Début du livre (suite 7)
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Madame de Staël ne trouve point de véritable sensibilité dans les poëtes grecs. « Le genre humain, dit-elle, n'avait point encore atteint l'âge de la mélancolie, sans laquelle il n'y a rien de grand et de philosophique. » Mais d'abord, y a-t-il un âge de la mélancolie et un âge de la gaieté? Et ces Grecs, qu'elle accuse de manquer de sensibilité, n'ont-ils pas donné les plus beaux exemples de l'amour filial dans Antigone, de l'amour conjugal dans Pénélope et dans Alceste, de l'amour maternel dans Mérope, Clytemnestre, Andromaque ?
Elle montre une sévérité non moins injuste pour la philosophie de la Grèce, qui la première proclama, par la bouche du divin Platon, la consolante doctrine de la Providence, et dont les pensées nourrissent le genre humain depuis plus de deux mille ans, et pour son éloquence philosophique, « à laquelle il manque, dit-elle, une grande puissance pour faire naître l'émotion ; c'est la mélancolie et la sensibilité. »
Elle maltraite peut-être encore davantage les historiens de la Grèce. « Ils n'approfondissent point les carac_ tères, dit-elle, ils ne jugent point les institutions. Ils ne blâment ni n'approuvent. Ils vous peignent la conduite des hommes comme la végétation des plantes, sans porter sur elle un jugement de réflexion. » C'est à faire douter si l'auteur a jamais lu Thucydide, Xénophon, Polybe et les autres historiens grecs.
En vertu du principe de la perfectibilité, madame de Staël met les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV bien au-dessous du dix-huitième, « dans ce qu'il y a de plus important, la raison et la philosophie. » D'après ce système, la question de prééminence est une question de "chronologie : le dix-neuvième siècle doit l'emporter sur le dix-huitième et il sera le premier de tous les siècles. C'est bien rassurant pour nous.
Au reste, c'est moins sur le terrain de la littérature que sous le rapport des mœurs qu'on peut soutenir la doctrine de la perfectibilité. Si l'on considère l'histoire de l'humanité, on voit ce que les mœurs ont gagné avec le temps. Sous l'influence du christianisme, l'idolâtrie, l'esclavage, le servage, la traite des nègres ont disparu, la condition des malheureux s'est adoucie, une foule d'abus ont été réformés ; la croyance à la sorcellerie, à l'alchimie, à l'astrologie s'est dissipée, depuis qu'on a découvert les véritables lois de la physique et de l'astronomie.
Une des idées les plus originales du livre De la Littérature, c'est la distinction que l'auteur établit entre la littérature du midi, dont Homère est le père, et la littérature du nord, qui tire son origine d'Ossian, barde écossais du quatrième siècle. On admire dans la première plus de goût, de régularité, d'urbanité, d'élégance, plus de beauté dans la forme ; la seconde a plus de profondeur de sentiment, plus de passion, de mélancolie et d'enthousiasme, qualités que madame de Staël attribue au climat nuageux du nord, à l'indépendance des tribus germaniques, au respect des anciens Germains pour les femmes, à la réforme protestante et à la lecture de la Bible. Il y aurait bien des réserves à faire.
Ossian, qui n'est connu que depuis les pastiches de Macpherson, n'a exercé aucune influence sur les grands écrivains qui ont vécu depuis sa découverte. Peut-on comparer ce barde, dont les poésies mélancoliques fatiguent par le retour des mêmes tableaux, des mêmes sentiments, et « dont les images peu variées, au dire même de madame de Staël, ne sont point mêlées à des réflexions qui puissent intéresser, » avec les chefs-d'œuvre d'Homère, qui offrent tous les genres de beautés et de sentiments ? Ossian est un type très-incomplet de le poésie du nord ; c'est Shakespeare qui devrait en être le véritable représentant.
Dire que les peuples du nord ont plus de sensibilité et de mélancolie que ceux du midi, c'est oublier que les poésies les plus mélancoliques ont été composées par l'Arabe Job il y a plus de trois mille ans, et que les pages les plus attendrissantes des poëtes modernes sont empreintes du caractère des poésies bibliques. Madame de Staël veut bien reconnaître de la mélancolie dans les psaumes des Hébreux, mais elle la trouve bien inférieure à la mélancolie du nord. Elle s'extasie, par exemple, sur la mélancolie d'Young, qui est tout artificielle, et sur l'enthousiasme passionné de Werther, « qui fait du bien aux esprits disposés à l'enthousiasme. » Werther, orgueilleux, égoïste, paresseux, révolté contre les inégalités sociales, en proie à de sombres et coupables désirs, finit par la démence et le suicide et n'inspire aucune sympathie.
Le livre De la Littérature servit de prospectus au romantisme, qui représente surtout la liberté dans l'art, le retour au moyen âge, qui veut remettre en honneur les mœurs chevaleresques et le merveilleux chrétien. C'est là que l'auteur soutint pour la première fois qu'il fallait faire autrement que les anciens, exprimer nos propres idées et nos propres sentiments, être nous-mêmes, donner plus de place à l'élément chrétien et à l'élément germanique, qui existaient dans le société barbare du moyen âge et qui avaient été trop effaces par la renaissance du seizième siècle.
Un des chapitres les plus piquants du livre De la Littérature est celui que l'auteur a consacré aux femmes qui cultivent les lettres. Suivant son habitude, madame de Staël y généralise les observations faites sur elle-même et semble raconter son histoire. Mais c'est à tort qu'elle se plaint de l'injustice des hommes envers les femmes célèbres. « Les hommes, dit-elle, pardonnent plutôt aux femmes de manquer à leurs devoirs que d'attirer l'attention par des talents distingués. L'opinion semble dégager les hommes de tous les devoirs envers une femme à laquelle un esprit supérieur serait reconnu : on peut être ingrat, perfide, méchant envers elle, sans que l'opinion se charge de la venger. N'est-elle pas une femme supérieure? Tout est dit alors. » « On me blâme, comme femme, d'écrire et de penser, » dit-elle ailleurs. Madame de Staël se fait illusion. Les critiques, tout en relevant des assertions téméraires, des paradoxes, des sophismes, des erreurs, des négligences de style, ont rendu pleine justice aux brillantes qualités de ses livres et de son incomparable conversation. Au reste, les critiques ne la rendirent pas aussi malheureuse qu'elle veut bien le prétendre. « Le genre de talent qui a fait parler de moi, comme écrivain, dit-elle, m'a toujours valu plus de plaisir que de peine. »
Vers la fin de 1802, madame de Staël publia le roman de Delphine, qui jeta un grand éclat sur son nom. Dans la préface, elle prétend que « le roman présente des difficultés effrayantes. » Que dirait-elle de l'épopée, de la tragédie, de la comédie, qui sont bien autrement difficiles ! Elle se reprit elle-même dans son livre De l'Allemagne. « De toutes les fictions, dit-elle, le roman est la plus facile. »
Elle prit pour épigraphe cette phrase empruntée aux Mélanges de sa mère: « Un homme doit savoir braver l'opinion ; une femme, s'y soumettre. i C'est un mauvais conseil. Si l'opinion publique a raison, un homme n'a pas le droit de la braver ; et si elle a tort, une femme ne doit point s'y soumettre. Ajoutons que Delphine, l'héroïne du roman, est malheureuse, non pour avoir bravé l'opinion, mais pour avoir méprisé les convenances de son sexe, commis des imprudences, des fautes graves, et violé ses devoirs.
Delphine est une jeune veuve de vingt-quatre ans, qui à la beauté, à l'esprit, à la grâce, réunit l'enthousiasme, la mélancolie, et même le génie, bien qu'elle n'ait rien fait. Mais il lui manque la raison, le bon sens, qui la guideraient dans le choix de ses affections. Malgré bien des avertissements, elle se passionne pour madame de Vernon, femme fausse, perfide, égoïste, qu'elle devrait craindre et fuir, et pour Léonce, homme beau, brave, spirituel, mais égoïste et vaniteux, qui ne respecte que l'opinion publique et qui est prêt à lui sacrifier les principes, les devoirs et les intérêts les plus importants de la vie. Elle est si persuadée de la pureté de sa morale, qu'elle voit la cause de ses malheurs partout, excepté dans ses imprudentes et coupables liaisons.
Delphine est le portrait de madame de Staël, qui s'est peinte elle-même. Elle veut prouver qu'une femme malheureuse dans le mariage, comme cela lui était arrivé, ne peut se résigner ni échapper à son sort, sans s'exposer à d'amères douleurs. Il y a pourtant bien des femmes qui savent trouver le bonheur dans l'accomplissement de leurs devoirs.
Pour juger de la moralité du livre, nous suivrons la règle donnée par madame de Staël. « La morale d'un ouvrage d'imagination, dit-elle, se compose de l'impression que son ensemble laisse dans l'âme : si lorsqu'on pose le livre, on est plus rempli de sentiments doux, nobles, généreux, l'ouvrage est moral. » Ce genre de moralité ne se trouve pas dans Delphine, dont la lecture ne laisse pas une impression favorable au perfectionnement de l'âme. L'auteur, il est vrai, fait périr ses deux coupables héros, mais c'est après les avoir rendus intéressants en associant à leurs vices de belles et brillantes qualités. Une autre leçon dangereuse, c'est que le mépris de la règle est une preuve d'un esprit supérieur.
Malgré quelques défauts de style et le retour trop fréquent des mots de grâce, sensibilité, enthousiasme, mélancolie, le roman de Delphine est écrit avec une verve facile et abondante. Les caractères sont peints avec une fine pénétration ; tel est celui du duc de Mendoce, que La Bruyère n'aurait peut-être pas désavoué.
Revenons aux événements politiques, qui eurent tant d'influence sur la vie et le talent de madame de Staël. Le Directoire, avili par sa faiblesse, ses violences, son immoralité, fut renversé le 18 brunaire 1799 par le général Bonaparte, qui le remplaça par le Consulat, et qui, au lieu de concilier la liberté avec l'ordre, ne rétablit l'ordre qu'en étouffant la liberté. Madame de Staël avait plusieurs fois rencontré le général Bonaparte dans le monde ; ils éprouvaient peu de sympathie l'un pour l'autre, et ils ne tardèrent pas à se heurter. Elle lui demanda un jour quelle femme il préférait. - « Celle qui a le plus d'enfants, » répondit-il. Cette réponse grossière dut profondément blesser une femme qui était passionnée pour la gloire littéraire et qui commençait à être une puissance. Aussi le salon de madame Staël devint le rendez-vous des amis de la liberté qu'alarmait la despotisme naissant du premier consul, et elle s'exprimait elle-même sans ménagement sur les actes du nouveau gouvernement, « Je me laissai aller, dit-elle, à quelques sarcasmes contre la constitution consulaire. »
Bonaparte n'ignorait pas combien l'étincelante et spirituelle conversation de madame de Staël était séduisante et combien elle pouvait lui nuire. « Je ne sais, disait-il, comment il arrive qu'on m'aime toujours moins, quand on l'a vue. Elle monte les têtes dans un sens qui ne me convient pas. » Un jour il lui envoya son frère Joseph pour lui demander de s'attacher à son gouvernement et pour lui offrir le remboursement des deux millions que Necker avait prêtés au trésor. « Enfin que voulez-vous ? » ajouta Joseph Bonaparte. - « Il ne s'agit pas de ce que je veux, répondit-elle, mais de ce que je pense. » Le plus grand grief de Bonaparte contre elle était son amour pour la liberté. Madame de Staël ne se laissa ni gagner ni intimider. Benjamin Constant, membre de l'opposition dans le tribunat, l'ayant consultée sur un discours où il se proposait de dénoncer la tyrannie du premier consul, elle l'encouragea de toutes ses forces, sans s'inquiéter de ce qu'il pourrait lui en arriver. Bonaparte, soupçonnant le conseil qu'elle avait donné, lui fit signifier par Fouché, ministre de la police, d'avoir à l'avenir plus de réserve. En dépit de cette menace, elle continua de parler sans ménagement et d'agir sur ses nombreuses relations dans les Conseils, dans les bureaux, et sur les hommes les plus influents de la société. Le premier consul, impatient de toute opposition, l'exila à quarante lieues de Paris. On prétendit qu'elle était étrangère, et, comme telle, soumise à la surveillance de la police. Joseph et Lucien Bonaparte et le général Junot firent de vains efforts pour obtenir la révocation du décret. Elle écrivit elle-même une lettre suppliante au premier consul pour le fléchir; tout fut inutile, il fallut s'éloigner de Paris.
Madame de Staël résolut de quitter la France et de se retirer en Allemagne. « J'avais, dit-elle, le désir de me relever, par la bonne réception qu'on me promettait en Allemagne, de l'outrage que me faisait le premier consul, et je voulais opposer l'accueil bienveillant des anciennes dynasties à l'impertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France. » C'est vers la fin de 1803 qu'elle partit pour l'Allemagne, accompagnée de Benjamin Constant ; elle se rendit à Weimar, célèbre alors par la réunion de plusieurs écrivains de génie. Elle fut reçue en souveraine, « en sultane de la pensée. » Le duc et la duchesse de Weimar rivalisèrent d'hommages avec les hommes de lettres, et la grande duchesse Louise, « le véritable modèle d'une femme destinée par la nature au rang le plus illustre, » lui voua une amitié dont les témoignages subsistent dans leur correspondance. Ce voyage, qui était un exil, devint pour madame de Staël une source de gloire: ses idées s'étendirent, s'élevèrent ; son talent se transforma et se compléta dans la fréquentation des grands écrivains et dans la connaissance de la langue allemande, langue neuve, originale, alors inconnue en France. Elle trouva sa muse en Allemagne, comme Chateaubriand avait trouvé la sienne en Amérique.
A Weimar, qu'on appelait alors l'Athènes de l'Allemagne, madame de Staël vécut dans la société de Goëthe, de Wieland et de Schiller. Sa première entrevue avec Schiller est une anecdote agréable et donne une haute idée du caractère de ce grand poëte.
« La première fois que j'ai vu Schiller, dit-elle dans son livre De l'Allemagne, c'était dans le salon du duc et de la duchesse de Weimar, en présence d'une société aussi éclairée qu'imposante. Il lisait très-bien le français, mais il ne l'avait jamais parlé : je soutins avec chaleur * la supériorité de notre système dramatique sur tous les autres ; il ne se refusa point à me combattre, et, sans s'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en s'exprimant en français, sans redouter non plus l'opinion des auditeurs, qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je me servis d'abord, pour le réfuter, des armes françaises : la vivacité et la plaisanterie ; mais bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller, tant d'idées à travers l'obstacle des mots; je fus si frappée de cette simplicité de caractère qui portait un homme de génie à s'engager ainsi dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées; je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres succès, si fier et si animé dans la défense de ce qu'il croyait la vérité, que je lui vouai dès cet instant une amitié pleine d'admiration. »
Goëthe et Schiller ne supportaient pas sans quelque fatigue l'inépuisable conversation de madame de Staël, si pleine de verve, d'esprit, d'émotion pathétique. Ils l'ont sévèrement jugée. « Son esprit généralise tout, écrit Schiller à Goëthe. Elle n'a de sympathie qu'avec ce qui est passionné, rhétorique et résumé. La beauté idéale de la véritable poésie lui échappe; mais aussi elle ne se laisse pas séduire par le charme de la poésie fausse. La clarté, la précision, la merveilleuse activité de son intelligence produiront sur vous une impression favorable. Ce qu'il y a de pis chez elle, c'est une rapidité d'élocution foudroyante. Pour la suivre dans sa course, il faudrait n'être qu'oreilles. Cela m'embarrasse beaucoup, et je ne cause pas avec elle sans beaucoup de peine. »-« Le démon m'amène ici la philosophe française, écrit encore Schiller à Kœrner ; c'est bien de toutes les créatures vivantes que j'ai rencontrées la plus mobile, la plus prête au combat et la plus fertile en paroles. »
« Elle voulait connaître Weimar, son aspect moral, social, littéraire, dit Goëthe. Elle voulait aussi être connue, et ne se donnait pas moins de peine pour atteindre ce dernier but que pour approfondir nos idées, nos habitudes et nos mœurs. Mais être connue ne lui suffisait pas : elle prétendait surtout faire de l'effet. Il lui fallait produire une vive impression sur les sens, la sensibilité et l'intelligence de ses auditeurs. Elle nous reprochait de manquer d'activité, et n'oubliait rien pour stimuler cette apathie dont elle accusait les Allemands. Elle ne comprenait pas cette résolution calme et profonde qui dirige toutes les actions d'après un seul principe vers un seul but. Elle vivait dans le présent ; elle avait besoin d'une activité de tous les moments et d'une succession rapide de vives impressions. C'était pour elle l'idéal de la vie humaine, comme l'idéal de la société était à ses yeux une arène de discussions perpétuelles.
« Son bonheur était de philosopher dans un salon, c'est-à-dire de discuter brillamment sur d'inscrutables problèmes. Dans la chaleur de la conversation elle s'élançait, et se plongeait étourdiment au fond de cette sphère intime, où le sentiment et I pensée se cachent : elle s'emparait de ces sujets qui doivent rester des mystères et n'être débattus qu'entre Dieu et notre propre cœur. Femme et femme française, elle soutenait son opinion avec énergie, avec éloquence, avec une obstination souvent sophistique, et n'écoutait guère ou ne pesait pas avec scrupule les objections de ses antagonistes.
« Sur les plus importants objets, elle ne vous laissait pas une minute de réflexion. Après avoir soulevé des questions dont la profondeur épouvante la pensée, elle prétendait que la conversation marchât aussi rapidement que possible ; vous eussiez dit qu'il ne s'agissait que de se renvoyer la balle avec vivacité et que le reste importait peu. »
Après un séjour de trois mois à Weimar, madame de Staël partit pour Berlin, où elle fut gracieusement accueillie par le roi, la reine et surtout par le prince Louis de Prusse qui goûtait fort sa société. Elle y fit la connaissance des deux Humboldt, du publiciste Ancillon, de l'historien Jean de Müller, et de G. Schlegel, un des meilleurs critiques de l'Allemagne, malgré ses injustices pour Molière et les autres poëtes français, qu'il ne savait pas apprécier. Schlegel, épris d'admiration pour elle, abandonna un cours qu'il faisait sur la littérature et les arts pour la suivre et se dévouer à l'éducation de ses enfants. Il recevait un traitement de douze mille francs avec l'hospitalité d'une grande existence. Il voulut prétendre à une affection trop vive et il osa la témoigner ; il fut repris avec une fermeté qui le découragea, et il se contenta de l'amitié qu'on lui offrait.
Madame de Staël était à Berlin depuis six semaines lorsque la mort de son père, arrivée le 9 avril 1804, la rappela tout à coup à Coppet. Elle chercha quelque adoucissement à sa douleur en mettant en ordre et en publiant les manuscrits de M. Necker avec un essai sur sa vie, qui est un véritable panégyrique. On ne peut s'empêcher de sourire en lisant les éloges exagérés qu'elle prodigue à son père. Elle avait dit, dans ses Lettres sur Rousseau que « le livre Des opinions religieuses de Necker est le plus grand pas que les hommes aient fait vers l'Être suprême. » Dans l'essai sur sa vie, elle l'appelle « un homme d'un admirable génie, un homme sublime, unique par l'universalité de ses facultés comme Voltaire par la diversité de ses talents. » - « N'est-ce pas une chose sans exemple, s'écrie-t-elle, que le premier calculateur soit en même temps l'un des écrivains français en prose les plus remarquables par l'éclat et la magnificence de son imagination ? » L'illusion de la tendresse filiale ne saurait aller plus loin. Le style de Necker, fin, abstrait, dit Sainte-Beuve, ne se peint jamais dans l'imagination, quoiqu'il atteigneà l'expression rare de quelques grandes vérités, et quelquefois à une éloquence touchante et persuasive. Le général Bonaparte vit Necker en se rendant en Italie, avant la bataille de Marengo, et ne fut guère content de sa conversation. « Il m'a fait, dit-il, l'effet d'un régent de collége bien lourd et bien boursouflé. »
Necker n'était pas en reste de compliments avec sa fille. Ainsi, dans ses Œuvres posthumes publiées par elle, il a fait un chapitre intitulé: Du langage de madame de Staël. Le voici tout entier : « Le langage de madame de Staël a je ne sais quoi qui tient de la beauté. » Cet éloge est du moins un modèle de précision. Dans un autre chapitre il voudrait définir la grâce, et il n'y réussit pas. Il se tire d'affaire en disant : « Voyez madame de Staël. Comprenez-vous ? » Madame de Staël prodigue le mot de race dans ses livres; mais la grâce n'est pas la qualité dominante de son style.
La santé de madame de Staël s'étant profondément altérée par le chagrin que lui causait la mort de son père, on lui conseilla l'air du midi. Elle partit pour Italie et y passa l'hiver de 1804 à 1805. Sismondi, qui l'accompagnait, écrivait de Rome : « Madame de Staël plaît partout ; mais elle ne trouve rien qui lui plaise, elle s'irrite contre cette langue sonore, qui retentit pour ne rien dire. Dans la poésie qu'on lui vante, elle ne trouve pas d'idées, et dans la conversation point de sentiment » Avant ce voyage, elle était restée indifférente aux jouissances des beaux-arts et au spectacle de la nature. La vue de l'Italie lui révéla pour la première fois la nature et les arts, et lui inspira Corinne, son chef-d'œuvre littéraire, dont le succès fut immense et la plaça au rang des premiers écrivains de l'époque.
Madame de Staël écrivit Corinne au château de Coppet, où elle était revenue dans l'été de 1805. L'année suivante, le désir de revoir ses amis et de surveiller la publication de son livre l'attira en France. Elle se rendit d'abord à Auxerre, puis à Rouen, et enfin elle obtint de Fouché, ministre de la police, la permission de se rapprocher encore davantage de la capitale et d'aller habiter le château d'Acosta, situé près de Meulan, à douze lieues de Paris. C'est de là qu'elle fit imprimer Corinne.
Bien que l'ouvrage fût étranger à la politique, l'esprit en déplut au despote ombrageux de la France : il n'y avait pas un seul mot d'éloge pour lui. Napoléon fut tellement irrité du succès de ce roman, qu'il en fit luimème, dit M. Villemain, une amère critique, qui fut insérée dans le Moniteur. Il y blâmait sévèrement l'intérêt répandu sur le héros, qui est Anglais, et reprochait à l'auteur de manquer de patriotisme. Bientôt après, madame de Staël reçut l'ordre de sortir de France. Elle regagna Coppet le cœur navré de douleur.
Corinne, qui attira à madame de Staël un nouvel exil, est un roman aux incidents duquel est mêlée la description de tout ce que l'Italie offre de remarquable sous le rapport du climat, des lettres, des arts, des mœurs et de la société. Le héros Oswald, lord Nelvil, est un jeune Écossais, beau, distingué, d'un caractère mobile, sensible et passionné, plongé dans une mélancolie profonde causée par la mort de son père, dont il craignait d'avoir abrégé les jours par des torts. Il fait un voyage en Italie pour sa santé. Chemin faisant, il rencontre à Innsprück le comte d'Erfeuil, jeune émigré français, brave, léger, spirituel, d'une gaieté inaltérable, qui lui est sacrifié, parce qu'il ne connaît ni la mélancolie ni l'enthousiasme. Oswald le raille de sa légèreté. « Vous appelez légèreté, lui répond-il, la promptitude de mes observations. Ai-je moins raison, parce que j'ai raison plus vite ? »
Le lendemain de leur arrivée à Rome, les deux voyageurs assistent à une grande solennité ; c'est le couronnement de Corinne au Capitole. Corinne est la personne la plus célèbre de l'Italie : elle est poëte, improvisatrice, musicienne, peintre et femme enthousiaste. Mais on ne sait rien de sa naissance ni de sa famille. Voici comment elle apparut aux yeux des deux amis.
« Les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char construit à l'antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient à côté d'elle. Partout où elle passait, l'on jetait en abondance des parfums dans les airs; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis d'écarlate; tout le monde criait : Vive Corinne ! vive le génie, vive la beauté ! L'émotion était générale, mais lord Nelvil ne la partageait point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsqu'enfin il aperçut Corinne.
Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche ; une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein ; et son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste : on apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée ; mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie, et semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur ; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait dans sa manière de saluer, et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait ; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon, qui s'avançait vers le temple du Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie; enfin tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection. »
L'enthousiaste Oswald, ébloui, troublé par ce spectacle, se présenta chez Corinne, et il fit sur elle une si forte impression qu'elle résolut de le fixer en Italie, « en lui faisant aimer les beautés en tout genre dont ce pays est doué » Il ne se fit pas prier. Ils visitèrent ensemble les monuments de la ville éternelle, les palais, les églises, les couvents, les tombeaux, les ruines antiques, et Corinne fit admirer à son ami les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture. Ensuite elle lui expliqua les beautés de la littérature et de la musique, et lui fit une peinture vive et pénétrante des mœurs et de la société italienne. C'est surtout le monde et la vie sociale que madame de Staël excelle à peindre.
Lorsqu'ils eurent tout visité à Rome, Corinne et Oswald partirent pour Naples, où de nouvelles merveilles s'offrirent à leur admiration. A Naples, Corinne, qui jusqu'alors n'avait pas voulu se faire connaître, remit à Oswald l'histoire écrite de sa vie. Elle était la fille aînée de lord Edgermond et de sa première femme, qui était romaine. Après une enfance passée en Italie et la mort de sa mère, elle était retournée, à quinze ans, chez son père, qui habitait une petite ville du Northumberland. Ce changement de climat et d'habitudes avait été peu de son goût. Elle fait une description, qui est une satire sévère, de cette ville de province, « si c'est toutefois une ville qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifices, ni musique, ni tableaux ; » de ce pays, « où l'esprit est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent; où les femmes n'ont d'autre vocation que les devoirs domestiques, et où la plupart des gentilshommes campagnards, buvant, chassant et dormant, croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde, » Les dîners sans tin, le libre usage de la bouteille, la retraite des dames laissant les hommes à table, la froideur et la tristesse qui règnent parmi elles dans le long intervalle entre le dîner et le thé, tout cela, dit un critique de la Revue d'Edimbourg, est peint avec une exacte vérité. On prétend qu'une petite ville de province crut se reconnaître dans la peinture de ses ridicules.