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L'Enchanteur 1768—1848
Sainte-Beuve et Chateaubriand Chateaubriand problèmes et polémiques (suite 3)

Chateaubriand problèmes et polémiques (suite 3)

Sainte-Beuve et Chateaubriand · 14 min de lecture · p. 48–59 · chapitre 4 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cela n'empêche pas, d'ailleurs, que, dans les occasions où il s'adresse au public (le cahier de notes n'était que pour lui), le critique ne donne les passages, empruntés à son manuscrit, comme le texte même des Mémoires.

Mais c'est là justement qu'est le problème.

S'il est vrai, ainsi que nous croyons l'avoir montré et comme il paraît jusqu'ici incontestable, qu'il n'a pas pu avoir et qu'il n'a pas eu le manuscrit des Mémoires sous les yeux, on est bien obligé d'admettre que ses assertions ne sauraient être prises à la lettre : les citations qu'il fait ne peuvent être authentiques, sauf quand il s'agit de la première partie de l'ouvrage, déjà copiée par Mme Récamier en 1826, ou de morceaux très courts, ou enfin de quelques autres endroits rares, -si même il en est, - que l'écrivain aurait voulu faire parvenir dès lors au public. Et le passage qui nous intéresse n'est assurément pas de ceux-là.

Il s'ensuit qu'on a le droit de conclure, jusqu'à ce qu'il ait été apporté des preuves nouvelles et solides contre cette conséquence logique, que ce passage n'a pu être reproduit avec fidélité; que, des lors, il n'est sûrement pas exact; ou qu'en d'autres termes, - car c'est tout un, - il manque d'authenticité.

C'est une conclusion qui blesse quelques esprits et qui soulève, je le sais, un certain nombre d'objections.

Je n'ai pas l'intention de les dissimuler.

Ceci doit être une discussion loyale, d'autant plus qu'il en peut sortir des conséquences assez graves pour la réputation d'un critique éminent, dont la bonne foi et la vigilance étaient restées jusqu'ici au-dessus de tout soupçon.

Il est donc juste que, d'un côté comme de l'autre, on ne cache rien au lecteur. Le lecteur pourra ainsi se prononcer, sans surprise et à bon escient, sur les opinions qui lui sont présentées : il en verra la fausseté ou l'exagération, si elles sont fausses ou exagérées.

Donc ceux qui croient à la parfaite loyauté littéraire de Sainte-Beuve et au soin qu'il aurait pris de citer toujours avec exactitude, opposent quelques difficultés à la thèse que nous venons d'établir.

Mais, - notons-le avant tout examen, - ils semblent oublier ce principe inattaquable, que des difficultés ne sauraient prévaloir contre des preuves : une fois démontré, un fait s'impose à l'adhésion de l'esprit, si embarrassante qu'en paraisse l'explication.

Entrons néanmoins dans le débat.

On peut d'abord trouver étrange que Sainte-Beuve ait publié le passage en question, s'il n'est pas exact, des 1836, lorsque Chateaubriand pouvait le lire.

Mais l'étonnement s'atténue quand on songe que, fervent admirateur du grand écrivain, l'auteur de la citation n'avait alors certainement aucune pensée désobligeante; ce n'est que plus tard qu'il a abusé de cette page contre Chateaubriand.

Ce qui serait bien plus difficile à comprendre, ce qui demeurerait même vraiment inexplicable, il faut le répéter, c'est que Chateaubriand lui eût communiqué son manuscrit, en lui permettant de jeter dans la circulation les pages qui en restaient, à ses yeux, les plus secrètes, des récits intimes empruntés à ce voyage à Venise, qui « du fruit défendu, comme disait Nisard, était la partie la plus défendue ».

Qu'est-ce donc, si l'on admet une communication coupable, due à la trahison d'un secrétaire, qui se serait laissé corrompre? Dans ce cas, je l'ai dit, ce n'est plus de l'audace qu'il aurait fallu à Sainte-Beuve pour livrer alors la page au public, c'est du cynisme.

La difficulté existe donc dans toute hypothèse, quelle qu'elle soit, et elle est bien moindre dans celle que nous défendons que dans aucune autre.

On s'en rendra compte mieux encore si l'on veut bien réfléchir à ce que nous avons fait remarquer plus haut, en passant. C'est justement parce que les auditeurs de l'Abbaye-aux-Bois, citant de souvenir, n'étaient pas en état de citer d'une manière authentique, ni d'ailleurs avec abondance, que l'auteur des Mémoires pouvait leur donner la liberté d'en parler à leur aise, sans inconvénient pour le secret de son œuvre, tel qu'il l'entendait.

Ajoutons qu'il n'a jamais protesté publiquement contre ce qu'on lui faisait dire, même quand il pensait ne l'avoir pas dit. En 1846, calomnié dans le National, à propos d'un traité conclu à Vérone, il ne voulut pas intervenir pour rétablir la vérité, malgré les plus amicales instances de M. de Marcellus.

Plusieurs années auparavant, dans un article sur Mme de Rémusat, Sainte-Beuve lui-mème avait reproduit une page de lui, qui remontait, paraît-il, à 1813, et qu'il jugea apocryphe, persuadé qu'il ne l'avait jamais écrite.

Quoique cette publication lui fût très désagréable, - c'est l'éditeur même qui l'affirme, - il ne crut pas devoir protester, pas même auprès de celui-ci. Il se contenta de se plaindre, dans l'intimité, à son amie de l'Abbaye-aux-Bois, que Sainte-Beuve lui attribuât un fragment qui ne sortait pas de sa plume. Ce que d'ailleurs nous n'aurions sans doute jamais su, si le malin critique, sûr de son fait, car il avait relevé la page et la signature sur l'album de Mme de Rémusat, ne s'était trouvé nullement gêné pour nous l'apprendre.

Comme donc il avait inséré, dans la Revue des Deux Mondes, en 1834, le très long morceau sur l'Avenir, sans que l'auteur lui reprochât de lui avoir prêté son style, ainsi qu'il semble l'avoir fait, il publia deux ans plus tard, sans plus de façons de son côté ni de protestations publiques de l'autre, le paragraphe beaucoup plus court sur le voyage « au tombeau du Sauveur »

Et il ne l'aurait pas osé, redisons-le bien, s'il en avait dû la connaissance à une communication bienveillante, laquelle eût imposé nécessairement le secret sur la partie du livre qui « du fruit défendu était la plus défendue », car la publication aurait constitué un abus de confiance, et pris l'air d'une trahison.

« Mais le style? dit-on. Ne trahit-il pas avec évidence la main qui a écrit Atala et l'Itinéraire ? La plume de Sainte-Beuve n'eût pas été capable d'un tour si poétique et si mélodieux. »

Voilà ce dont il ne faudrait pas jurer, du moins si l'on voulait se conduire en sage !

Remarquez d'ailleurs la diversité des opinions! Tandis qu'un homme de goût, très cultivé et très pénétrant, est persuadé qu'une page si belle dépasse le talent de Sainte-Beuve, un autre nous affirme, et avec vigueur, que l'auteur de Volupté lui paraît apte à l'écrire.

Et il est bien vrai qu'une plume habile peut aller loin dans la ressemblance du pastiche, même, - que dis-je? - surtout quand l'auteur imité a une manière, des habitudes et des expressions fortement caractéristiques.

Un académicien bien connu m'a raconté un jour qu'il fréquentait beaucoup Barbey d'Aurevilly, dans sa jeunesse, en compagnie d'un de ses amis, aujourd'hui hardi et vigoureux poète, quoiqu'il ne soit pas l'un des Quarante.

On sait peut-être que Barbey d'Aurevilly avait, si je puis dire, la spécialité de certaines anecdotes qui, pour le fond et la forme, lui étaient tout à fait particulières et portaient sa marque.

Piqués au jeu, il paraît que les deux jeunes gens se mirent à imiter le maître. Leurs petits récits coururent sous son nom, « et je crois bien, ajoutait le disciple devenu maître à son tour, et je crois bien que beaucoup s'y sont trompés avec assurance, y compris peut-être nous-mêmes, après quelque temps d'oubli ».

Ce qui a paru à bien des hommes cultivés le plus caractéristique de la manière de Barbey d'Aurevilly, qui sait si ce n'est pas précisément ce qui appartenait à ses spirituels imitateurs?

Est-ce que l'on connaît quelques poésies de l'antiquité qui révèlent mieux le genre et le tour d'Anacréon, que les Anacréontiques...., qui ne sont pas d'Anacréon ?

Sans en dire autant d'un grand poète de notre siècle, on peut affirmer que certains imitateurs ont exprimé exactement les traits distinctifs du modèle. M. Jules Lemaître avoue s'y être mépris lui-même, à l'égard de M. Albert Sorel.

« M. Albert Sorel, dit-il, a fait des suites de vers considérables, qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après un peu d'hésitation, que des vers de la Légende, qu'on m'avait cités, étaient de M. Sorel... Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié1.»

1. Les Contemporains, 4° série, Victor Hugo, 10° édition, p. 122-123. ↩

Une telle méprise est remarquable de la part d'un esprit à la fois si expérimenté et si fin.

Mais voici qu'il l'est plus encore, sans doute.

Dans les dernières années de Victor Hugo, il parut, à son insu, en Belgique si je ne me trompe, un petit volume de vers inédits qui portaient sa signature. C'étaient des pièces lyriques ou élégiaques, auxquelles se trouvait mêlé un sonnet. Les amis du poète lui apportèrent l'ouvrage. Il le parcourut avec étonnement et n'eut aucune peine à s'y reconnaître. Mais où le malhonnête éditeur avait-il pu se procurer ces œuvres?

« Quant aux vers lyriques, dit-il, j'en ai tant fait dans ma vie, que je ne suis pas trop surpris qu'il s'en promène à travers le monde dont je ne me souviens pas d'être le père. Mais le sonnet! Comment a-t-on pu mettre la main sur le sonnet? Je n'ai fait qu'une piece de ce genre dans ma vie, une pièce que j'ai adressée à une dame, et c'est justement celle-là!i

Or on sut, quelque temps après, que le sonnet et le reste provenaient de la fabrication de l'éditeur. C'étaient des pastiches, et Victor Hugo s'y était pris tout le premier! Il avait cru retrouver son propre style dans le style d'autrui.

C'est qu'on est, en effet, bien excusable de s'y tromper, surtout quand l'imitateur, d'ailleurs homme de talent, connaît bien l'état d'esprit, le tour et les habitudes littéraires de l'écrivain original, à plus forte raison s'il peut lui emprunter quelques phrases ou des expressions significatives, au milieu desquelles les siennes se glissent discrètement et demeurent confondues.

Rappelez-vous l'art des panoramas, devenu aujourd'hui si fort à la mode : ces pierres éparses, ces branches d'arbre jetées sur le sol devant vous, tous ces objets naturels, qui conduisent l'œil jusqu'à la toile, contribuent à donner à tout le tableau l'air même de la réalité.

Voilà sans doute les pastiches les plus commodes et les plus sûrs!

Supposé - car ceci n'est qu'une hypothèse - que Sainte-Beuve eût voulu en tenter un de ce genre à l'égard de Chateaubriand, assurément il avait l'esprit assez souple et la plume assez habile pour y réussir.

Faudrait-il pour cela lui reconnaître le talent même de l'auteur des Mémoires? La réponse est dans la page de M. Jules Lemaître, que nous citions il n'y a qu'un instant : « Cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de » leur modèle. « Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs » imitations « (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand écrivain qu'ils ont imité.

Mais ce jeu indiscret et perfide, -- du moins quand on ne le donne pas comme un jeu, - n'est il pas opposé aux habitudes bien connues d'un critique supérieur, dont on ne saurait mettre en doute la scrupuleuse loyauté?

Voilà le mot le plus commun, le refrain le plus chanté, celui que les défenseurs de Sainte-Beuve répètent en chœur, avec une religion indignée, et en repoussant la discussion comme une sorte de blasphème!

J'ignore si tous les dévots de ce nouveau culte croient à la perfection infinie de Dieu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils croient fermement à celle de Sainte-Beuve, et de la foi la plus rare, parmi les hommes cultivés, celle qui ne consent pas même à réfuter les raisons des profanes, autrement qu'en s'affirmant elle-même, la foi la plus tranquille, la plus sereine, la plus simple, la plus candide, la plus ingénue, la plus naïve : la foi du charbonnier!

Vous admettez la probité littéraire d'un écrivain que vous aimez. C'est votre droit; mais c'est aussi celui des autres de signaler les faits qui y portent atteinte, s'il paraît y en avoir, et vous manquez aux règles les plus élémentaires de la critique, en combattant des preuves au nom d'un sentiment.

Est-il d'ailleurs tellement sûr que Sainte-Beuve n'ait jamais prêté son style à autrui, en oubliant d'en prévenir?

M. Charles Maurras - et c'est un ami, car il excuse - prétend au contraire qu'il était plutôt coutumier de cette sorte de « supercherie ».

C'est trop dire, du moins à ma connaissance. Mais il reste bien vrai que Sainte-Beuve n'a pas, à cet égard, de scrupules extrêmes. Assez souvent, par exemple, il donne pour la réflexion d'un écrivain, dont il s'abstient d'indiquer le nom, une pensée qui est évidemment la sienne, dans la forme comme dans le fond.

Ainsi, à propos de certains esprits modernes, qui restent fermés à l'intelligence de l'antiquité, il dira : « Un moraliste à la façon de Nicolle les a très bien définis en ces mots... » Suit la définition, qui est assez longue1.

1. Dans la brochure qu'il a publiée contre l'opinion défendue ici, M. Michaut convient de la justesse de cette observation. Il écrit : « Cela est vrai; et même « assez souvent » me paraît trop faible; il faudrait dire « très souvent »; c'est un des procédés les plus caractéristiques de Sainte-Beuve. Il aime à mettre dans une bouche anonyme les réflexions trop hardies, les malices trop fortes, les insinuations trop délicates. » (Chateaubriand et Sainte-Beuve, Fribourg, 1900, p. 10). ↩

Il ne craint pas même d'aller un peu plus loin.

En 1845, dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars, il écrivit un article sur Louise Labé, cette femme poète du seizième siècle, qui n'aima pas seulement les vers, si l'on en croit les méchancetés de la chronique. Elle avait épousé, on le sait, un riche marchand cordier. Sainte-Beuve disait donc :

« La Monnoye cite sur Louise Labé un petit distique et un quatrain, qu'on ne trouve point, dit-il, dans la guirlande de vers à sa louange; je le crois bien, car ces petits vers salaces ont tout l'air d'être de la façon du malin commentateur lui-même. Nous pourrions faire comme lui et nous égayer sans peine aux dépens de la belle Louise. »

Mais en galant homme le critique renonce à user de son imagination et se contente de puiser dans sa mémoire :

« Nous croyons même savoir une petite épigramme qui ne se trouve pas non plus dans le recueil des vers imprimés en son honneur, et que la Monnoye, qui donnait dans l'inédit, a, je ne sais pourquoi, negligée. La voici. »

Vient alors un huitain de vers décasyllabiques, où il est raconté que l'Amour, ayant pénétré dans le magasin de « la belle Cordière »,

Choisit la corde et n'y mit que les traits.

Plus tard, en 1869, dans le tome V des Portraits contemporains, Sainte-Beuve ajouta cette note : « Depuis la publication de cet article, j'ai dû la petite communication suivante à l'obligeance de M. Péricaud :

« Il existe dans une bibliothèque peu connue un exemplaire des vers de Louise Labé... On y chercherait vainement le huitain cité par M. Sainte-Beuve; mais on y trouve, écrites sur le feuillet de garde, les deux petites pièces que voici. »

Ce sont deux pièces de vers latins, dont celle qui se rapproche le plus du huitain précédent raconte que l'Amour, étant venu dans le magasin du cordier, mit le feu aux étoupes, et tout brûla, y compris le cœur de la dame.

Il est clair, n'est-ce pas, que toute cette petite histoire est arrangée à plaisir. Sainte-Beuve avait lu, dès 1845, et non pas seulement, comme il le dit, après « la publication » de son article, les vers latins qu'il a reproduits plus tard. L'une des épigrammes lui inspira l'idée de faire la sienne, qui n'est pas du tout une traduction, qui est bien de lui, malgré le tour antique qu'il lui prête et l'air qu'il se donne de l'emprunter à une source, où La Monnoye oublia de puiser, il ne sait pourquoi.

Ne voyez-vous pas, dira-t-on, qu'il parle en souriant à demi?

En effet, il me semble voir et comprendre son demi-sourire, mais c'est grâce à la lumière qui vient de la note, ajoutée vingt-cinq ans plus tard. Supprimez cette note, faites mourir l'auteur un an plus tôt, - car il est mort l'année même où la note a paru, - et je croirai certainement que la citation est authentique, comme on a dû le croire pendant un quart de siècle. Or en réalité elle n'est qu'un jeu, où s'est complu et exercé le malin esprit du critique.

Il y a d'ailleurs des exemples, que n'éclaire pas le moindre sourire, où le lecteur n'est mis en garde, ni peu ni prou, contre la feinte.

En 1836, le fils du critique anglais Hazlitt publia ses Restes littéraires. La même année, Sainte-Beuve faisait paraître le deuxième volume de ses Critiques et portraits, et l'on pouvait y lire (p. 370) :