Sonnet d'Hazlitt. Oh ! ne me blâmez pas de ma critique active!
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Tout lendemain d'article emporté vaillamment A pour moi son réveil matinal et charmant, Tant la pensée afflue et tant l'image arrive !
Au clairon de la veille, à ce premier qui-vive, Maint beau rêve lointain, et sans cela dormant, S'arme, accourt, mais trop tard, et voit l'endroit fumant, Et se met avec l'aube à chanter sur la rive.
Après les lents écrits, après les longs combats, A-t-on si fol essor, si joyeuses recrues, Tant d'oiseaux babillards panachés en soldats?
Le steam-boat a passé; les vagues accourues, Se dressant comme au bruit de flottes apparues, S'ébattent à grand aise et rêvent d'Armadas.
C'est donc ainsi que parlait le critique Hazlitt dans sa langue!
Tout lecteur aura cru, sans doute, avoir sous les yeux un des Restes littéraires, que la piété filiale venait d'exhumer. Le sonnet n'est, d'ailleurs, ni précédé ni suivi d'aucun commentaire, d'aucune réflexion, d'aucun mot.
Eh bien, que penseriez-vous si jamais Hazlitt n'avait écrit un vers de cette pièce, si elle était tout entière de Sainte-Beuve pour le fond comme pour la forme, si celui-ci, enfin, avait emprunté le nom de celui-là et mis au compte d'autrui ses pensées comme ses expressions?
Vous vous récriez, vous dites : « Cela n'est pas possible ! »
Nous en reparlerons tout à l'heure. En attendant, voici, dans le même volume, et tout à côté des vers attribués à l'auteur anglais, une page de prose - sur la critique toujours :
« Moi, disait Diderot, mon métier est celui de critique, métier comme celui d'homme d'affaires, d'avoué, d'avocat consultant et plaidant, de médecin. J'ai des clients dont je suis les affaires, les tableaux, les livres : il me vient plus d'affaires que je n'en puis plaider. Je fais mon métier avec conscience, avec goût même; mais il y a des moments où les tracas de cette boutique me font regretter, comme le barreau à Cicéron, le loisir des Muses et les entretiens d'amis à Tusculum. Sedaine me disait hier : « Oui, mais votre métier, vous le faites avec sensibilité; vous y mêlez votre âme. » Je ne nie pas que le métier ne gagne à cela, mais moi, j'y perds. Vous autres, poètes, vous employez votre sensibilité à faire l'amour, à créer des êtres. Moi, critique, qui la fourre dans mes jugements et sentences, je fais comme un pauvre chirurgien qui soigne ses malades, panse, saigne et tranche avec une sensibilité qui s'y dépense douloureusement. Je soigne les enfants des autres et je n'en fais pas. »
Voilà qui est formel, catégorique : vous venez de lire une page de Diderot ; vous avez même retrouvé, sans doute, certaines expressions de l'écrivain ; cette sensibilité, par exemple, qu'il « fourre » dans ses jugements, vous a peut-être rappelé un passage de ses Salons où il a écrit : « Ce peintre n'a que deux ou trois têtes qu'il roule dans la sienne et qu'il fourre partout. » L'affaire est donc hors de doute : vous avez devant vous un fragment de Diderot.
Eh bien, non, c'est un fragment de Sainte-Beuve, tout entier de sa pensée et de sa main, - comme le sonnet d'Hazlitt.
L'assertion est pour étonner, j'en conviens ; elle a besoin d'être fortement appuyée. Voici donc ma preuve : je n'en ai qu'une, mais elle est de premier ordre; c'est l'aveu même de l'intéressé, oh! un aveu tardif, extrême, un aveu fait à la veille de la mort.
Lisez plutôt : c'est dans les Portraits contemporains, édition 1869-1871 (t. II, p. 515). L'auteur vient de reproduire le fameux passage : « Moi, disait Diderot, etc. » l écrit à la suite : Sonnet d'Hazlitt, et renvoie alors à la note que voici :
« Je crois bien que ce sonnet, attribué à Hazlitt, comme le propos précédent de Diderot, n'a été pour moi qu'une manière indirecte d'exprimer, sous le couvert d'un nom autorise, mes propres sentiments de critique. J'ai voulu surtout, dans le sonnet dit d'Hazlitt, rendre l'espèce d'entrain qui accompagne et suit ces fréquents articles improvisés de verve et lancés à toute vapeur, » etc.
Veut-on un autre exemple?
En 1855 parurent les Portraits contemporains. Or, dans le tome 1 (p. 345), au cours d'un article sur Alfred de Vigny, l'auteur écrivait :
« On peut dire encore de la manière et du ton du poète ce que Reynolds a écrit de certains peintres :
« J'ai rencontré une fois N... depuis votre départ; j'ai bien reconnu cette conversation que vous m'indiquiez, toute fine et pointillée ; tout parle en lui quand il vous décrit quelque objet : son geste, son ongle élégant, sa paupière soyeuse qui se plisse, sa lèvre discrète qui sourit en s'amincissant. Chaque mot est un trait qui s'ajoute au précédent, et cela ne cesse pas jusqu'à ce qu'il ait fini. Ainsi de ses œuvres. Ce sont, vous le dites bien, des miniatures, - des miniatures par un grand peintre, et qui pourtant ne fera peut-être jamais que des miniatures. D'où vient cela? Comment ce qui en lui est orage et spectacle grandiose, va-t-il ainsi s'adoucissant, s'estompant, se glaçant à l'extérieur? Pourquoi l'éclair même a-t-il un vernis? »
Ainsi vous venez de lire, enfermée dans ces guillemets, une page du peintre anglais Reynolds?
Si vous le croyez sur la foi de celui qui prétend la transcrire, naïf lecteur, vous êtes dans une erreur profonde : vous avez lu tout simplement une page de Sainte-Beuve.
Quatorze ans, en effet, après que ces lignes eurent paru, en les réimprimant dans l'édition des Portraits contemporains (1869, pages 77-78), l'écrivain les faisait suivre de cet aveu :
« Cette prétendue citation de Reynolds n'était qu'une manière d'insinuer mes critiques. »
Est-ce clair? L'hésitation est-elle possible? Qui donc doutera? qui pourra douter? C'est l'auteur même qui reconnaît sa faute, mais non point comme une faute; observons-le bien, car c'est un point important. Il lui semble n'avoir rien fait là que de régulier : il trouve son cas très naturel.
Qui sait si, de 1836 à 1869, - plusieurs des pages diverses qu'on vient de lire ont été rééditées sans note en 1841, - aucun écrivain ne s'est avisé de citer à son tour les prétendus fragments d'Hazlitt, de Diderot ou de Reynolds, sur la foi de Sainte-Beuve et en prenant le texte dans son livre? On les aurait reproduits sans aucun doute avec la même confiance et aussi souvent que la page des Mémoires d'outre-tombe, s'ils avaient présenté autant d'intérêt.
Supposez, comme on l'a dit plus haut, que l'illustre critique fût mort en 1868 au lieu de mourir en 1869, on continuerait à tenir ces morceaux pour authentiques, jusqu'au jour, peut-être lointain, où un hasard heureux éveillerait les soupçons et mettrait sur les traces de la « supercherie ».
Admettez, au contraire, qu'il ait vécu quelques années encore, qui dira s'il n'aurait pas fait pour le passage de Chateaubriand, dans une certaine mesure, ce qu'il a fait pour ceux des autres?
On ne peut nier du moins que ses habitudes ne permettent de poser la question.
Je me souviens d'avoir lu, dans divers journaux, une page mystique qu'ils citaient avec admiration et qu'ils empruntaient, disaient-ils, à Sainte-Beuve, lequel la donne, je ne sais où, comme une traduction d'un texte espagnol de sainte Thérèse. Elle débute ainsi :
« Est-ce que tu crois, toi éternellement vivant, que je t'aime à cause des récompenses futures promises dans ton royaume, pour les palmes, les harpes, les merveilles, les délices espérées de ton ciel. »
Plus loin, la sainte parle de ses méditations de la nuit, où elle voit « le corps blanc » de Jésus se détachant sur « l'obscurité sépulcrale » de sa cellule.
Bref, c'est une page éloquente, lyrique, d'un mysticisme ardent, exalté.
Mais elle n'est certainement pas de sainte Thérèse. Sainte Thérèse a le ton plus simple, plus humble, beaucoup moins romantique, et c'est d'ailleurs en vain que j'ai cherché ces lignes enflammées dans son œuvre : elles n'y sont pas.
Sainte-Beuve, qui prétend les traduire, en réalité les invente. Il a lu un sonnet, attribué - faussement d'ailleurs - à la célèbre carmélite; il en a pris l'idée générale, et à peu près le début; tout le reste est de lui seul.
Son imagination aime donc à travailler, en tout genre, sous le nom d'autrui; volontiers il prête son style. Qu'il nomme ou qu'il ne nomme pas, qu'il cite un anonyme ou un écrivain connu, Diderot, Hazlitt, Reynolds, sainte Thérèse, il convient d'être en garde; pour être sûr de la citation, il faut l'avoir contrôlée.
Voilà quelques exemples recueillis hâtivement à travers ses ouvrages! Il doit certes y en avoir beaucoup d'autres. D'ailleurs, le caractère d'aveux si exempts de regrets, et où l'on ne voit trace d'aucun scrupule, est de nature à mettre en défiance1.
1. Dans la Gazette de France (6 mars 1500), M. Charles Maurras prend vivement à partie « les rustres » qui, indignés qu'on osât douter de l'exactitude absolue de Sainte-Beuve dans ses citations, « se sont écriés qu'on le ravalait au degré des faussaires » et il ajoute : «ils montrent simplement qu'ils ne connaissent pas celui dont ils s'instituent les défenseurs ; M. l'abbé Bertrin n'a pas eu de peine à leur indiquer... quantité de petites supercheries commises par Sainte-Beuve, tardivement confessées et expliquées par lui. La dernière édition de ses Portraits contemporains, donnée l'année même de sa mort, fourmille de ces actes de reconnaissance, souscrits en faveur de ses nombreux bâtards littéraires ». ↩
Disons aussi que l'éminent critique a exposé, à l'occasion, des théories qui donnent un peu à réfléchir. Lisez, par exemple, dans son article sur les Mémoires de Mirabeau (Portraits contemporains, 1869, t. II, p. 290-291), cette page intéressante, qui vous paraîtra. peut-être en dire long; je la donne sans en rien omettre, pour ne pas courir le risque d'en augmenter ou d'en affaiblir la portée.
« M. Lucas Montigny se plaint amèrement de Manuel, l'ancien procureur de la Commune qui, en publiant le recueil des Lettres à Sophie, a négligé quelques suppressions faciles, quelques arrangements de convenance et de morale, qui auraient suffi pour rendre cette lecture irréprochable, ou du moins attrayante sans mélange. Nous sommes de son avis en cela, et il nous semble qu'en ce qui touche les portions toutes romanesques de la vie des grands hommes, s'il y a peu à faire pour les rendre plus complètes et plus harmonieuses, il est permis de l'oser; mais un goût parfait doit présider à ces légères et chastes atteintes. En lisant les admirables lettres de Diderot à sa Sophie (car c'était aussi le nom de MIe Voland), j'ai regretté vers la fin d'y trouver les détails de ces indigestions fréquentes dont se plaint un estomac qui vieillit. Il y a dans les lettres de Mirabeau à Sophie des pages qui désenchantent bien plus encore. Je concevrais qu'un art délicat, sans le dire, eût altéré, omis et quelque peu arrangé cette fin des choses. »
Ces principes peuvent mener loin.
On ne doit en user sans doute qu'à benne fin, comme il est dit ailleurs. Malheureusement chacun entend la bonne fin à sa manière: suivant ses idées, ses sentiments et quelquefois ses passions. C'est une faiblesse, qui n'est que trop humaine, et Sainte-Beuve n'y échappait certes pas plus qu'un autre.
Je suis particulièrement effrayé, pour l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, de ce qui est avancé sur les portions romanesques de la vie des grands hommes. Que ne devra-t-il pas redouter et que faudra-t-il croire des citations de Sainte-Beuve sur l'histoire de ses affections, si, pour la rendre plus complète et plus harmonieuse à ses yeux, le critique se reconnaît le droit d'altérer les choses et de les arranger au gré de sa fantaisie - et sans le dire ?
Donc, à ceux qui prouvent que Sainte-Beuve n'ayant pas eu à sa disposition le manuscrit de Chateaubriand, le fragment qu'il lui attribue sur le voyage à Jérusalem ne saurait passer pour authentique, on a tort d'objecter ses principes et les habitudes de sa vie littéraire.
Je me permets de dire à ses fidèles qu'ici la foi du charbonnier est vraiment un peu déplacée.
On peut donc étudier les faits en toute indépendance, sans être gêné par le caractère de l'auteur. Et ce qu'il faut retenir des faits, en définitive le voici sans doute :
1° Le passage contesté ne faisant pas partie des Mémoires d'outre-tombe, ne peut être cité désormais comme s'il leur appartenait. L'auteur l'eût-il écrit d'abord, il lui aurait enlevé toute autorité en le retranchant de la copie destinée à la publication.
2° Le texte de Sainte-Beuve ne peut pas être un texte exact; car le critique n'a pas eu le moyen de le copier, et de fait il ne l'a pas copié, sur l'original, seule manière de le reproduire avec fidélité; et comme il est impossible de savoir, dans l'état actuel de la question, ce qui est de Chateaubriand dans ce passage, et ce qui est de Sainte-Beuve, pour cette raison encore il est sans autorité.
On ne saurait donc en faire usage.