Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Sainte-Beuve et Chateaubriand Réplique a une réplique

Réplique a une réplique

Sainte-Beuve et Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 168–171 · chapitre 15 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les pages qu'on vient de lire parurent au mois de juillet 1900. M. Bédier y répliqua assez longtemps après. Ce qui donna lieu à l'article suivant, publié par l'Enseignement chrétien, le 1er juin 1901.

Chateaubriand a trouvé en M. Joseph Bédier, maître de conférences à l'École normale supérieure, un adversaire, très résolu et très zélé, de sa loyauté d'écrivain dans ses récits de voyages.

On sait que M. Bédier a fait paraître dans la Revue d'histoire littéraire de la France deux très longs articles destinés à établir que le célèbre voyage en Amérique était une « fiction », ou, plus exactement, un beau mensonge.

J'ai cru devoir combattre cette idée ; le Correspondant a publié sous ma signature une réponse étendue (10 juillet 1900).

Après neuf ou dix mois, M. Bédier vient de me répliquer assez vivement dans le numéro de la Revue d'histoire littéraire qui porte la date de janviermars 1901, mais qui a paru tout récemment en réa-

Je ne dirai qu'un mot de ce qu'il se rencontre de personnel dans ces pages.

Mon honorable contradicteur commence par déclarer que ma critique l'a « comblé d'aise ».

Je crains au contraire qu'elle ne lui ait été fort pénible; le ton même de sa réplique en est une preuve à mes yeux. M. Bédier a beau me qualifier d'adversaire « distingué » et aller même jusqu'à l' « éminent » ; il est à mon égard un peu amer.

Je conclus que je l'ai blessé et je le regrette.

J'aurais voulu pouvoir attaquer une opinion, qui me paraît devoir être attaquée, sans contrister un écrivain érudit et consciencieux, dont j'estime sincèrement les travaux.

Malheureusement, il est bien malaisé d'écrire une assez longue suite de pages contre une thèse, sans que l'auteur de la thèse paraisse çà et là en pâtir. M. Bédier croirait-il par hasard y avoir mieux réussi que moi-même ?...

Et puis, j'ai peut-être une excuse.

Dans ces deux dernières années, depuis que, pour avoir produit un fait jusque-là ignoré et osé en dire ma pensée, j'ai paru manquer de respect à la mémoire de Sainte-Beuve, laquelle n'est pas pourtant plus respectable, je crois, que celle de Chateaubriand, les amis de M. Bédier, les critiques qui appartiennent à son monde, ont usé envers moi, sauf quelques-uns, d'un ton assez... vigoureux, auquel j'ai dû m'accoutumer.

C'est assurément une mauvaise école et je serais désolé qu'elle m'eût fait perdre le sens exact de la mesure dans la discussion des idées qu'on ne partage pas.

Toujours est-il que je n'ai pas cru dépasser les justes limites. C'est à ce point que si l'un de ces messieurs avait publié contre ma thèse un article analogue à celui que j'ai écrit moi-même contre la thèse de M. Bédier, je l'aurais pris pour un homme rare par l'amabilité et le courage; il m'eût paru digne d'être mis à part dans la multitude des autres, et sa justice, comme sa modération, m'eût semblé appeler ma reconnaissance.

M. Bédier me reproche, par exemple, de l'avoir accusé d'obéir à l'attrait du paradoxe.

C'est à propos de l'hallucination qu'il prête à Chateaubriand, lequel, d'après lui, se serait imaginé très sincèrement avoir fait le fameux voyage sans l'avoir pourtant jamais fait.

« En ces trente ans, dit-il, l'auto-suggestion avait achevé son œuvre. La poétique légende du voyage en Amérique offre en effet un exemple achevé d'auto-suggestion. C'est un beau cas1.i

1. J'ai donné la référence à la fin de l'article qu'on vient de lire. ↩

Cette idée me paraissant absolument étrange, tout à fait insoutenable, j'ai cru ne pouvoir plus favorablement l'excuser qu'en y voyant une ingénieuse « fantaisie » de l'auteur, qui ne l'aurait exprimée qu'avec un demi-sourire et sans la prendre lui-même au sérieux.

M. Bédier s'offusque de cette explication ; c'est assez pour que je la retire.

J'admettrai donc désormais, puisqu'il y tient, qu'il voit en Chateaubriand un écrivain, « sincère » mais halluciné, qui s'est figuré et a cru toute sa vie, avec « une foi profonde », avoir fait, à vingt-deux ans, un voyage en Amérique qu'en réalité il ne fit jamais.

Ajouterai-je que si j'ai été quelque peu désagréable au savant professeur, il a essayé de me le rendre et avec usure? L'intention ne me semble pas douteuse. M. Bédier est un débiteur qu'on ne saurait accuser de n'avoir pas songé à payer sa dette. Tout compte fait, et sans revenir sur l'intention qui lui reste propre, je crois bien que je lui redois.

Mais s'il y consent, nous nous tiendrons pour quittes et nous tournerons le feuillet.

Reste la question elle-même, qui seule, d'ailleurs, intéresse le public. Commençons par indiquer quelques points qui ne sont plus contestés.