Texte du manuscrit
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mais ai-je tout dit dans IItinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène?
Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée remplissait mon âme; je dévorais les moments. Sous ma voile impatiente, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais l'A quilon pour cingler plus vite. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Que de malheurs ont suivi ce mystère!
Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle 2.
Voilà les deux textes! Les divergences sautent aux yeux.
Quelques avocats déterminés de l'auteur des Lundis chercheront sans doute à défendre leur client en essayant de croire que Chateaubriand a corrigé la rédaction de son premier manuscrit.
Ce serait une hypothèse gratuite, sans autre fondement que le besoin qu'en éprouve une foi décidée à tenir bon quand même, et cette hypothèse manquerait d'ailleurs de vraisemblance.
Car il convient de ne pas oublier que Chateaubriand n'entreprenait pas une copie nouvelle de ses Mémoires pour y insérer ses corrections : il corrigeait, sur le texte deja copié, au moyen de ratures, ou, si la retouche était importante, en collant, avec des pains à cacheter, un feuillet nouveau sur le feuillet ancien. Ses habitudes paraissent clairement dans le manuscrit de Pilorge.
Supposé cependant que des remaniements plus considérables, ou la crainte d'exposer son œuvre à périr dans un accident s'il n'en avait qu'une copie, ou, enfin, le désir de garder un exemplaire pour lui et pour les siens, l'autre appartenant, par contrat, à la société qui avait acheté le droit de publier l'ouvrage après sa mort, supposé que l'une de ces raisons ou quelque autre l'ait décidé à faire recopier les vingt ou vingt-cinq volumes qu'il possédait, on ne peut admettre qu'il ait recommencé facilement cet énorme et inutile travail.
2. C'est parce que le paragraphe finit de cette manière pour nous inattendue, et, d'autre part aussi, parce qu'il commence au bas d'une page, dans le manuscrit, que je m'explique qu'il nous ait d'abord échappé.
Or, nous connaissons l'existence de deux manuscrits de ce genre, celui qui a servi à la Presse, et celui de Pilorge, qui n'est évidemment pas le même; s'il y en a eu un troisième, ce qui est douteux, c'est celui dont on aura usé pour la première édition parue en librairie, laquelle présente quelques divergences avec le texte du journal.
Mais en supposant qu'il y a eu trois manuscrits généraux, on étend l'hypothèse autant qu'elle peut être étendue.
Or, ce n'est assurément ni celui de la Presse, ni celui de la première édition, qui contenaient le texte conforme au cahier de Sainte-Beuve, puisque le passage en était absent tout entier. Ce n'est pas non plus celui de Pilorge, qui ne présente ni feuillet ajouté à cet endroit, ni changement dans la pagination indiquant la suppression d'une page ancienne ou l'addition d'une page nouvelle, ni rature, ni surcharge, ni quoi que ce soit, enfin, qui autorise la conjecture d'une correction.
Et, dès lors, on est obligé de convenir qu'il n'a jamais existé de manuscrit où ait figuré le texte de Sainte-Beuve1.
1. Je répète - car ceci est essentiel - que Sainte-Beuve a rédigé ses notes sur les Mémoires d'après un manuscrit général, un manuscrit complet (dont il a entendu la lecture en 1834); elles ne sont pas composées seulement d'après certains passages qui lui auraient été communiqués; les deux feuillets publiés de son cahier manuscrit ne laissent sur ce point aucun doute. Donc cette page ne serait-elle pas - et elle en est plus qu'aucune autre - de celles que Chateaubriand ne voulait pas être alors livrées au public, et dont il ne pouvait consentir, par conséquent, à laisser prendre copie, on ne répond pas à l'argument qui vient d'être exposé en disant, comme on l'a dit, qu'il a circulé des fragments et que celui-ci a pu venir entre les mains de Sainte-Beuve. Ce ne sont pas des fragments, c'est tout l'ouvrage que le critique a analysé et dont il a reproduit des paragraphes ou des phrases. Quand donc l'on veut essayer de comprendre comment il a connu le célèbre passage, qu'il a modifié en le reproduisant, on est obligé logiquement de faire une hypothèse qui s'applique en même temps à l'ouvrage tout entier. ↩
Et puis, voit-on Chateaubriand s'amusant à remplacer « une seule pensée m'absorbait » par « une seule pensée remplissait mon âme », « je comptais avec impatience les moments » par « je dévorais les moments », « du bord de mon navire » par « sous ma voile impatiente », les yeux attachés sur l'étoile » par « les yeux attachés à l'étoile »1 ?
1. Il est remarquable que Sainte-Beuve ait écrit parfois à l'étoile au lieu de sur l'étoile que porte son cahier manuscrit. On dirait qu'il lui était resté dans l'oreille une sorte de souvenir inconscient de ce qu'il avait entendu, qui lui revenait de temps en temps malgré ses notes et sans qu'il y prit garde. ↩
Le voit-on supprimant cette phrase inoffensive : « Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves » ou cette autre, qui continue la précédente: « La raison me les rappelle encore », et la développe avec éloquence : « Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. »
Ce dernier sentiment n'avait rien que d'honorable pour lui, et il était rendu de la manière qui plaisait à son goût; il n'est donc pas possible qu'il lui fût venu à l'esprit d'en retrancher la mélancolique et gracieuse expression.
On peut être sûr encore qu'il n'aurait pas supprimé ce qui regarde la gloire, à supposer qu'il l'eût une fois écrit. Ou il aurait conservé l'expression, car il l'aimait, ou, s'il lui avait déplu d'initier le public à cette page intime de son histoire, il ne se serait pas contenté de faire subir à cette partie de son récit des mutilations partielles et tout à fait insuffisantes, il l'aurait supprimée d'un trait de plume, tout entière.
C'est sur quoi je ne vois guère, je l'avoue, que l'on puisse garder quelques doutes1.
1. On a objecte depuis que Chateaubriand avait du goût pour la phrase « de la gloire pour se faire aimer ». Je ne vois pas du tout en quoi cette réponse affaiblit les raisons qui viennent d'être exposées. Le goût de l'écrivain pour l'expression me semble même, d'une part, comme je viens de le dire, empêcher de comprendre qu'il l'ait supprimée puisqu'il laissait le reste, et d'autre part, au contraire, aider à se rendre compte que le jeune critique l'ait placée là de sa propre autorité. Car si l'on peut croire qu'il ne serait pas étonnant que Chateaubriand, aimant le mot, l'eût écrit à cette place, supposé qu'il y eût été vrai, ce qui est la question, il l'est assurément encore moins qu'arrangeant un passage des Mémoires, d'après des souvenirs incomplets sur certains points, Sainte-Beuve ait songé à se servir d'une expression, familière à l'écrivain éminent dont il tâchait de reproduire le style. Donc l'opinion, qu'on essaie de combattre ainsi, me parait garder toute sa force, comme les observations qui servent à l'établir, et tant qu'on n'y opposera pas des raisons. meilleures, je m'y tiens. ↩
Et alors, la conclusion?
La conclusion, c'est que Sainte-Beuve a donné toute sa vie comme authentique un passage qui ne l'est pas ; c'est qu'en reproduisant, dans ses notes, le texte des Mémoires, là où le souvenir lui a fait défaut il l'a « altéré et arrangé... à bonne fin », entendez : pour lui faire dire ce qu'il croyait sans doute être au fond la vérité, et pour rendre aussi « plus complète et plus harmonieuse » cette « portion toute romanesque de la vie d'un grand homme »
Et en effet le roman est ainsi plus achevé, s'il n'est pas plus moral.
Lisez l'auteur même des Mémoires : vous le verrez occupé, dans ce voyage en Orient, au milieu des sereines et hautes pensées qui en ont été l'inspiration, de sentiments voluptueux comme il en a éprouvé d'autres : mélange regrettable assurément, dont il se plaignait lui-même, dans ses heures de retour sur son âme, et que j'ai essayé, pour ma part, d'expliquer ailleurs, sans entreprendre de l'excuser.
Ecoutez à son tour Sainte-Beuve : la situation est pire encore, mais elle est aussi bien plus romanesque. Son texte était déjà clair, et il a pris soin de le commenter lui-même dans les Causeries du lundi : il en a tiré tout le suc.
Suivant lui « l'enchanteresse », c'est-à-dire la duchesse de Mouchy, aurait dit au poète, qui la poursuivait de ses avances : « Partez pour l'Orient, remplissez le monde de votre nom (ce qui, à la vérité, était déjà fait, mais « l'enchanteresse » n'y prenait pas garde, distraction permise aux héroïnes de roman), couvrez-vous enfin de gloire, et, à cette condition seulement, vous me trouverez au retour. La gloire d'abord, moi après. «
Cela rappelle le Cid :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Il n'en fallut pas davantage à Chateaubriand, paraît-il, pour voler à l'autre bout du monde.
Ainsi voilà, non pas un des incidents prévus du voyage, mais le but secret du voyageur. Sainte-Beuve le dit expressément, dans la vingtième leçon de Chateaubriand et son groupe : « troisième motif : se faire aimer d'une beauté sensible à la gloire », et encore avance-t-il un peu plus haut que le vrai motif c'était celui-là, les autres constituant « une dernière fiction épique ».
Ces termes adoucis ont pour mission de faire passer les accusations les plus graves.
Et tout cela n'est que l'amplification complaisante de ce qui est dit sur la gloire dans le célèbre passage, c'est-à-dire de ce que n'a pas écrit Chateaubriand !
C'est justement le point où Sainte-Beuve appuie; c'est ce qu'il a soin de mettre en relief, même typographiquement, au moyen de caractères italiques. L'attention du lecteur est appelée, le commentaire porte sur la partie de la citation qui est du commentateur lui-même.
C'est assurément imprévu, étrange... et quelque chose de plus !
Vais-je donc prétendre que Sainte-Beuve est un faussaire?
Non, le mot est trop gros et il me répugne. Je dis simplement que Sainte-Beuve à donné une page, dont la partie la plus caractéristique est de sa fabrication, comme une page textuelle de Chateaubriand, et que, de la mort de l'écrivain à la sienne, il en a usé contre lui avec un zèle infatigable.
Je constate des faits et j'apporte des preuves.
Juge qui voudra!