Appendice un article récent sur le voyage en Amérique
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le présent volume était déjà imprimé et prêt à paraître, quand le Mois littéraire et pittoresque (décembre 1905) a publié un article très important sur l'authenticité du Voyage en Amérique.
L'auteur, agrégé des lettres et professeur dans un des grands lycées de Paris, M. Gabriel Aubray, tout en faisant l'éloge personnel de M. Bédier, combat sa thèse avec autant de vigueur que de verve. Il adopte et fait siennes les idées qui viennent d'être exposées dans ce volume et les raisons mêmes où elles sont appuyées.
Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici ces pages vivantes, pleines d'esprit et de bon sens. En voici du moins une analyse et quelques extraits.
Le critique laisse d'abord entendre que tout ce beau zèle contre la sincérité du voyageur est inspiré, chez beaucoup, par l'arrière-pensée de jeter des doutes sur la sincérité du chrétien.
Je n'ai guère dit cela moi-même ; car je n'ai guère. eu en vue que la tentative de M. Bédier, et je sais M. Bédier incapable d'obéir à de telles inspirations.
Mais l'observation a été faite déjà par d'autres. Elle m'est venue en particulier d'un homme connu, très considérable et très considéré. Pour lui, c'est le croyant, c'est l'apologiste qu'on poursuit dans le voyageur d'Amérique.
M. Gabriel Aubray paraît avoir la même idée. D'après cette thèse, écrit-il, « Chateaubriand est un halluciné ou un menteur... et voilà, pour discuter de sa sincérité religieuse avec M. l'abbé Bertrin, une forte présomption contre lui ».
Entrant ensuite dans l'examen du système, qui vient d'être combattu ici, il fait remarquer, comme nous, que l'itinéraire tracé par M. Bédier sort tout entier de son imagination.
« Une telle randonnée est manifestement impossible... Seulement Chateaubriand ne l'a jamais racontée nulle part. Cet itinéraire échevelé, c'est M. Bédier qui l'a fait, victime d'un jeu de textes, qui est un des moyens de la philologie les plus féconds et les plus perfides. »
Nous avons dit qu'en parlant des Natchez, Chateaubriand entend le pays occupé par ces tribus, et non la ville, qui depuis a porté ce nom (V. pp. 202- 209). M. Bédier a bien voulu trouver cette idée « ingénieuse » mais il ne l'a pas admise ; elle ruine sa thèse1. On a vu que M. Buron y adhère absolument. M. Gabriel Aubray fait de même; voici ses paroles :
1. Il lui reconnaît cependant une véritable valeur, car il écrit (3° article, p. 86) : « On voit la portée de l'argument; elle peut être très grande... si nulle part Chateaubriand ne s'est Natchez, qui n'existait pas en 1791, et cela sous prétexte qu'en 1822 Chateaubriand a écrit cette phrase : « Si je « revoyais aujourd'hui les Etats-Unis, je ne les reconnaitrais plus; là où j'ai laissé des forêts, je trouverais des « champs cultivés. Aux Natchez (et je traduis encore, moi expliqué plus clairement qu'aux passages déjà produits, Bertrin sera autorisé à dire que, par les Natchez, il n'entendait pas la ville des Natchez, mais tout le territoire de parcours de la tribu. Et l'on n'aura rien à lui répliquer. » Devant ce qu'il appelle « la conjecture adroite de M. Bertrin », M. Bédier abandonne donc le texte principal sur lequel il s'était d'abord appuyé : Quand je touchai aux Natchez. Et il ne se fonde plus que sur ceux dont nous montrons facilement (pp. 201-217) le caractère insignifiant dans la question qui nous occupe (Patrie d'Atala et hutte de Céluta, description d'Apalachucla, route des Natchez à Salem, etc.). En relisant ce passage après un long intervalle, je trouve qu'il ressemble beaucoup à une retraite, opérée avec des combats d'arrière-garde qui masquent un peu le mouvement. ↩
« Et vous voulez lui faire dire, pour la joie de l'écraser, cette bêtise qu'il a descendu le Mississipi jusqu'à son embouchure; qu'après avoir, en été, rempli sa vision des sites variés du Nord, il s'est enfoncé, venant la saison des pluies, dans les plaines sans fin de l'Alabama et de la Géorgie et qu'il a en quelques pages, en quelques lignes, ou plutôt en un mot, fait tenir 1.500 ou 2.000 lieues d'exploration ajoutées aux 500 autres !
« Mais il a dit le contraire, et justement dans la version inédite que vous citez :
« Quand je touchai aux Natchez en 1791, rien n'était encore réglé dans ce pays (donc, grammaticalement, le pays des Natchez, et il l'a seulement touché). i
• Épiloguez après cela sur ce mot & les Natchez», faites-lui signifier, contre la grammaire et l'évidence, au lieu du pays indéterminé où errent de la Nouvelle-Orléans à l'Ohio les sauvages Natchez, la ville très lointaine des « au pays des Natchez), au lieu de la hutte de Céluta, s'élève une ville de 5.000 habitants » ; traduisez ce mot de quelqu'un qui, errant aux brandes de Sologne, dirait : « Nous suivions à peu près des sentiers que relie maintenant la grande route des Pyrénées à Paris par Toulouse et Limoges, dans ce sens qu'il prétend être allé à Toulouse et aux Pyrénées, ce sont là pures jongleries de mots et qui prouvent seulement aux têtes carrées le péril de ces soi-disant méthodes critiques dont on fait vanité1.
1. V. plus haut, pp. 213-217. ↩
« Car rien ne prévaut contre ce fait : Nulle part Chateaubriand n'a écrit avoir descendu jusqu'aux plaines du bas Mississipi, et il a une fois écrit le contraire. »
Quant à l'argument tiré des sources « livresques » dont le Voyage en Amérique s'inspire, voici comment s'exprime le Mois :
« M. Bédier a recomposé l'itinéraire avec tous les noms de lieux cités dans les romans ou à travers les notes, extraits et traductions du Voyage d'Amérique. Après quoi, enlacé lui-même dans sa captieuse malice à double fond, il s'évertue à retrouver à travers je ne sais combien de relations de voyageurs les « sources » de Chateaubriand et poursuit pendant cent pages la taquinerie d'une confrontation absolument vaine. »
L'auteur rappelle alors les endroits du Génie, de la Défense du Génie, des Natchez, des Mémoires, où Chateaubriand tantôt cite autrui en le disant, et tantôt nomme les devanciers dont il utilise les renseignements. Puis il ajoute :
« Enfin, lorsque, en 1827, à près de soixante ans, n'ayant plus rien à fournir à ses éditeurs, Chateaubriand se met à vider ses tiroirs et donne un volume de voyages, il compose le Voyage en Amérique, et il le dit explicitement : d'un beau morceau déjà rédigé pour les Mémoires d'outre-tombe encore inédits; de quelques pages, cinq ou six, d'un journal sans date, qui semblent bien, en leur forme fragmentaire, des notes prises sur place, des impressions, des visions à retenir, quelques belles phrases qu'on ne voulait pas perdre; le reste fut tout ce qui lui restait des a extraits s jadis faits parmi ses lectures et ses traductions. Et il le donne bien comme tel, ayant assez d'amour-propre pour ne pas s'attribuer des chapitres d'histoire naturelle (le castor, l'orignal, le carcajou.....), d'archéologie (les monuments de l'Ohio), de géographie (les lacs du Canada), et d'ethnographie et de linguistique, d'une technicité souvent aride. »
D'autres fois, les notes de Chateaubriand sont mêlées à celles qu'il emprunte à ses prédécesseurs, et il le dit ouvertement. M. Gabriel Aubray cite, à ce sujet, la déclaration de l'écrivain touchant les extraits de Bartram publiés pêle-mêle avec ses notes personnelles (voir cette déclaration plus haut, page 107), et il conclut :
« Quoi de plus sincère? et après de telles déclarations n'est-ce pas enfoncer des portes tout ouvertes que de démontrer, à grand renfort d'érudition et de collation de textes, et quoi donc? que Chateaubriand est un plagiaire? Non, s'il est vrai que jamais il ne s'est, lui, le paon, affublé des plumes des geais; mais qu'il a beaucoup travaillé, qu'au lieu d'être un touriste et qui peint « de chic » des pays à peine entrevus du haut d'un stage-coach, comme font tous nos plus admirés descripteurs, il a, après un séjour suffisant de trois à quatre mois parmi les tribus indiennes, élargi, précisé son savoir des choses d'Amérique par les relations de ses devanciers et les travaux des spécialistes... Et pour un poète épique, un romancier, même un philosophe, je ne vois pas que le moyen soit mauvais. »
L'auteur de l'article s'amuse ensuite aux dépens de M. Bédier, à propos de la visite du jeune voyageur chez le Président des États-Unis.
On sait que M. Bédier a cherché d'abord à établir qu'il n'avait pas pu rencontrer Washington à Philadelphie, à l'époque où il le dit, quand il y vint lui-même.
« M. Bédier s'informe, écrit M. Gabriel Aubray; laborieusement il dresse, et ce n'est pas facile, l'emploi du temps de Washington pendant les mois de juillet et d'août 1791. Vous attendez qu'il va découvrir que le général était absent?... Pas du tout : mais que, « du 6 juillet au 6 septembre, il est presque assuré qu'il n'a point quitté Philadelphie » excepté pourtant du 14 juillet au 19, et du 20 au 25 (Chateaubriand est arrivé le 13), où peut-être il était en villégiature. Ainsi Chateaubriand a pu très facilement voir Washington à cette époque et il a pu l'attendre quelques jours. Et c'est, pour M. Bédier, la première preuve qu'il ne l'a point vu et que son récit est imaginaire.
« La seconde preuve, c'est la servante (car Chateaubriand raconte que la porte lui fut ouverte par une servante; voir plus haut pages 102-103). Si l'on consulte les biographes de Washington, et S. Coolidge, p. 174, et Henri Cabot Lodge, t. II, p. 377, et W. S. Baker, p. 113, 175, 180, etc., on voit que Washington n'était point absolument un Cincinnatus ; « il avait le souci du decorum », a sortait toujours en équipage à quatre ou six chevaux », et & ce vieux Romain, par un raffinement rare, avait un cuisinier français »; - ce qui prouve, péremptoirement, n'est-ce pas? que la porte n'a pas pu être ouverte à Chateaubriand par une jeune servante anglaise. Ainsi raisonne-t-on au Collège de France. »
M. Aubray rapporte alors, comme on l'a fait plus haut, la partie de son récit où le voyageur parle du carrosse à quatre chevaux, conduits à grandes guides, que M. Bédier semble lui reprocher de n'avoir pas vu, et voici sa conclusion :
« De votre investigation menée, je le dis sans rire, suivant toutes les règles d'une science - qui est en train de nous manger le cerveau, - que reste-t-il qui ne soit pas dans Chateaubriand et qui vous permette cette magistrale conclusion que pour sa fière assurance je réécris ?
Ainsi de tous les événements du séjour de Chateaubriand aux États-Unis, un seul peut être contrôlé; le contrôle montre qu'il est imaginaire
« Il reste le cuisinier français, ni plus ni moins.
« Mais c'est peut-être que chez Washington le cuisinier n'ouvrait pas la porte, ou que Chateaubriand ne se sera pas avancé jusqu'au fourneau.
Et puis, mon cher docteur, vous avez encore une très intéressante enquête à faire : de quelle date à quelle date fut engagé ce cuisinier? Quels congés, quelles sorties lui accordait-on? Et si, par hasard, en juillet 1791, il était parti, lui aussi, pour donner des leçons de danse aux Hurons, comme le marmiton de M. de Rochambeau?... »
Sur le ton même des récits américains de Chateaubriand, le spirituel critique écrit :
« Il n'a rien de prétentieux en ses récits de voyage; il sourit volontiers de lui-même et jette çà et la son grain d'ironie. »
Ailleurs, après une citation :
« Où voyez-vous en tout cela le beau menteur qui vient de loin? »
Un peu plus bas :
« Quel journal de route plus simple, quoi de plus sobre comme aventures et de moins fanfaron? »
Bref, les efforts même qu'on a faits pour montrer l'imposture chez Chateaubriand, les chicanes misérables auxquelles cette tâche oblige sans qu'on arrive même à ses fins, et les études personnelles que lui a imposées ce point de vue nouveau, toute cette discussion a produit, chez cet esprit délicat et ce lettré compétent, le résultat justement contraire à celui qu'on attendait :
« A mesure, dit-il, que j'ai lu le dossier redoutable qu'a forge contre Chateaubriand M. Bedier, cette evidence s'est imposée, lumineuse, à mon esprit, que Chateaubriand avait été dans ses Mémoires d'une sincérité bien rare, et dans tous ses ouvrages d'une probité d'information et de documentation dont les grands artistes et les grands poètes comme lui ont l'habitude, et peut-être, jusqu'à un certain point, le droit de se dispenser. » (Le Mois littéraire, 1905, p. 740.)
Finissons sur cette déclaration caractéristique. On ne saurait apporter un témoignage plus expressif ni trouver une meilleure conclusion.