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L'Enchanteur 1768—1848

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Histoire des principaux écrivains français · 22 min de lecture · p. 1878–21 · chapitre 1 sur 9

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279. HISTOIRE SIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS CHATEAUBRIAND INDAME DE STAEL « PAR ANTONIN ROCHE DILECTEUR DE L'EBEC ITIONAL INSTITUTE DE LONDRES

Chevalier de la legion d honneur Paris aie ch. delagrave

PQ

Smrs Chateaubriand

ET

Madame de Staël

Tout exemplaire de cet ouvrage, non revêtu de notre

griffe, sera réputé contrefait.

Paris. - Imp. E. CAPIOONT et V. RENAULT, rue des PoitevinS, 6.

Des principaux écrivains Français Chateaubriand

ET

MADAME DE STAËL PAR ANTONIN ROCHE DIRECTEUR DE L'EDICATIONAL INSTITUTE DE LONDRES CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR

Paris librairie ch. delagrave

in 2010 with funding from

http://www.archive.org/details/histoiredesprinc00roch

Histoire des principaux écrivains Français Chateaubriand

Chateaubriand, chef de la réforme littéraire, avait une imagination forte, trop forte, disait Bernardin de Saint-Pierre, une sensibilité vive, passionnée, facultés auxquelles il dut les brillantes et harmonieuses qualités de son style et aussi une grande partie de ses défauts. Au commencement de la révolution française, il visita l'Amérique. Le nouveau monde, avec ses forêts impénétrables, ses vastes fleuves, ses grands lacs, ses solitudes démesurées, agit puissamment sur sa jeune et ardente imagination et lui offrit des aspects qu'aucun poëte grec ou latin n'avait jamais contemplés; pour peindre ses sensations il se créa un style digne de la beauté grandiose des tableaux qui se déroulaient à ses yeux: il devint le peintre incomparable des magnificences de la nature, le plus riche coloriste et le prosateur le plus harmonieux de notre langue. Aucun écrivain n'a mieux réussi à rendre avec des sons les formes et les couleurs. Comme peintre de la nature, il est plus animé que Buffon, plus vaste, plus étendu, plus élégant que J.-J. Rousseau, plus puissant et plus varié que Bernardin de Saint-Pierre, et il les surpasse tous les trois par l'harmonie de la phrase et par l'éclat de l'expression. Comme prosateur, il est inférieur à Pascal et à Bossuet; il ne sait pas comme eux s'élever naturellement à la puissance et à la grandeur simple : ses effets sont souvent calculés, et sentent l'effort ; il lui arrive de dépasser le but ; sa noblesse devient de l'emphase, sa couleur s'exagère et s'étale inutilement. Il ne se contente pas d'exprimer fortement ses idées ; il les embellit, les charges d'ornements, et gâte ses plus belles peintures par l'excès et l'affectation : il abuse de la métaphore, de l'antithèse, de l'archaïsme, du néologisme, des rapprochements historiques. La raison et le goût ne l'avertissent pas des erreurs où l'entraînent son imagination et sa vanité d'écrivain. Toutefois le Génie du christianisme, où il célèbre les beautés et les bienfaits de la religion chrétienne, exerça une puissante influence sur les idées religieuses et morales et sur le goût littéraire. Il réconcilia les lettres avec la religion, et l'esprit religieux avec la liberté. Il bannit de la littérature les traditions du paganisme et leur substitua les splendeurs de l'art chrétien. Il ramena les esprits à l'antiquité grecque, au moyen âge, moins par la science que par l'imagination. Son style brillant enrichit notre langue d'images et d'expressions nouvelles. En un mot, il fit une révolution dans la critique, dans l'histoire, dans le style et dans la poésie.

François-René de Chateaubriand, né à Saint-Malo en Bretagne, était le dernier des dix enfants du comte de Chateaubriand. Il reçut le titre de chevalier et fut destiné à la marine royale. Son enfance, qui fut triste, se passa au village de Plancouët chez sa grand'mère, ou dans le vieux château de Combourg, situé à douze lieues de Saint-Malo.

Le comte de Chateaubriand, ancien officier dans la marine marchande, était un homme dur, d'une humeur taciturne et insociable, d'une violence qui effrayait sa femme et ses enfants. L'éducation sévère du jeune François développa sa disposition à la rêverie et lui donna cette tristesse mélancolique qui avait été, dit-il, comme le fond de sa vie et qu'il a si souvent décrite avec complaisance et affectation. Sa mère, comme la plupart des mères d'hommes célèbres, était une femme supérieure ; elle était douée d'une imagination ardente et d'une vive sensibilité qu'elle lui transmit.

A huit ans, on le mit au collége de Dol, situé entre Combourg et Saint-Malo. Il lui arriva dans cette maison une aventure qui montre l'énergie un peu bizarre de son caractère, et où se révèle ce sentiment de l'honneur qui semble avoir été la règle de sa vie.

« Un autre but de nos promenades, dit-il, était les près qui environnaient un séminaire d'Eudistes, d'Eudes, frère de l'historien Mézerai, fondateur de leur congrégation.

« Un jour de mai, l'abbé Égault, préfet de semaine, nous avait conduits à ce séminaire ; on nous laissait une grande liberté de jeux, mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour dire son bréviaire.

« Des ormes bordaient le chemin ; tout à la cime du plus grand brillait un nid de pie : nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la mère assise sur ses œufs, et pressés du plus vif désir de saisir cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure ? L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut ! Toutes les espérances se tournent vers moi ; je grimpais comme un chat. J'hésite, puis la gloire l'emporte : je me dépouille de mon habit, j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche dont une des pointes portait le nid.

« Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient à mes efforts, me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet, trépignant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans l'attente du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les œufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement je me laisse glisser entre les tiges jumelles, et j'y reste à califourchon. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur : je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds.

«Tout coup un cri : « Voici le préfet ! » et je me vois incontinent abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé le Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec les pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'exécutai cette manœuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je n'avais pas lâché mon trésor ; j'aurais pourtant mieux fait de le jeter, comme depuis j'en ai jeté tant d'autres. En dévalant le tronc, je m'écorchai les mains, je m'éraillai les jambes et la poitrine, et j'écrasai les œufs : ce fut ce qui me perdit. Le préfet ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang, mais il n'y eut pas moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont j'étais barbouillé.

« Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le fouet. » Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette peine en celle de mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte n'avait point approché de mon éducation sauvage : à tous les âges de ma vie il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva dans mon cœur; je répondis à l'abbé Égault, avec l'accent non d'un enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de faire un exemple.

« Nous verrons, » lui répliquai-je ; et je me mis à jouer à la balle avec un sang-froid qui le confondit.

« Nous retournâmes au collége ; le régent me fit entrer chez lui et m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des torrents de larmes. Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait appris le latin, que j'étais son écolier, son disciple, son enfant, qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain et à l'eau, me priver de mes récréations, me charger de pensums; que je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par Jésus-Christ de m'épargner : il demeura sourd à mes prières. Je me levai plein de rage, et lui lançai dans les jambes un coup de pied si rude, qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche derrière son lit; il m'allonge à travers le lit des coups de férule. Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'écrie : Macte animo, generose puer !

« Cette érudition de grimaud fit rire, malgré lui, mon ennemi ; il parla d'armistice : nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de sa robe avec une telle effusion de cœur et de reconnaissance, qu'il ne se put empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le premier combat que me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie, et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune. »

Chateaubriand acheva ses études à Rennes et à Brest. « Mon aptitude au travail, dit-il, était remarquable, ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques, où j'apportai une clarté de conception qui étonnait mon professeur. Je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment, supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre. »

A quinze ans, il renonça à la marine, et dit, « pour gagner du temps, » qu'il voulait entrer dans l'Église. Il fut envoyé au petit séminaire de Dinan, où il ne resta que quelques mois. Il déclara à sa mère qu'il n'était pas assez fortement appelé à l'état ecclésiastique.

Il rentra à seize ans dans la maison paternelle et reprit sa vie monotone et triste, dont l'incident le plus remarquable fut l'affection passionnée qu'il ressentit pour sa plus jeune sœur Lucile et qu'il a eu la coupable indiscrétion de peindre, en la transformant, dans le petit roman de René. « Tout nourrissait l'amertume de mes dégoûts, dit-il; Lucile était malheureuse; ma mère ne me consolait pas ; mon père me faisait éprouver les affres de la vie. » Il voulut se tuer : il introduisit dans sa bouche le canon d'un vieux fusil, mais il eut beau frapper la crosse contre terre, le coup ne partit pas. L'apparition d'un garde suspendit sa résolution; il remit à un autre jour l'exécution de son projet, et bientôt il n'y pensa plus.

A dix-huit ans, son père lui dit : « Monsieur le chevalier, il est temps de renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre : vous allez partir pour Rennes, et de là pour Cambrai. Voilà cent louis, ménagez-les- Je suis vieux et malade, et n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. » Ce père terrible mourut d'apoplexie peu de temps après le départ de son fils.

Le chevalier de Chateaubriand fit la route de Rennes à Paris avec une marchande de modes, qui lui donna une place dans sa voiture, et qui le trouva bien froid' et bien maussade. De là il alla rejoindre son régiment à Cambrai, où il fit son premier apprentissage. « J'appris facilement le maniement des armes et la théorie, et je franchis mes grades de caporal et de sergent aux applaudissements de mes instructeurs. »

Son frère aîné, devenu comte, qui venait d'épouser mademoiselle de Rosambo, petite-fille de M. de Malesherbes, le rappela à Paris en 1787, pour le présenter à la cour. Le jeune officier eut l'honneur de voir Louis XVI et Marie-Antoinette, qui lui fit un sourire gracieux, de monter dans les carrosses royaux et d'être invité aux chasses royales, choses, dit-il avec son affectation ordinaire de détachement et d'indifférence, qui le touchèrent fort peu.

Ce que Chateaubriand rechercha surtout à Paris, ce fut la société des gens de lettres et des hommes éminents. Il vit Fontanes, qui devint plus tard son ami et son mentor littéraire, La Harpe, alors le premier des critiques, Parny, poëte gracieux, Chamfort si spirituel et si amer, le poëte lyrique Lebrun-Pindare, Mirabeau, le plus grand de nos orateurs parlementaires, qu'il rencontra dans un diner. « On discutait des ennemis de Mirabeau. Il me regarda en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et m'appliquant sa main sur l'épaule, il me dit : ils ne me pardonneront jamais ma supériorité ! Je sens encore l'impression de cette main, comme si Satan m'eût touché de sa griffe de feu. »

Il vit souvent M. de Malesherbes, qui l'admit dans son intimité et qui goûtait beaucoup sa conversation originale.

Lorque la révolution commença à se déshonorer par ses excès et que les royalistes, au lieu de la diriger ou de la combattre par la force, sortirent de France, le jeune sous-lieutenant breton résolut de faire un voyage en Amérique. D'une part, il voulait étudier l'homme de la nature et peindre les mœurs des sauvages; de l'autre, il se proposait de découvrir le fameux passage du Nord-Ouest de l'Amérique, dont la recherche a coûté la vie à tant d'intrépides navigateurs, et que l'Anglais Mac-Clure a eu l'honneur de trouver en 1850.

Au mois d'avril 1791, Chateaubriand s'embarqua à Saint-Malo et eut une heureuse traversée. « Nous jouissions du plus beau ciel, dit-il, les nuits, les levers et les couchers du soleil étaient admirables. » Plus tard il peignit, dans son Génie du christianisme, ces magnificences du soleil couchant1.

(1) PROSATEURS, p. 353. ↩

Chateaubriand débarqua à Baltimore et se rendit à Philadelphie. Il avait une lettre pour Washington et il s'empressa de la lui porter. Le récit qu'il a fait de cette visite est un chef-d'œuvre.

« Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas; je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était nécessairement Cincinnatus ; Cincinnatus en carrosse dérangeait un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington pouvait-il être autre qu'un rustre, piquant ses bœufs de l'aiguillon et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.

« Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des Etats-Unis ; point de gardes, pas même de valets. Je frappai ; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : « Walk in, sir. Entrez, Monsieur. »

« Elle marcha devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises ; elle m'introduisit dans un parloir où elle me pria d'attendre le général.

« Je n'étais pas ému ; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne m'imposent point ; j'admire la première sans en être écrasé; la seconde m'inspire plus de pitié que de respect : visage d'homme ne me troublera jamais.

« Au bout de quelques minutes, le général entra : d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature qu'il lut tout haut avec exclamation : « Le colonel Armand ! » C'était ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis de la Rouërie.

« Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon voyage. Il mne répondait par monosyllabes anglais et français, et m'écoutait avec une sorte d'étonnement ; je m'en aperçus, et je lui dis avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de découvrir le passage du Nord-Ouest que de créer un peuple comme vous l'avez fait. - Well, well, young man! Bien, bien, jeune homme, » s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes. »

Le jeune voyageur comprit qu'il aurait fallu les secours d'un gouvernement pour exécuter son projet ; il y renonça. « Si je ne rencontrai pas en Amérique ce que je cherchais, dit-il, j'y rencontrai une nouvelle muse. » Il ne découvrit pas le passage du Nord-Ouest, mais il trouva une littérature nouvelle. L'aspect varié du Nouveau-Monde produisit, comme nous l'avons dit, une vive impression sur l'imagination du jeune poëte. « Ce qu'il rapporta d'Amérique, dit Villemain, ce fut moins la vérité des détails qu'une impression générale de pittoresque et de grandeur, une étrangeté d'images et de couleurs, qui rajeunissaient la pensée et le langage. » Ses peintures de la vie sauvage ressemblent peu à celles de Fenimore Cooper, qui est bien plus vrai.

En quittant Philadelphie, Chateabriand visita New-York, Boston, Albany. A Albany il prit un guide hollandais, qui parlait plusieurs dialectes indiens, il acheta deux chevaux, et s'enfonça dans les solitudes amériricaines, en se dirigeant vers la cataracte du Niagara, dont il a fait une magnifique description. Chemin faisant, il rencontra un ancien marmiton du général Rochambeau, devenu maître de danse chez les sauvages, qui lui payaient ses leçons avec des peaux de castor et des jambons d'ours. « Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Le petit Français, poudré et frisé, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c'était son nom) se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers ; en effet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades1. »

(1) PROSATEURS, p. 351. ↩

Chateaubriand menait cette vie errante depuis quelques mois; lorsqu'un jour en descendant l'Ohio, il se rapprocha des lieux cultivés et demanda l'hospitalité dans une ferme américaine, près de Chillicothe, au sud de Columbus, capitale de l'Ohio. La un journal anglais lui tomba dans les mains; il y vit la fuite de Louis XVI, son arrestation à Varennes, et les progrès de l'émigration. Toute la noblesse allait rejoindre les princes sur le Rhin et la Meuse. En qualité de gentilhomme, il crut qu'il était de son honneur de faire comme les autres, et il revint d'Amérique, afin de pouvoir émigrer. « Je crus entendre la voix de l'honneur, dit-il, et j'abandonnai mes projets. » La question d'argent ne dut pas être étrangère à son retour précipité ; il avait épuisé toutes ses ressources pécuniaires, puisqu'il n'eut pas de quoi payer son passage. Le 10 décembre il partit de Baltimore et arriva au Havre le 2 janvier 1792, après avoir essuyé une tempête qui lui fournit une belle page.

Le voyage de Chateaubriand ne dura que huit mois, y compris l'aller et le retour. Il ne visita que quelques-uns des grands lacs et qu'une partie du cours de l'Ohio. Il ne vit point le Mississipi, ni la Louisiane, ni les Florides, qu'il décrit dans Atala et dans les Natchez ; il y transporta les scènes des lieux qu'il avait visités. Aussi les critiques américains disent que ces descriptions manquent d'exactitude et de vérité. Ils ont ri des ours enivrés de raisin, des flamants roses, et des perroquets à tête jaune, qu'il place sur les bords du Mississipi, où ils ne se trouvent point.

A peine de retour chez lui, le chevalier de Chateaubriand fit ses préparatifs d'émigration. Il fallait de l'argent. Pour s'en procurer, il se maria et il épousa mademoiselle de Lavigne, fille d'un ancien officier, ami intime de sa sœur Lucile, qui devait avoir une dot de 500,000 francs, et que la révolution ne tarda pas à ruiner. « On me maria, dit-il, afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au soutien d'une cause que je n'aimais pas.» Bientôt après, il se sépara de sa pieuse femme, qui n'occupa jamais qu'une bien petite place dans son cœur et dans sa vie. Il rejoignit l'armée des princes au siége de Thionville.

Le jeune officier breton paya de sa personne. Dans un assaut donné à la ville, le manuscrit de son petit roman d'Atala, qu'il portait dans son havre-sac, amortit deux balles ; mais il fut blessé à la cuisse par un éclat d'obus. Quelques jours après, il fut atteint de la dyssenterie et d'une violente petite vérole. Le corps des émigrés ayant été licencié, Chateaubriand, dangereusement malade, partit pour Bruxelles à pied. En route il tomba mourant dans un fossé. Des gens du prince de Ligne eurent pitié de lui et le jetèrent dans un fourgon. Il arriva à Bruxelles dans un état pitoyable, « la cuisse entourée d'un torchis de foin, son uniforme en loques, une couverture de laine nouée au cou en guise de manteau. » Il demanda l'hospitalité dans plusieurs maisons; à la vue de sa maladie, on lui fermait la porte au nez. Heureusement il rencontra son frère, le comte de Chateaubriand, qui lui procura un logement et les soins d'un médecin et lui avança vingt-cinq louis.

Dés qu'il eut repris quelques forces, il alla s'embarquer à Ostende pour se rendre dans l'île de Jersey, où il comptait trouver M. de Bedée, son oncle maternel. La traversée fut des plus mauvaises et l'état du malade empira ; on crut qu'il allait mourir. Dans une relâche qu'on fut obligé de faire à Guernesey, le capitaine ordonna de le descendre à terre et on l'abandonna sur le quai. La femme d'un pilote anglais prit pitié de lui ; elle le fit porter chez elle, lui donna tous les soins possibles et lui sauva la vie. Enfin il put se rembarquer et il arriva à Jersey dans le délire. Il fut quatre mois entre la vie et la mort. Dès qu'il fut rétabli, il ne voulut pas être plus longtemps à charge à son oncle, et il partit pour l'Angleterre.

Il arriva de Southampton à Londres le 21 mai 1793. Sa santé, au lieu de se fortifier par le changement de climat, déclina, et les médecins déclarèrent qu'il ne devait pas compter sur une longue carrière. Il rencontra à Londres son cousin de la Bouetardaye, conseiller au Parlement de Rennes.

Chateaubriand refusa de réclamer l'aumône d'un shilling par jour que le gouvernement anglais accordait à chaque émigré, et chercha à vivre en faisant des traductions d'anglais et de latin. Bientôt les traductions manquèrent, et les deux amis se virent exposés à de dures privations. « Mon lit consistait en un matelas et une couverture. Je n'avais point de draps. Quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Mon cousin de la Bouetardaye chassé, faute de paiement, d'un taudis irlandais, quoiqu'il eût mis un violon en gage, vint chercher chez moi un abri contre le constable. Un vicaire bas-breton lui prêta un lit de sangle. La Bouetardaye était conseiller au parlement de Bretagne, il ne possédait pas un mouchoir pour s'envelopper la tête; mais il avait déserté avec armes et bagages, c'est-à-dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et il couchait sous la pourpre à mes côtés. Facétieux, bon musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il s'asseyait sur ses sangles, mettait son bonnet carré, et chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que trois cordes. »

Les deux cousins habitaient dans un grenier dont la fenêtre donnait sur le cimetière de Mary-le-bone, et quand il faisait froid, ils restaient au lit, faute de feu. Ils dînèrent d'abord à un shilling par tête dans un cabaret, puis à un demi-shilling ; au déjeuner, on retrancha la moitié du pain et l'on supprima le beurre. Arrivés à leur dernier shilling, les deux amis convinrent de le garder pour faire semblant de déjeuner. Ils passèrent cinq jours sans prendre autre chose que de l'eau. « La faim me dévorait, dit-il. Je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulangers, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais : j'aurais mangé non-seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles »

Heureusement Chateaubriand reçut quarante écus de son oncle de Bedée, et on lui proposa d'aller déchiffrer des manuscrits français du xIIe siècle, dans le comté de Suffolk, pour une société d'antiquaires. Il résidait ordinairement dans le village de Beccles, situé sur la petite rivière de Waveney qui sépare les comtés de Suffolk et de Norfolk. Parfaitement accueilli, il vit tous les gentlemen du voisinage, fit des promenades à cheval et reprit un peu de santé. Les malheurs de sa famille, annoncés dans les journaux, augmentèrent l'intérêt que lui portait la société anglaise. Son frère, le comte de Chateaubriand, et sa belle-sœur avaient péri sur l'échafaud révolutionnaire avec M. de Malesherbes et la présidente de Rosambo. Sa vieille mère avait été jetée dans une charrette et conduite du fond de la Bretagne dans les prisons de Paris; sa femme et sa sœur Lucile étaient enfermées dans les cachots de Rennes. La révolution du 9 thermidor leur sauva la vie.

A Beccles, M. de Chateaubriand fit la connaissance du révérend Yves, ministre anglican, qui habitait dans la petite ville voisine de Bungay, et qui l'invita à venir demeurer chez lui. Sa fille unique, âgée de quinze ans, conçut pour le jeune émigré un sentiment dont on ne tarda pas à s'apercevoir. La mère lui proposa de l'épouser. « Je suis marié, » répondit-il. Elle tomba évanouie. « Je sortis, dit Chateaubriand, et sans rentrer dans ma chambre, je partis à pied. J'arrivai à Beccles, et je pris la poste pour Londrs. » Il laissait des regrets qu'il eût mieux valu prévoir et prévenir.

Revenu à Londres, Chateaubriand y publia en 1797 son premier ouvrage, l'Essai sur les Révolutions; qui lui valut quelque célébrité en Angleterre et lui procura « son pain du jour. » Il se proposait de montrer « qu'il n'y a rien de nouveau en histoire: l'homme, faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse ; il tourne dans un cercle dont il tâche en vain de sortir. » On retrouve dans les révolutions passées les personnages et les traits principaux de la révolution française. Pour prouver sa thèse, l'auteur fait une foule de rapprochements, souvent forcés, bizarres, quelquefois justes, et toujours curieux. Il compare Tyr à la Hollande, la Macédoine à la Prusse, Carthage à l'Angleterre, Annibal à Marlborough, Hannon au capitaine Cook, l'influence de la révolution républicaine de la Grèce sur la Perse à celle de la révolution républicaine de la France sur l'Allemagne, la décadence du paganisme à celle du christianisme; il fait le parallèle des philosophes grecs et celui des philosophes modernes, celui d'Agis, roi de Sparte, de Charles Ior et de Louis XVI, celui de Platon, de Fénelon et de J-J. Rousseau, celui des trente tyrans d'Athènes et des Jacobins; il montre l'Asie envahissant la Grèce pour rétablir le tyran Hippias et l'Europe liguée pour replacer un roi sur son trône. Dumouriez et Jourdan sauvant la France à Jemmapes et à Fleurus comme Miltiade et Pausanias avaient sauvé la Grèce à Marathon et à Platée. Disciple enthousiaste de Rousseau, l'auteur était alors sceptique en politique, en morale, en religion; de là les erreurs de ce livre, dont il fit plus tard justice avec une sévérité qui doit désarmer celle de la critique. « Je ne saurais trop souffrir, dit-il, d'avoir écrit l'Essai sur les révolutions ! »