Carte pour l'étude du voyage de Chateaubriand en Amérique. N. B. Le pointillé indique le tracé d'itinéraire
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dont cet article combat l'ensemble.
«Nous parlons aussi d'après ce que nous avons appris nous-même sur les lieux1. »
1. M. Bédier, qui ne veut pas en général que Chateaubriand ait rien su par sa propre expérience, plutôt que de lui reconnaître ce mérite, aime mieux s'accuser lui-même en bien des endroits, comme je l'ai dit, de n'avoir pas su mettre la main sur les ouvrages qu'il a exploités, et il va même encore au delà : il préfère - chose piquante! - soupçonner Chateaubriand de s'être fait à lui-même des emprunts! Ainsi, il ne craint pas d'écrire que, pour peindre la tempête qui l'assaillit à son retour d'Amérique, l'auteur des Mémoires s'est contenté de copier, - très imprudemment, puisqu'elles étaient déjà connues, - les Tempêtes fameuses des Natchez et des Martyrs, alors qu'il est évident que c'est la poésie qui s'est inspirée de la réalité, comme il paraît tout naturel, et non la réalité de la poésie, ce qui serait tout à fait nouveau. Ayant à décrire une tempête, Chateaubriand ne pouvait pas ne pas mettre à profit le souvenir de celle qu'il avait essuyée à sa rentrée en France, et que mentionne déjà le Voyage en Amérique, composé, d'après M. Bédier, avant 1800, c'est-à-dire une dizaine d'années plus tôt que les Martyrs. Avancer le contraire, c'est vraiment pousser un peu loin le désir de déprécier l'exactitude de ses récits. ↩
Voilà la vérité, et la vérité reconnue, proclamée d'avance, par lui-même ! De l'usage qu'il a fait de ses sources, on ne peut donc rien conclure contre la sincérité de ses récits. M. Bédier l'avoue; et il a raison. Aussi a-t'il cherché ailleurs une base qu'il jugeât plus solide pour ses attaques2.
2. Le voyageur anglais Cawer use lui aussi assez souvent de ses prédécesseurs. M. Bédier écrit lui-même (2° article, p. 93) : « Il est curieux de constater qu'ici - et en plusieurs lieux Cawer a fait comme Chateaubriand : il a pris ce discours à Charlevoix ». Cela n'empêche pas cependant que Cawer ait réellement voyagé en Amérique durant les années 1766, 1767 et 1768. M. Deschamps va-t-il aussi le nier? Il se doit, s'il veut être d'accord avec lui-même. ↩
Voici le résumé de ce nouveau réquisitoire :
Chateaubriand est parti de Saint-Malo le 8 avril 1791; il est rentré au Havre le 2 janvier 1792. Arrivé tardivement à Baltimore, le 10 juillet, il s'est rembarqué à Philadelphie le 10 décembre. Il n'a donc passé que cinq mois sur le continent américain. Or il n'est pas possible qu'en cinq mois il ait parcouru tout le pays qu'il dit avoir exploré.
Pour en donner la preuve, M. Bédier trace alors l'itinéraire qui lui semble ressortir des endroits divers de ses livres, où Chateaubriand a parlé de son voyage, soit longuement, soit en passant ou seulement par allusion.
C'est justement cet itinéraire qu'indique le pointillé tracé sur la carte que l'on vient de voir. Il est hypothétique, et, à mon sens, en grande partie inexact.
Commençons par définir avec précision ce que le voyageur déclare formellement avoir visité.
Il a visité Baltimore, Philadelphie, New-York, Boston, où il est allé saluer à Lexington, dans le voisinage, « le premier champ de bataille de la liberté américaine ». Revenant alors à New-York, il a pris le paquebot qui faisait voile, sur l'Hudson, jusqu'à Albany. C'est à ce moment que, accompagné d'un - guide, il entre dans les forêts vierges pour se diriger vers le Niagara.
Le voilà dans l'enivrement où le jetaient les grandes solitudes !
« Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête si fière! Tout à coup je vins m'énaser contre un hangar. Sous ce hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'ai vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine. tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche, et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons d'ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau, pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le départ de notre armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du nouveau monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours : « Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. » Il se louait beaucoup de lalégèreté de ses écoliers ; en effet je n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois : A vos places! Et toute la troupe sautait comme une bande de démons. »
Chateaubriand contempla avec ravissement la cataracte du Niagara qu'il a si magnifiquement décrite.
De là, s'associant à une caravane de planteurs, - son guide était rentré à Albany, - il s'avança vers Pittsburg, descendit l'Ohio, aperçut les ruines indiennes, qui se trouvaient à l'endroit où le Scioto entre dans cette rivière, vit « l'en-haut » du Mississipi, la Louisiane, qui s'étendait alors sur les deux rives du fleuve, pénétra dans les Florides, conversa avec des sauvages de la tribu des Natchez, et aussi avec des Muscogulges et des Siminoles, passa les montagnes Bleues, et, par les terres défrichées, gagna Philadelphie, où il se rembarqua pour la France.
Voilà, quant à son itinéraire, les seuls points qui ressortent nettement de ses récits !
Le reste se compose de tableaux ou d'épisodes, et aussi de notions géographiques, qu'il puise parfois ailleurs, nous l'avons vu, que dans ses observations de voyage.
Si l'on veut s'en tenir à ses affirmations catégoriques, et ne pas le conduire où il ne dit nulle part être allé, il ne faut pas étendre ses courses plus loin, ni essayer de déterminer avec précision ce qu'il a laissé dans le vague et ce qu'il nous est impossible cependant de savoir autrement que par lui.
Revenons donc sur les grandes étapes de son voyage, sur celles du moins pour lesquelles il est besoin de fixer le sens qu'il donne à certains noms, ou à propos desquelles on l'attaque.
Il n'y a pas à insister tout d'abord sur l'excursion à la cataracte du Niagara.
M. de Mersenne a querellé l'auteur d'Atala au sujet de la distance d'où l'on entend le bruit de la cataracte. Mais il paraît, d'après M. Bédier même (p. 552), que c'est lui qui se trompe.
Il se trompe aussi, de l'aveu unanime, sur la région d'Albany au Niagara.
Ce qui amène à dire que, si sa méthode avait quelque valeur, si des erreurs suffisaient à prouver qu'on n'a pas vu ce dont on parle, c'est lui, c'est ce critique anonyme et rodomont, qui serait convaincu de n'être jamais allé à la cataracte.
Sur les bords de l'Ohio, M. Bédier arrête Chateaubriand pour lui chercher noise à son tour.
Il prétend que, dans la saison de l'année où le voyageur dut arriver à Pittsburg, c'est-à-dire, d'après lui, vers la mi-septembre, l'Ohio n'avait pas assez d'eau encore pour qu'on pût naviguer : il n'est navigable qu'au printemps et à l'automne, et l'automne ne commence qu'en octobre. Or, les chiffres sont les chiffres, le commencement d'octobre ce n'est pas la fin de septembre.
Ceci est évidemment une mauvaise guerre. C'est vouloir ferrailler malgré tout et pour le seul plaisir.
Car, outre cette chicane un peu vaine sur le début d'une saison, qui peut commencer, en réalité, un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant les années, puisqu'il a étudié ces questions M. Bédier sait bien que, saut les bateaux trop pesants, l'Ohio permet la navigation à toute époque.
Voici, d'ailleurs, un texte décisif. Je le prends dans un ouvrage de ce siècle : Voies de communication aux Etats-Unis, par Henri Stucklé (p. 433) :
« Les eaux de l'Ohio offrent une belle navigation pour des bateaux à vapeur de première classe, pendant six mois, et pour des bateaux tirant peu d'eau pendant tout le reste de l'année, lorsque les glaces n'interrompent pas les communications. »
Comme on était alors à la fin de l'été, ce dernier péril n'existait pas ; et, d'autre part, Chateaubriand usa de bateaux légers, nous le dirons tout à l'heure. Rien ne s'opposait donc à ce qu'il naviguât alors sur l'Ohio.
Mais aurait-il préféré, on ne sait par quelle étrange fantaisie, des bateaux lourds et d'un grand tirant, il pouvait très bien trouver la rivière en état de les porter.
Car, « à vrai dire, écrit le voyageur Michaux, celui même qui raconte que les gros chalands ne peuvent flotter qu'au printemps et à l'automne, à vrai dire, en cas de pluies abondantes dans les monts Alleghanys (ou Apalaches), on peut descendre l'Ohio en toute saison » et plus facilement encore, n'est-ce pas, quand on se trouve à la veille même de l'automne, ce qui était alors le cas de Chateaubriand.
M. Bédier cite lui-même ce texte, qui ne souffre pas de réplique. Aussi bat-il en retraite; il dit n'avoir voulu que « marquer une difficulté » et avoue que notre voyageur a bien pu descendre l'Ohio à ce moment de l'année, même en chaland.
Mais alors pourquoi lui avoir cherché cette querelle d'Allemand?
En tout cas, il n'y a pas à en tenir compte, c'est chose entendue.
Chateaubriand s'embarque donc sur l'Ohio. Mais dans quelle sorte d'embarcation?
« On pouvait alors, dit M. Bédier, descendre l'Ohio et le Mississipi, soit en pirogue, soit sur de grands chalands de transport. »
Il faut remarquer que le voyage en pirogue était deux fois plus rapide que le voyage en chaland.
M. Bédier le sait et le dit. Mais il admet malgré cela - ne serait-ce point même à cause de cela? - que le voyageur s'est embarqué sur un chaland destiné principalement aux marchandises.
Aurait-il donc existé alors de ces lourds bateaux, employés au service régulier de la rivière?
Évidemment non. Même, - toujours d'après M. Bédier, - on n'en trouvait point de fabriqués d'avance à Pittsburg. Chacun d'eux « ne servait que pour un seul voyage d'aval. Faute de pouvoir remonter les courants du Mississipi, ils étaient vendus à l'arrivée à la Nouvelle-Orléans comme bois d'arrimage ou comme bois à brûler. Il en résulte qu'on ne les construisait chaque année à Pittsburg que sur commande »
On voit maintenant tout le profit qu'il y a pour la thèse à préférer le voyage sur les gros bateaux au voyage sur de petits canots légers. Ceux-ci étant toujours prêts et faisant la route bien plus vite, le voyageur, s'il en use, pourra partir beaucoup plus tôt, n'ayant pas à attendre qu'on fabrique un bateau exprès pour lui, et il descendra le courant beaucoup plus vite.
Seulement on trouvera peut-être que des deux manières de naviguer, Chateaubriand n'a pas dû nécessairement choisir celle qui sert le mieux l'opinion malveillante de M. Bédier et qui l'eût incommodé lui-même davantage. A moins d'avoir perdu le sens, il aura fait son choix justement à rebours.
Il est vrai que la navigation en canot paraît au critique quelque chose de si extraordinaire, qu'il assure n'avoir pas besoin de preuves pour être convaincu que Chateaubriand ne l'a pas pratiquée.
J'avoue que ceci m'étonne étrangement.
Car on naviguait alors sur les rivières d'Amérique bien plus en canot qu'en chaland. C'est en pirogue que le voyageur Michaux va sur l'Ohio de Weeling à Limestone; c'est en pirogue que le voyageur Smith descend l'Ohio et le Mississipi, du confluent du Kentucky jusqu'à la Nouvelle-Orléans. A son tour, le voyageur Bartram, dont M. Bédier use si abondamment contre notre écrivain, parcourt les rivières américaines sur un simple canot.
M. Bédier me permettra-t-il de lui dire que le jour où il lui plaira de visiter, lui aussi, après Chateaubriand, la cataracte du Niagara et le reste, s'il se mêle un peu aux habitants, s'il tient à vivre de leur vie, il n'affrontera pas autrement que dans un canot la vaste étendue même des grands lacs.
Car c'est le moyen de naviguer commun dans ces contrées; je le tiens de voyageurs qui en arrivent.
Et à supposer que notre distingué contemporain préfère la rapidité et le confortable des bateaux à vapeur, je n'ai pas besoin de rappeler que Chateaubriand ne pouvait faire comme lui.
En 1827, l'auteur du Voyage en Amérique écrivait (p. 206) :
« Aujourd'hui des bateaux à vapeur sillonnent ces lacs où l'on voyait à peine, il y a trente ans, quelques pirogues de sauvages. »
Ceci montre de plus qu'on a tort de dire que le voyageur n'a pas parlé de pirogues. Il n'a pas écrit qu'il avait descendu l'Ohio en pirogue, dit-on. Mais a-t-il écrit davantage qu'il l'avait descendu en chaland?
En l'absence des renseignements précis qu'il ne donne pas sur ce point, si elle désire interpréter son silence, la critique a le devoir de supposer qu'il a usé des embarcations dont il parle sans cesse et non de celles dont il ne parle jamais.
Car je ne me souviens pas d'avoir vu une seule fois les chalands nommés dans ses divers récits américains. Que s'ils l'étaient, par hasard, ce serait, à coup sur, très rarement.
Les canots, au contraire, sont rappelés sans cesse. On dirait que l'auteur ne connaît pas d'autre moyen de naviguer sur les cours d'eau du Nouveau Monde.
Et d'ailleurs, quoi qu'en pense M. Bédier, il a dit bien des fois qu'il naviguait lui-même en canot. Par exemple :
« Le ciel est sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot, qui fuit devant une brise légère » (Voyage, p. 75).
Un peu plus loin :
« Sept heures du soir. Nous avons traversé la fourche de la rivière et suivi la branche du sud-est. Ayant tiré notre canot à terre, les uns ont amassé des branches sèches, etc. » p. 75).
On trouve mème, dans ces récits, le souvenir d'un usage qui peut nous paraître étrange, mais qui est pratiqué aujourd'hui encore parmi les Indiens de ces régions.
Quand on a besoin de passer dans une rivière qui ne communique pas avec celle où l'on navigue, ou bien si la rivière fait un trop long détour, et qu'il y ait avantage à « couper des pointes », le canot est retiré de l'eau et porté sur les épaules.
« Demain, nos hôtes nous aideront à porter notre canot à un fleuve, qui n'est qu'à 5 milles du lieu où nous sommes » (p. 79).
Mais alors, dira-t-on, pourquoi s'associer avec des colons, si l'on ne doit pas fréter, à frais communs, un bateau de transport ?
Pourquoi? Mais parce qu'il était impossible de voyager seul dans ces déserts, sans s'exposer aux plus graves périls. M. Bédier le sait bien, puisqu'il écrit :
« ¼ Les deux rives du fleuve étaient infestées de sauvages en embuscade, qui tiraient sur les « chairs blanches » ou attaquaient la nuit la pirogue amarrée. »
La prudence exigeait donc qu'on fit partie d'une caravane.
Il y avait ainsi sur les rivières des groupes de canots voyageant ensemble, qui formaient comme des flottilles. Ces flottilles sont rappelées plusieurs fois par Chateaubriand..
Dans Atala, par exemple, il peint la tribu des Natchez remontant l'Ohio sur une foule de pirogues. Les Mémoires d'outre-tombe parlent à leur tour de ces « nacelles d'écorce », de ces « canots s'avançant à la file » l'un derrière l'autre, dans lesquels les Indiens s'aventurent sur le lac Erié, si renommé cependant par ses tempêtes. Le péril n'était pas le même, naturellement, sur les eaux plus calmes des fleuves.
Concluons donc - on ne peut faire autrement - que Chateaubriand a voyagé en canot avec sa caravane. Nous verrons plus loin les conséquences.
Mais jusqu'où la flottille est-elle descendue? M. Bédier pense que le voyageur est allé, d'après son récit, jusqu'à l'endroit même où s'est élevée depuis la ville de Natchez.
Quant à M. G. Deschamps, il est bien plus hardi. Si nous en croyons le Voyage en Amérique, écrit-il avec décision, Chateaubriand est arrivé jusqu'à la Nouvelle-Orléans.
Je m'imagine qu'on embarrasserait beaucoup M. G. Deschamps en lui demandant ses preuves. Quels sont les textes où Chateaubriand aurait dit cela? M. Deschamps n'en cite aucun et, en réalité, il n'y en a point.
L'écrivain donne la distance de la Nouvelle-Orléans à l'embouchure de l'Ohio. Mais il ne dit pas, je pense, qu'il l'a lui-même mesurée, non plus qu'il ne dit avoir mesuré la circonférence du lac Erié, qu'il évalue à 100 lieues, ce qui est d'ailleurs tout à fait inexact.
N'attribuons point, par inattention ou malveillance, à ses observations personnelles de simples notions de géographie ou d'histoire naturelle, quand il a pris soin lui-même de nous épargner toute confusion, en nous avertissant d'avance des obligations qu'il avait envers autrui1.
1. Dans le même ouvrage, le voyageur parle longuement du Mexique et des républiques espagnoles. Quelqu'un osera-t-il en conclure qu'il prétende avoir parcouru ces contrées, alors qu'il déclare formellement n'être allé que dans les États-Unis? Il ne suffit donc pas qu'un lieu soit nommé dans son livre, pour que l'écrivain soit réputé dire qu'il l'a visité. On est même un peu étonné d'avoir à insister ainsi sur ce point. ↩
« Dans ses Mémoires d'outre-tombe, ajoute M. Deschamps, il réduit son itinéraire à une excursion vers le pays des Natchez. »
Ceci est plus juste, - sauf l'intention.
Le critique veut faire entendre que, s'étant aperçu qu'il en avait trop dit peut-être dans son Voyage, l'auteur prit soin depuis, dans ses Mémoires, de se montrer plus modeste.
Mais les dates suffisent à détruire ce soupçon désobligeant, et M. Deschamps a commis la distraction de ne pas le remarquer. Chateaubriand a composé cette partie de ses Mémoires avant de publier son Voyage, qui n'a paru qu'en 1827.
S'il avait eu la crainte qu'on lui prête, il lui était très facile de ne pas écrire, ou, si elle était déjà écrite, de modifier, de supprimer même, dans son manuscrit, la page qui l'inquiétait, dit-on, et dont il avait senti le besoin de restreindre la portée.
Au reste, M. Deschamps s'exprime, à mon avis, avec assez d'exactitude, quand il dit du voyage de Chateaubriand sur le Mississipi que, d'après les Mémoires, il s'est borné à une pointe vers le pays des Natchez.
Pour Chateaubriand, le pays des Natchez n'est pas seulement le village où se trouve leur centre principal; c'est toute la région qu'ils fréquentent et habitent successivement dans leurs courses de nomades.
Et Chateaubriand a raison d'entendre ainsi le mot. Avant que les Indiens eussent été cantonnés dans des territoires déterminés, ce qui a été fait au xix° siècle, chaque tribu avait véritablement pour pays la contrée qu'elle parcourait sans fin, où elle se transportait d'un point à l'autre suivant les circonstances et ses besoins, particulièrement quand la chasse, dont elle vivait, l'obligeait à quitter un canton où le gibier devenait rare.
Or il est certain que les Natchez occupaient de cette manière la rive gauche du Mississipi, au nord de la ville qui porte aujourd'hui leur nom.
Il paraît même qu'ils arrivaient parfois jusqu'à l'Ohio, d'après ce que laisse entendre Chateaubriand. Car c'est dans le lit de l'Ohio que le chef Chactas raconte à René l'histoire d'Atala, « une nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les Natchez dorment au fond de leurs pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux de bêtes, fuit devant une légère brise » La tribu est venue ainsi en « remontant le Meschacébé, à l'aide des contre-courants ».
C'est donc le long de la rive orientale du Mississipi que Chateaubriand place ces nomades. Voilà, à ses yeux, quel est leur pays1.
1. Il écrit nettement : « Sur ce grand fleuve (le Mississipi s'étendait la domination des Natchez » (Voyage, page 179). ↩
Du reste, qu'il faille donner au mot ce sens étendu, quand il parle de la visite qu'il fit chez ce peuple, c'est ce qui me paraît résulter clairement de ce qu'il dit lui-même.
On voit, par exemple, au cours de l'Essai historique, qu'il n'avait jamais conçu le projet de se rendre vers le sud du Mississipi. En effet, dans cet ouvrage, composé pendant les années qui suivirent immédiatement son retour, expliquant le dessein chimérique qu'il avait eu d'atteindre l'extrémité du continent américain, il écrivait :
« Je me serais mis en route, marchant directement à l'ouest, en longeant les lacs du Canada jusqu'à la source du Mississipi, que j'aurais reconnue. De là, descendant par les plaines de la haute Louisiane jusqu'au 40° degré de latitude nord, j'eusse repris ma route à l'ouest. »
Entre les régions situées vers le 40º parallèle et la ville actuelle de Natchez, la distance est énorme, comme il est aisé de s'en convaincre en jetant un regard sur la carte. Il n'y a donc pas à supposer, ainsi que je l'ai vu faire par des géographes, que Chateaubriand pouvait être descendu tout à fait au sud, peut-être parce qu'il y était conduit par son itinéraire primitif. Le texte qu'on vient de lire est péremptoire.
Mais il a écrit, de plus, dans une page qui se trouve parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale :
« Qu'aurais-je été faire aux embouchures du Mississipi, moi qui voulais cheminer vers le nord ? »
Il devait penser de même du village de Natchez, qui est à quatre jours seulement des embouchures, et qui n'offrait d'ailleurs rien d'intéressant à sa curiosité.
Aussi dit-il formellement qu'il n'a pas visité la partie méridionale du fleuve. « Cet en-bas du fleuve ressemble peu au Mississipi que j'ai décrit; je n'ai peint que l'en-haut où j'avais passé1.
1. Biblioth. Nation. F. F. 12451, fol. 14. ↩
L'en-haut, ce ne peut pas être évidemment la partie où est située la ville qui s'appelle aujourd'hui Natchez. Car, en ne considérant même le Mississipi qu'à son point de jonction avec l'Ohio, la ville de Natchez paraît très loin de se trouver dans « l'en haut » du fleuve » ; elle est très nettement dans « l'en-bas ». Si Chateaubriand l'avait visitée, il ne pourrait dire, en aucune façon, qu'il n'a parcouru le Mississipi que dans la partie supérieure de son cours. Il suffit de considérer la carte un instant pour s'en convaincre.
J'ajoute que cet endroit montre clairement en quel sens on a le devoir d'interpréter, pour rester fidèle aux règles de la critique, ceux des autres passages sur la visite de l'auteur aux Natchez, qui pourraient paraître douteux si on les étudiait isolément.
Ne faisons donc pas voir au voyageur plus de pays qu'il ne dit en avoir vu pour le simple plaisir de lui reprocher ensuite les exagérations que nous lui aurons nous-mêmes prêtées ; et admettons, puisqu'il l'assure, qu'il n'est pas descendu au delà de ce qu'on peut appeler raisonnablement le haut du fleuve, ce qui est, au plus, la région située du 36° au 34º parallèle, vers la latitude où est placée la ville américaine de Florence.
C'est là qu'il aura quitté le fleuve pour traverser la Louisiane et pénétrer dans les Florides.
M. G. Deschamps écrit avec assurance :
« Il affirme qu'après avoir fumé chez les Natchez le calumet de la paix, il explora l'Alabama, la Géorgie, la Caroline du Sud, le Tennessée (ou T'Tennessee). »
Ici encore, M. Deschamps serait bien en peine de citer le texte où il a trouvé cette affirmation. Il lui est arrivé un accident : il a pris un renseignement géographique pour un itinéraire.
Voici du reste la phrase de l'écrivain; elle est assez claire pour que le lecteur comprenne malaisément qu'on s'y trompe :
« Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee1 . » C'est ce que M. Deschamps traduit ainsi : « Il affirme qu'il explora l'Alabama, la Géorgie », etc.
1. Mémoires d'outre-tombe, édit. Garnier, t. 1, p. 436. ↩
Chateaubriand a pénétré certainement dans les Florides. Il l'a dit ailleurs, et rien ne permet d'en douter. Mais cela ne prouve nullement qu'il ait visité toutes les parties de cette immense contrée.
Qu'on se figure un Allemand qui, ayant vu Strasbourg et Metz, aurait écrit, il y a un siècle, qu'il était allé en France. Plus tard, un historien fait le calcul du temps restreint qu'il a eu pour cette excursion et s'écrie délibérément : « Il affirme qu'il a vu l'Alsace, la Lorraine, la Bourgogne, la Picardie, la Bretagne, la Gascogne, la Provence, le Dauphiné... », enfin toutes les provinces françaises.
C'est à peu près la méthode de M. Deschamps. On se contenterait de la trouver plutôt un peu... folâtre, si elle n'avait pas pour but de démontrer que le voyageur ne mérite pas d'être pris au sérieux et a tout juste la bonne foi de « Tartarin ».
Reproduisant la phrase qui a abusé M. Des-champs, ou dont M. Deschamps abuse, M. Bédier écrit : Chateaubriand « ne veut pas dire sans doute, qu'il ait parcouru toutes ces régions » (et il est évident qu'il ne le dit pas). M. Deschamps aurait-il lu M. Bédier lui-même un peu vite?
Celui-ci a tort, à son tour, de se laisser embarrasser par certains mots, dits en passant et sans aucun souci de la précision scientifique.
Même dans les Mémoires, même dans le Voyage en Amérique, l'auteur ne peut pas être tenu pour un géographe dont toutes les expressions doivent être prises à la lettre et entendues avec rigueur.
Mais il en est ainsi, à plus forte raison, pour les ouvrages où il n'a nul dessein de renseigner sur son voyage, où il en parle seulement en artiste, pour y chercher un souvenir, une comparaison ou une image. En donnant alors à ces mots de poète le sens rigide qu'ils pourraient avoir dans un recueil géographique, on s'expose à d'inévitables erreurs.
Ainsi, dans le Génie du Christianisme, à propos des oiseaux voyageurs dont il fait un tableau poétique, il dit qu'il en a rencontré des milliers du golfe Saint-Laurent à la pointe de la Floride.
Evidemment il marque simplement une direction, non les points extrêmes de son voyage, puisqu'il est certain, d'après lui-même, qu'il n'est allé ni au golfe Saint-Laurent, ni dans l'isthme de la Floride. Il dit poétiquement, et sans vouloir s'astreindre à la rigueur mathématique, dans un livre où le lecteur n'a pas droit de l'attendre, que, lors de son excursion au Canada et aux États-Unis, du nord au sud il a vu des nuées de canards et de sarcelles.
Voici, d'ailleurs, un exemple caractéristique de la manière dont il convient d'entendre ces passages pour les interpréter avec justesse.
Dans son voyage en Egypte, arrivé près de l'embouchure du Nil, il aperçut du large les palmiers de Rosette, tandis que la terre restait invisible encore.
Or, rapportant ce souvenir dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, il dit que ces plages lui rappelèrent alors les « lagunes des Florides ». Sur quoi des hommes sévères veulent qu'il affirme ainsi avoir visité les côtes de la Floride actuelle.
La fausseté de ces interprétations étroites éclate ici avec évidence. Car le voyageur nous a expliqué lui-même, simplement et sans y songer, le sens exact qu'il donnait à ce souvenir.
C'est dans le Voyage en Amérique. Le vaisseau qui l'apportait était arrêté, par le calme plat, en face de la Virginie. Enfin, dit-il, « nous aperçûmes la terre : elle était dessinée par la cime de quelques arbres, qui semblaient sortir du sein de l'eau; les palmiers de l'embouchure du Nil me découvrirent depuis le rivage de l'Egypte de la même manière »
Le doute n'est pas possible : c'est bien au spectacle dont parle le Voyage que se rapporte le souvenir de l'Itinéraire. L'écrivain n'en fait donc pas mystère; il ne cherche pas à surprendre la bonne foi du lecteur ; tout le monde en conviendra.