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L'Enchanteur 1768—1848
Histoire des principaux écrivains français Début du livre (suite 6)

Début du livre (suite 6)

Histoire des principaux écrivains français · 22 min de lecture · p. 107–127 · chapitre 6 sur 9

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Delagrave, 1878, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cet homme si orgueilleux affecte une modestie, un désintéressement, une indifférence, un dédain de tout, qui ressemblent encore à de l'orgueil. « On me supposait de l'ambition dont je n'ai pas même le germe. - Je suis toujours prêt à reconnaître la supériorité des autres et ma propre faiblesse. - Rois de la terre, gardez vos couronnes, et surtout ne me les offrez pas, car je n'en veux mie. - Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente. Fallût-il me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. » Ce refrain perpétuel de vanité des vanités n'est-il pas une vanité de plus ? Quand on est aussi détaché, aussi indifférent à tout, on devrait avoir moins de vanité de ses succès, moins de haine et de colère contre ses adversaires et ses rivaux.

L'étalage que Chateaubriand fait de son ennui, de son scepticisme, n'est pas moins fatigant. « Mon défaut capital, répète-t-il sans cesse, est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. -Je m'ennuie de la vie ; l'ennui m'a toujours dévoré : ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. - Moi qui n'ai jamais cru au temps où je vivais, moi, sans foi dans les, rois, comme sans conviction à l'égard des peuples, moi qui ne me soucie de rien excepté de mes songes, à condition qu'ils ne durent qu'une nuit. - Je ne crois plus ni à la gloire ni à l'avenir, ni au pouvoir ni à 'la liberté, ni aux rois ni aux peuples. - La légitimité ou la république ! premier ministre dans l'une ou tribun dictateur dans l'autre ! - Mon esprit est fait pour ne croire à rien, pas même à moi, il est fait pour dédaigner tout, grandeurs et misères, peuples et rois. - Tout me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie. - Je ne crois à rien, excepté en religion. » Mais la foi en Dieu ne doit-elle pas inspirer la foi en la vertu, en l'amitié et dans toutes les belles choses ? Voilà où en était arrivé le restaurateur des autels et de la religion chrétienne.

Cet homme, si dégoûté de tout, se fait prophète de malheur et termine ses Mémoires par les prédictions les plus sinistres sur l'avenir du monde.

On peut aussi reprocher à Chateaubriand d'avoir commis, dans ses Mémoires, des indiscrétions impardonnables, sans aucun souci des convenances envers les gouvernements et envers des personnes dont quelques-unes étaient encore vivantes. Que de confidences trahies ! que de sentiments froissés ! que d'intérêts publics ou privés compromis par cette publicité indiscrète et prématurée !

Au point de vue littéraire, les Mémoires d'Outre-tombe offrent tous les genres de composition : il y a de l'histoire, de la biographie, de la polémique, des tableaux, des portraits, de la caricature, de la satire, des paysages, de la poésie en prose, dithyrambe, élégie, idylle, rêverie, fantaisie. Que de pages admirables que n'auraient pas désavouées La Bruyère, Saint-Simon, Voltaire et J.-J. Rousseau !

La plus belle partie est le récit de l'enfance et de la jeunesse de l'auteur ; on y trouve toutes les richesses de son style, sans aucun mélange de ses défauts. Quelle peinture fine, gracieuse, charmante, par exemple, il a tracée de sa vie d'enfant chez sa grand'mère au joli village de Plancouët ! A propos de son séjour à Paris en 1789, il a donné une série de portraits piquants, quelquefois sympathiques, souvent sévères, de Malesherbes, de Mirabeau, de Chamfort, et de bien d'autres, et porté sur l'état de la France des jugements dignes d'un grand historien. Le récit de sa campagne d'émigré et de sa vie d'exilé est un curieux mélange de gaieté, de verve et de mélancolie. Après sa rentrée en France, il fait un beau tableau de Paris en 1800, et trace les portraits de La Harpe, de Joubert, de Saint-Martin, de la marquise de Coislin, de Saget, épicurien lyonnais, que La Bruyère et Saint-Simon auraient bien signés.

L'histoire de l'Empire est un brillant hors-d'œuvre, qui manque d'impartialité. Chateaubriand semble avoir voulu surtout faire un parallèle entre lui et Napoléon, et ce n'est pas l'empereur qui est le plus grand des deux.

L'histoire de la Restauration et celle de la vieillesse de l'auteur sont un mélange de récits, de tableaux et de portraits, où il donne carrière à son impitoyable verve satirique. C'est la partie la plus inégale, la plus faible. Les qualités deviennent plus rares, les défauts marquent davantage et l'emportent sur les qualités. Il y a souvent manque de mesure et de goût, exagération de couleur, abus de toute sorte.

Finissons cette étude par un portrait de l'auteur peint par lui-même. « En aucun temps il ne m'a été possible de surmonter cette espèce de retenue et de solitude intérieure qui m'empêche de causer de ce qui me touche. Personne ne saurait aflirmer, sans mentir, que j'aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession de quelque gravité ne sort point ou ne sort que rarement de ma bouche. Je n'entretiens jamais les passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de mes idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de l'ennui profond que l'on cause aux autres en leur parlant de soi. Sévère et véridique, je manque d'ouverture de cœur : mon âme tend incessamment à se fermer : je ne dis point une chose entière, et je n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires. Si j'essaye de commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur n'épouvante ; au bout de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable et je me tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de tout : la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de l'esprit français ; la moquerie et la calomnie, le résultat certain d'une confidence.

« Mais qu'ai-je gagné à ma nature réservée ? d'être devenu, parce que j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec la réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de leur attachement. Toutes les médiocrités d'antichambres, de bureaux, de gazettes, de cafés, m'ont supposé de l'ambition, et je n'en ai aucune. Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l'homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m'entraîner, d'idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même ; le côté petit et ridicule des objets m'apparait tout d'abord ; de grands génies et de grandes choses, il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d'encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes ; dans l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des songes divers de ma mère et de mon père.

« Les portraits qu'on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est pas avertie, de voir les individus tels qu'ils sont. Quand par hasard j'ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements dans mes préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier résultat, tout m'étant égal, je n'insistais pas ; un comme vous voudrez m'a toujours débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de chercher à établir une vérité : je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gite ; là, je me mets à contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui s'incline.

« Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu'involontaire : si elle n'est pas une fausseté, elle en a l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. »

Madame de Staël

Madame de Staël contribua, comme Chateaubriand, à pousser la littérature française dans des voies nouvelles. Elle y introduisit l'élément du nord qu'avait trop effacé, au seizième siècle, la renaissance des études grecques et latines. Elle a plus d'esprit, plus de pénétration, plus d'idées que Chateaubriand, elle est plus élevée, plus sérieuse, plus philosophe; mais elle est moins habile dans l'art d'écrire et ne l'égale pas en élégance poétique, en variété, en souplesse, en coloris, en harmonie. Son style est quelquefois vague, monotone, incorrect, déclamatoire. Madame de Staël est la femme qui a émis le plus d'idées et soulevé le plus de questions. Mais trop dominée par une sensibilité excessive, elle saisit plutôt le côté enthousiaste des choses que le côté réel ; ses sentiments sont souvent chimériques ou rendus chimériques par l'exagération. Ses héros favoris sont tous exaltés, et leurs passions vont jusqu'à l'idolâtrie, aa délire.

Germaine Necker, plus connue sous le nom de baronne de Staël, naquit à Paris. Son père, appelé Necker, était un Genevois qui, de simple commis, devint un des plus riches banquiers de son temps et un des principaux ministres de Louis XVI. C'est lui qui dirigeait le gouvernement à l'époque de la convocation des États généraux qui amenèrent la révolution., Madame Necker, fille d'un pasteur calviniste suisse, était une femme de mérite, qui a laissé cinq volumes de Mélanges remarquables par la finesse des aperçus ; mais elle avait un caractère raide, formaliste, inflexible, et une sévérité qui ne savait pas allier l'amour maternel à la règle austère du devoir. Aussi la jeune Germaine craignait sa mère autant qu'elle aimait son père ; elle avait pour lui une affection dont l'intensité rappelle celle de madame de Sévigné pour sa fille.

Grande était l'ambition de M. et de madame Necker pour leur fille unique. Aussi la jeune Germaine fit de fortes études ; elle assista, en s'y mêlant, aux conversations du salon de sa mère, qui réunissait chez elle les hommes les plus célèbres et les plus spirituels de l'époque. On y voyait entre autres le grand Buffon, La Harpe et Marmontel, littérateurs instruits et bons critiques, l'emphatique Thomas, Chamfort, si piquant par ses bons mots, le déclamateur Raynal, l'Allemand Grimm, qui écrivait notre langue avec la facilité d'un Français, Gibbon, un des plus grands historiens de l'Angleterre. Germaine était une enfant pleine de gaieté, de vivacité, de franchise. Grâce à cette éducation, ses facultés intellectuelles prirent un développement précoce; elle montrait un esprit supérieur à son âge. Le désir de plaire à ses parents la rendait capable de tout. Témoin, à dix ans, de l'admiration que leur inspirait Gibbon, elle s'imagina qu'il était de son devoir de l'épouser, afin qu'ils pussent toujours jouir d'une société qui leur était si agréable, et elle fit sérieusement à sa mère la proposition de ce mariage. Il y'avait d'autant plus de mérite dans cette singulière idée, que Gibbon était loin d'être beau.

Mademoiselle Necker s'accoutuma de bonne heure à composer. A quinze ans, elle fit un extrait de l'Esprit des lois avec des réflexions. L'année suivante, son père ayant publié le fameux Compte-rendu de son ministère, elle lui écrivit, pour le féliciter, une lettre anonyme dont le style la fit reconnaître. Parmi les œuvres de sa première jeunesse, on a imprimé des Nouvelles, le drame en vers de Sophie, et la tragédie de Jane Grey, qui ne sont que des ébauches de talent. Madame de Staël n'a point réussi dans la versification. Elle n'avait pas le génie poétique, qui est un don naturel comme celui de la musique. Sa pensée ne savait pas prendre la forme des vers, et son talent improvisateur ne pouvait pas s'assujettir au joug de la mesure, de la rime et des autres règles de la versification française. On remarque déjà dans ces premières compositions ce désir de produire de grands effels, d'exciter de fortes émotions, qui était le caractère dominant de sa conversation et de ses livres.

Dès lors aussi elle avait cette sensibilité vive et profonde, cet enthousiasme pour le génie, la vertu, le malheur, la mélancolie, le dévouement passionné, qu'avait propagé J.-J. Rousseau. Les éloges donnés à son père la faisaient fondre en larmes ; la présence des personnages célèbres lui donnait des battements de cœur; ses lectures produisaient sur elle une telle impression que l'enlèvement de Clarisse, dans le roman de Richardson, avait été, disait-elle plus tard, un des événements de sa jeunesse. Elle éprouva les mêmes impressions dans un âge plus avancé : le petit roman de René, l'épisode de Velléda, dans les Martyrs, la scène de l'enterrement dans l'Antiquaire de Walter Scott, les premiers poëmes de lord Byron lui causèrent des émotions inconcevables.

Mademoiselle Necker, tout occupée de ses travaux littéraires, faisait peu d'attention aux petits détails du monde auxquels sa mère attachait beaucoup d'importance. Ainsi, lors de sa présentation à la cour, elle manqua une révérence, et une garniture de sa robe se trouva un peu détachée. Un autre jour qu'elle entrait chez la duchesse de Polignac, elle oublia son bonnet dans sa voiture. On rit beaucoup de ces petits accidents ; elle en riait elle-même la première, au grand chagrin de sa mère.

La fille unique de Necker était un trop grand parti pour ne pas être recherchée de bonne heure. Son mariage offrait quelques difficultés. Sa mère exigeait qu'elle épousât un protestant, et son père ne voulait point se séparer d'elle ni la donner à un homme qui n'eût pas une grande existence. Un gentilhomme suédois, le baron de Staël-Holstein, conseiller d'ambassade à Paris, aspira à la main de la riche héritière, et sut intéresser à sa cause son ambassadeur, plusieurs dames qui étaient en correspondance avec Gustave III, et même Louis XVI et Marie-Antoinette, qui écrivirent au roi de Suède pour le prier de lui assurer l'ambassade de Paris. Au bout de cinq ans de négociations, Gustave III, charmé de procurer une des fortunes les plus considérables de l'Europe à un de ses sujets, qui le représenterait dignement en France, nomma le baron de Staël ambassadeur, et le mariage fut célébré en 1786.

La comtesse de Bouffers, correspondante du roi de Suède, qui avait beaucoup contribué à le conclure, moins en vue du bonheur des deux époux que dans l'intérêt du roi et du baron de Staël, écrivit bientôt après à Gustave III : «Je souhaite que M. de Staël soit heureux, mais je ne l'espère pas. Sa femme est élevée dans des principes d'honnêteté et de vertu, il est vrai; mais elle est sans aucun usage du monde et des convenances, et si parfaitement gâtée sur l'opinion de son esprit, qu'il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque. Elle est impérieuse et décidée à l'excès. Elle a une assurance que je n'ai jamais vue à son âge et dans aucune position. Elle raisonne sur tout tort et à travers, et quoiqu'elle ait de l'esprit, on compterait vingt-cinq choses déplacées pour une bonne dans ce qu'elle dit. L'ambassadeur n'ose l'avertir, de peur de l'éloigner de lui dans les commencements... Au reste, les partisans de son père la portent aux nues ; ses ennemis lui donnent mille ridicules ; les personnes neutres, tout en rendant justice à son intelligence, lui reprochent de parler trop et de montrer plus d'esprit que de bon sens et de tact. Si elle était moins gâtée par l'encens qu'on lui prodigue, j'aurais essayé de lui donner quelques conseils. »

La comtesse de Bouffers ne prévit que trop juste. Ce mariage de pure convenance ne fut pas heureux. La différence d'idées et de goûts y jeta du froid dès le commencement. L'esprit dominateur de la jeune femme et les prodigalités du mari finirent par amener une séparation de biens, consentie des deux parts vers 1796. Ils avaient deux fils et une fille, qui en 1816 épousa le duc de Broglie. Madame de Staël éleva elle-même sa fille. « Ma mère ne voulut jamais avoir de gouvernante pour moi, disait la duchesse de Broglie ; elle me donna des leçons tous les jours, même dans ses plus grands chagrins. »

C'est deux ans après son mariage que madame de Staël publia ses Lettres sur J.-J. Rousseau, le premier de ses ouvrages qui mérite d'être cité (1788). Ce livre, étonnant pour une jeune femme de vingt-deux ans, annonce une imagination brillante, une âme passionnée, une exagération pathétique, et un talent d'écrivain plein d'éclat. Mais c'est moins un jugement qu'un panégyrique: elle excuse tout, même l'ingratitude de Rousseau et son suicide, qu'elle donne à tort comme certain.

Lorsque la convocation des Etats généraux eut lieu en 1789, Necker était premier ministre. Madame de Staël, transportée de l'idée que son père aurait la gloire de présider à la régénération de la France, partagea l'enthousiasme général pour la révolution. Sa joie fut de courte durée. Louis XVI, cédant aux funestes conseils de la cour, commit bientôt la faute de renvoyer son ministre, qui avait la confiance de l'Assemblée nationale et qui était l'idole du peuple. Aussitôt les Parisiens, alarmés des projets de la couronne, se mirent en insurrection et s'emparèrent de la Bastille (14 juillet 1789). Necker fut rappelé, et rentra à Paris en triomphe. Ge ne fut pas pour longtemps. Necker, si habile financier, se montra homme d'État présomptueux et incapable. Il voulut ménager tous les partis, et il les offensa tous. Au bout de quelques mois, il se vit obligé de donner sa démission et il quitta la France en fugitif. Il laissait généreusement au trésor deux millions qu'il avait prêtés au gouvernement, et qui ne furent rendus à sa fille qu'en 1816. Lorsque la guerre éclata en 1792 entre la France et la plupart des puissances de l'Europe, le baron de Staël se trouva seul ambassadeur à Paris et jouit d'un grand crédit auprès du parti révolutionnaire. Madame de Staël profita de sa position pour sauver la vie et la liberté au comte de Narbonne, « son ami de cœur, » dit Gouverneur Morris, au vicomte Mathieu de Montmorency et au comte de Jaucourt, proscrits après l'insurrection du 10 août 1792. Bientôt menacée d'être arrêtée à son tour, elle quitta Paris pendant les massacres de septembre et ne dut son salut qu'à la protection de Tallien, qui l'accompagna au-delà des barrières. Elle se retira auprès de son père au château de Coppet, situé à deux lieues de Genève. Au mois d'août de l'année suivante, elle adressa au comité de salut public une Défense de la reine Marie-Antoinette, qui venait d'être enfermée dans la prison de la Conciergerie et qui était menacée d'être mise en accusation devant le tribunal révolutionnaire. Cette prière touchante fut inutile. Des Réflexions sur la paix, adressées à Pitt et aux Français en 1794, n'eurent pas un meilleur résultat, bien qu'elles fussent citées avec éloge par Fox dans le parlement d'Angleterre. De son côté, le baron de Staël, rappelé par Gustave III, partit pour la Suède. Après le 9 thermidor et la chute des terroristes, il fut renvoyé à Paris comme ambassadeur, et sa femme vint le rejoindre. En 1799, il fut de nouveau rappelé à Stockholm. Sa santé s'étant affaiblie, il voulut se rapprocher de sa femme et de ses enfants et revint en France. Madame de Staël alla au devant de lui jusqu'à Poligny, où il mourut le 9 mai 1802.

C'est pendant son séjour à Coppet que madame de Staël fit, en 1794, la connaissance de Benjamin Constant, à qui, pour son malheur et sa réputation, elle laissa prendre trop de place dans son cœur et dans sa vie. Benjamin Constant, né à Lausanne en 1767, descendait d'une de ces familles qui s'étaient expatriées après la révocation de l'édit de Nantes et qui se considéraient toujours comme françaises. On a dit quec'était l'homme qui avait le plus d'esprit depuis Voltaire. Cela pouvait être vrai de sa conversation ; mais ses ouvrages ne donnent pas de lui une aussi haute idée. Au fond, c'était un sophiste sceptique, railleur et corrompu, qui ne méritait ni les succès ni les amitiés qu'il obtint. Une lettre, datée du 21 octobre 1794, atteste l'admiration que lui inspira madame de Staël. « J'ai rarement vu, dit-il, une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la sociétéintime .... Elle a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde ; elle sait parfaitement écouter ; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien ; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur. »

Sous le Directoire (1795-1799), madame de Staël, tout en méprisant les cinq directeurs, qu'elle appelle l'aristocratie du régicide, défendit leur gouvernement, dont l'existence lui paraissait la meilleure sauvegarde de la liberté, « sans laquelle il n'y avait pour la France que honte et malheur. » & Je n'aurais pas conseillé d'établir une république en France, dit-elle dans ses Considérations sur la révolution; mais une fois qu'elle existait, je n'étais pas d'avis qu'on dût la renverser.i Pourquoi ne pas la renverser, si elle devait faire le malheur du pays ? Puisque madame de Staël admirait la constitution anglaise, pourquoi n'aurait-elle pas désiré de la voir alors établir en France? Elle a voulu dans ses Considérations sur la révolution française expliquer et justifier ce changement d'opinion politique : « Ceux qui se font honneur de rester fidèles à la même idée, dit-elle, sont presque toujours des esprits bornés. Comment faire toujours la même manœuvre, quel que soit le vent? La science de la vraie politique consiste à tenir compte des circonstances. » En 1795, elle écrivit des Réflexions sur la paix intérieure, où elle cherchait à rallier à la république les royalistes constitutionnels, et où elle prédisait que, pour arriver à la monarchie modérée, il faudrait passer par le gouvernement militaire. Elle devint l'âme du cercle républicain de l'hôtel de Salm, qui défendait la république contre le cercle royaliste de Clichy. Après le coup d'État du 18 fructidor 1797, que le Directoire fit pour affermir son pouvoir menacé et qui amena la proscription des royalistes, elle profita de son influence pour intercéder en faveur des victimes. Elle sauva la vie à M. de Norvins, qui allait être fusillé, à Dupont de Nemours, que « Chénier, dit-elle, fit passer pour un vieillard de quatre-vingts ans, quoiqu'il en eût à peine soixante. Ce moyen déplut à l'aimable Dupont, qui a toujours eu de grands droits à la jeunesse par son âme. » Quelque temps avant le coup d'Etat, elle avait obtenu le rappel de M. de Talleyrand, émigré en Amérique, et avait contribué avec Joseph Chénier à le faire nommer ministre des affaires étrangères. « M. de Talleyrand, dit-elle, avait besoin qu'on l'aidât pour arriver au pouvoir; mais il se passait ensuite très-bien des autres pour s'y maintenir. » Talleyrand ne se piqua pas de reconnaissance. Lorsque sa bienfaitrice fut persécutée par Napoléon, dont il était le ministre, il s'éloigna d'elle et resta spectateur indifférent de son exil.

L'intérêt que madame de Staël prenait à la politique ne lui faisait pas négliger les lettres. En 1795, elle écrivit l'Essai sur les fictions. Elle veut des fictions sans mythologie, sans merveilleux, sans allégorie, sans comparaison, et tombe dans un positivisme littéraire qui serait fatal à la poésie. Elle condamne aussi la fable et le roman historique, sous prétexte que le faux s'y mêle trop au vrai.

L'année suivante, madame de Staël publia son livre De l'influence des passions sur le bonheur. Elle fait consister le bonheur dans l'enivrement d'une seule passion : le bonheur est plutôt une longue succession de plaisirs. Elle prétend que nos passions sont indépendantes de notre volonté : il est dangereux d'enseigner que l'homme ne peut pas résister à ses passions. Elle proscrit toutes les passions, sauf la pitié, non parce qu'elles nous rendent coupables, mais parce qu'elles nous rendent malheureux ; et elle n'excepte pas même les bonnes, comme l'ambition, l'amour de la gloire, l'amitié, la tendresse conjugale, filiale et maternelle, qui sont la source de nos vertus. Pour la seconde fois elle excuse le suicide. Dans sa jeunesse, dit Sismondi, elle avait une grande peur de la mort, et s'extasiait sur ceux qui osaient la braver : le suicide et le duel lui paraissaient le nec plus ultra de l'héroïsme. » A cette époque, madame de Staël avait cessé d'être chrétienne; elle avait oublié la sévère piété de sa mère et adopté les idées sceptiques du dix-huitième siècle. Elle s'accusa plus tard d'avoir loué le suicide. « Je m'en suis amèrement repentie, dit-elle. J'étais alors dans tout l'orgueil et toute la vivacité de la première jeunesse. Mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n'était pas dans l'espoir de s'amender ? » Elle se réfuta elle-même dans ses Réflexions sur le suicide, imprimées à Stokcholm en 1812. « Le suicide est inconciliable avec la foi chrétienne, dit-elle. Celui qui se rend coupable de suicide pervertit toutes les idées de courage et fait de la mort même un scandale. »

C'est dans le livre de l'Influence des passions qu'elle commence à exalter cette disposition tendre et rêveuse, qu'elle appelle la mélancolie. Ce n'est pas la mélancolie et les stériles rêveries, c'est l'action qu'il faut -prêcher aux hommes. « Mieux vaut agir que rêver, » disait Fénelon. La mélancolie n'apaise pas les passions ; elle inspire le dégoût du travail et mène au suicide par orgueil ou par paresse.

En 1801, madame de Staël donna un ouvrage plus important, intitulé De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Elle se proposait d'expliquer le caractère des différentes littératures par les institutions sociales, politiques et religieuses de chaque siècle et de chaque pays, et de montrer comment le progrès des lettres a modifié, à son tour, le gouvernement, la religion, les lois, les mœurs des différents pays et des différents siècles. Elle prétend qu'il y a un progrès constant dans les lettres, les sciences, les arts, et que l'humanité marche vers un état de perfectibilité indéfinie. Pour admettre la perfectibilité de la société, il faudrait supposer la perfectibilité indéfinie de l'individu, laquelle est limitée par ses passions. L'auteur fait une exception pour la poésie. « La poésie, dit-elle, n'est point susceptible d'une perfection indéfinie. La poésie des Grecs n'a été ni surpassée ni même égalée par les modernes. »

La première partie du livre est consacrée à l'examen des littératures anciennes et modernes ; la seconde traite de la littérature contemporaine en France et de son avenir. Pour exécuter un plan aussi vaste et aussi hardi, il aurait fallu réunir à la connaissance approfondie de toutes les littératures et de l'histoire universelle un esprit philosophique qui ne se trompât jamais sur les causes et les résultats des faits. C'était une tâche au-dessus des forces d'une jeune femme de trente-cinq ans. Madame de Staël n'avait pas assez étudié les auteurs grecs et latins, dont elle parle quelquefois bien légèrement. En outre, elle observait peu et raisonnait beaucoup; elle voyait loin, mais elle ne voyait pas toujours clair.

Pour prouver son système de la perfectibilité, madame de Staël place les auteurs romains au-dessus des auteurs grecs. La singulière raison qu'elle donne de ce paradoxe, c'est qu'à Rome la littérature commença par la philosophie, tandis qu'en Grèce elle avait commencé par l'imagination. C'est une erreur : la littérature romaine commença, comme toutes les autres, par la poésie ; la philosophie ne parut que vers la décadence de la république.

Elle soutient aussi que les Romains ont plus de sensibilité que les Grecs. C'est une autre erreur : les Romains, durs comme la pierre, ne réussirent point dans la tragédie, qui exige plus de sensibilité que tous les autres genres littéraires. La tragédie à Rome, c'étaient les combats des gladiateurs et des bêtes féroces.