Chateaubriand problèmes et polémiques (suite 2)
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Il a bien fallu conclure, et M. Faguet l'a conclu, que Sainte-Beuve avait semé un faux bruit en se permettant d'écrire que, lorsqu'il mourut, Chateaubriand « était, depuis trois ou quatre ans, dans un état d'affaiblissement qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés »
Ce n'est donc pas l'abbé Deguerry, c'est lui-même qui est « convaincu » d'avoir publié une erreur, et une erreur méchante envers une grande mémoire.
II
Est-ce la seule? Ou aurait-il aussi trompé le public, - sinon lui-même, - en prêtant à l'auteur des Mémoires d'outre-tombe des phrases regrettables qui seraient de lui seul?
Je n'ai certes pas le désir d'exagérer la portée de ce passage problématique en ce qui regarde la religion de Chateaubriand.
Si Chateaubriand l'a écrit, en réalité, c'est un argument contre la gravité de sa conduite, mais non contre la sincérité de sa foi. On a bien voulu en faire l'observation de divers côtés ; mais j'ai peut-être le droit de rappeler ici que je n'ai jamais prétendu le contraire. J'ai expliqué moi-même que ses sentiments religieux avaient été longtemps mêlés de défaillances morales, dont il s'est ouvertement accusé et chrétiennement repenti.
Ceux qui défendent, parce qu'ils y croient, la vérité de son christianisme, n'en sont que plus à l'aise pour étudier impartialement l'authenticité d'une page, qui ne va pas contre leur thèse.
La question est bien plus délicate pour les fidèles de Sainte-Beuve. Si leur critique vénéré était capable d'inventer ou d'altérer les citations qu'il répand dans le public, et sur lesquelles il s'appuie ensuite et raisonne avec complaisance, quelle épreuve pour sa renommée et pour leur dévotion !
Aussi conçoit-on bien que leur piété se révolte et accuse bruyamment de sacrilège les curieux importuns qui veulent y regarder de près et chercher librement ce qu'ils doivent croire. Mais que l'enquête leur plaise ou non, il faut bien que leur raison se résigne, ou à la faire ou à la subir.
Voici donc la question qui se pose :
Le passage donné par Sainte-Beuve comme extrait des Mémoires d'outre-tombe ne se trouve dans aucune édition des Mémoires; il n'a même jamais paru dans aucun ouvrage de Chateaubriand. C'est un point qui n'est maintenant ni contestable ni contesté.
Mais a-t-il figuré dans le projet des Mémoires, au cours d'une rédaction primitive et condamnée depuis par l'auteur? Sainte-Beuve a-t-il eu communication du manuscrit qui l'aurait contenu?
Si Sainte-Beuve n'a pas vu le manuscrit, quelque chose d'analogue eût-il été écrit d'abord par Chateaubriand, il est évident que la citation ne peut pas être exacte, sûre, authentique.
Eh bien, il ne paraît pas douteux qu'en principe il n'a pu voir le manuscrit de l'ouvrage et en prendre des copies ; et de fait il ne l'a pas vu.
Tâchons d'éclaircir l'un et l'autre point.
Pour soutenir que l'auteur des Lundis a possédé, au moins quelques heures, l'original du morceau qu'il a cité, on a proposé trois hypothèses différentes; ce sont d'ailleurs les seules qu'on puisse faire. Or aucune des trois ne résiste à l'examen des circonstances et des documents : on va s'en convaincre.
Un écrivain qui s'est beaucoup occupé de Chateaubriand nous disait un jour :
« J'ai bien étudié la question, et je ne vois d'autre solution que celle-ci : Dans une circonstance où Chateaubriand lui aura montré ses Mémoires, Sainte-Beuve sera parvenu à voler le feuillet, où se trouvait la page qui a fait depuis le tour du monde; l'auteur ne s'en sera point aperçu et le feuillet aura désormais manqué dans le manuscrit, que toutes les éditions ont reproduit nécessairement mutilé. »
Un lettré éminent croit, de son côté, à la trahison d'un secrétaire de l'écrivain, corrompu par le critique.
Il ne faut pas oublier, en effet, que dans sa curiosité de chercheur, dans son goût déterminé pour les indiscrétions littéraires... et quelques autres, Sainte-Beuve regardait peu à la délicatesse des moyens. Il nous en a fait lui-même à peu près la confidence :
« On ne se doute pas, dit-il, de toutes les peines et de toutes les ruses à bonne fin, qu'il nous a fallu avoir, nous autres critiques, qui tenions à accroître, sur quantité de points neufs et délicats, l'histoire littéraire contemporaine1. »
1. Portraits de femmes, article sur Mmo de Rémusat, p. 414- ↩
On sait qu'un jour, une bonne lui ayant volé dix francs sur sa cheminée, il affecta de ne pas s'en être aperçu et garda la coupable quelque temps chez lui, parce qu'il avait des révélations à lui arracher sur la vie de Beuchot et d'Augustin Thierry, chez lesquels elle avait servi auparavant.
C'était une de ces « ruses à bonne fin » qu'il pratiquait volontiers, sans trop s'inquiéter de leur nature.
C'en est une autre que la manière dont il fourragea dans les papiers de Fontanes.
On se souvient peut-être qu'en 1839 les œuvres de Fontanes furent publiées sous les auspices de Chateaubriand. Chargé de la notice, Sainte-Beuve exprima le plus vif désir de voir la correspondance échangée entre l'auteur du Génie du Christianisme et son héros.
Me Christine de Fontanes, qui habitait Genève, résista d'abord avec énergie.
Mais enfin elle se laissa persuader par Chateaubriand, que le fin critique avait mis dans ses intérêts et prié d'intervenir : elle envoya les papiers de son père, mais sous la double condition, expressément imposée et formellement acceptée, que dans sa notice Sainte-Beuve ne citerait que de très courts extraits de ces lettres, et qu'il ne prendrait copie d'aucune.
Une fois en possession des manuscrits, Sainte-Beuve se moqua du contrat et de sa parole : il fit sa moisson dans ces richesses : il copia, pour le publier plus tard et à son heure, ce qui lui parut intéressant, et, ayant exprimé ainsi tout le suc de l'orange, il renvoya le reste fidèlement à la propriétaire confiante, qui continua à garder précieusement, les croyant toujours intacts, des documents déflorés et dorénavant sans beaucoup d'intérêt.
Je raconte; je ne juge pas.
On peut donc, si l'on y tient pour sauver sa bonne foi, croire l'auteur des Lundis capable d'avoir volé un manuscrit, soit de sa main, soit par la main d'un familier de l'auteur, dont il aurait fait son complice. L'accusation paraît cependant bien grave et je prie ceux qui me reprochent de manquer de respect à la mémoire de Sainte-Beuve, de vouloir bien remarquer que ce n'est pas moi qui l'ai portée; j'ajoute même qu'elle me paraît n'avoir aucune vraisemblance; car elle ne résiste pas, il me semble; aux observations que voici.
D'abord, Sainte-Beuve n'aurait jamais eu l'audace de publier en 1836, sous les yeux mêmes de l'auteur, un morceau pris frauduleusement dans ses papiers quelques mois auparavant. Sans aucun doute, il en aurait remis la publication à plus tard; on ne va pas ainsi, de gaieté de cœur, se faire prendre en flagrant délit de vol.
De plus, - et ceci est décisif, - le cahier manuscrit de Sainte-Beuve, reproduit par la Revue bleue, montre avec évidence que la connaissance qu'il a eue des Mémoires ne se borne pas à une page isolée; elle s'étend à tout l'ensemble. C'est justement au cours de l'analyse de l'ensemble, on l'a vu, qu'est cité le fragment dont nous nous occupons: Et il n'est pas le seul.
Pour ne parler que des pages 21 et 22 dont on nous donne le fac-similé, il s'y trouve plusieurs phrases ou expressions et tout un petit paragraphe, empruntés aux parties diverses de l'œuvre que le résumé rappelle ; ils sont placés aussi entre guillemets.
C'est une preuve que le critique les a connus et qu'il a connu tout l'ouvrage, en même temps, de la même manière, et, au moins, dans la même mesure que le célèbre passage, objet de cette discussion.
Or personne ne voudra soutenir sans doute que Sainte-Beuve ait pu dérober le manuscrit tout entier, soit lui-même, soit par un complice, sans éveiller l'attention de l'auteur, ni, le coup fait, ses protestations, et en le bravant presque aussitôt par une publication effrontée, dont rien n'expliquerait le cynisme. On ne peut pas vraiment se réfugier dans l'absurde1.
1. La quatrième partie des Mémoires d'outre-tombe, dont M.. Champion possède le manuscrit, - nous parlerons de ce manuscrit tout à l'heure, - forme à elle seule, avec des appendices et des fragments, six volumes in-quarto; il est aisé de se rendre compte, en consultant les éditions, que cette partie ne présente pas le quart de l'ouvrage. Donc l'ouvrage entier devait constituer un manuscrit de vingt à vingt-cinq volumes. Il eût été difficile, on en conviendra, de le mettre en passant dans sa poche, et sans que le propriétaire s'aperçût du larcin. ↩
La conjecture qui paraît la plus sérieuse, celle qui tente, d'ailleurs, le plus grand nombre des défenseurs de Sainte-Beuve, c'est que Chateaubriand aura obligeamment communiqué ses Mémoires au jeune critique, alors son enthousiaste admirateur.
Le fait est-il vraisemblable; l'hypothèse qui s'y fonde mérite-t-elle d'être acceptée?
Ce qu'on sait jusqu'ici ne nous semble pas de nature à le faire croire.
Cette assertion étonnera peut-être bien des lecteurs et en scandalisera quelques-uns. Que les uns et les autres veuillent bien examiner les raisons qui l'inspirent!
Ils restent naturellement tout à fait libres d'y contredire.
Ce n'est pas un dogme ni une vérité mathématique qu'on entend défendre ici, c'est une simple opinion qu'on expose; et elle vaut ce que valent les arguments dont elle s'autorise.
Je dis donc que lorsqu'on étudie l'hypothèse d'une bienveillante communication du manuscrit, faite par l'auteur, plusieurs considérations se présentent qui y rendent l'esprit peu favorable.
On est gêné tout d'abord par l'importance même de l'ouvrage. Car ce que nous avons dit de l'obstacle insurmontable qu'elle offrait à un larcin, s'applique, dans une certaine mesure, à un emprunt. N'oublions pas que le manuscrit de Sainte-Beuve suit pas à pas celui de Chateaubriand et en résume l'ensemble, autant du moins que vingt-quatre pages peuvent en résumer trois mille. C'est donc son manuscrit tout entier que l'auteur aurait dû prêter au critique.
Il n'avait, d'ailleurs, aucune raison d'honorer celui-ci d'une si extraordinaire faveur, plutôt que ceux des autres auditeurs des lectures de l'Abbaye-aux-Bois, qui devaient en parler aussi au public, et surtout que certains privilégiés, traités habituellement par lui avec une particulière bienveillance.
Sainte-Beuve avait trente ans en 1834. Dans cette sorte de cour, qui s'était formée autour de Chateaubriand, il ne comptait point parmi les favoris, même en écartant ceux à qui leur âge et des relations plus anciennes donnaient des droits spéciaux à la confiance du maître.
Celui-ci ayant besoin d'une voix jeune pour faire la lecture des Mémoires dans le salon de Mme Récamier, ce n'est pas lui qu'il choisissait et à qui il confiait son œuvre; c'était Ampère ou Lenormant.
Il est donc certain que s'il avait accordé à Sainte-Beuve la communication de son ouvrage, il ne l'aurait pas refusée aux autres.
Or voit-on d'ici ce manuscrit immense, ces nombreux et gros volumes, se promenant par la ville, du cabinet de l'auteur à celui de Sainte-Beuve, de celui de Sainte-Beuve à celui de Quinet, de celui de Quinet à celui de Lenormant, de Ballanche, d'Ampère, de Léonce de Lavergne, de Jules Janin, de D. Nisard, et je ne nomme pas tous ceux qui, les ayant entendu lire, en rendirent compte dans les journaux, les livres et les revues.
En vérité, est-il un seul des admirateurs de Chateaubriand, comme Sainte-Beuve, est-il même un seul de ses amis, je dis parmi les plus intimes, qui eût osé lui demander un si extraordinaire, un si invraisemblable sacrifice, et croit-on que, si quelqu'un s'en était senti l'audace, Chateaubriand se fût prêté à un jeu indiscret et ridicule, qui l'eût privé, pendant de longs mois, d'un manuscrit très précieux et très secret, qu'il ne voulait être connu du public qu'après sa mort?
Et pourquoi? Pour que de divers côtés, tout à loisir et suivant la fantaisie de chacun, on pût en prendre d'abondantes copies, destinées à être répandues à travers le monde!
En 1826, il avait autorisé Mme Récamier à copier ainsi la partie de l'ouvrage qui regarde sa jeunesse. Il avait voulu donner, et on avait vu, dans cette faveur où il entrait tant de confiance, une preuve éclatante des sentiments qui l'animaient envers une femme distinguée, qui fut la plus grande affection de sa vie, comme la plus noble.
Et nous devrions admettre que, huit ans après, ayant accru son œuvre de parties nombreuses, quelques-unes plus confidentielles, à ses yeux, que toutes les précédentes, il l'ait dispersée aux quatre vents et jetée, en quelque sorte, à toutes les mains qui se tendaient pour la recevoir! Soyons de bonne foi : cela ne paraît pas possible.
L'année même qui précéda les lectures de l'Abbaye-aux-Bois, il écrivait dans ce qu'il appelait alors sa Préface testamentaire : « Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de mon histoire, je n'ai pu me rendre à leur vœu » Revenant sur ce sujet, treize ans après, en 1846, il disait dans son Avant-Propos :
« On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces Mémoires; je préfère parler du fond de mon cercueil. »
C'était donc chez lui une idée bien arrêtée ; il ne voulait pas que des fragments notables de son œuvre vissent le jour avant sa mort.
Mais s'il l'avait livrée tout entière, comme on le prétend, à la discrétion - et l'indiscrétion - des critiques, en les autorisant à y prendre tout ce qu'il leur plairait, et sans même leur défendre de le publier, - car on voit bien qu'ils ont eu le droit de publier ce qu'ils connaissaient puisqu'ils en ont usé, et dès 1834 et 1836, - s'il avait commis cette risible imprudence, il aurait pu considérer la publication comme désormais faite et par les mains d'autrui, en même temps que dans les pires conditions pour l'honneur de l'ouvrage.
Que les auditeurs de l'Abbaye-aux-Bois en donnassent une rapide analyse, qu'ils reproduisissent même quelques fragments retenus de mémoire, le plaisir d'occuper l'opinion, auquel il n'était pas insensible, ne devait pas entraîner, a ses yeux, l'inconvénient de voir son œuvre éditée par lambeaux. Il savait bien que les morceaux qu'on rapporterait de souvenir ne seraient pas nombreux ni étendus, et que, du reste, ils manqueraient toujours d'autorité.
Mais comme tout changeait, s'il avait abandonné son manuscrit même, son manuscrit tout entier, aux convoitises d'un certain nombre de critiques, sollicités par l'attrait de pages inédites dues à une plume célèbre, et piqués de plus par le secret d'une œuvre qui prétendait au mystère !
On a peine à croire que l'auteur des Mémoires se soit rendu coupable de cette naïveté enfantine : elle ferait vraiment peu d'honneur à son bon sens et à la connaissance qu'il avait des hommes.
Il convient de bien remarquer, en outre, que la fameuse page appartenait, d'après Sainte-Beuve, au récit du voyage à Venise et à Prague. Or Chateaubriand entourait ce récit d'un mystère tout particulier. Le critique l'avoue lui-même.
D'autre part, M. D. Nisard raconte que, n'ayant pu assister aux lectures, il fut reçu par l'écrivain dans son cabinet de travail.
« Il eut la bonté, dit-il, de me lire les sommaires des chapitres. » On arrive ainsi au chapitre sur le fameux voyage où il était parlé de la duchesse de Berry et de la visite au roi Charles X. Aussitôt, continue M. Nisard, « une grosse et sotte interjection me trahit; du fruit défendu, c'était la partie la plus défendue; je demandai donc le voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit et me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous », me dit-il, m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander. »
Nisard feuilleta alors ces pages, là même, devant l'auteur, et ce fut tout.
Comment supposer que Sainte-Beuve ait été plus heureux et qu'il soit le seul à qui on ait tout livré?
M. E. Faguet nous donne raison à cet égard; il écrit :
« Il semble démontré que de la partie des manuscrits où cette page pouvait se trouver (voyage à Venise), Sainte-Beuve n'a jamais eu communication. Cette partie était gardée par Chateaubriand très secrètement, avec un soin jaloux ; il ne la communiquait à personne, absolument à personne. Comment Sainte-Beuve a-t-il pu la copier du temps qu'il existait? Comment? C'est précisément l'impossible. »
Voilà, croyons-nous, la conclusion à laquelle arrivera tout critique, ami de la vérité, qui ne partant pas de ce point, pour lui arrêté d'avance, que Sainte-Beuve est impeccable, étudiera la question à la lumière des circonstances et d'un cœur désintéressé, sans complaisance comme sans colère, ainsi que disait Tacite, sine ira et studio. Et c'est la méthode qu'exige toute recherche, c'est la seule qui mène au vrai.
Ajoutons que s'il paraît certain que Sainte-Beuve n'a pas pu prendre des copies du manuscrit, plusieurs faits confirment ces données du raisonnement et prouvent qu'il n'en a pas pris : il a analysé et cité d'après les souvenirs des lectures qu'il entendait, peut-être aussi à l'aide de notes furtives crayonnées en même temps. Rien de plus, et cela ne suffit pas naturellement pour assurer l'authenticité des passages rapportés ainsi de mémoire.
Un aveu qui surprendra peut-être un peu ses défenseurs, c'est que cette impression a été confirmée, dans notre esprit, par l'étude même du manuscrit intime dont ils publient le fac-similé.
A lire de près ces deux pages, une fois qu'on les a déchiffrées, on reconnaît un auditeur intelligent qui résume ce qu'on a lu devant lui, qui reproduit, pour les conserver, les phrases ou les expressions qui l'ont particulièrement frappé et qu'il a sans doute notées au passage. On n'y voit pas un lecteur, qui a sous les yeux l'ouvrage dont il fait l'analyse et dont il prend des extraits.
Ainsi, parlant du lieu où se trouvait la cour de Charles X, à ce moment du récit dans les Mémoires, Sainte-Beuve écrit Buzchtirhad. Or ce n'est pas l'orthographe de Chateaubriand. S'il avait lu ce mot dans le manuscrit, le critique aurait écrit naturellement, comme le manuscrit même : Butschirad.
Mais il y a d'autres observations intéressantes qui s'imposent. On lit, par exemple, dans les notes manuscrites de Sainte-Beuve :
« Il (Chateaubriand) écrit un nom sur le sable, ce n'est qu'au seizième déroulement qu'elles l'ont emporté lentement et lettre à lettre, je sentis qu'elles effaçaient ma vie. »
Le texte des éditions ne donne pas ce morceau, supprimé comme tout le chapitre intitulé « Rêverie », auquel il appartient. Mais il est dans le manuscrit que nous avons pu consulter ; le voici :
« J'ai écrit un nom, tout près du réseau d'écume où la dernière onde vient mourir ; les lames successives ont attaqué lentement le nom consolateur. Ce n'est qu'au seizième déroulement qu'elles l'ont emporté lettre à lettre et comme à regret ; je sentais qu'elles effaçaient ma vie. »
Il serait bien étonnant que le critique n'eût pas simplement reproduit ce court passage, s'il l'avait eu sous les yeux, au lieu d'en donner une informe analyse, qui est d'ailleurs presque aussi longue.
De plus, ce pronom « elles » qui ne rappelle aucun substantif dans le résumé, ce mot « lentement » transporté d'une phrase à l'autre, ce changement léger dans le temps du verbe « sentir », tout dévoile l'homme qui consigne des souvenirs ou transcrit des notes prises en écoutant.
Remarquez aussi ces lignes caractéristiques, relevées encore dans les deux pages qu'on nous présente :
« Phrase quelque part, en parlant de René : « Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de son ennui. »
- Quoi! vous dites quelque part? Mais si vous preniez le mot cité dans le texte même de l'ouvrage auquel il appartient, en le copiant vous verriez nécessairement et du même regard l'endroit précis où il se trouve. La mémoire peut hésiter, l'œil n'hésite pas.
Vous reproduisez un peu plus haut ce petit paragraphe, maintenant bien connu : « Quand les semences de la religion germèrent la première fois dans mon âme, je m'épanouissais comme une terre vierge, etc. » et vous le faites précéder de ces deux lignes d'introduction : « Jour de Saint-François en voyage; époque annuelle d'examen de conscience. »
Je remarque d'abord, — sans y insister, — que le début de votre citation n'est pas conforme à la phrase publiée; je sais bien que Chateaubriand a pu se corriger depuis, mais enfin rien ne le prouve. Toujours est-il que le passage commence ainsi dans l'ouvrage : « Quand les premières semences de la religion germèrent dans mon âme, etc. »
Mais une observation beaucoup plus significative, c'est que, d'après vous, Chateaubriand a tracé cette brève esquisse de son âme le jour de la Saint-François, qui était le jour de sa fête. Or, il est absolument sûr que le morceau a été écrit le 2 juin 1833; le chapitre auquel il appartient est exactement daté, comme ceux qui le précèdent et comme ceux qui le suivent; car il fait partie d'un journal de voyage que le voyageur tient avec régularité. D'autre part, la fête de Saint-François est le 4 octobre. L'erreur est donc certaine, formelle, évidente.
Ce qui la fait mieux ressortir encore, c'est que Chateaubriand a écrit, en effet, le 4 octobre 1833, que la Saint-François était pour lui, tous les ans, un jour d'examen de conscience. Mais ce retour sur l'histoire religieuse de sa vie vient bien plus tôt, on l'a vu. Les deux pages sont même séparées, dans les Mémoires, par de très nombreux feuillets.
Il saute aux yeux que les deux souvenirs se sont mêlés et confondus dans l'esprit de Sainte-Beuve.
Or si la confusion paraît naturelle chez un homme qui, durant une longue lecture, préoccupé sans doute de noter les phrases mêmes, aura négligé de marquer en même temps le jour où elles furent écrites, de la part d'un critique qui aurait eu le manuscrit sous les yeux, elle est inexplicable, invraisemblable, disons le mot, absolument impossible.
On pourrait faire des remarques analogues, à propos du long passage sur l'Avenir du monde que Sainte-Beuve publia à la suite de son article du 15 avril 1834 dans la Revue des Deux Mondes.
Je sais bien que les raisons, qui défendent d'admettre une communication du morceau confidentiel sur le voyage à Jérusalem, ne valent pas pour celui-ci : de celui-ci on peut dire et croire qu'il n'y aurait eu rien d'impossible à ce que l'écrivain en fît faire une copie pour les critiques... et le public. Mais pourtant, lorsque l'on compare ces six pages avec les pages nombreuses qui servent de conclusion aux Mémoires d'outre-tombe, on a le sentiment que le jeune critique écrit de souvenir. Les idées sont les mêmes, mais combien plus développées dans l'ouvrage de Chateaubriand et avec quelle autre forme !
Nous avons relevé une à une toutes les expressions identiques que les deux textes présentent. Il y en a un très petit nombre. Et le plus souvent l'auteur est bien loin de gagner au style qu'on lui prête. Il écrit par exemple : « Les courtes et petites exceptions des républiques grecque, carthaginoise, romaine, avec des esclaves, n'empêchaient pas, dans l'antiquité, l'état monarchique d'être l'état normal sur le globe. i
Ecoutez maintenant ce que Sainte-Beuve lui fait dire : « Les courtes et petites exceptions des républiques grecque, carthaginoise, romaine, n'altèrent pas le fait politique général de l'antiquité, à savoir l'état monarchique normal de la société sur le globe. »
Ceux qui ont pratiqué Chateaubriand conviendront aisément sans doute qu'il n'a jamais parlé un tel charabia. Sainte-Beuve ne s'est pas mis en frais pour suppléer aux lacunes de sa mémoire.
Rapprochez encore ces deux phrases :
« Un état politique, dit Chateaubriand, où des individus ont des millions de revenus, tandis que d'autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n'est plus là, avec ses espérances hors de ce monde, pour en expliquer le sacrifice ? »
Voici, d'autre part, le texte de Sainte-Beuve :
« Une société où des individus ont deux millions de revenus, tandis que d'autres sont réduits à remplir leurs bouges de monceaux de pourriture, pour y ramasser des vers, vers qui, vendus aux pécheurs, sont le seul moyen d'existence de ces familles, elles-mêmes autochtones du fumier, une telle société peut-elle demeurer stationnaire sur de tels fondements au milieu des progrès des idées? »
N'oublions pas une observation qui a son importance : au moment où Chateaubriand compose les pages sur l'avenir et où Sainte-Beuve s'en fait l'éditeur responsable, le premier a toute la délicatesse de son goût, qui subira bientôt des atteintes au lieu de lui permettre de se corriger en devenant meilleur ; le second n'a pas encore purifié le sien. Si l'on s'explique chez celui-ci la phrase qu'il rapporte, on ne se l'expliquerait pas du tout chez celui-là.
Notons encore que lorsque Chateaubriand parle de ceux qui ont des millions de revenus, Sainte-Beuve lui fait dire deux millions. Cette méprise nous paraît caractéristique : comme elle provient d'une certaine similitude des sons, elle ne peut être attribuée qu'à l'oreille; les yeux ne l'auraient pas commise. Sainte-Beuve a mal entendu, voilà tout! Son cahier est donc l'œuvre d'un auditeur; encore une fois ce n'est pas l'œuvre d'un copiste.
Veut-on d'ailleurs une preuve décisive qu'il ne reculait pas devant la tâche périlleuse d'essayer de reproduire, et dans les termes mêmes, des morceaux étendus, qu'il n'avait fait qu'entendre?
Qu'on ouvre Chateaubriand et son groupe, au - tome 11, page 393-394!
On trouvera là un passage attribué à Chateaubriand, touchant ses croyances, et qui a exactement la longueur de celui que nous discutons.
Or Sainte-Beuve a-t-il copié cette déclaration sur un texte?
Non, évidemment, puisqu'elle n'a jamais été écrite. Il l'a recueillie, dit-il; dans le salon de Mme Récamier, de la bouche même de l'écrivain, qui l'a faite en sa présence.
Cela lui a suffi pour qu'il se risquât à rapporter, de mémoire, non seulement l'idée mais les expressions. Car tout le morceau est placé entre guillemets, comme la page sur le voyage à Jérusalem.
Assurément, une citation, faite ainsi de souvenir, ne peut pas être absolument exacte et vraiment authentique.
Mais on voit que Sainte-Beuve s'en inquiète peu. Nous saisissons là sur le fait - un fait certain, indiscutable - la manière dont il croyait pouvoir procéder dans ses citations, et les exigences restreintes qu'il y apportait.
Il se sera conduit pour la page contestée des Mémoires, comme pour la confidence de Chateaubriand sur sa foi : il aura pensé pouvoir la reproduire au petit bonheur, s'il l'a seulement entendu lire.
Au reste, pourquoi tant raisonner pour établir un fait qu'il paraît avouer lui-même? Et l'aveu est assez explicite. On le trouve à cet endroit des Critiques et portraits, où l'auteur cite pour la première fois, - en 1836, - le morceau célèbre dont nous nous occupons.
Il parle là des Mémoires, et particulièrement des pages voluptueusement mélancoliques qu'on y rencontre, sans oublier celle qu'il va transcrire, comme le fait remarquer M. Troubat, et il ajoute :
« Quand j'entendais lire ces obscurs et murmurants passages, il me semblait sentir un parfum profond, comme d'un oranger voilé. »
Le mot est clair, catégorique, et peut-être décisif, si l'on considère qu'il concorde exactement avec les conclusions, auxquelles nous sommes arrivés par d'autres voies.
Je sais bien qu'au bas de la partie du manuscrit qu'elle place sous les yeux de ses lecteurs, la Revue bleue imprime : « Fac-similé des pages 21 et 22 des notes prises par Sainte-Beuve sur le manuscrit des Mémoires d'outre-tombe, en 1834. » Mais c'est une distraction, dont il convient de n'être pas dupe. Sainte-Beuve n'a jamais dit ce que ses éditeurs voudraient lui faire dire. Il a écrit seulement, en tête de son cahier : Notes sur les Mémoires de Chateaubriand; ce qui est, à coup sûr, bien différent. Le rédacteur de la Revue bleue n'aura, sans doute, aucune peine à en convenir.