Début du livre (suite 2)
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Malgré les défauts du fond et de la forme, l'Essai sur les révolutions annonce un travail de recherches, une érudition, des jugements, des vues, un talent d'écrivain qui étonnent dans ce jeune émigré de vingt-huit ans. Bien des pages sont écrites de ce style qui allait faire une révolution dans la langue française. Plusieurs morceaux de l'Essai, tels que la description d'une nuit en Amérique et celle de la cataracte de Niagara, ont pu être transportés avec bien peu de corrections dans le Génie du christianisme.
L'année même de la publication de l'Essai, Chateaubriand vit arriver à Londres M. de Fontanes, qu'il avait connu à Paris en 1790, et qui fuyait la proscription du 18 fructidor. Il se lia avec lui d'une étroite amitié qui rappelle celle de Boileau et de Racine. Fontanes, écrivain pur et élégant, critique fin, éclairé, admirateur passionné du xvii° siècle, devint son guide littéraire et lui donna d'excellents conseils. « Je lui dois ce qu'il y y a de correct dans mon style, dit Chateaubriand ; il m'apprit à respecter l'oreille : il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples. »
Au mois de juillet 1798, Chateaubriand reçut d'une de ses sœurs, la comtesse de F'Farcy, une lettre qui lui annonçait la mort de leur mère. « Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, ajoutait-elle, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non-seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à l'ouvrir les yeux.i - Quand la lettre me parvint au-delà des mers, dit-il, ma sœur elle-même n'existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort; m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur ; j'ai pleuré et j'ai cru. » Il résolut d'expier son premier ouvrage par un ouvrage religieux : telle fut l'origine du Génie du christianisme.
Lorsque le général Bonaparte, devenu premier consul, eut rétabli l'ordre par le despotisme, il ouvrit aux émigrés les portes de la France. Chateaubriand profita de la permission. Il arriva à Calais au printemps de 1800, muni d'un faux passeport que le ministre de Prusse lui avait donné sous le nom de Lassagne, habitant de Neuchâtel en Suisse.
A Paris il se lia avec des hommes qui travaillaient à combattre les idées du dix-huitième siècle et de la révolution et luttaient en faveur des principes religieux et conservateurs. Il retrouva son ami Fontanes, qui le présenta chez Lucien Bonaparte, ministre l'intérieur, et le critique La Harpe, que les excès révolutionnaires avaient converti et dont il a tracé dans ses Mémoires un portrait plein de verve et de finesse. « Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands seigneurs, qui raffolaient de ses insolences ; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l'admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir. Il n'a pas manqué à sa fin : je le vis mourir chrétien courageux, le goût agrandi par la religion, n'ayant conservé d'orgueil que contre l'impiété, et et de haine que contre la langue révolutionnaire. »
Chateaubriand fit aussi la connaissance de Joubert, homme d'un esprit fin, d'un goût pur et délicat, passionné pour la perfection, et dont le portrait, peint dans ses Mémoires, est un modèle de verve, de grâce et de sobriété.
« Plein de manies et d'originalité, Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande préoccupation était au calme, et personne n'était aussi troublé que lui: il se surveillait pour arrêter les émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.
« Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à cœur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: « Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air. » Madame de Chastenay prétendait qu'il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait : définition charmante et vraie. »
A la même époque, Joubert faisait un portrait sévère et achevé de Chateaubriand, dans une lettre adressée au comte Molé :
« Je voudrais vous dire aussi quelques mots de ce pauvre Chateaubriand.
« Il est certain qu'il a blessé dans son ouvrage (le Génie du christianisme) des convenances importantes, et que même il s'en soucie fort peu, car il croit que son talent s'est encore mieux déployé dans ces écarts.*
« Il est certain qu'il aime mieux les erreurs que les vérités dont son livre est rempli, parce que ses erreurs sont plus siennes; il en est plus l'auteur.
« Il manque à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et que le sens intime est devenu très-vif par l'exercice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. Il a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, et ne les tourne point en dedans.
« Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge jamais à moins que ce ne soit pour savoir si la partie extérieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes, si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est bon : c'est le moindre de ses soucis.
«Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il écrit ; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui, varié, mobile et inconnu.
« Sa vie est autre chose. Il la compose ou, pour mieux dire, il la laisse s'arranger d'une tout autre manière. Il n'écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. Il ne songe point à être approuvé, mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas.
«Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir.!! y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde.
« Un fonds d'ennui, qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, exige perpétuellement de lui des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré, et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire s'il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est'en lui ce qu'on pourrait appeler l'homme natif. Voici celui de l'éducation.
«Il paraît qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de bonne heure, pour dernier terme d'ambition, l'honneur d'être un homme de cour. Si vous y prenez garde, la seule qualité acquise qui ait été imprimée en lui avec force, et qu'il ait invariablement retenue, est celle qui rendrait propre à ce métier, une grande circonspection. Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point ; il fait très-volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non-seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens. Je crois que de sa vie il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui, et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu, sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin dans les épanchements et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude. Voilà le Chateaubriand social.
« Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses, l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir ; en un mot, l'inconduite des jeunes gens très-généreux dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez ; car, né prodigue, il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.
« Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé en mal, à la rigueur ; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là. »
Joubert passait l'été dans une maison de campagne, près de Villeneuve-Saint-Georges. Il présenta Chateaubriand à la comtesse de Beaumont, qui habitait le château de Passy, situé dans les environs. Madame de Beaumont était fille du comte de Montmorin, ministre de Louis XVI, qui avait péri sur l'échafaud. Elle était déjà frappée du mal qui devait bientôt l'emporter. « Je me consacrai à ses douleurs, dit Chateaubriand ; c'est la personne qui tint le plus de place dans mon existence, à mon retour de l'émigration. » De son côté, madame de Beaumont devint admiratrice passionnée du jeune poëte.
Cependant Chateaubriand terminait son livre du Génie du christianisme, qu'il avait commencé à Londres aussitôt après son retour aux croyances chrétiennes. Avant de le publier, il voulut sonder le goût de l'opinion, et il donna le petit roman d'Atala, peinture de la passion chez les sauvages, qui eut un succès prodigieux.
Une orpheline, vouée par sa mère à la virginité, s'éprend d'un jeune sauvage, qu'elle sauve de la mort ; et dans un moment où elle craint de succomber à sa passion, elle s'empoisonne pour ne pas condamner au feu éternel l'âme de sa mère. La passion succombe dans le combat contre la religion.
« C'est d'Atala, dit-il, que date le bruit que j'ai fait dans ce monde. Je devins à la mode ; la tête me tourna. J'ignorais les jouissances de l'amour-propre, et j'en fus enivré. Si je n'ai pas été gâté, il faut que ma nature soit bonne. » Atala est un magnifique tableau d'une nature neuve et sauvage, peint avec un éclat et une richesse de couleurs, avec une nouveauté et une mélodie de langage que ne connaissait pas encore la littérature française. Cette prose si brillante réveilla la poésie ; les vrais disciples de Chateaubriand furent les poëtes. Tout le monde sait par cœur la belle description des tombeaux aériens, celle d'un orage dans une forêt, celle de la cataracte de Niagara.
Le parti philosophique, révolutionnaire en politique, mais classique en littérature, attaqua ce petit livre avec fureur. On accusa l'auteur d'avoir imité Paul et Virginie ; on blâma le peu d'intérêt de l'action, l'exagération des couleurs, la bizarrerie du style, bien des traits d'une naïveté étudiée, comme cette phrase, que l'auteur n'a jamais corrigée: « Orage du cœur, est-ce une goutte de votre pluie? » C'est du galimatias. Il y a des effets recherchés, comme la description d'une messe dite dans le désert: « L'aurore, paraissant derrière les montagnes, enflammait le vaste Orient; tout était d'or ou de rose dans la solitude ; les ondes répétaient les feux colorés du ciel et la dentelure des bois et des rochers qui s'enchainent sur leurs rives. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée que le prêtre en ce moment élevait dans les airs. » Ce rapprochement du lever du soleil et de la consécration de l'hostie est recherché, et la recherche est le contraire du sublime. Bernardin de Saint-Pierre lui-même trouva que Chateaubriand avait l'imagination trop forte. « Je n'ai qu'un tout petit pinceau, disait-il, et monsieur de Chateaubriand a une brosse. • Le public laissa crier les critiques et eut pour Atala les yeux de Chactas.
Enfin en 1802 parut le Génie du christianisme, dont la publication a été le plus grand événement littéraire du XIX° siècle. Les philosophes du XVII® avaient représenté le christianisme comme absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des lettres et du progrès des lumières. L'auteur entreprit de montrer que « la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres ; que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël; qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, de plus grand que ses dogmes, sa doctrine et son culte; qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste. » Loin d'abrutir l'espèce humaine, elle a enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui appartiennent exclusivement.
Jamais livre ne vint plus propos et ne fut mieux secondé par toutes les influences. On venait de subir les terribles conséquences de l'incrédulité. Les contemporains avaient souffert et pleuré comme Chateaubriand, et ils voulaient croire ; ils avaient besoin de foi; ils étaient avides des consolations religieuses dont ils étaient privés depuis de longues années. Bonaparte, qui rouvrait les églises et qui désirait fonder sa puissance sur la religion, comme une police des consciences, avait à lutter contre les hommes qui l'entouraient et contre les ennemis déclarés du culte; il fut donc heureux d'être défendu au dehors par l'opinion que le Génie du christianisme avait su conquérir.
J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient commencé la réaction ; ils avaient combattu les doctrines matérialistes et cherché à réveiller le sentiment religieux sans s'élever au-dessus du déisme. Chateaubriand fut leur disciple, et continua leur œnvre. Outre l'avantage de l'apropos, il avait une foi plus chrétienne, une raison plus soumise au joug de l'Évangile. Il s'adressa moins à la raison qu'à l'imagination et au cœur; il chercha moins à convaincre les incrédules, à démontrer la vérité du christianisme qu'à ranimer l'idée chrétienne par la poésie, qu'à faire aimer et admirer une religion qui a enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles inconnues au génie grec et latin.
Le Génie du christianisme se compose de quatre parties, divisées chacune en six livres.
La première traite du dogme et de la doctrine: c'est la plus faible, sauf le cinquième livre, où l'auteur retrouve tout son talent en décrivant les merveilles de la nature pour prouver l'existence de Dieu. Contentons-nous de citer cette peinture achevée d'un nid de bouvreuil : « Nous nous rappelons avoir trouvé une fois un nid de bouvreuil dans un rosier; il ressemblait à une conque de nacre contenant quatre perles bleues ; une rose pendait au-dessus tout humide. Le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbuste voisin, comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient répétés dans l'eau d'un étang avec l'ombre d'un noyer qui servait de fond à la scène, et derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna, dans ce petit tableau, une idée des grâces dont il a paré la nature. »
La seconde et la troisième partie renferment la poétique du christianisme ou les rapports de la religion chrétienne avec la poésie, la littérature et les arts. Ce sont les plus belles : Chateaubriand s'y montre peintre admirable et critique original. Il faut lire ces deux parties tout entières, si l'on veut voir tout ce qu'elles renferment d'appréciations neuves, justes et délicates ; c'est de la critique littéraire de l'ordre le plus élevé. Pour prouver quelles puissantes inspirations le génie doit au christianisme, l'auteur compare la Bible et Milton à Homère, Tasse et Racine à Virgile, Bossuet à Tacite, les caractères modernes aux caractères anciens, le merveilleux chrétien au merveilleux mythologique.
La quatrième partie contient l'exposition du culte et ce qui regarde le clergé, les ordres militaires, les ordres monastiques et les institutions de charité. Il y a de magnifiques pages sur les tombeaux chrétiens, sur les sépultures de Saint-Denis, sur le couvent du mont Saint-Bernard, sur les missions, surtout celles du Paraguay.
L'ensemble de l'ouvrage laisse à désirer. Moins penseur qu'écrivain, Chateaubriand donne plus de soin à la beauté du langage qu'à la conception des idées, à la disposition du plan, à l'arrangement et à la liaison des diverses parties d'un livre. Ajoutons que l'auteur ne parle que du catholicisme ; encore est-ce le catholicisme du moyen âge, religion d'imagination, de poésie et de légendes ; et il lui attribue une influence exagérée sur toutes les œuvres modernes : le païen Philippe de Commines, par exemple, devient un historien chrétien ; le déiste Buffon doit au christianisme l'ordre et la clarté de son style ; c'est grâce au christianisme que Delille et le sec et athée Saint-Lambert ont porté à sa perfection le genre descriptif, et que « les pompes de l'âge religieux de la France se sont réunies dans Versailles, » qui est peuplée des divinités du paganisme. Chateaubriand s'adresse moins à la raison qu'à l'imagination et au sentiment, il prouve moins la vérité que la beauté du christianisme, et c'est la beauté poétique plutôt que la beauté morale qu'il fait ressortir; trop souvent il cherche l'éclat aux dépens du vrai et donne des images pour des preuves.
Il y a bien des paradoxes et des assertions injustifiables. En voici quelques exemples :
« Il n'est rien de beau, de doux, de grand, dans la vie, que les choses mystérieuses. »
Il faut, avant tout, qu'un mystère soit vrai.
« Dans les premiers âges du christianisme, la sagesse était dans les rochers, dans les cavernes avec les lions; jours trop tôt évanouis ! » Les lions seraient donc les meilleurs compagnons de la sagesse?
« Le plus haut état de civilisation est le plus bas état de moralité, et devenir poëte, c'est perdre la force de la pensée. » Mais les plus grands poëtes ne sont-ils pas au nombre des plus grands penseurs ? « Les ouvrages des grands poëtes, dit Fontanes, renferment souvent plus d'idées utiles et saines que ceux des grands philosophes. On ne peut être qu'un frivole versificateur, si on ne réunit une tête pensante à une âme sensible. »
« Adam fut le plus éclairé et le meilleur des hommes, le plus puissant en pensée et le plus puissant en amour. » Que savons-nous d'Adam ?
« Les poissons sont privés des organes de la voix, tandis que les animaux terrestres ont des chants et des cris, parce que l'eau a ses voix dans son propre élément, et que la terre au contraire est muette. » Chateaubriand a dit, en parlant d'un autre auteur, que ces hardiesses ont un faux air de génie.
« Les Français n'ont pas d'historiens, parce qu'ils ne mènent pas une vie assez privée ou assez domestique pour écrire l'histoire. » Mais la vie publique et le maniement des affaires ne sont-ils pas la meilleure des école pour former des historiens et leur donner le sens et l'intelligence des événements ?
On pourrait quelquefois reprocher au style des couleurs trop éclatantes, des figures trop hardies, des archaïsmes et des néologismes inutiles, des expressions et des alliances de mots extraordinaires.
Malgré ces défauts, le Génie du christianisme méritait le succès éclatant qu'il obtint. Il réhabilita la religion chrétienne; il chassa de la littérature les divinités païennes, les remplaça par le vrai Dieu et l'âme humaine, et trouva une poésie nouvelle, que le dix-septième siècle n'avait pas soupçonnée. Il renouvela la critique littéraire en la rattachant au sentiment intime, et l'histoire en nous faisant remonter à l'étude de nos origines, en nous inspirant le goût du moyen âge et en appliquant la couleur des temps et des lieux aux récits et aux por. traits historiques. Il modifia la langue elle-même en l'enrichissant d'expressions, d'épithètes, de métaphores, d'associations de mots, qui étonnèrent d'abord, et que les écrivains les plus sobres ne se font plus aujourd'hui scrupule d'employer.
Au Génie du christianisme Chateaubriand rattacha l'épisode de René, qui fit moins de bruit que celui d'Atala. Il se proposait de montrer comment la religion chrétienne a modifié les arts, la morale, l'esprit, le caractère et les passions des peuples modernes. Le héros, qui n'est autre que l'auteur idéalisé, est un jeune homme d'une imagination inquiète, livré à d'inutiles rêveries, rongé par un profond ennui, en proie au vague des passions ou plutôt à la passion du vague, et qui dans son orgueilleuse et égoïste mélancolie veut se tuer. Sa sœur Amélie lui fait promettre de vivre. Il quitte l'Europe et va chercher des aventures dans le Nouveau-Monde. Ce petit roman est l'ouvrage le plus original, le plus durable, qu'ait écrit Chateaubriand, parce que c'estcelui où il a été le plus vrai avec les autres et avec lui-même. Le style seul suffirait pour le faire vivre; c'est l'œuvre d'un écrivain consommé.
L'auteur a jugé ce petit livre avec une sévérité qui n'est pas exempte d'affectation. « Si René n'existait pas, dit-il dans ses Mémoires, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de Renés poëtes et de Renés prosateurs a pullulé : on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collége qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie; qui, dans l'abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions, qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non pius. »
Le Génie du christianisme fit connaître Chateaubriand au premier consul. Après l'adoption du Concordat en 1802, Lucien, ministre de l'intérieur, donna une fête à son frère; Chateaubriand y fut invité « comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge ». « Bonaparte m'aperçut, dit-il, et m'aborda avec simplicité : sans me faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l'Egypte et des Arabes, comme si j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. Puis passant sans transition à une autre idée : « Le christianisme! Les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit ? Si le christianisme est l'allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à l'infâme. Bonaparte incontinent s'éloigna. »
A la suite de cette entrevue, Bonaparte qui « était un grand découvreur d'hommes », et que l'auteur du Génie du christianisme avait comparé à Cyrus dans la préface de son livre, nomma Chateaubriand secrétaire d'ambassade à Rome, où son oncle, le cardinal Fesch, devait représenter la France.
Au printemps de 1803, Chateaubriand partit le premier pour se rendre à son poste. Contrairement à l'étiquette diplomatique, il demanda une audience au pape, qui lui fit un gracieux accueil et qui lui adressa des compliments flatteurs sur le Génie du christianisme, dont& « un volume était obligeamment ouvert sur sa table. »
Dès son arrivée, le cardinal Fesch se plaignit de la présomption de son secrétaire et ne lui épargna pas les déboires. Il le logea au plus haut étage, affecta de ne point le consulter et le chargea de la signature des passe-ports et d'autres détails insignifiants. Un homme du caractère, du talent et de la célébrité de Chateaubriand ne pouvait pas être chancelier d'ambassade. Aussi pensa-t-il bien vite « à se tirer du bourbier ».
C'est pendant les loisirs forcés que lui laissaient ces fonctions secondaires qu'il adressa à son ami Fontanes son admirable Lettre sur Rome et la campagne romaine, un des morceaux les plus parfaits qu'il ait écrits. C'est aussi pendant son séjour à Rome qu'il perdit madame de Beaumont, dont il a raconté la mort avec une vérité saisissante. Ce récit est une des meilleures pages des Mémoires d'Outre-Tombe, parce que l'auteur s'y oublie lui-même contre son ordinaire.
Tout à coup Chateaubriand reçut la nouvelle que le premier consul l'avait nommé ministre de France auprès de la petite république catholique du Valais; c'était une place nouvelle créée pour lui.
Il quitta Rome le 21 janvier 1804 et se rendit à Paris pour recevoir les instructions du gouvernement. Le 21 mars, jour de l'assassinat du duc d'Enghien, il entendit crier près des Tuileries : « Jugement de la commission militaire convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon. »
« Ge cri, dit-il, tomba sur moi comme l foudre; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi : je dis à madame de Chateaubriand : Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. Je m'assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission. En osant quitter Bonaparte, ajoute-t-il fièrement, je me plaçais à son niveau. » Il attribuait sans doute à sa plume la même importance qu'à l'épée de Napoléon.
Cette protestation, que personne n'imita, fait honneur au courage de Chateaubriand. Mais on est peiné de lire dans ses Mémoires que « Fontanes, alors président du Corps législatif, devint presque fou de peur au premier moment, et qu'il le réputait fusillé avec toutes les personnes qui lui étaient attachées. » Il avait dit de Fontanes dans ces mêmes Mémoires : «Il n'était pas possible d'être meilleur homme: timide en ce qui le regardait, il devenait tout courage pour l'amitié ; il me le prouva lors de ma démission à l'occasion de la mort du duc d'Enghien. » En effet, Fontanes osa blâmer l'assassinat de Vincennes et rester fidèle à son ami. Quelques mois après, le premier consul, devenu empereur, lui disait : « Eh bien, Fontanes, vous pensez toujours votre duc d'Enghien ? - Sire, répondit Fontanes, il me semble que l'empereur y pense autant que moi.»
Plus tard, l'empereur demanda encore à Fontanes : «Voyez-vous toujours ce cerveau brûlé de Chateaubriand ? - Oui, sire, répondit Fontanes, il m'a fait hier l'honneur de dîner chez moi avant son départ pour l'Orient. - Ah! il part. »