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L'Enchanteur 1768—1848
Sainte-Beuve et Chateaubriand Chateaubriand problèmes et polémiques

Chateaubriand problèmes et polémiques

Sainte-Beuve et Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 1906–28 · chapitre 2 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris

Librairie Victor Lecoffre

http://www.archive.org/details/saintebeuveetcha00bert

Sans un peu de polémique, la

critique ne vit pas.

(Sainte-beuve.)

Dans une thèse de doctorat, soutenue devant la Faculté des Lettres de Paris il y a quelques années à peine, je me suis efforcé d'établir la sincérité de Chateaubriand en religion1.

1. Cette thèse a paru depuis sous ce titre : La Sincérité religieuse de Chateaubriand (Paris, Lecoffre, in-12). ↩

Un des maîtres éminents appelés à juger le candidat voulut bien dire, à cette occasion, qu'en reprenant lui-même, après un assez long intervalle, l'étude du Génie du Christianisme pour les besoins de son cours, il avait eu l'impression que l'auteur était sincère et que Sainte-Beuve l'avait calomnie.

On pensait alors que l'écrivain des Lundis avait fait planer sur celui des Mémoires d'Outre-Tombe des soupçons assez graves, dont l'ombre ne s'était pas dissipée.

Pourquoi le nierais-je? Si j'ai conçu l'idée de défendre l'honneur de l'illustre apologiste, c'est que j'avais subi moi-même un moment l'influence de ces attaques : convaincu, après des études personnelles, qu'elles étaient injustes autant que séduisantes et insidieuses, je crus faire une bonne action en essayant d'en montrer la fausseté et d'en démasquer la perfidie.

Depuis, chose étrange! j'ai pu avoir parfois l'illusion que j'avais trop bien gagné ma cause.

Presque personne n'a voulu avoir cédé aux insinuations de Sainte-Beuve; lui-même d'ailleurs, s'il fallait admettre ce qu'on a dit, n'aurait jamais eu l'intention de faire croire que, depuis sa conversion, Chateaubriand ne fut qu'un « grand acteur » un grand comédien, - quoiqu'il l'ait écrit d'ailleurs expressément1.

1. Chateaubriand et son groupe littéraire (Calman-Lévy, 1889, t. 1, p. 121, en note). ↩

Des critiques sérieux et ordinairement mieux informés ont même laissé entendre que je m'étais donne beaucoup de peine pour démontrer l'évidence et persuader à tout le monde ce que tout le monde croyait avant moi.

Oserai-je dire que ce dernier point est tout à fait inexact?

M. G. Michaut connaît bien Sainte-Beuve, à qui il a consacré un gros volume, et il a publié une brochure contre quelques-unes des idées qui sont défendues plus loin. Il n'en écrit pas moins, dès les premières lignes :

« M. Bertrin s'est efforcé de démontrer - à mon avis il a démontré - que Chateaubriand n'a point joue la comédie de la conversion et de la foi... Sur sa route, et en travers de sa route, il a rencontré Sainte-Beuve qui, dans ses deux volumes Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, avait soutenu ou du moins insinué l'opinion toute contraire1 . »

1. Insinué dans le texte rédigé en 1849, soutenu plus ouvertement dans les notes que Sainte-Beuve y ajouta, lorsqu'il publia l'ouvrage en 1860 (Note de M. Michaut). - La brochure de M. Michaut est intitulée Chateaubriand et Sainte-Beuve (Fribourg, 1900). ↩

Là est la vérité, il n'y a aucun doute.

Et puisque Sainte-Beuve a combattu Chateaubriand dans la loyauté de ses croyances, et, ce qui aggrave tout, d'une manière détournée et captieuse, de même qu'on frappe un ennemi à la dérobée et par derrière, il doit être permis, pour le réfuter, de l'attaquer au besoin lui-même, non en se gardant d'en avoir l'air, selon sa méthode, mais franchement et comme de face.

Parmi les motifs divers qui ont pu le pousser à cette guerre opiniâtre, j'ai cru devoir signaler particulièrement sa haine du christianisme, qui devint chez lui une maladie aiguë dans la dernière partie de sa carrière.

Le jour de la soutenance, un des juges voulut bien approuver l'idée; il en trouva même la confirmation dans une parole significative, « à moi rapportée, dit-il, par un académicien qui venait de la recueillir toute chaude de la bouche même de l'auteur, en plein Institut, et qui en était indigné : « Dieu, avait dit sérieusement Sainte-Beuve, c'est mon ennemi personnel ».

Je n'ignore point, du reste, qu'on ne s'attaque pas sans péril à un écrivain de légitime renommée et dont le prestige peut servir les opinions d'un parti tout-puissant.

Après avoir lu l'ouvrage qu'il devait juger, un des maîtres les plus vénérés de la Sorbonne, M. Crouslé, daigna dire à l'auteur :

« Sur la sincérité de Chateaubriand en religion la thèse est irréfutable, je la juge définitive. Quant à Sainte-Beuve, il est pris à partie avec une logique vigoureuse, qui s'impose à l'esprit. Mais il a fallu du courage. Plus vous avez raison et plus on vous en voudra. Vous osez toucher à l'idole; ses adorateurs - car il y en a - vous le feront payer cher.i

La prédiction s'est réalisée.

Peu de thèses ont soulevé plus de colères aveugles ou d'orgueilleux dédains. Peut-être l'auteur aurait-il été traité un peu moins durement, s'il s'était contenté d'écrire que la basilique de Notre-Dame doit passer pour un monument de laideur ou que le musée du Louvre n'est qu'un magasin de bricà-brac.

On peut médire aujourd'hui de toutes les gloires, mais il paraît interdit d'effleurer la réputation d'un homme, qui a lui-même gravement et injustement compromis celle d'un écrivain dont la littérature s'honore.

Le parti pris a de ces justices.

Ce n'est pas certes que je prétende n'avoir encouru, dans ce débat, aucune juste critique.

Encore que je ne voie rien à retrancher de ce que j'ai dit, je sais que l'exposition un peu étendue d'une idée qu'on entend établir avec solidité, en obligeant de revenir toujours sur le même trait, conduit souvent à le marquer avec trop de force, et je n'ose me flatter d'avoir échappé toujours à ce péril.

Mais je crois que la vérité de l'ensemble demeure. Une idée peut surprendre et même choquer, surtout quand elle est présentée sans aucun de ces artifices littéraires qui sont destinés à la voiler à demi, comme si elle avait peur de se montrer à découvert et au grand jour.

Mais si elle est vraie, l'opinion publique finit par le reconnaître et les colères injurieuses ne l'empêchent pas de faire son chemin.

Même dans le monde où l'auteur des Lundis compte le plus de défenseurs passionnés, je sais que certains esprits ont trouvé justes les modestes critiques dont quelques autres se sont montrés si vivement émus.

M. G. Michaut a écrit de son côte, dans le passage même dont j'ai cité plus haut quelque chose :

« M. Bertrin a consacré une longue introduction à prendre Sainte-Beuve directement à partie, à diminuer son autorité, à le discréditer, lui, son caractère et sa méthode. Il y a là soixante-dix pages, où il lui dit son fait sans aucune indulgence; et, pour parler franchement, je ne me chargerais pas volontiers de répondre à quelques-uns de ces r'reproches. »

Où le critique déclare qu'il ne peut me suivre, c'est dans les observations que j'ai présentées au sujet d'un passage célèbre, attribué par Sainte-Beure aux Mémoires d'Outre-Tombe, d'où on l'a cru extrait pendant cinquante ans et où j'ai indiqué le premier qu'il n'était pas.

Une vive polémique s'est engagée à ce propos et, en me provoquant à des recherches nouvelles, elle m'a conduit à une petite trouvaille, qui a peut-être quelque prix.

J'ai pensé qu'il ne serait pas tout à fait inutile de faire passer d'une revue dans un livre ce que j'ai écrit sur ce sujet, depuis la publication de la Sincérité religieuse de Chateaubriand.

On trouvera donc ici, outre le texte authentique que j'ai découvert, les raisons diverses où s'appuie l'opinion exprimée par moi sur Sainte-Beuve, au cours de cette polémique.

Ce sont, pour ainsi dire, les pièces d'un procès. Le lecteur, les ayant vues, pourra se prononcer en toute connaissance de cause, pour ou contre les conclusions.

Il fera de même au sujet des pages qui viennent à la suite. Ces pages concernent l idée étrange sur le voyage de Chateaubriand dans « les solitudes américaines » avancée et défendue par M. Joseph Bédier, aujourd'hui professeur au Collège de France.

Car c'est, parait-il, une sorte de blasphème d'oser dire, avec documents à l'appui, que Sainte-Beuve ne cite pas toujours exactement. Mais on fait, au contraire, un effort très beau et très méritoire, en cherchant à prouver que, dans son Voyage en Amérique, Chateaubriand ne fut qu'un « Tartarin sublime », suivant l'expression de M. G. Des-champs, un imposteur, si l'on veut parler avec franchise, un halluciné, si l'on a peur du mot sans avoir peur de l'idée.

Ce double jugement se rencontre sous les mêmes plumes, et il me paraît que c'est un bel exemple de critique impartiale.

Ceci ne vise point M. Bédier qui, j'en suis sur, n'a jamais taxé de sacrilèges les pages où j'ai essayé de faire voir que, même au point de vue littéraire, Sainte-Beuve ne fut pas tout à fait sans reproches.

C'est donc une double question d'authenticité qui est agitée dans ce qui va suivre.

D'une part, on essaie de montrer qu'une citation importante et très connue, faite par Sainte-Beuve, ne saurait passer pour vraiment authentique.

On soutient, d'autre part, que le Voyage en Amérique de Chateaubriand n'est pas une invention, due à une imagination trompeuse ou trompée.

Puisque cette dernière question a été traitée défavorablement, non seulement dans une revue mais dans un volume, il convient sans doute qu'un autre volume fasse connaître des conclusions différentes, 1vec les motifs où elles se fondent.

La vérité y trouvera peut-être quelque profit.

C'est la justification de ce petit livre, ou, si l'on veut, c'est son excuse1.

1. En revoyant les articles qu'on va lire, sans en altérer nullement le fond, j'y ai fait les modifications de détail et ajouté les compléments, qui m'ont paru utiles. Ils présentent donc des parties nouvelles; ils sont mis au point. ↩

Décembre 1905.

UN PROBLÈME D'HISTOIRE LITTÉRAIRE A PROPOS DE CHATEAUBRIAND SAINTE-BEUVE A-T-IL CITÉ FAUSSEMENT LES MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE?

Il se fait en ce moment quelque bruit, parmi les critiques, autour d'un petit fait, que j'ai signalé dans un récent ouvrage sur Chateaubriand1. Il intéresse à la fois, mais en sens contraire, deux écrivains diversement célèbres, l'auteur du Génie du Christianisme et l'auteur des Lundis.

1. La sincérité religieuse de Chateaubriand. Paris, Lecoffre, 1900, in-12. ↩

Il s'agit d'une page fameuse que celui-ci prête à celui-là. Tout esprit cultivé la connaît; on pourrait presque dire qu'elle est devenue classique. Elle a trait au but que Chateaubriand se proposa, dans son voyage en Orient, de 1806 à 1807.

On se souvient peut-être que s'il entreprit ce voyage, d'après l'Itinéraire, ce fut pour s'approvisionner d'images justes et pittoresques en vue des Martyrs, qu'il se promettait d'écrire, et aussi pour faire un acte de religion, comme les anciens croisés : il partit en pèlerin et en poète.

« Nous savons maintenant, écrit Sainte-Beuve, que ce but-là n'était qu'à demi vrai, et qu'il y avait dans cette prétention de l'auteur des Martyrs une dernière fiction épique. L'auteur des Mémoires d'outre-tombe nous a édifiés depuis. Je suis forcé de rappeler ici le passage déjà cité dans une des leçons précédentes, mais qui a toute sa valeur en cet endroit :

« Mais, ai-je tout dit dans l'Itinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémona et d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait : je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Aurait-on gardé mon souvenir, ainsi que j'avais traversé mes épreuves! Que de malheurs ont suivi ce mystère! Le soleil les éclaire encore... Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire1. s

1. Chateaubriand et son groupe lilléraire sous l'Empire, t. II, p. 71-72. ↩

Sainte-Beuve fait remarquer que l'allusion vise la duchesse de Mouchy, que Chateaubriand devait rencontrer en Espagne, et qui eut la raison égarée durant les dernières années de sa vie1.

1. Lors de son voyage en Espagne, elle s'appelait comtesse de Noailles; elle devint duchesse de Mouchy à la mort de son beau-père, en 1819. ↩

Le critique a usé bien des fois de ce passage, maintenant célèbre.

Il le cite dans la troisième leçon de Chateaubriand et son groupe2, et il le reproduit de nouveau, on vient de le voir, dans la vingtième. On peut le lire encore dans ses Causeries du lundi3?. Enfin, il figure déjà dans les Portraits contemporains (1846), et même dans les Critiques et portraits littéraires4, dont le second volume, celui qui nous intéresse, parut dès 1836.

2. T. I, p. 103. ↩

3. T. II, Chateaubriand romanesque. Le morceau qui est là avait déjà paru dans le Constitutionnel, le 27 mai 1850. Il avait aussi été lu dans les leçons que Sainte-Beuve fit à Liège, en 1818-1849, et dont la réunion a formé Chateaubriand et son groupe, publié dix ou onze ans après. ↩

4. T. II, p. 369-370. ↩

Sainte-Beuve y est donc revenu avec complaisance, pendant plus de trente ans, - jusqu'à sa mort.

Il l'a fait entrer ainsi dans la circulation. On le rappelle, on le commente dans presque tous les livres et dans bien des articles où il est question de Chateaubriand.

Or il n'existe pas dans les Mémoires d'outre-tombe, auxquels le critique prétend l'emprunter.

Chose étonnante : depuis cinquante ans, personne n'a eu la pensée d'aller le prendre, pour le reproduire, dans l'ouvrage même de Chateaubriand ; tout le monde l'a copié, de seconde main, dans celui de Sainte-Beuve.

Il est vrai que la méthode de celui-ci rend le contrôle de ses dires fort malaisé : il a la fâcheuse habitude de ne pas donner de références. Pour la citation qui nous occupe, dans la troisième des leçons qu'il a faites à Liège, il n'indique pas même de quel ouvrage il la tire. Voilà le malheureux lecteur obligé, s'il veut vérifier, de feuilleter une bonne partie de l'œuvre de Chateaubriand !

Dans sa vingtième leçon, Sainte-Beuve écrit, on l'a vu, avant de répéter le piquant aveu : « L'auteur des Mémoires d'outre-tombe nous a édifiés depuis sur les vrais motifs de son pèlerinage.

C'est donc dans les Mémoires qu'il faut décidément chercher. Mais quand on les a parcourus deux ou trois fois d'une manière infructueuse, comme on n'arrive pas à se persuader que le passage est apocryphe, on s'accuse soi-même : on est tenté de croire à une erreur des yeux et à une défaillance de l'attention, et l'on tourne et retourne sans fin les mêmes pages, pour y découvrir les lignes mystérieuses, que l'on croit toujours s'y cacher.

Enfin les Causeries du lundi et les Portraits restreignent le champ des recherches. L'auteur indique là, comme sa source, une partie spéciale des Mémoires, le récit du voyage à Venise, en 1833.

On relit donc ce récit tout entier, d'un bout à l'autre, sans omettre ni un paragraphe ni une ligne, et, comme le résultat est le même, on est bien obligé de s'avouer que cette confession fameuse ne se trouve nulle part dans l'œuvre de Chateaubriand.

Une pensée vient alors, car on se livre à toutes les hypothèses, excepté celle d'une invraisemblable supercherie : les éditions actuelles des Mémoires auront peut-être été retouchées à cet endroit par un ami complaisant, plus soucieux de la réputation de l'auteur que l'auteur lui-même, et qui aura réussi par hasard à dérober au public ce singulier méfait de son zèle.

On consulte donc la première édition parue en librairie. On consulte même le journal la Presse, où l'ouvrage a été publié d'abord; on relit particulièrement les numéros des 28, 29, 31 mai et 4 juin (1850), où est contenu le récit du voyage à Venise, où le public l'a lu pour la première fois dans ces feuilletons célèbres qu'on offrait, comme un attrait nouveau, à sa curiosité impatiente.

Or le journal ressemble à la première édition et à toutes les autres : il ne renferme rien de ce qu'on y cherche; pas une phrase, pas une expression, pas un mot!

Voilà ce que j'ai raconté, dans une séance solennelle, devant la Faculté des lettres de Paris, et voilà ce que j'ai dit aussi au public, en lui donnant mon ouvrage.

Naturellement, la surprise a été grande. Quelques critiques ont signalé, d'une manière sereine, ce qu'ils ont appelé avec trop de bienveillance, ou, comme M. Ch. Maurras dans la Revue encyclopédique, « une véritable découverte »; ou, comme M. E. Faguet, dans la Revue bleue, « la découverte la plus curieuse du monde, qui est telle que rien que pour elle il valait la peine d'écrire le volume ».

Mais la plupart ont parlé avec plus de passion, les uns pour satisfaire leur antipathie contre Sainte-Beuve, les autres pour continuer à remplir autour de l'idole leurs fonctions de dévots, intolérants et acariâtres, prêts à frapper d'anathème quiconque ose seulement avoir l'air de laisser entendre que, si la statue a la tête d'or, elle présente d'autres parties qui sont peut-être d'argile.

Et voilà comment le défenseur de Chateaubriand a été vivement accusé par ceux-ci d'avoir prétendu que Sainte-Beuve avait inventé le passage de toutes pièces1, et. chaudement loué par ceux-là de lui avoir mis justement au front le « signe des faussaires ».

1. Voy. le Temps et le Siècle (n° du 24 février 1900). ↩

En réalité, il n'a fait ni l'un ni l'autre; devant la Sorbonne comme devant le public, il a seulement établi que la page célèbre n'existait pas dans l'œuvre de Chateaubriand, qu'il n'y a aucune apparence qu'elle ait été copiée sur le manuscrit des Mémoires, où elle aurait figuré un moment, rien ne permettant de croire que ce manuscrit ait été communiqué à Sainte-Beuve; et il a clos ainsi sa discussion :

« Qu'allons-nous donc conclure? Que l'illustre critique a commis un faux? Assurément non; la conclusion serait aussi téméraire qu'injurieuse. On doit dire seulement qu'on ne voit pas jusqu'ici d'explication plausible qui justifie Sainte-Beuve de ce reproche; ce qui n'est pas une preuve péremptoire contre lui, bien des faits réels pouvant rester et restant inexpliqués.

« Il faut aussi retenir qu'il n'a jamais averti le public que le passage où il s'appuyait avec complaisance ne figurait dans aucune édition des Mémoires; ce qui montre évidemment ou qu'il n'a pas usé d'une parfaite bonne foi sur ce point ou qu'il a lu les Mémoires bien légèrement, lui qui a tant parlé de l'auteur, et qu'il n'a jamais pris le soin de comparer ses notes avec le texte, avant de les livrer au public1. »

1. La Sincérité religieuse de Chateaubriand, p. 346. ↩

Car il avait pu recueillir des notes sur ce livre en se fiant à sa mémoire, cela n'est pas douteux.

On sait, en effet, que, en 1834, Chateaubriand fit lire son œuvre, en sa présence, dans le salon de Mme Récamier; or Sainte-Beuve compta parmi les privilégiés qui entendirent ces lectures fameuses. Qu'il ait dû avoir la pensée de consigner ses souvenirs, c'est de quoi on ne saurait douter un instant, quand on connaît ses habitudes et ses goûts.

Mais s'il est possible d'analyser une lecture de quelques heures à laquelle on vient d'assister et de signaler au besoin des expressions frappantes dont une note rapide, prise au passage, aura aidé peut-être à garder la mémoire, il ne l'est plus du tout de saisir au vol une page sur plusieurs centaines que l'on a entendues, et de la rapporter, dans ses termes mêmes, avec la fidélité que toute citation doit avoir.

Et voilà le « problème » qui « reste », comme dit M. E. Faguet, sollicitant tous les chercheurs, particulièrement ceux qui seraient les plus blessés, dans leur fervente admiration pour l'auteur des Lundis, d'un soupçon grave qui pèserait sur sa bonne foi.

On s'est donc mis en quête.

Un ancien secrétaire de Sainte-Beuve, M. Troubat, a écrit à Bruxelles ; il a demandé à M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui a acquis et qui possède les papiers du critique, si l'on n'y retrouvait pas le passage contesté. Et justement M. de Lovenjoul l'y a retrouvé, non pas, il est vrai, de la main de Chateaubriand, mais de la main de Sainte-Beuve. Ce qui prouve que Sainte-Beuve ne brûlait pas ses manuscrits et rien de plus.

Mais celui-ci a une importance particulière : il fait partie d'un cahier de 24 pages, qui porte comme titre, sur la feuille de garde : Notes sur les Mémoires de Chateaubriand.

Très flatté de sa découverte, dont je suis peut-être aussi heureux que lui-même, M. Troubat a publié, dans la Revue bleue du 24 février (1900), le fac-similé photographique des pages 21 et 22. C'est là que le passage douteux figure, au milieu d'une analyse très sommaire du voyage à Venise, et parmi quelques expressions et une ou deux phrases, placées entre guillemets, comme il l'est lui-même.

L'ancien secrétaire ajoute : « Il nous semble que le problème est résolu. »

Eh bien non! du moins à mon avis ; ou si le problème est résolu, ce n'est pas tout à fait dans le sens qui ferait le plus d'honneur au maître et le plus de plaisir aux disciples.

L'assertion peut sembler d'abord téméraire ; elle a besoin d'être établie.

Essayons de l'établir.

Mais auparavant, on nous permettra d'éclaircir une question intéressante que l'article de M. Troubat soulève.

En signalant l'absence, dans les Mémoires d'outre-tombe, d'une page qu'on leur attribuait depuis plus d'un demi-siècle sur la parole de Sainte-Beuve, nous ne ferions que continuer méchamment, s'il fallait en croire M. Troubat, la tradition de certains admirateurs fanatiques de Chateaubriand, heureux de venger sa mémoire sur la réputation de son médisant adversaire.

Peut-être sera-t-il bon de faire remarquer qu'il n'est pas question ici des sentiments que les uns et les autres nous pouvons avoir à l'égard de Sainte-Beuve; bons ou mauvais, ils importent peu dans cette affaire; car personne n'a sans doute la pensée de chercher une diversion où les esprits pourraient s'égarer. Il s'agit de discuter, non pas les intentions, mais les preuves.

M. Troubat paraît un peu l'oublier et, pour me trouver des ancêtres, il rappelle l'abbé Deguerry; dont Sainte-Beuve lui montra un jour « une lettre injurieuse », et qui, dit-il, « n'avait pas assez dépouillé ses habitudes d'ancien officier de cavalerie, quand il s'adressait de la sorte à un écrivain, honnête homme et pol »

Cette petite histoire est justement fort instructive; elle mérite d'être connue, et je ne crois pas qu'elle ait été encore présentée, où que ce soit, dans son ensemble.

Donc, au lendemain de la mort de Chateaubriand (4 juillet 1848), l'abbé Deguerry, qui assista l'écrivain à sa dernière heure, écrivit dans les Débats qu'il « avait rendu le dernier soupir en pleine connaissance ; une intelligence aussi belle, ajoutait-il, devait dominer la mort ».

Dix ou douze ans après, dans Chateaubriand et son groupe1, Sainte-Beuve confiait au public qu'en parlant ainsi, l'abbé D. avait dit le contre-pied de la vérité, qu'il était étrange qu'on fit « quelque chose d'aussi antichrétien quand on est prêtre » et qu'en avançant de plus que la mort de sa femme fut pour M. de Chateaubriand un coup mortel et que celle de M. Ballanche l'acheva, l'abbé Deguerry avait commis encore deux contre-vérités.

1. T. II, p. 378, éd. C. Lévy, 1889. ↩

Les expressions, comme on voit, étaient assez... vigoureuses, pour « un écrivain honnête homme et poli ».

C'est alors que, attaqué dans la loyauté de sa parole, l'abbé Deguerry écrivit à l'auteur, pour protester contre l'accusation dont il était l'objet et confirmer son premier témoignage.

Sainte-Beuve ne répondit pas et ne corrigea rien. Mais, dans l'intimité, M. Troubat nous le révèle, il fit partager son indignation à ses secrétaires, pour l'audace que l'abbé D. avait eue de lui manquer d'égards, à lui, « écrivain », etc., et, incidemment, au cours d'un article sur Bourdaloue1, il affirma que l'abbé Deguerry avait été « convaincu » d'inexactitude dans son récit, et qu'il s'était « vu obligé d'en convenir dans une lettre à moi-même adressée, disait-il, lettre d'ailleurs violente, pleine d'emportement et de jactance, plus digne d'un prêtre que d'un chrétien ».

1. Causeries du lundi, Garnier, 3e édit., IX, p. 279. ↩

C'est une justice à lui rendre, qu'il n'a pas pu toujours cacher la profondeur de ses haines.

Quant à la lettre où son correspondant l'injurie et s'accuse, ni lui ni les siens ne l'ont jamais publiée, et l'on devine peut-être pourquoi. La voici donc; le lecteur pourra ainsi juger par lui-même :

Paris, 16 juillet 1863.

« Monsieur, « L'on vient de porter à ma connaissance un passage de l'une de vos dernières publications, que je n'ai pas lue, dans lequel vous niez, en outrageant ma personne et mon caractère, ce que le Journal des Débats inséra, sous ma signature, au sujet de M. de Chateaubriand, à l'occasion et à propos de sa mort.

« Ma réponse, Monsieur, sera bien simple.

« Vous m'accorderez, assurément, qu'en fait de véracité je vous vaux, et vous m'accorderez ensuite que dans la cause vous ne me valez pas, puisque j'affirme comme témoin et que vous ne pouvez nier comme tel.

« Concluez, Monsieur.

« Il me serait facile de confirmer, si besoin était, par d'autres faits et d'autres paroles, ceux et celles que vous attaquez; car vous saurez que j'ai eu la faveur insigne de l'intimité de M. et de Mme de Chateaubriand pendant quinze ans, m'asseyant à leur table au moins une fois par semaine.

« En ce temps-là, Monsieur, je vous ai vu le grand admirateur du grand écrivain.

« Si vous vous étiez contente, Monsieur, de m'accuser d'exagération, je me serais peut-être contenté de vous renvoyer le reproche, en ajoutant que l'exagération qui honore est plus excusable que l'exagération qui déshonore.» (Lettre publiée par la Revue de Bretagne et de Vendée, septembre 1863, p. 246).

Voilà la lettre où l'abbé Deguerry se serait vu obligé de convenir qu'il avait été convaincu d'inexactitude!

En la comparant avec l'analyse qu'en donne le destinataire, on est bien tenté de conclure, n'est-ce pas, qu'il serait imprudent de se fier en aveugle aux résumés que fait l'illustre critique de documents peu connus, - du moins quand ses petites passions sont en jeu.

Pour ce qui regarde le fond même du débat, sur le point de savoir si Chateaubriand a gardé son intelligence jusqu'à la fin, contrairement à ce qu'a dit Sainte-Beuve, je crois devoir ajouter ici quelques observations à celles que j'ai déjà présentées dans mon ouvrage1.

1. Oper. cit., p. sJo et p. 402. ↩

La première, c'est que Sainte-Beuve n'allait pas voir Chateaubriand dans ses dernières années ; il le dit lui-même expressément2?. Son témoignage ne compte donc pas; il ne peut parler que par ouï-dire.

2. Chateaubriand et son groupe, t. I., p. 391. ↩

De plus, Chateaubriand a composé l'Avant-Propos de ses Mémoires, dont plusieurs parties sont nouvelles, au mois d'avril 1846. Il y dit lui-même : « Le 4 septembre prochain, j'aurai atteint ma soixante-dix-huitième année. » Or ces pages ne marquent aucune déchéance ; il est facile à chacun de s'en convaincre.

Enfin, M. E. Manuel, inspecteur général de l'Université, a raconté, dans une brochure, une visite qu'il fit à Chateaubriand au début de cette année 1846, avec quelques-uns de ses camarades de l'École normale. Chateaubriand y montra, paraît-il, une intelligence très lucide, un esprit actif, vit et piquant.

Connaissant l'opinion émise par Sainte-Beuve, M. E. Faguet n'a pas voulu s'en tenir à ce témoignage public, qui en est la condamnation. Il a donc écrit à M. Manuel et lui a demandé, sur ce point particulier, des renseignements personnels et très précis. La réponse étant venue, il en a donné loyalement lecture, en pleine Sorbonne, le jour de la discussion sur Chateaubriand. On a ainsi comme la déposition d'un témoin qui a vu de ses yeux et entendu de ses oreilles, et dont la parole désintéressée est au-dessus de tout soupçon. Or la lettre d'aujourd'hui confirme pleinement la brochure d'autrefois.