardonner. Il écrivait en 1822, à M. de Marcellus, en parlant de Canning : « L'amour-propre blessé ne se repent « jamais, ne revient jamais, ne pardonne jamais. » « - Les blessures qu'on me fait, dit-il plus tard, dans un langage peu chrétien et peu monarchique, ne se ferment jamais. Si un homme me donnait un soufflet, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne; si c'était un roi... » Cette phrase interrompue signifie sans doute qu'il lui faudrait la vie d'une monarchie. Cette jouissance lui fut donnée. « Je repris mes armes, » dit-il. Chevalier du trône et de l'autel, il se jeta dans l'opposition libérale, et il commença contre ses collègues de la veille une guerre ardente, implacable, dans la chambre des pairs, dans des brochures et dans le journal des Débats. Le gentilhomme légitimiste se fit journaliste démocrate ; il se montra surtout zélé défenseur de la liberté de la presse. Les coups que, dans son aveugle vengeance, il porta au ministère frappèrent souvent la royauté elle-même et sapèrent les fondements de la monarchie légitime, qu'il avait tant contribué à rétablir par sa plume, et dont il accéléra la chute.

Après une lutte acharnée de trois ans, Chateaubriand eut la joie de voir tomber son adversaire. M. de Villèle, abandonné des ultra-royalistes, dont il contenait les prétentions, et harcelé par les libéraux, qui lui reprochaient ses concessions au parti sacerdotal, fut contraint de se retirer devant cette étrange coalition royaliste et révolutionnaire (1828).

Il eut pour successeur M. de Martignac, homme aimable et modéré, plus agréable au parti libéral. Chateaubriand, que la violence de son opposition rendait impossible comme ministre, fut nommé ambassadeur à Rome. « Si j'étais tant passionné pour l'ambassade de Rome, dit-il avec son orgueilleuse indifférence, c'est précisément parce qu'elle ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse. » En se rendant à son poste il passa par Turin et fut présenté à la cour. La reine lui dit : « Seriez-vous un parent de ce Chateaubriand qui a écrit quelque chose? »

Outre l'ambassade de Rome, Chateaubriand reçut du ministère une somme d'argent qu'on est affligé de le voir accepter. M. de Villèle payait 144,000 francs par an au journal des Débats pour prix de son appui. En apprenant la disgrâce de son ami, M. Bertin avait renoncé à la subvention et déclaré la guerre au gouvernement. A l'arrivée du ministère Martignac, non-seulement on rétablit la subvention, mais le propriétaire du journal exigea qu'on lui payât, en outre, la subvention retranchée pendant qu'il avait combattu le ministère Villèle. On lui compta 500,000 francs, dont 200,000 pour Chateaubriand, comme indemnité pour son traitement de ministre d'État, qu'il n'avait ps touché depuis 1816. Trois ans auparavant, Chateaubriand avait publié une édition complète de ses œuvres, et en avait retiré 500,000 francs, sans pouvoir rétablir sa fortune épuisée par ses goûts fastueux, ses prodigalités, son incurie, sa bienfaisance même. Il semait l'or, il aimait à donner. « Je ne suis pas tendre, disait-il un jour; mais je ne puis refuser un malheureux. C'est la plus facile manière d'être chrétien ; l'aumône est plus aisée que la pénitence. »

Le ministère Martignac, qui s'appliquait à concilier les deux partis hostiles, ne concilia personne; autant aurait valu recommander à des fous d'être sages. Après dix mois d'efforts inutiles, il fut battu par une coalition de la droite et de la gauche, à propos de la loi sur l'administration départementale, que les royalistes trouvaient trop démocratique, et les libéraux trop aristocratique. Il donna sa démission, et fut remplacé par le ministère Polignac, qui représentait toutes les prétentions de l'ancien régime (1829).

Chateaubriand se démit de son ambassade, qui n'avait duré que sept mois, et revint en France. Avant de remettre sa démission, il demanda une audience au roi, qui se montra disposé à le recevoir comme son ambassadeur. Il refusa de se présenter comme ambassadeur, et il ne fut pas reçu. Il reprit sa redoutable plume et fit dans les Débats une guerre violente aux nouveaux ministres. Le ministère, en minorité dans les deux chambres, aima mieux faire un coup d'Etat que de se retirer. Le 25 juillet 1830, trois ordonnances suspendirent la liberté de la presse, cassèrent la chambre des députés nouvellement élue, et changèrent la loi électorale. A cette nouvelle, Paris se souleva, et la lutte se termina par la défaite du gouvernement.

Chateaubriand venait d'arriver à Dieppe, lorsqu'il apprit les événements de Paris. Il accourut pour défendre les libertés publiques. Le 30 juillet, lendemain de son retour, il sortit pour savoir des nouvelles. Des jeunes gens, l'ayant reconnu près de la colonnade du Louvre, l'entourèrent en criant : Vive le défenseur de la liberté de la presse ! Vive Chateaubriand ! « Un de ces jeunes gens passa tout à coup sa tête entre mes jambes, dit-il, et m'enleva sur ses épaules. » On le porta en triomphe jusqu'au palais du Luxembourg, où siégeait la chambre des pairs. « Qu'on détruise la monarchie, leur criait-il; en huit jours, avec la liberté de la presse, je l'aurai rétablie. » Folle présomption ! Le Créateur seul a pu dire : « Qu'on détruise ce temple, et je le rebâtirai dans trois jours. »

Cependant Charles X avec le Dauphin avait abdiqué en faveur du duc de Bordeaux, son petit-fils, enfant de neuf ans ; il avait nommé le duc d'Orléans lieutenant général du royaume et l'avait chargé de faire proclamer Henri V. Le duc d'Orléans convoitait le trône ; « il l'attendait, se renfermant dans sa fausseté, comme l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa toile »

Le 7 août, Chateaubriand fit un effort dans la chambre des pairs pour sauver la couronne du jeune Henri V. Le discours qu'il prononça dut être bien amer au roi déchu et à ses derniers conseillers. Il s'éleva contre « les affreux ministres qui avaient souillé la couronne, soutenu la violation de la foi par le meurtre, et s'étaient joués des serments faits au ciel, des lois jurées à la terre; » il loua « la défense juste, héroïque, du peuple de Paris, soulevé pour défendre la loi contre la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie » ; il flétrit « la lâcheté de ces généreux royalistes, dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants de Henri IV à coups de fourche » Il termina en plaidant avec éloquence la cause du jeune roi. Il ne s'était concerté avec personne, et il ne fut point soutenu. « Il y avait, dit-il, une impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur intrépide ; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un Juif bien avisé n'aurait pas donné une obole. »

A propos de ce discours, qui fut le dernier prononcé par Chateaubriand, disons que, bien que sa parole exerçât beaucoup d'empire à la chambre des pairs, il était moins grand comme orateur que comme polémiste. Il n'avait pas ce talent de l'improvisation que la contradiction excite et agrandit. Il méditait et colorait à loisir ses brillants discours, dont la magnificence n'avait pas toujours le naturel et la vérité du débat politique. Et comme chef de parti, il n'avait pas ces petits soins, ces attentions minutieuses, ces complaisances d'esprit, qui attirent et retiennent de nombreux partisans ; il affectait une fierté polie, souvent glaciale, une réserve orgueilleuse, une dédaigneuse indifférence, qui éloignaient de sa personne.

Le duc d'Orléans chercha à s'attacher Chateaubriand ; il lui fit dire qu'il serait charmé de le voir. Chateaubriand se rendit au Palais-Royal, « sans se flatter d'un succès, mais pensant qu'il pouvait faire entendre des vérités utiles. » Il supplia le prince d'être le tuteur et le soutien du jeune roi. « Vous êtes investi de tous les pouvoirs, lui dit-il. Allons rejoindre Henri V ; appelez auprès de vous, hors de Paris, les chambres et l'armée; sur le bruit de votre départ, l'effervescence tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et protecteur. Quel rôle pour vous, monseigneur ! vous pouvez régner quinze ans sous le nom de votre pupille ; vous aurez eu la gloire unique dans l'histoire d'avoir pu monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime ; en même temps vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous l'aurez rendu capable de régner sur la France ; une de vos filles pourrait un jour porter le sceptre avec lui. » Tout fut inutile-Louis-Philippe, homme d'un égoïsme résolu, aima mieux mettre la couronne sur sa tête. Il fit offrir l'ambassade de Rome à Chateaubriand, qui la refusa. Heureux de terminer sa carrière politique comme il l'avait commen. cée, il se démit de la pairie et renonça à la pension viagère de douze mille francs attachée à la dignité de pair.

Chateaubriand ne cessa de maudire le gouvernement de Louis-Philippe et d'en prédire la chute. « Si l'on peut juger de la conduite du nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son caractère, il est présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu'en opprimant au dedans et en rampant au dehors. Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne; son véritable tort est d'avoir été tuteur infidèle, d'avoir dépouillé l'enfant et l'orphelin, délit contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions : or, jamais la justice morale n'a manqué de punir les infractions à la loi morale.

« Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et contradictoires périra dans un temps plus ou moins retardé par des cas fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits, l'indifférence et l'effacement des caractères ; mais, quelle que soit la durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines. »

En 1831, Chateaubriand reprit la plume et il écrivitle pamphlet De la Restauration et de la Monarchie élective, où il expliquait son refus de servir le nouveau gouvernement. « Je n'ai point voulu, dit-il, me mettre en contradiction avec moi-même, armer mon long passé contre mon court avenir, rougir à chaque mot qui sortira de ma bouche, ne pouvoir me relire sans baisser la tête de honte.

« Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à l'Empire en une, à la première Restauration, à l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe : je ne suis pas si riche. »

L'année suivante, un message de la duchesse de Berry, qui cherchait à soulever la Vendée en faveur de son fils Henri V, compromit Chateaubriand aux yeux du pouvoir. Il fut arrêté le 12 juin comme inculpé de complot contre l'État et enfermé pendant douze heures dans un cachot. Le lendemain, le préfet de police lui donna pour prison une chambre de son appartement et l'entoura de soins et d'égards. Au bout de quinze jours, il fut mis en liberté.

C'est pendant sa captivité que Chateaubriand composa en l'honneur de la jeune Eliza Frisell, fille d'un Anglais de ses amis, qui venait de mourir, la gracieuse romance de la Jeune fille et de la Jeune fleur.

Il descend le cercueil et les roses sans taches

Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur ;

Terre, tu les portas, et maintenant tu caches

Jeune fille et jeune fleur.

Au sortir de prison, Chateaubriand, ruiné par la banqueroute de l'acquéreur de ses œuvres, se trouva dans de cruels embarras d'argent et se vit harcelé par une nuée de créanciers, « O argent que j'ai tant méprisé, s'écrie-t-il, je suis forcé d'avouer que tu as pourtant ton mérite. Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde... Je pourrais bien m'adresser aux monarques ; comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient pas, et à moi elle vient encore moins. » Mais si cette idée ne lui est pas venue, comment a-t-il pu l'écrire? Au reste, l'idée vint à Charles A, qui, informé de sa détresse, lui envoya de l'exil une somme de vingt mille francs et offrit de lui continuer la pension de pair à laquelle il avait renoncé par son refus de prêter serment. Chateaubriand accepta les vingt mille francs « comme un prêt momentané », mais refusa la pension.

Grâce aux bienfaits du roi déchu et à vingt mille francs qu'il reçut de son neveu le comte de Chateaubriand, il se débarrassa des dettes les plus pressantes. Il n'en devint pas plus heureux. Comme il avait refusé de prêter serment au nouveau gouvernement, il ne voulut pas lui devoir la protection qui est due à tous. Il résolut de s'expatrier tout à fait, et en 1831 il partit pour la Suisse. C'est pour le rappeler que le chansonnier Béranger lui écrivit les belles strophes qui commencent ainsi:

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,

Fuir son amour, notre encens et nos soins ?

N'entends-tu pas la France qui s'écrie :

Mon beau ciel pleure une étoile de moins ?

Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d'une noble rougeur !

J'offre aujourd'hui, pour prix de mon ivresse,

Un peu d'eau pure au pauvre voyageur.

Le peu d'accueil qu'il trouva chez l'étranger et le regret de la France le ramenèrent bientôt à Paris.

En 1833 il publia un Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry, devenue prisonnière de Louis-Philippe, son oncle, et enfermée au secret dans la citadelle de Blaye. Il lui disait dans une éloquente péroraison : « Madame, votre fils est mon roi. » Il fut poursuivi, mais acquitté par le jury. Bientôt après, la noble captive trouva moyen de lui faire parvenir un message secret. Elle le chargeait de partir pour Prague, afin d'annoncer à Charles A son mariage secret avec le comte napolitain Lucchesi-Palli, et d'obtenir qu'elle conservât son rang de princesse française et la tutelle de son fils. Chateaubriand se mit en route et s'acquitta de sa mission. L'accueil que lui fit le vieux roi lui arracha des larmes. Il a laissé de cette triste cour exilée une peinture qui fait peine lire. Il divulgue, presque en se moquant, les petitesses de la famille royale et raille sans pitié le cardinal de Latil, le baron de Damas, le duc de Blacas, dont les conseils avaient sans doute été funestes à la royauté, mais qui n'étaient plus que les courtisans de l'exil. Il a beau dire que « le malheur le trouvera toujours pour second ; » il tient à montrer qu'il fut le seul sage au milieu de l'imbécillitégénérale, au risque de faire briller son esprit aux dépens de son cœur.

Il y a de belles pages dans le récit de ce voyage d'Allemagne, comme ces paroles pleines d'une tendresse respectueuse pour le vieux roi :

« La dernière fois que je vis les princes proscrits, c'était à Buschtierhad en Bohême; Charles X était couché, il avait la fièvre ; on me fit entrer de nuit dans sa chambre; une petite lampe brûlait sur la cheminée; je n'entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du 35° successeur de Hugues Capet. Mon vieux roi ! votre sommeil était pénible ; le temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient posés sur votre poitrine... En marchant d'un pied furtif vers votre couche solitaire, du moins je n'étais pas un mauvais songe comme celui qui vous éveilla pour aller voir expirer votre fils ! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: « Le ciel vous garde de tout mal venir, dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil! Assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur; que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère. »