Inexactitudes et erreurs
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
D'abord, M. Bédier a une manière d'analyser ce que j'écris, et parfois de le citer, qui arrive à donner de moi une bien pauvre opinion.
L'avouerai-je? En me revoyant ainsi dans son texte, je n'ai pas été loin de me prendre moi-même en pitié.
Aussi prierai-je le lecteur de vouloir bien parcourir l'article qu'on attaque avant de le croire si plein de choses erronées, naïves ou même un peu ridicules. Il se prononcera ensuite lui-même et à bon escient.
Du reste, je vais tâcher de l'y aider dès maintenant, en signalant ici quelques points parmi d'autres.
pourra, par exemple, lire dans M. Bédier (p. 83) :
« On ne saurait, dit en premier lieu M. Bertrin, conduire Chateaubriand jusqu'aux Natchez actuels, c'est-à-dire au-dessous du 32° degré, car Chateaubriand a écrit dans son Essai sur les Révolutions, que son intention (primitive) était de ne pas descendre plus bas que le 40°. Or, du 40° au 32°, la distance est énorme, et ce texte est péremptoire. »
Or, voici le passage authentique, que ce qui précède se donne l'air d'analyser :
« Il n'y a pas à supposer, ainsi que je l'ai vu faire par des géographes, que Chateaubriand pouvait être descendu tout à fait au Sud, peut-être parce qu'il y était conduit par son itinéraire primitif. Le texte qu'on vient de lire est péremptoire. »
Il est péremptoire, en effet, contre la raison donnée par les géographes auxquels je réponds; mais il ne l'est pas du tout pour établir que Chateaubriand n'est pas descendu jusqu'au village de Natchez; il ne forme même qu'une preuve très faible en ce sens.
J'ai écrit une chose juste, et l'on me prête une absurdité.
Je reproduis (p. 48) la déclaration où Chateaubriand avertit ses lecteurs que beaucoup de passages qu'ils vont lire sont empruntés à Bartram ; et au sujet de ces emprunts, que le docte professeur a pris la peine de collectionner, j'ajoute :
« C'est justement à travers les pages qui suivent cette formelle déclaration, que M. Bédier fait sa cueillette. » (Voir plus haut, pp. 107-109.)
M. Bédier proteste avec énergie contre cette observation, et il cite deux rapprochements qu'il a faits avant cet endroit, c'est-à-dire avant la page 80 de son édition du Voyage (pages 57 à 72). Or, ces deux rapprochements sont insignifiants, si bien qu'il les a fait précéder lui-même (2° article, p. 61) de cet aveu catégorique, sur lequel je me suis appuyé :
« Notre recherche des sources est restée à peu près vaine pour les quatre-vingts premières pages du Voyage en Amérique. Assurément, la plupart de ces récits sont tout spontanés. »
1. Ce texte est celui de l'Essai, dont il vient d'être parlé. V. plus haut, pages 70-71.
Ainsi, je suis dénoncé par M. Bédier aux lecteurs et menacé de leur « surprise » indignée, pour avoir simplement répété ce que M. Bédier avait dit avant moi ! C'est vraiment un peu étrange.
J'ai écrit ailleurs qu'on avait cherché des armes contre Chateaubriand dans tous ses ouvrages, rapprochant ces fragments sans suite, ces notes tracées à des époques si différentes, pour en tirer parti contre sa bonne foi.
Voici la réponse (3€ article, p. 95) :
« J'ai fait précisément le contraire... Je me suis bien donné de garde d'employer, pour tracer l'itinéraire de Chateaubriand, un seul texte qui ne fut soit dans le Voyage, soit dans les Mémoires. »
Voilà qui est net, n'est-il pas vrai, et je suis évidemment un injuste accusateur!
Eh bien, consultons le premier article, celui même dont il s'agit.
Page 520, le critique rappelle, dans la note, un mot vague de notre auteur, indiquant non un itinéraire mais une direction, du golfe Saint-Laurent à la pointe de l'isthme des Florides, et il ajoute, en se donnant l'apparence de croire que l'écrivain dit là qu'il a parcouru ce chemin immense :
« Montrez, s'il se peut, que telle partie de la route (que j'ai tracée) peut avoir été accomplie en moins de jours que je ne suppose, mais conduisez-le jusqu'à la pointe de l'isthme des Florides, et calculez. »
Où est pris le passage qu'on interprète ainsi, et à tort du reste?
Dans le Voyage? non; dans les Mémoires! non ; il est pris dans le Génie du Christianisme et au milieu d'une description poétique!
D'ailleurs, dans la page suivante (p. 521), où l'on accumule des difficultés contre le voyageur, contentez-vous de considérer les références indiquées en note, et vous saurez sur quels ouvrages on se fonde : le Génie du Christianisme est encore cité, et par deux fois, et l'on cite deux fois aussi l'Essai sur les Révolutions - quatre références sur cinq en dehors du Voyage et des Mémoires, et dans une seule page!
On répondra sans doute : « Il ne s'agit pas ici proprement de l'itinéraire du voyageur. »
Je dirai à mon tour : Il ne s'agissait pas non plus proprement de l'itinéraire dans mon observation; pourquoi donc avoir pris soin de détourner la question ?
Mais en outre, qu'il s'agisse du texte où le critique travaille à établir quels lieux, d'après lui, le voyageur dit avoir parcourus, ou qu'il s'agisse seulement d'une note ou de développements placés à côté de la question principale, l'endroit ne change rien, le but poursuivi reste le même : on cherche à montrer, on veut donner aux lecteurs l'impression que Chateaubriand ne dit pas vrai, et l'on use pour cela, en les interprétant avec une injuste rigueur, des moindres mots sortis de sa plume, à n'importe quelle date, dans n'importe quel ouvrage, serait-ce en des tableaux où l'historien disparaît tout à fait derrière le poète.
Je suppose qu'un écrivain, qui vous déteste, vous ait accusé d'être un imposteur ; vous protestez avec indignation.
Que penseriez-vous s'il venait à vous répondre : « Je vous prie de bien remarquer que je n'ai pas dit cela dans mon texte principal, mais seulement dans un texte à côté, et çà et là dans quelques petites notes »?
Je crains que la distinction ne vous parût un peu... subtile.
Mais il y a plus. Pourquoi M. Bédier promène-t-il le voyageur dans les déserts reculés de Knoxville, où il perd assez de temps pour qu'il lui soit impossible de rejoindre son paquebot à l'heure marquée?
Écoutez - c'est au sujet de la route des Natchez à Nashville et Salem, que Chateaubriand a simplement rappelée en passant :
« Veut-il dire qu'il ait suivi cette ligne jusqu'au bout ou simplement indiquer une direction? Il veut dire qu'il l'a suivie jusqu'au bout. »
Ah! ceci est fort important, extrêmement important. Car s'il ne faut voir, dans ce passage, qu'une direction indiquée, l'itinéraire de M. Bédier n'existe plus, et tout son système croule en même temps. Hâtons-nous donc de savoir de quel endroit des Mémoires ou du Voyage on s'autorise pour trancher cette grosse question, puisque les Mémoires et le Voyage sont les seules sources, nous affirme-t-on, où l'on se permette de puiser des preuves.
Reprenons le texte :
« Il veut dire qu'il l'a suivie jusqu'au bout. Il était bien obligé d'avancer au moins jusqu'à Knoxville; ayant, en plusieurs de ses ouvrages antérieurs, déclaré qu'il avait parcouru les Apalaches (1er article, p. 518).
Je fais observer d'abord, en passant, qu'il n'est pas du tout nécessaire d'aller à Knoxville pour voir les Apalaches.
Mais ce que je prie de bien remarquer ici, c'est la base où l'on s'appuie, les sources où l'on cherche son unique argument, dans cette circonstance pourtant décisive. Ce n'est ni le Voyage ni les Mémoires, mais des ouvrages antérieurs.
Quels sont ces ouvrages antérieurs? Les Martyrs? René? Atala? le Génie du Christianisme? l'Essai sur les Révolutions ?
Le plus grand nombre sont de simples poèmes ; vous fonderiez-vous donc sur des poèmes?
Et, en tout cas, ai-je tort de croire que vous cherchez de tous côtés et que vous ramassez tout?
Et cependant ceci, je pense, concerne proprement l'itinéraire.
Voici d'ailleurs un autre exemple !
Dans le trajet d'Albany au Niagara, vous arrêtez le voyageur, pour lui faire rendre visite à un Français devenu sauvage, Philippe Le Coq.
D'abord, si vous n'aviez pas le parti pris de le retarder le plus qu'il vous est possible, vous placeriez cette visite durant les douze jours de repos qu'il a passés chez les Indiens du Niagara; ce serait aussi naturel, et même bien plus naturel, que de lui faire interrompre son voyage. Il est vrai qu'il gagnerait deux jours, chose évidemment fâcheuse!
Mais de plus, pour revenir à la question qui nous occupe, quel est celui de ses ouvrages sur lequel vous vous fondez pour allonger ainsi son trajet? Les Mémoires ou le Voyage en Amérique?
Ni l'un ni l'autre.
C'est l'Essai sur les Révolutions tout simplement, et encore n'est-ce pas le texte même de l'Essai qui est visé, mais une simple note. Le lecteur peut vérifier; il n'a qu'à se reporter à votre premier article (page 512, note 1).
Cela fait, il aura, je l'espère, la curiosité de relire cette protestation contre moi :
« Il me reproche d'avoir recueilli avec zèle tout ce que Chateaubriand a pu écrire sur ses voyages, où que ce fût, dans l'Essai, etc. J'ai fait précisément le contraire. Je me suis bien donné de garde d'employer, pour tracer l'itinéraire de Chateaubriand, un seul texte qui ne fût soit dans le Voyage, soit dans les Mémoires. »
Après ce qu'on a vu, ces affirmations déterminées paraîtront peut-être assez hardies1.
1. Il me serait bien facile de multiplier des observations analogues à celle que je viens de présenter. J'en signale ici quelques-unes. Voyez ce que j'ai écrit sur les traits propres à Chateaubriand dans la description du poisson d'or (p. 115) et lisez l'analyse qu'en fait M. Bédier (3° article, p. 102) : il passe sous silence tout ce qui le gêne. - Comparez mes acheminâmes vers l'État actuel du Tennessee. » Or voici le passage dont ceci prétend être l'analyse (p. 150) : « Chateaubriand a pénétré dans les Florides; jusqu'où? il ne l'a pas raconté. Il aurait pu dire, comme il l'a dit, qu'il était allé dans les Florides, alors même qu'il n'eût visité que l'État du Tennessee. » Ce qu'il y a de plus singulier c'est que M. Bédier, que cette interprétation scandalise, puisqu'il s'en moque en la caricaturant, a exprimé lui-même la même idée : « C'est à la rigueur, dit-il, une manière de visiter les Florides, puisqu'il traverse le Tennessee » (1e article, p. 519). - Page 104, M. Bédier écrit : « M. Bertrin nous dit : Pour composer vingt-cinq lignes sur son chapitre des serpents, vous nous contez que l'auteur a compulsé six ouvrages différents... dont trois en anglais. Si un lecteur du Correspondant ouvre d'aventure notre article (t. VII, p. 81), il y verra avec surprise ceci : Je n'ai pas conté que Chateaubriand avait compulsé six ouvrages, dont trois anglais, mais trois ouvrages, dont un anglais. » - Pas du tout. Ce lecteur y verra que si le mot ouvrages n'est pas tout à fait juste, il est très vrai que Chateaubriand est dit avoir compulsé six passages appartenant à cinq volumes différents, lesquels appartiennent eux-mêmes à quatre ouvrages. Et sur ces cinq volumes, trois sont en anglais, le second de Bartram, cité d'abord, le premier du même auteur cité ensuite, enfin celui de Carver, cité le dernier. Si je me suis trompé légèrement sur les références d'autrui, la surprise des lecteurs sera bien plus grande de voir que M. Bédier se trompe plus gravement sur ses propres références, et, qui plus est, en entendant me donner une leçon d'exactitude. - Mon distingué contradicteur assure encore (p. 81) que j' « accepte » ses « calculs » sur le voyage; « nulle part, écrit-il, il ne se hasarde a discuter mes chiffres ». Comme ceci est tout de même un peu fort, une petite note avertit que je repousse un mode de locomotion admis par M. Bedier, et qui a pour effet, sinon pour but, de faire perdre au moins vingt jours au voyageur. Vingtjours c'est bien quelque chose, alors que d'après la thèse même de M. Bédier (ler article, p. 519-520) il ne lui en aurait manqué que 33, ou même, à la rigueur, 9 ou 10, pour avoir le temps d'achever la route qu'on lui assigne. Mais le plus étrange, c'est qu'à propos de ce voyage en canot rapide que je substitue et qu'on ne peut pas ne pas substituer, comme je le dirai tout à l'heure, au voyage en lourd chaland de M. Bédier, celui-ci ajoute : « M. Bertrin n'ose par suite tirer de la aucun avantage » (Ibid., p. 81). O1 lisez plus haut les pages 153-154, et vous verrez vous-mêmes si ce mot est juste ou s'il n'est pas manifestement et inexplicablement inexact. ↩
Mais en voici une autre qui ne l'est guère moins, et dont la discussion va nous conduire à des points intéressants du sujet.
plaintes naïves sur la séduction des chiffres dans le texte de M. Bédier (p. 81) et mon texte véritable, d'où l'on a retranché cette phrase qui motive ma réflexion et lui donne son vrai sens : . On ne prend même pas la peine de les vérifier , etc. (p. 102). On me fait blâmer la foi aux chiffres en général quand je blâme seulement la foi trop confiante, la foi aveugle. Je lis encore dans l'article de M. Bédier (p. 87) : « Chateaubriand écrit : Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les Etats de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. M. Bertrin traduit : Nous nous
M. Bédier écrit (p. 82) : « Jusqu'à l'arrivée à Pittsburg sur l'Ohio, M. Bertrin veut bien reconnaître que j'ai interprété avec justesse les indications de Chateaubriand et fidèlement marqué ses étapes. »
Je n'ai rien reconnu de semblable. Voici mes paroles (p. 153) :
« M. Bédier calcule que Chateaubriand a dû arriver à Pittsburg le 17 septembre. Pour ne pas prolonger la discussion, acceptons cette date. »
Et voilà tout! C'est le commentaire seul qui me fait dire le reste.
Et, en effet, on pourrait corriger ou contester bien des chiffres. Je tiens à donner ici quelques exemples, puisque mon silence a été mal interprété1.
1. Depuis que les pages qu'on va lire ont paru pour la pre-Je me permets cette observation parce que, originaire du Canada, et ayant en l'année 1885 émigré avec ma famille au Manitoba, c'est-à-dire dans un pays où, à cette époque, les colons étaient encore aux prises avec les Creeks, les Sauteux et quelques bandes de métis, j'ai eu mille occasions d'étudier ce qu'est un pays neuf. Aussi ai-je recueilli une infnite de notions, de détails, dans des conversations avec les métis et quelquefois même avec des Indiens : je dois à mon expérience personnelle des renseignements qu'une personne, étrangère à ces pays a moitié sauvages, ne peut avoir par les relations écrites. Ces connaissances, acquises dans un pays alors aussi primitif que pouvaient l'être les Florides et les Etats-Unis en général en 1791, me permettent et d'opposer mes opinions à celles de Mc Master et de mettre en doute assez souvent les renseignements que nous donne cet historien. » Revue Canadienne (janvier 1903, p. 43). ↩
De Baltimore à Philadelphie, mon savant contradicteur compte 200 kilomètres à vol d'oiseau. Contrôlez vous mêmes sur la carte : vous en trouverez à peine 1501.
1. M. Bédier dit que parti le 11 juillet de Baltimore à 4 heures du matin, le voyageur dut arriver à Philadelphie le 13 (1er article, p. 510). Or Mc Master lui-même, A History of the people of United states from the revolution to te war (vol. I, p. 51), écrit que les coachs postales partant de l'une de ces villes à 5 heures du matin arrivaient à l'autre le soir du même jour à 11 heures. M. Bédier préfère remettre l'arrivée au surlendemain. C'est toujours cela de gagné contre Chateaubriand. Il n'y a pas de petits profits. Et puis on peut lui chercher ainsi une mauvaise querelle à propos de Washington; voyez p. 158. ↩
mière fois, un Américain, M. E. Buron, a publié deux articles sur l'objet de cette polémique dans la Revue Canadienne (Ler janvier et ler février 1903). M. Buron est très nettement contre les idées de M. Bédier, et il adopte absolument les conclusions défendues ici. Au sujet du voyageur anglais Me Master, à qui M. Bédier emprunte souvent les renseignements dont il use, il écrit qu'il n'a pas en lui « une confiance absolue » et il lui oppose son expérience personnelle. C'est un argument qui n'est pas à la portée de tout le monde et qui n'en est que plus digne de considération. Voici ses paroles :
« Ses renseignements (ceux de Mc Master, principale source de M. Bédier) me paraissent souvent être ceux de touristes au caractère flegmatique, qui, ayant avant tout le souci du confort et dédaignant les contraintes et les fatigues que ne redoute guère le Français, calculent toutes choses de manière à voyager agréablement. Je n'hésite pas à penser que ce que Mc Master écrit peut très bien ne pas être exact pour un jeune homme intrépide comme l'était Chateaubriand alors.
De New-York à Boston, dans ce « pèlerinage » que fit le voyageur « pour saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine » M. Bédier calcule qu'il dut employer treize jours, retour compris.
Pour cela, il doit supposer que Chateaubriand n'a usé ni d'un courrier particulier qui aurait fait le trajet bien plus vite, ni des coachs postales, beaucoup plus rapides aussi et qui étaient d'ailleurs aménagées pour recevoir quelques voyageurs, mais d'un stage-coach, et d'un stage-coach de 1789! Car il emprunte son renseignement à Mac Master, lequel parle de ce temps-là.
Quand ce renseignement serait exact pour cette époque, quand ce service de diligences n'aurait fait alors que 50 kilomètres par jour, il est vraisemblable, il est certain que, deux ans plus tard, en 1791, on avait dû gagner en vitesse, dans ce pays entreprenant et audacieux où, le mouvement en avant continuant toujours, les coachs postales arrivèrent, en 1825, à franchir plus de 200 kilomètres dans une journée.
Le calcul de M. Bédier s'appuie donc sur une hypothèse, et dans cette hypothèse même l'information dont il use est un peu en retard1.
1. « J'admets, dit M. Buron, que généralement les diligences ne faisaient pas plus de 60 kilomètres par jour (celle où M. Bédier fait monter Chateaubriand n'en fait que 50). J'ai cependant vu faire et j'ai fait moi-même plus d'une fois ↩
De New-York à Albany, lisons-nous un peu plus loin (p. 510), « la montée de l'Hudson (200 kilomètres a exigé au moins deux jours »
Ainsi un jour et demi ne suffisait même pas : Chateaubriand ne pouvait pas arriver le matin du second jour, ce qui lui aurait permis de faire ses affaires, il faut qu'il arrive « le soir », quand la journée sera perdue.
Malheureusement, il s'ensuit que ce paquebot phénomène, mettant de 36 à 40 heures pour parcourirır 200 kıkilomètres, allait à la vitesse extraordinaire de 5 kilomètres à l'heure, le pas d'un homme qui se promène !
A. Albany, M. Bédier demande au voyageur trois jours pour voir un M. Swift et prendre un guide. Trois jours? Pourquoi trois jours? Personne ne le saura jamais. On peut aussi bien penser qu'une journée lui a suffi.
D'Albany au Niagara, M. Bédier impose à Chateaubriand sept à huit jours de voyage, en dehors des arrêts, qui prennent sept à huit jours aussi et. qui sont comptés à part.
Comme le parcours, toujours d'après M. Bédier, est de 400 à 500 kilomètres, il s'ensuit que, malgré leur accoutumance et la réputation de vigueur dont jouissaient leurs pareils, les chevaux de Chateaubriand et de son guide, reprenant leur marche après un large repos, fournissaient une vitesse de 5 kilomètres à l'heure..., comme le paquebot de l'Hudson1 !
60 kilomètres dans une demi-journée » (Revue canadienne, 1er janvier 1903, page 46).
1. M. Bédier paraît ne pas se rendre compte de la rapidité que Chateaubriand mettait dans ses voyages. Je me permets de lui recommander à ce sujet quelques observations de Sainte-Beuve : « Il lui advint là (en Amérique) ce qu'il éprouva toute sa vie : à peine arrivé dans un lieu, l'ennui le reprenait, et il repartait aussitôt. Il harassait son guide, le grand Hollandais, comme plus tard en Grèce il mettra sur les dents domestique et janissaires, ne leur laissant pas un instant de repos, et menant les voyages comme la guerre, brûlant le pays, comme on dit » (Chat. et son groupe, t. I, p. 139, C. Lévy, 1889). Plus loin (t. II, p. 80-81), le critique parle de la visite du voyageur à Argos, où il considère le paysage d'une hauteur et part. Un M. Avramiotti, qui l'avait reçu, n'en revenait pas ; la première chose qu'il avait faite en arrivant, c'était de lui demander des chevaux pour le lendemain. « Son serviteur, dit ce M. Avramiotti, me prie de tâcher d'obtenir de son maître de se reposer au moins un jour, et il m'avoue que deux heures après son arrivée dans un lieu, son maître est impatient de partir. » - « Ainsi il sera partout, reprend Sainte-Beuve... il arrive, il repart, il harasse ses gens. » Voyez-vous, après cela, M. Bédier faisant ses petits calculs d'après les renseignements de touristes anglais, qui fuient la fatigue et recherchent le confortable, ou d'après ses impressions à lui, homme de cabinet plein de mesure et de prudence; il dirait : « A Argos, trois jours (comme à Albany) pour trouver son correspondant et se procurer des chevaux ; deux ou trois jours pour visiter la ville et étudier les ruines. » En réalité Chateaubriand n'y passa pas 24 heures. O hypothèse! ↩
Déjà nous avons vu plus haut que M. Bédier trouve le moyen d'allonger la route de deux jours, en intercalant dans le trajet une visite à M. Le Coq, laquelle peut tout aussi bien et même plus vraisemblablement être placée pendant les douze jours d'arrêt chez les Indiens du Niagara.
Du Niagara à Pittsburg, pour une distance de 300 kilomètres, M. Bédier compte neuf jours. Il s'appuie, pour cela, sur une page manuscrite que Chateaubriand a rejetée des Mémoires, et qu'il a de plus condamnée, en la biffant au crayon.
Pourquoi l'a-t-il condamnée? Ne serait-ce pas précisément parce qu'il ne la trouvait pas assez juste; parce que les souvenirs où elle se fondait lui paraissaient trop vagues? C'est là qu'il avoue ne plus se reconnaître dans ses notes.
Mon avis est qu'on n'a pas le droit de puiser dans une telle page des renseignements destinés à convaincre l'auteur de mensonge ; une accusation aussi grave ne doit pas reposer sur un texte effacé par l'auteur.
On voit combien je suis loin de « reconnaître » que « jusqu'à l'arrivée à Pittsburg » M. Bédier « a interprété avec justesse les indications de Chateaubriand et fidèlement marqué ses étapes1 ».
1. A propos de ce voyage de Chateaubriand à Pittsburg, M. Buron écrit : « Il est probable qu'il s'est rendu à Pittsburg en six jours (au lieu de neuf), car il est impossible de lui faire faire moins de 50 kilomètres par jour » (Revue canadienne, 1er janvier 1903, p. 5). M. Buron dit ailleurs (p. 49) : » J'ai vu dans les prairies de l'Ouest Canadien (et la chose se voit encore tous les jours) des voyageurs franchir 150 kilomètres par jour. » Et il fait remarquer que ces pays sont très primitifs. Au sujet des calculs touchant le retour du voyageur par 'itinéraire hypothétique qu'on lui trace, on peut s'étonner que M. Bédier, ayant admis une vitesse de 50 kilomètres dans les environs de New-York et des grands lacs, en admette une de 80 kilomètres dans les pays encore sauvages des Florides. Et pourtant ce n'est pas cette dernière évaluation qui doit être tenue pour inexacte, d'après M. Buron. « Je me permets de dire, écrit-il (Revue canadienne, ler février 1903, p. 77), que cette allure de 80 kilomètres par jour n'a rien d'exagéré, quoiqu'il semble d'abord, attendu qu'on peut la constater encore quotidiennement dans les prairies sauvages du Far West canadien. Il en résulte que les 3.350 kilomètres que mesure la longueur totale du chemin parcouru au retour (d'après l'itinéraire de M. Bédier) ont pu être franchis dans 42 jours. M. Bédier prétend que ce retour n'aurait pu s'effectuer en moins de 70 jours. Se fondant sur un passage de Mc Master, il dit que pour aller de Nashville à Knoxville (250 kilomètres), il fallait 15 jours de voyage; il ajoute que de Knoxville à Salem (350 kilomètres) le trajet est aussi malaisé, et il admet cependant que Chateaubriand l'a fait en ↩
Je n'avais pas voulu jusqu'ici entrer dans cette discussion : les rectifications qu'elle amène ne me paraissaient pas nécessaires à ma thèse, et je craignais d'être long.
Mais puisque je reviens sur certaines erreurs de M. Bédier, on me permettra d'insister un peu.
« Chateaubriand, dit-il, décrit une station dans une île au milieu d'un lac formé par l'Ohio. Station surprenante puisqu'il n'y a pas de lac dans l'Ohio i (3° art., p. 94).
12 jours; ainsi 12 jours pour 350 kilomètres et 15 jours pour 250! De même de Salem à Chillicothe (350 kilomètres), M. Bédier compte 12 jours. Le reste du voyage est parcouru d'après lui à raison de 80 kilomètres par jour. « 200 kilomètres en 15 jours (de Nashville à Knoxville) représentent 17 kilomètres par jour. C'est une allure d'une lenteur ridicule. De même au sujet des deux autres trajets, de Knoxville à Salem et de Salem à Chillicothe : il est difficile de s'imaginer qu'il ait fallu 24 jours pour faire 600 kilomètres ! Un homme irait-il à pied qu'il ferait encore assurément 25 ou 30 kilomètres par jour; or ici M. Bédier n'accorde que 25 kilomètres par jour à Chateaubriand qui, pressé d'arriver à Philadelphie, doit certainement être accompagné d'un guide et monté sur un cheval du pays. » Voilà bien des observations dont la précision devrait diminuer quelque peu la confiance de M. Bédier en ses chiffres.
Déjà à la page précédente il affirme avec assurance que sur le parcours de cette rivière, on ne trouve pas « un lac ». Dans les deux cas, le but est d'amener à conclure que les récits du Voyage sont fictifs, c'est-à-dire mensongers.
Or or. lit dans E. Reclus (Nouvelle géographie universelle, AV1; p. 334, Paris, 1892) que des deux branches de l'Ohio la plus longue prend son origine dans un lac non loin du lac d'Erié.
On voit ce qu'il convient de penser de l'assertion et de la négation qui s'en autorise.
Ailleurs, sur ce ton de persiflage dont il use envers Chateaubriand et qui est vraiment un peu déplacé, M. Bédier se moque de plusieurs circonstances de son voyage :
« Puisqu'il reste dans ses relations cinq ou six faits non susceptibles de contrôle, permis à chacun de les tenir pour réels et de croire, par exemple, qu'ayant voulu, en sa téméraire hardiesse, se baigner en pleine mer par une forte houle, il se précipita du beaupré dans les flots, fut entraîné par les courants, et en péril d'être happé par les requins » etc, etc., (1er article, p. 528).
Or ce fait, où il entend bien qu'on voie un conte, vient d'être confirmé d'une manière sûre autant qu'imprévue.
On sait que Chateaubriand faisait route avec plusieurs Sulpiciens. Justement l'un des membres de la mission, M. de Mondésir, a laissé un manuscrit sur son voyage et la fondation que sa Congrégation allait faire en Amérique. Ce manuscrit a été retrouvé dernièrement à la bibliothèque du Séminaire Saint-Sulpice, et on a pu y lire, sous la plume du vénérable auteur, le récit de l'aventure qui scandalisait la critique de M. Bédier.
M. de Mondésir parle même de quelques autres incidents que Chateaubriand a contés. Plusieurs de ces détails faisaient hocher la tête à certains détracteurs du grand écrivain, gens un peu difficiles, paraît-il, et qui se vengent sans doute sur sa véracité de la foi aveugle que leur piété de disciples leur impose à l'égard de celle de Sainte-Beuve.
Le bon sulpicien rapporte, par exemple, que le jeune sous-lieutenant se mêlait parfois (comme il l'a dit dans une page célèbre) aux exercices religieux du bord.
Il est bien vrai aussi qu'il rencontra sur le bateau un jeune Anglais converti, nommé l'Tullow ; qu'il essaya, en tête folle qu'il était alors, de le déterminer à ne pas entrer dans les ordres, mais à revenir plutôt en Angleterre, chez ses parents, en quoi il réussit : singulière entreprise dont il a parlé depuis en s'accusant, et que confirme de tous points un autre manuscrit sulpicien, celui de M. Garnier, un confrère et un compagnon de route de M. de Mondésir.
Il est vrai encore, celui-ci en est garant, que le navire perdit son ancre, comme l'a écrit Chateaubriand; vrai toujours que le jeune Breton descendit aux Açores avec son ami Tullow, qu'il passa la nuit dans la petite île Gracieuse et y fut reçu dans un couvent de deux cents religieux, sur lequel il raconta, en revenant à bord, ce qu'on peut lire aujourd'hui dans ses livres.
Qu'il eût aussi alors « la rage du grec », ainsi que s'expriment les Mémoires, qu'il fût un dévot lecteur de l'Odyssée, une circonstance le prouve dans un récit du manuscrit sulpicien, relatif à un incident de voyage dont il fut le héros et qui n'avait jusqu'ici d'autre témoin que lui-même.
« Nous eûmes, durant la traversée, dit le pieux narrateur, plusieurs coups de vent. Une fois même nous essuyâmes une tempête. M. de Chateaubriand, plein de ses auteurs grecs et grand imitateur des héros d'Homère, se fit, comme Ulysse, attacher au mât du milieu, où il fut couvert des vagues de la mer et bien battu du vent. Mais bravant l'air et l'eau, il s'encourageait en criant : « O tempête, tu n'es pas encore si belle qu'Homère t'a faite. »
« Le chevalier, je dirais presque le Don Quichotte, qui aimait à faire des essais souvent téméraires, voulut prendre un bain de mer dans l'océan même. Les matelots... cherchèrent à le détourner d'une fantaisie dangereuse. Il fallut céder1. »
1. M. de Mondésir n'aime pas Chateaubriand, dont les allures romanesques lui déplaisaient au point qu'il le comparait, on vient de le voir, à Don Quichotte, et qui était devenu, au moment où il écrivait ses souvenirs, l'ami des ennemis de l'Église. Il avait même fait, peu de temps avant, une visite à Lamennais, « cette plume satanique », dit le vieux Sulpicien. Aussi il le tourne volontiers en ridicule. A propos de ce bain en pleine mer, il laisse entendre que le baigneur ne savait pas nager, ce qui serait bien étrange pour quelqu'un dont l'enfance s'était passée tout entière sur les rochers de Saint-Malo, et tout a fait inexplicable chez un homme qui demandait à se baigner en plein océan. D'ailleurs l'historien avoue lui-même qu'il n'a pas vu les détails de la scène, étant descendu dans sa cabine avec les autres passagers, des que le baigneur se disposa à se mettre « tout nu ». Mais, en somme, malgré sa malveillance il raconte, comme le héros lui-même : 1° qu'il se baigna; 2º qu'il courut le péril d'être dévoré par des requins; 3° qu'il s'évanouit; 4° qu'il fallut le hisser à bord. On trouvera ces passages de la relation de M. de Mondésir relatifs à Chateaubriand dans le Correspondant, n° du 10 août 1905, page 583 et suiv. J'ai eu connaissance moi-même de ce manuscrit par mon vénéré maître et ami, M. l'abbé Monier, qui l'a découvert. Mais comme j'ai su en même temps que, prévenu par un autre de ces messieurs de Saint-Sulpice, M. Victor Giraud comptait en tirer parti dans un prochain article, je me suis abstenu d'en parler au public avant qu'il en eût parlé lui-même. ↩
A propos de cette tempête dont parle M. de Mondésir, on se souvient peut-être que, plutôt que de croire Chateaubriand capable de raconter sincèrement ce qu'il a vu, M. Bédier préfère l'accuser tout simplement d'avoir emprunté la peinture de la tempête qu'il dit avoir subie aux descriptions imaginaires de ses propres romans. Le voyageur n'a jamais vu le vent soulever bruyamment les vagues ; ce qu'il décrit de ce spectacle est pris tout entier dans son imagination :
« Pour peindre la tempête qui l'assaillit au retour d'Amérique, notre voyageur a mis bout à bout une tempête subie par Chactas (Natchez, VII) et une autre subie par Cymodocée (Martyrs, XIX) » (2° article, p. 120, en note).
Le hardi critique croira désormais peut-être que Chateaubriand a pu décrire la tempête d'après nature, comme disent les peintres.
Ces petites leçons de choses, aussi décisives qu'inattendues, devraient rendre les adversaires du voyageur moins enclins à douter de sa parole, aussitôt que ce qu'il raconte leur paraît un peu rare. Mais justement c'est le rare qui attirait ce jeune homme de vingt-deux ans, plein de feu et de génie, dont les idées étranges, hardies et quelque peu extravagantes déconcertaient la calme sagesse de M. de Mondésir.
Sa curiosité d'ailleurs égalait son goût pour l'extraordinaire. C'était, dit toujours son austère compagnon de voyage, « un vrai touriste qui veut tout voir pour ensuite pouvoir parler de tout »
C'est bien ainsi qu'il se peint lui-même dans le Voyage et les Mémoires. Le témoignage de ceux qui vécurent alors auprès de lui, en confirmant ses paroles sur les faits où il a eu occasion de se produire, par une conséquence logique en devient, pour ainsi dire, le garant sur tous les autres.
J'aurais quelques points encore à signaler, mais des questions plus importantes restent à éclaircir.