Nos itinéraires
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Des deux arguments que M. Bédier a opposés, dans ses deux premiers articles, à la véracité du Voyage en Amérique, et auxquels j'ai essayé de répondre : l'insuffisance du temps dont Chateaubriand disposait pour accomplir son itinéraire et les emprunts qu'il a faits à d'autres voyageurs, il me semble aujourd'hui abandonner à peu près le second.
Ce n'est pas qu'il cesse de croire à l'étendue de ces emprunts, ni de reprocher à Chateaubriand de ne pas s'en être expliqué avec plus de reconnaissance ; mais, en définitive, il lui paraît sans doute, comme à moi-même, que, dans l'intérêt de son ouvrage et pour le profit de ses lecteurs, l'écrivain a eu raison de compléter ses renseignements par ceux d'autrui, et que sa loyauté est suffisamment couverte par les déclarations explicites faites à ce sujet dans son livre même1.
1. On peut voir plus haut, pp. 107-110, ces déclarations, ainsi que les paroles de M. Bédier sur ce sujet (p. 111, note 1). M. Bédier avouait dès lors ne pouvoir rien conclure des rapprochements qu'il avait faits (2° art., p. 118). ↩
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Bédier appuie surtout maintenant sur la difficulté tirée par lui de l'itinéraire.
En cinq mois, Chateaubriand n'a pu parcourir les lieux qu'il dit avoir parcourus. Voilà sa thèse préférée !
Quels sont donc ces lieux ?
Moi je réponds : ce sont justement ceux que Chateaubriand dit avoir parcourus et pas d'autres.
J'ai appelé l'attention sur ce point ; j'ai écrit : il y a des parties « que le voyageur déclare formellement avoir visitées » et il y en a d'autres dont il parle d'après autrui, sans prétendre les avoir vues lui-même, et sur lesquelles il fournit des renseignements impersonnels : pour contester sa véracité, on ne peut raisonner que sur les premières, c'est l'évidence même.
Si l'on s'arrête là, « si l'on veut s'en tenir à ses affirmations catégoriques et ne pas le conduire où il ne dit nulle part être allé » on se contentera d'avancer, après lui, qu'il a visité Baltimore, Philadelphie, New-York, Boston, Albany, Niagara, Pittsburg, qu'il a vu « l'en haut » du Mississipi, la Louisiane, qui s'étendait alors sur les deux rives du fleuve, et qu'il a pénétré dans les Florides, sans que l'on sache précisément jusqu'où.
Or il a pu faire tout cela dans le temps dont il disposait, ce n'est douteux, je crois, pour personne.
Mais par où est-il passé exactement et par où exactement est-il revenu?
J'ai déclaré que je l'ignorais et que M. Bédier agirait sagement en disant comme moi. Pourquoi? Je l'ai expliqué (cf. plus haut, pp. 138-139) et M. Bédier ne répond rien à mes raisons, car ce n'est pas répondre que d'opposer à des arguments très positifs de simples hypothèses malveillantes contre un grand écrivain (3° article, p. 95-96)1. Si les arguments portent bien, la question est tranchée; s'ils sont faibles, dites pourquoi, nettement, sans vous jeter à côté.
1. M. Bédier demande là ironiquement pourquoi les notes de Chateaubriand sont brouillées à partir de Niagara. Il soupçonne, et sans aucune preuve, que le voyageur ment sur ce point aussi, pour excuser ses erreurs. Or puisqu'on prétend qu'il a travaillé « armé d'un livre de poste et d'une carte moderne » (3° article p. 98), puisqu'on veut qu'il ait recouru à des livres pour marquer ses étapes que l'on suppose imaginaires, rien ne lui était plus facile que d'être exact : il n'avait aucun besoin de se réfugier dans le mensonge, cela saute aux yeux. ↩
J'ajouterai que le passage de Bartram, que l'on m'oppose triomphalement ailleurs et dont la substance aurait passé dans les Mémoires, serait une preuve nouvelle de l'impossibilité où l'on est de tracer l'itinéraire avec précision. On sait que l'écrivain prévient lui-même le lecteur que cette confusion a dû, malgré lui, se produire parfois dans ses récits américains1.
1. Le passage en question de Bartram concerne la compagnie des trafiquants que suit le voyageur etc. Il vient dans les Mémoires après le paragraphe : « Nous étions poussés par un vent frais » début, on le voit par le Voyage, du long morceau que précède la déclaration formelle de l'auteur sur les notes de Bartram, confondues, dit-il, avec les siennes et qu'il donne pêle-mêle avec celles-ci. ↩
Mais j'ai tenu cependant à montrer que, s'il fallait, après tout, faire des hypothèses, il était bien facile de se rendre compte que pour revenir du Sud vers Philadelphie, Chateaubriand avait des routes plus faciles que la route invraisemblable, où M. Bédier veut l'obliger à passer pour lui faire pièce.
J'en ai indiqué deux, également possibles, l'une qui le fait remonter directement des Florides vers Chillicothe et le Nord, l'autre qui le ferait descendre par le nord de l'Alabama, passer les montagnes Bleues et rentrer à Philadelphie à travers les plaines, encore inconnues pour lui, des Carolines et de la Virginie.
M. Bédier trouve ces itinéraires « tous deux modestes, tous deux très sages, tous deux très bons ménagers du temps, des forces et des deniers du voyageur » et il est certain, en effet, je l'ai établi, que le voyageur a plus de temps qu'il n'en faut pour les suivre l'un ou l'autre.
Eh bien ! alors, pourquoi ne pas les adopter? Uniquement parce que Chateaubriand ne pourrait plus passer ensuite pour avoir écrit des récits mensongers? La raison n'est peut-être pas suffisante.
M. Bédier m'objecte, je le sais bien, que le second itinéraire est gêné par la moitié d'une ligne de Chateaubriand sur Chillicothe, le premier par la moitié d'une ligne sur les montagnes Bleues, tous deux par la moitié d'une autre ligne sur les Natchez et deux lignes vagues au sujet de la route des Natchez à Nashville et Salem.
Revenons un peu sur ces divers fragments de lignes, base unique et vraiment un peu grêle de tout l'échafaudage de M. Bédier.
J'ai dit ce que je pensais (pp. 143-145) de la mention isolée de Chillicothe, et, malgré la réplique, je le pense encore. Je crois même que si M. Bédier rencontrait un mot semblable, chez un auteur à qui il n'aurait pas déclaré la guerre, et le trouvait difficilement conciliable avec d'autres assertions du même écrivain, il n'éprouverait aucune peine à suivre l'une des explications que je donne. Nous allons souvent aussi loin et un peu plus, nous tous qui avons la charge d'expliquer les auteurs, anciens ou modernes. M. Bédier le sait bien.
Mais si ce texte l'embarrasse trop, décidément, rien ne l'empêche de préférer le premier itinéraire, qui lui donne satisfaction. Le passage des « montagnes Bleues » n'est pas un obstacle, quoi qu'il pré-- tende.
J'ai fait remarquer, en effet, que Chateaubriand pouvait comprendre sous ce nom tout le système des Apalaches, ce qui supprime la difficulté.
Sur quoi mon assertion est-elle fondée? Serait-ce uniquement sur la pensée que « ce nom poétique devait lui plaire » et qu'il n'aura pas hésité à substituer, dès lors, un nom de sa fantaisie au nom réel de ces montagnes?
C'est ce que le lecteur sera tenté de croire en lisant M. Bédier, mais ce n'est point heureusement ce que j'ai écrit.
J'ai écrit, dans la phrase jointe à celle que mon contradicteur m'emprunte et qui, par je ne sais quel phénomène, lui a tout à fait caché sa voisine :
« Chateaubriand nous apprend, dans son Voyage (p. 85), que c'était un des noms portés d'abord par cette chaîne célèbre. » (V. plus haut, p. 145).
Au lieu d'affecter de n'avoir pas lu cette assertion, M. Bédier n'avait qu'à vérifier la référence, s'il doutait de ma parole; il n'avait qu'à relire la page où je renvoie; il y aurait vu que l'écrivain y parle des « vallées situées à l'ouest des monts Alleghanys (ou Apalaches) appelés d'abord... montagnes Bleues. »
Cette chaîne a toujours eu, en effet, et elle a encore aujourd'hui des noms un peu flottants.
« Dans les différents États que traversent les Alleghanys, ils reçoivent des dénominations différentes » (Vivien de Saint-Martin); c'est « la chaîne principale » celle qui est la plus rapprochée de l'Atlantique, qui proprement « porte l'appellation de Blue Ridge ou Crête Bleue » (E. Reclus, Géogr. univ., XVI, p. 108).
Il n'est pas étonnant, n'est-ce pas? que le nom de la chaîne principale ait été appliqué à la chaîne entière; en tout cas il l'a été, et, quand M. Bédier écrit (1er art., p. 518) : « Les montagnes Bleues n'ont jamais désigné que la bordure orientale des Apalaches » il commet une erreur certaine, absolue.
Du moins ne niera-t-il pas, je l'espère, qu'aux yeux de Chateaubriand le nom de montagnes Bleues ne soit le vrai nom du système, le nom primitif, originel.
Et c'est là toute la question, car il s'agit uniquement de savoir ce que ce nom signifie pour lui, quand il l'emploie.
Cela étant, je crois que si le distingué professeur est d'avis que, en interprétant le texte de Chateaubriand de manière à entendre par les montagnes Bleues l'ensemble de la chaîne, rien ne s'oppose à l'adoption de l'itinéraire par moi proposé, il a le devoir, comme critique, d'accepter cette interprétation, avant d'accuser le grand écrivain de s'être livré à un perpétuel mensonge.
Or cette interprétation rend, en effet, l'itinéraire parfaitement acceptable; le voyageur a pu entrer dans les contreforts des Apalaches, soit à l'est du T'Tennessee, soit au nord de l'Alabama.
Ceci, direz-vous, allonge la distance prévue.
Sans doute; mais qu'importe? Il convient de se rappeler que n'ayant atteint, dans la supputation des distances comprises dans mon itinéraire de retour, qu'une somme de 1.700 kilomètres, j'ai compté, pour être large, 2.000 kilomètres; que j'ai supposé, de plus, l'allure de Chateaubriand plus lente que mon contradicteur ne la suppose en général, et qu'enfin mon calcul laisse au voyageur trente-six jours de reste. Nous ne sommes donc pas à l'étroit! Il s'en faut bien.
Mais les Natchez? Pourquoi ne fais-je pas descendre Chateaubriand jusqu'au village actuel de Natchez ?
« C'est ici, écrit M. Bédier en parlant de votre serviteur, la poutre maîtresse de sa construction. Pour la faire crouler, il suffit, croyons-nous, de la pichenette que peut donner un texte de deux lignes. (Hum ! voilà un texte bien entreprenant!) Mais, afin qu'elle s'abatte d'une chute plus belle (!), il sied de faire choir d'abord deux frêles étançons » (3° art., p. 83).
Je crois qu'un homme du métier trouverait la chute plus belle encore, justement si la poutre maîtresse tombait, malgré ses deux étançons, sous la simple pichenette de ce petit coquin de texte.
Quoi qu'il en soit, pourquoi M. Bédier promène-t-il le voyageur jusqu'à la ville actuelle de Natchez? Parce que, dans la page manuscrite que j'ai rappelée, Chateaubriand a écrit (et voilà la pichenette!) : « Quand je touchai aux Natchez, en 1791... »
J'ai répondu - et mon contradicteur a l'amabilité de trouver cette réponse « vraiment ingénieuse » - : « On peut entendre par le nom de Natchez la ville ou le pays. »
M. Bédier se donne aujourd'hui un mal bien inutile pour justifier le premier sens. Toute la question est de savoir quelle signification il faut attribuer au mot, ici.
A mes yeux, il s'agit du pays.
Chateaubriand paraît le dire dans sa phrase même : « Quand je touchai aux Natchez, en 1791, rien n'était encore réglé dans ce pays. »
C'est du reste à la contrée occupée par les Natchez, non à leur village, que Chateaubriand pense toujours quand il parle du territoire qu'ils habitent. Voyez par exemple ce passage (Voyage, p. 183) : « A l'orient du pays des Natchez » se trouvaient les Creeks. Évidemment le pays désigne ici la contrée. Car les Creeks habitaient les Florides (Voyage, p. 196) et les Florides comprenaient tout le territoire qui « forme aujourd'hui les États de la Géorgie, de l'Alabama, du Mississipi et du Tennessee » (Ibid.).
C'est donc bien la vaste région où dominaient les Natchez et non leur village seulement que Chateaubriand a en vue, lorsqu'il fait mention de leur pays et en général du lieu qu'ils habitent.
Voilà pourquoi il dit, dans le passage cité, « aux Natchez » et non à Natchez, ainsi qu'il devrait écrire s'il pensait à la ville; mais il pense aux habitants, à la contrée qu'ils occupent et à laquelle il donne leur nom '. La question me paraît jugée.
1. On sait que à s'emploie (et non aux) devant les noms
M. Bédier insiste beaucoup sur ce que Chateaubriand a parlé de la « patrie d'Atala » et de la « hutte de Céluta » comme s'il avait vu la hutte de l'une et la patrie de l'autre.
Or, dit-il, ces deux floridiennes sont des Siminoles (ou des Muscogulges), et, « d'après même la géographie de tous les ouvrages de Chateaubriand, les Muscogulges et les Siminoles n'ont jamais habité d'autres pays que les régions comprises entre le trente-troisième parallèle et le vingt-neuvième »; donc le voyageur est descendu, d'après lui, bien au delà du trente-cinquième, puisqu'il prétend « avoir visité la patrie d'Atala et vu la hutte de Céluta » (3e article, p. 90).
Il y a ici, si j'ose le dire, une assez jolie collection d'inexactitudes et d'interprétations erronées autant que malveillantes.
D'abord où Chateaubriand a-t-il avancé qu'il avait vu la hutte de Céluta?...
M. Bédier écrit même : « d'après M. Bertrin Chateaubriand dit avoir touché aux Natchez et vu la
propres de lieux, même quand ils ont le signe du pluriel (sauf s'ils sont ordinairement précédés de l'article les) : aller à Valenciennes, à Bruxelles, à Londres, à Sées ou Séez; de même il faudrait dire : « toucher à Natchez » si Natchez désignait une ville. Encore une fois l'écrivain donne à la contrée le nom du peuple qu'on y trouve ; le pays s'appelle pour lui Les Natchez et il dit aux Natchez comme on dit aux Açores, aux Canaries, aux États-Unis.
hutte de Céluta à 4 ou 500 kilomètres en amont » de la ville des Natchez (3e article, p. 87).
Je déclare n'avoir jamais dit, où que ce soit, que Chateaubriand avait vu la hutte de Céluta. Le lecteur peut contrôler à l'aise. M. Bédier interprète - à sa manière - et on dirait qu'il cite; c'est assurément fort regrettable.
Quant à Chateaubriand, je demande encore une fois où il a écrit avoir vu cette hutte sauvage, dont mon distingué contradicteur paraît si préoccupé?
Je trouve seulement qu'il dit dans les Mémoires (édit. Garnier, p. 458) : « Aux Natchez, au lieu de la hutte de Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants etc. »
Ce qu'il raconte avoir vu ce sont deux floridiennes, qui lui ont « servi de modèles, l'une pour Atala, l'autre pour Céluta » Mais justement il indique au même endroit (Mémoires, p. 442) où a eu lieu la rencontre.
Est-ce à Apalachucla, c'est-à-dire entre le trentième et le trente et unième parallèles, ou à Cuscowilla au-dessous du trentième, ou dans les environs du village de Natchez?
Non, son assertion est bien plus modeste. Il les a vues, dit-il, dans une île de l'Ohio, et l'Ohio achève son cours vers le trente-septième parallèle, à 6 ou 700 kilomètres du village de Natchez à vol d'oiseau!
Par où l'on constate combien la malveillance de M. Bédier l'égare, quand elle lui fait écrire :
‹ Une carte moderne à la main » Chateaubriand a cherché « à préciser en quels lieux il a rencontré Chactas, le P. Aubry, Atala. Or tous ces lieux sont situés sur une bande de territoire limitée par le trente-troisième et par le vingt-neuvième parallèle » (3° article, p. 90). C'est formellement inexact.
Redisons-le donc : Chateaubriand a rencontré la Floridienne dont il s'est inspiré pour Atala, dans une île de l'Ohio, et il n'en fait pas mystère; nulle part il n'a dit l'avoir trouvée dans la hutte où elle avait vu le jour, à Apalachucla, au village de Natchez ou ailleurs.
Lorsqu'il parle de « sa patrie », qu'il a peinte avec fidélité, il prend le mot dans le sens où on le prend d'ordinaire : quand je nomme ma patrie, je désigne la France et non le village où je suis né. De même, en disant la patrie d'Atala, Chateaubriand entend non l'endroit précis où les parents d'Atala l'ont mise au monde dans leurs courses de nomades, mais son pays, la région entière que parcouraient les tribus vagabondes, ces grands déserts et ces grands fleuves où sa jeunesse avait pu étudier leurs mœurs, et dont le spectacle l'avait enchanté.
Et le passage même dont M. Bédier s'autorise le prouve, de plus, avec évidence : « Aux Natchez, au neu de la hutte de Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants. »
Comme Céluta est une Muscogulge, et que les Muscogulges occupaient un pays bien plus à l'est que celui où Natchez s'élève aujourd'hui, la hutte de Céluta n'a jamais été sur l'emplacement actuel de cette ville.
La phrase signifie donc nécessairement que dans ces contrées où erraient les Natchez, dans ces régions incultes où le voyageur n'avait rencontré que des sauvages (la hutte de Céluta est là pour représenter la vie sauvage), la civilisation règne désormais et a bâti des villes.
Chateaubriand ajoute :
« Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chic-Kasas, une cité d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un comté de la Colombie et un comté de Marengo : la gloire de tous ces pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j'ai rencontré le P. Aubry et l'obscure Atala. »
On voit ici de nouveau quels sont les déserts où il a voulu nous apprendre qu'il avait trouvé les types de ses héros.
Ce ne sont pas du tout ceux dont parle M. Bédier. Car Florence, Memphis, Athènes, Sparte etc., qui s'élèvent maintenant dans ces lieux, autrefois sauvages, sont à une distance énorme des régions extrêmes où le critique veut qu'il dise avoir « rencontré Chactas, le P. Aubry, Atala » (3° art., p. 90).
En réalité l'écrivain désigne, d'une manière générale et sans avoir la pensée d'observer une précision absolument inutile, les solitudes américaines qui s'étendaient alors au bas de l'Ohio et en haut du Mississipi.
Remarquons aussi que Chateaubriand place Athènes, Florence, Sparte, etc., chez les Muscogulges et les Siminoles, c'est-à-dire dans les contrées où erraient ces tribus nomades. Or la plus éloignée de ces villes, Florence, est située vers le trente-cinquième parallèle.
D'où il faut conclure que M. Bédier se trompe tout à fait, quand il écrit avec assurance : « Les Muscogulges et les Siminoles n'ont jamais habité (selon la géographie même de tous les ouvrages de Chateaubriand) d'autres pays que les régions comprises entre le trente-troisième et le vingt-neuvième » ; ce qu'il avance dans l'unique dessein de conclure que, pour voir des types de ces tribus, le voyageur a dû descendre jusque dans ces déserts reculés, dont la distance l'aura empêché de rejoindre à temps Philadelphie et son paquebot1.
1. Chateaubriand fait lui-même observer que les Creeks (Muscogulges et Siminoles) n'occupent plus aujourd'hui (1827) qu'un petit territoire en Géorgie et un autre dans l'Alabama, tandis qu'ils possédaient autrefois « de vastes pays » (Voya-Jes, p. 196). ↩
On voit avec quelle fidélité M. Bédier analyse, pour s'en servir contre lui, la géographie de Chateaubriand.
On voit aussi qu'on ne saurait accorder une foi absolue à ses assertions, même quand elles sont présentées d'un ton qui paraît ne pas souffrir de réplique.
Enfin, et ceci me frappe beaucoup, Chateaubriand écrit, dans la même page, qu'il n'a vu que l'en-haut du Mississipi, qu'il n'en a pas vu l'en-bas. Or la ville de Natchez est très nettement dans l'en bas du fleuve, même en ne considérant le fleuve que depuis sa jonction avec l'Ohio, à plus forte raison si on le prend dans son cours tout entier, qui est de près de 4.000 kilomètres, alors que la ville de Natchez n'est qu'à 350 kilomètres de l'embouchure.
Je raisonne, on le voit, d'après la page même dont M. Bédier s'autorise. Mais j'ai déjà dit que cette page, rejetée de l'œuvre par l'auteur et biffée par lui, me paraissait à peu près sans autorité. Or supprimez-la, et la question de cette excursion lointaine ne pourra plus même être posée.
Mais si on la retient, on ne peut l'interpréter comme mon distingué contradicteur ; cela n'est pas douteux, son interprétation repose sur trop d'erreurs.
J'ajouterai à ce sujet un dernier mot.
Se croyant sûr de la visite au village de Natchez, M. Bédier s'écrie d'un air triomphant :
« Si Chateaubriand s'aventure si bas vers le Sud, j'ai cause gagnée, il est perdu. »
Voilà bien les deux adversaires ! C'est comme une question personnelle entre Chateaubriand et M. Bédier : « J'ai cause gagnée, il est perdu. »
Eh bien, non ! Quand même vous seriez autorisé à soutenir - et vous ne l'êtes pas - que Chateaubriand a prétendu s'être aventuré jusque-là, vous ne triompheriez pas de lui encore ; il aurait le temps de rejoindre son paquebot au jour marqué.
Car du trente-cinquième parallèle environ, où pour moi il s'arrête, au village où vous voulez qu'il descende, il y a 400 kilomètres; cette distance lui demandera, en canot, sur le Mississipi, quatre ou cinq jours au plus, et, au retour, à cheval, de sept à huit jours.
Or je répète que j'ai calculé largement, que j'ai attribué aux deux itinéraires, proposés dans mon article, une longueur de 2.000 kilomètres, alors qu'ils n'en mesurent, en réalité, l'un que 1.600 à 1.650, l'autre que 1.700. De plus; je ralentis notablement l'allure de route, et, enfin, mon voyageur a, malgré tout, trente-six jours de reste, à quoi il faut ajouter les jours comptés en trop dans vos calculs, pour le trajet de Baltimore à Pittsburg.
Vous pouvez donc le conduire au village de Natchez, si votre zèle y tient, sans que vous ayez « cause gagnée et qu'il soit perdu ».
Il est vrai que rien ne vous empêche de « l'aventurer » ailleurs, puisque vous n'avez qu'à vouloir. Ainsi vous avez décidé qu'il devait avoir dit être allé à Apalachucla, dans l'Alabama, et à Cuscowilla, dans la Géorgie.
Vous savez aussi bien que moi qu'il fournit souvent des renseignements géographiques impersonnels, et qu'il ne suffit pas qu'un lieu soit nommé ou décrit dans son livre pour que l'on doive conclure qu'il prétende l'avoir visité. Nous ne pouvons tirer cette conclusion que s'il parle en son nom, s'il dit : « J'ai vu », ou, comme vous dites vous-même : « Je fus là. »
« Quand il écrit : « Je fus là », veut-il dire qu'il y fut? » (3° art., p. 82).
Assurément, et voilà la bonne méthode! Il faut mettre dans son itinéraire les lieux, et ceux-la seuls, dont il a écrit, sous une forme ou sous une autre : « Je fus là. »
Or a-t-il écrit rien de semblable au sujet de Cuscowilla ou d'Apalachucla?
Rien, absolument rien.
Il donne de pures notions géographiques : « Cuscowilla, village siminole, est situé sur une chaîne de collines graveleuses, etc. » (Voyage, p. 98, Garnier, in-8°). Vous objectez qu'il décrit et que le tour de sa description est vif, comme s'il avait vu de ses yeux ce qu'il fait presque voir aux yeux des autres.
Allez-vous donc lui reprocher d'avoir du style? La question est de savoir, pour rappeler votre mot, s'il a dit de quelque manière que ce soit : « Je fus là. » Eh bien, je vous défie de citer rien de pareil.
Mais, dites-vous, toute cette partie de l'ouvrage se termine par cette phrase significative : « Ici finit, a proprement parler, l'itinéraire ou le mémoire des lieux parcourus. »
Et qu'en concluez-vous? Que le voyageur a vu de ses yeux, d'après lui, tout ce qu'il a mentionné précédemment?
Je suis bien sûr que non. Car il mentionne, avec des détails géographiques, des régions, des fleuves ou des villes qu'il a dit lui-même n'avoir pas visités, les lacs du Canada, par exemple, et la Nouvelle-Orléans.
Il n'a jamais non plus laissé entendre, de quelque façon que ce soit, qu'il eût remonté le Missouri, ni les divers affluents de l'Ohio et du Mississipi; il parle cependant de ces rivières, comme tant de géographes qui ne les ont jamais vues.
Il en est de même pour Apalachucla et Cuscowilla.
D'autant plus - et ceci me paraît très important - que ces villes sont nommées dans le morceau même où il dit s'être beaucoup servi de Bartram et avoir même confondu les notes qu'il en avait prises avec les siennes.
Pourquoi M. Bédier, tout en la citant, ne tient-il jamais compte de cette déclaration, d'une portée si considérable cependant dans le sujet qui l'occupe? Lui semblerait-elle gêner un peu trop ses conclusions?
Il y a deux parties, je l'ai dit, (p. 150) dans le livre du Voyage en Amérique : celle qui concerne les lieux et que l'auteur appelle un itinéraire, et celle qui traite de T'histoire naturelle, des usages et des mœurs. C'est en passant de la première à la seconde que Chateaubriand écrit :
« Ici finit à proprement parler l'itinéraire ou le mémoire des lieux parcourus ; mais il reste dans le manuscrit une multitude de détails sur les mœurs et les usages des Indiens. J'ai réuni ces détails (ceux qui viennent de ses observations et ceux qu'il a dit tenir d'autrui) dans des chapitres communs », etc. (Voyage, p. 99).
Voilà les deux parties nettement indiquées, et c'est tout ce qu'il a voulu : « J'ai parlé des lieux, je vais maintenant parler des usages et des mœurs. »
« Mais enfin Chateaubriand dit-il ou ne dit-il pas, demande M. Bédier, avoir suivi la route qui va des Natchez à Jackson, à Florence, à Nashville, à Knoxville, à Salem? Il le dit à la page 402 des Mémoires dans les termes mêmes que nous venons de transcrire » (3e art., p. 91).
Que les lecteurs veuillent bien remarquer que c'est M. Bédier lui-même qui sollicite leur attention sur certains mots par l'emploi des lettres italiques.
D'après lui donc, Chateaubriand dit expressément. et dans ces termes mêmes, qu'il a suivi la route qui va des Natchez à Jackson, à Florence, à Nashville, à Knoxville et à Salem.
Eh bien, j'ai le vif regret de constater, et avec quelque étonnement, que ce n'est point exact. Qu'on en juge! voici le passage :
« Nous suivions à peu près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à Nashville par Jackson et Florence et qui rentre en Virginie par Knoxville et Salem. »
M. Bédier est absolument libre d'interpréter un texte comme il lui plaît, mais croit-il avoir le droit, quand il ne fait que l'interpréter, d'assurer aux lecteurs, avec référence à l'appui, qu'il le « transcrit » exactement, dans les termes mêmes ?
C'est un moyen d'avoir raison commode, je l'avoue, mais qui peut gêner, pour le reste, la confiance de ceux qui ont eu la curiosité d'y aller voir. Je suis surpris que M. Bédier y ait recours.
En ce qui regarde l'interprétation, elle me paraît bien étrange.
Quand Chateaubriand dirait qu'il a suivi la route indiquée, il n'en résulterait pas naturellement qu'il prétendît l'avoir suivie jusqu'au bout. Si j'écris, par exemple, que pour aller à Châtellerault, on suit la ligne de Paris à Bordeaux, par Orléans, je ne veux pas du tout faire entendre qu'on la suit jusqu'à Bordeaux.
De même, notre voyageur écrirait-il que, pour aller dans les Florides - c'est de quoi il s'agit - il a suivi la route des Natchez à Salem, par Florence et Nashville, il n'ressortirait nullement - comme vous le voulez - qu'il prétendît, par le fait même, être allé jusqu'à Salem. Il est inutile sans doute d'insister; c'est l'évidence même.
J'ajoute qu'à prendre ses paroles comme vous les prenez, vous êtes tenu d'admettre qu'il a gagné les plaines de la Virginie, puisque la route que, d'après vous, il aurait suivie dans toute sa longueur, « rentre en Virginie par Knoxville et Salem
L'admettez-vous?
Non; vous le faites passer du côté opposé : par Chillicothe.
Puisque vous interprétez un texte, il est cependant nécessaire de ne pas changer d'interprétation suivant les besoins de votre thèse.
J'insiste donc : Voulez-vous que Chateaubriand dise être retourné à Philadelphie par Salem? Alors accordez-lui aussi que de Salem il a gagné la Virginie et de là, par conséquent, puisqu'il était désormais voisin de la mer, la côte désirée, où il devait se rembarquer. Or ceci renverse votre thèse tout entière.
Mais voici le principal.
C'est en « s'acheminant vers les Florides » que le jeune voyageur a parcouru les sentiers dont il parle ici. Il est donc impossible, mais tout à fait impossible, d'entendre la phrase en ce sens qu'il soit allé à Nashville, à Knoxville et à Salem; car il s'éloignerait de son but au lieu d'y tendre.
C'est comme sil'on disait qu'étant à Rouen et désirant « s'acheminer » vers Chartres, on a suivi, dans tout son trajet, la ligne de chemin de fer qui passe à Paris et, par Evreux et Caen, aboutit à Cherbourg; on aurait suivi des chemins qu'elle rencontre, voilà tout!
Comment M. Bédier n'a-t-il pas vu que, dans le passage qui nous occupe, il est question de la descente du voyageur vers le Sud, non pas de son retour vers le Nord1, et que les sentiers dont il parle sont ceux qui allaient vers les Florides et que coupe aujourd'hui la grande route des Natchez à Salem?
1. Voir un texte décisif, sur ce point, p. 149. ↩
Le critique assure qu'il a vainement cherché, dans mon article, l'interprétation de ce passage. Elle y est cependant. Je montre Chateaubriand « s'acheminant vers les Florides », au Sud-Est, avec une caravane, et j'ajoute :
« La grande route qui va aujourd'hui du fond du Mississipi dans la Virginie, traverse les sentiers qu'ils suivirent dans ces contrées désertes (p. 152)1. »
1. M. Buron se range entièrement à mon interprétation. Il écrit (Revue canadienne, 1er févr. 1903, page 181) : « La phrase signifie, à mon sens, que des routes qui descendaient obliquement de l'Ouest au Sud-Est dans les Florides, à cette époque, sont maintenant (1827) liées par la grande route Natchez-Nashville et Knoxville-Salem. » ↩
Relisez maintenant, pour finir, les paroles mêmes de l'écrivain :
« Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général des Florides. Nous suivions à peu près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par Knoxville et Salem. »
Je ne m'expliquerai jamais que M. Bédier ait entendu :
« J'ai suivi, et d'un bout à l'autre, la route immense des Natchez à Salem, et, comme je me suis acheminé ainsi vers les Florides, seul de tous les voyageurs passés, présents et à venir, j'ai cherché et trouvé le Sud en remontant au loin dans le Nord2. »
2. M. Bédier écrit, je l'ai dit, que lorsque Chateaubriand raconta son voyage, trente ans après l'avoir fait, il eut sous les yeux le relevé des distances et la carte même du pays. « Il s'arme, comme on a vu, d'un livre de poste et d'une carte moderne » (3° art., p. 96). Il est, en effet, inadmissible qu'il n'ait pas eu au moins la curiosité de suivre son voyage sur la carte de ces contrées, et c'est encore plus invraisemblable si l'on suppose chez lui de l'imposture. De fait, nous voyons qu'il avait sous la main des renseignements géographiques, même récents; il en use et il le dit. De quoi il faut conclure, comme je l'ai déjà fait observer, que s'il avait donné à ses mots le sens que M Bédier leur prête, s'il avait tracé son itinéraire comme M. Bédier le trace, il aurait très inutilement et très maladroitement enlevé lui-même toute vraisemblance à ses récits, sans pouvoir même se donner l'excuse de ne pas s'en être aperçu, puisqu'il avait la carte sous les yeux; il n'eût pas été seulement un imposteur, mais un sot, et un sot d'une sottise rare. C'est peut-être demander beaucoup au lecteur que de l'obliger d'admettre une pareille conclusion. ↩
Et voilà pourtant le point capital, essentiel, de tout le système de M. Bédier; pour rappeler ses pittoresques images, c'est « la poutre maîtresse de sa construction ». Il faut bien reconnaître qu'elle n'a d'autres « étançons » que l'ardente bonne volonté et peut-être une légère distraction de l'architecte; c'est trop peu vraiment pour qu'elle soit solide, et la « construction » tout entière branle et tombe avec elle.
Mais il y a un autre « étançon », dont je tiens à indiquer aussi la faiblesse.