III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Voilà les observations que je me proposais de soumettre aux lecteurs du Correspondant. Reprenant un mot que j'ai déjà dit ailleurs, j'allais répéter avec plus d'énergie que jamais que toutes les apparences étaient jusqu'ici contre l'authenticité du passage, cité complaisamment par Sainte-Beuve, quand « un fait nouveau » comme on dit au Palais, est venu apporter une lumière, pour moi décisive, et trancher définitivement la question.
M. E. Faguet écrivait l'autre jour :
« Qui trouvera la page introuvable?... Je donne la plus grande publicité à cette question pour que des centaines de curieux sachent que la question existe et ne cesse plus d'y songer. Peut-être demain, peut-être dans cent ans, la page introuvable sera la page retrouvée; peut-être jamais. »
Eh bien, c'est fait ; j'ai retrouvé la page. Mais... !. y a un mais, et il est assez gros d'importance, comme on va le voir.
Pour plus de clarté, reprenons d'abord cette histoire d'un peu plus haut.
J'avais vainement cherché le célèbre passage attribué depuis cinquante ans aux Mémoires d'outre-tombe. J'avais vu qu'il ne figurait ni dans les éditions actuelles, ni dans la première édition, ni dans la Presse.
Il n'est pas non plus dans les feuillets isolés, dus à la main de Chateaubriand et plus souvent à celle d'un copiste, qui se trouvent, en certain nombre, à la Bibliothèque nationale.
Je venais d'achever d'écrire la discussion sur ce sujet que mon livre renferme, quand j'appris tout à coup l'existence d'une copie authentique des Mémoires.
J'eus d'abord une déception. L'éditeur qui en est propriétaire, M. H. Champion, refusait absolument de la communiquer à personne. Après bien des instances, et quand je lui eus expliqué que je ne désirais y chercher qu'un point intéressant pour la mémoire de Sainte-Beuve, il m'autorisa à la parcourir rapidement sous les yeux d'un intelligent collaborateur, M. Pierre Champion, son fils.
Ce manuscrit, qui embrasse seulement la quatrième partie de l'ouvrage, forme, on l'a vu, six volume in-4° (y compris des copies et fragments). Il est de Pilorge, secrétaire de Chateaubriand ; mais Chateaubriand lui-même l'a revu, corrigé et signé, au moins au commencement et à la fin de chaque volume. Remontant je ne sais à quelle date, il est resté jusqu'à la fin sous les yeux de l'auteur qui l'a signé encore dans les derniers mois de sa vie.
Ce qui prouve le prix qu'il y attachait, outre le soin qu'il a eu d'y multiplier sa signature, c'est qu'il y a introduit le propre manuscrit de Zanze, la fille du concierge de la prison dont a parlé Silvio Pellico et qui a protesté, on le sait, contre le récit du prisonnier auprès de Chateaubriand. Celui-ci a mis ce manuscrit parmi les feuillets de son texte, sous la même reliure, quoiqu'il y ait à côté, comme dans les éditions ordinaires, le texte italien et la traduction française.
Ce manuscrit des Mémoires était donc comme le manuscrit intime, le manuscrit personnel.
Et, de fait, il est passé, après la mort de l'écrivain, dans les mains vénérées et chéries de Mme Récamier et par Mme Récamier dans la famille Lenormant, à la succession de qui M. Champion l'a acheté.
Il n'est écrit que sur le recto des feuillets, mais le verso est lui-même numéroté soigneusement, avec indication chaque fois de la partie et du livre de l'ouvrage, car il est divisé en livres et en chapitres, contrairement aux éditions vulgaires et au texte de la Presse, qui crut, sans doute, devoir supprimer ces divisions, moins intéressantes pour les lecteurs d'un journal.
Je pus donc feuilleter ces gros volumes pendant deux courtes heures. Nous suivions, pour nous retrouver, M. Pierre Champion sur le manuscrit, moi sur le texte de l'édition Garnier. Nous découvrîmes ainsi que toute une série de pages du voyage à Venise ne figurait pas dans les volumes publiés.
Quant au paragraphe cité par Sainte-Beuve, dans l'impossibilité absolue de tout lire par suite du temps restreint qui m'était accordé, nous en cherchions des yeux le début et la fin. Nos recherches furent vaines, et je mis alors dans mon ouvrage une note pour le dire.
Chateaubriand ne faisait-il donc aucune allusion, dans ces pages, à son voyage de 1806 quand il quitta Venise pour Trieste et l'Orient? C'était ce souvenir, d'après Sainte-Beuve, qui lui avait inspiré l'aveu des véritables sentiments auxquels il avait alors obéi. Le manuscrit de Pilorge porte, en effet, ces mots dans un sommaire : « La première fois que je quittai Venise. »
Je crus tenir le passage. Mais, arrivé à l'endroit du texte, qu'annonçait la phrase du sommaire, c'est-à-dire à la page 3731, voici ce que je lus, et ce qui est d'ailleurs inédit comme tout ce chapitre :
« Tout change à tout moment et à toujours. Je tourne la tête en arrière et j'apperçois (sic) comme d'autres lagunes, ces lagunes que je traversai en 1806, allant à Trieste. J'en emprunte la vue à l'Itinéraire :
« Je quittai Venise le 28 (juillet) et je m'embarquai à dix heures du soir, pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée. Ces îles, au lieu d'être couvertes de forts et de bastions, sont occupées par des églises et des monastères. Les cloches des hospices et des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient que des idées de calme et de secours au milieu de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d'une de ces retraites pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole; ils avaient l'air de vieux nautoniers rentrés au port après de longues traverses : peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans la terre d'Égypte : Fuistis enim et vos advenae a in terra Hgypti. s
« Le voyageur est revenu : a-t-il été béni? Il a repris ses courses ; sans cesse errant, il ne fait plus que repasser sur ses traces. Revoir ce qu'on a vu, dit Marc-Aurèle, c'est recommencer à vivre. » Moi je dis : C'est recommencer à mourir. »
Après ce mélancolique regard en arrière, Chateaubriand reprend son récit; et voilà tout le souvenir du départ de Venise pour Jérusalem que le manuscrit de Pilorge offrit à ma curiosité de chercheur. Rien n'annonce, dans le sommaire, que le sujet doive être repris.
Pourtant les deux pages du cahier de Sainte-Beuve, dès qu'elles furent publiées, éveillèrent mes scrupules.
J'allai voir M. Pierre Champion ; je lui demandai s'il était bien sûr, comme moi, que le paragraphe contesté n'eût pas échappé à ses regards et aux miens, et malgré les assurances réitérées qu'il me donna pour calmer mes appréhensions, encore que je me sentisse indiscret et tout à fait importun, je priai en grâce qu'on me laissât feuilleter de nouveau le précieux manuscrit.
Cette fois je suivis sur l'analyse même que donnent les notes de Sainte-Beuve... et je trouvai enfin le paragraphe mystérieux, que j'avais inutilement cherché.
Mais ce que je supposais devenait pour moi évident : Sainte-Beuve avait cité de mémoire et inexactement.
Tout en offrant de nombreuses ressemblances, les deux textes ne concordent pas; ils diffèrent même sur des points importants. Que le lecteur en juge : les voici tous les deux ; je souligne les passages où ils s'écartent l'un de l'autre.