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L'Enchanteur 1768—1848
Sainte-Beuve et Chateaubriand Carte pour l'étude du voyage de Chateaubriand en Amérique. N. B. Le pointillé indique le tracé d'itinéraire (suite 3)

Carte pour l'étude du voyage de Chateaubriand en Amérique. N. B. Le pointillé indique le tracé d'itinéraire (suite 3)

Sainte-Beuve et Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 156–167 · chapitre 14 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il y a, en effet, du Mississipi au Chata-Uche, à travers la Louisiane et les Florides, 500 kilomètres, en contournant les montagnes, ce qui ajoute à la distance. On en compte 1.200 du Chata-Uche, j'entends de l'extrémité méridionale des montagnes Bleues, à Philadelphie, par les belles plaines des provinces atlantiques.

Ce qui donne au total, pour le retour, du Mississipiı a la mer, 1.700 kıkilomètres.

Mais calculons toujours largement et comptons, en chiffres ronds, 2.000 kilomètres.

C'est juste la longueur de notre premier itinéraire, avec cette différence qu'à partir du Chata-Uche les chemins sont plus beaux : on est tout à fait sorti du désert.

Admettons cependant que le voyage, par ce second itinéraire, où les routes sont plus faciles, aura exigé 30 jours, comme le voyage par le premier. Le résultat comparé sera le même : il restera que M. Bédier a compté, pour le retour, 40 jours de trop, et pour l'ensemble, depuis Pittsburg, 69.

Bref, dans le dessein de prouver que les récits de Chateaubriand sont fictifs, - ce qui est une manière polie de dire mensongers, - M. Bédier objecte que l'auteur a eu trente-trois jours de moins qu'il ne lui était nécessaire pour voir et faire, en Amérique, ce qu'il raconte avoir vu et avoir fait.

Mais dans tous ces calculs, on vient d'en avoir la preuve, M. Bédier se trompe de soixante-neuf jours.

Donc, en comptant même largement, non seulement nous trouvons le nombre de jours indispensable au voyageur, mais il en reste encore trente-six, qu'il aura pu employer à mettre plus de lenteur dans son allure de route et à s'arrêter plus souvent ou plus longtemps, selon les circonstances et son bon plaisir.

N'oublions pas, en outre, que lorsqu'il partit de Pittsburg, le 13 septembre (d'après M. Bédier), il était déjà, depuis cinq semaines, parmi les sauvages; car c'est en quittant Albany, le 13 août, qu'il les rencontra, et qu'il put dès lors étudier leurs mœurs, prendre des notes, et se préparer à les peindre, eux et leur pays.

Il nous est donc permis de conclure que la véracité de ses récits n'a pas plus à craindre toute cette malveillante chronologie, que la comparaison avec les sources « livresques » qu'on lui a aussi opposées. M. Bédier, qui le reconnaît pour ce dernier point, aurait fait sagement de le reconnaître aussi pour l'autre.

V

Mais on a cherché au voyageur une dernière chicane, et qui paraît encore moins fondée. Elle a même quelque chose d'un peu plaisant.

Il s'agit de la visite, qu'il dit avoir faite à Philadelphie dès qu'il y arriva, chez le président des États-Unis, pour qui il avait des lettres de recommandation. Washington l'invita à dîner avec lui le lendemain.

Il a parlé en détail de ce dîner et de cette visite. A cette occasion même il a fait un parallèle, devenu fameux, entre Washington et Bonaparte.

Or on met en doute qu'il ait jamais vu le général américain, et même Philadelphie.

Tout le monde comprendra que les raisons où l'on se fonde doivent être fort graves, pour qu'elles paraissent suffire à établir une opinion, à la fois si extraordinaire et si injurieuse à l'égard d'une illustre mémoire. Eh bien, les voici :

La première concerne des dates. Chateaubriand raconte que, lorsqu'il arriva à Philadelphie, le général n'y était pas : il fut obligé de l'attendre un certain nombre de jours, qui lui parut considérable, mais sur lequel, après tant d'années, ses souvenirs étaient restés peu précis, ce qui n'étonnera personne assurément.

Prenons le chiffre des Mémoires, et mettons qu'il ait attendu Washington environ une semaine.

Washington revient enfin. Il le voit et dîne chez lui avec cinq ou six convives. Le lendemain, le général était reparti pour la campagne et lui-même continuait son voyage.

Or voilà de quoi lui faire, avec beaucoup de bonne volonté, plusieurs sortes de querelle.

Parti de Baltimore le 11 juillet, il n'est pas arrivé à Philadelphie, dit-on, avant le 13, et nous avons une lettre de Washington, datée de Philadelphie le 19 juillet; 13 et 8 font 21. En parlant d'une semaine d'attente, Chateaubriand se trompe donc d'un jour ou deux... les chiffres sont les chiffres.

Il est vrai que cette date du 13 n'est pas certaine et aussi qu'il a pu ne pas se présenter le jour même de l'arrivée du président et avant que celui-ci eût encore eu le temps de quitter ses habits de voyage; on n'ose donc pas trop insister sur ce sujet.

Mais on ajoute en revanche : d'où venait alors Washington? Il était rentré à Philadelphie le 6 juillet, et les historiens ne disent pas qu'il ait fait une courte absence quelques jours après.

Il est vrai encore qu'il y a un intervalle, avant le 19 juillet, où on ne découvre aucune pièce datée par lui de Philadelphie, ce qui se trouve tout à fait d'accord avec les dires du voyageur. Et puis, rien ne prouve que le général ne possédât pas, non loin de Philadelphie, une maison de campagne où il se retirait pour quelques jours. Il pouvait aussi, s'il n'avait pas de pied-à-terre hors de la ville, accepter une invitation chez des amis.

Voilà ce que se disent ou doivent se dire les esprits délicats, fourvoyés par hasard dans ces vétilles, qu'on s'étonne d'avoir à discuter.

Car enfin, quelle singulière méthode de critique, que d'appuyer une grave accusation sur des bases si fragiles et, pour ne citer que ce point, de chercher la meilleure de ses raisons dans ce que les historiens ne disent pas!

Ceux-ci n'ont pas plus mentionné, par exemple, la courte absence que Washington fit, après le 20 juillet, qu'ils n'ont parlé de celle qui précéda le 19. Or Chateaubriand rapporte que le président est allé alors à la campagne.

Des détails si précis de sa part gênent bien un peu ses accusateurs; car, en général, les voyageurs qui racontent ce qu'ils n'ont pas vu, de leurs yeux, se gardent bien de tirer de leur imagination des renseignements détaillés, que rien n'appelle et qui ne pourraient servir qu'à les confondre.

« Mais, dira-t-on, à quelles fins Chateaubriand aurait-il supposé ces deux voyages de son hôte? »

C'est M. Bédier qui pose lui-même la question et il n'hésite pas du tout à se répondre :

« C'est un phénomène ou un symptôme fort banal en pareil cas et qu'on appelle d'ordinaire le besoin de la précision inutile. »

Dois-je l'avouer? Je ne vois guère comment le parti pris pourrait aller plus loin.

Quoi! quand Chateaubriand vous semble vague dans ses récits, vous dites : c'est une preuve qu'il n'écrit pas d'expérience : il n'a pas vu. Et s'il est précis, au contraire, vous déclarez que la preuve vous paraît bien plus forte encore ; elle est comme banale; c'est un « phénomène » caractéristique, un vrai « symptôme : le besoin de la précision inutile ».

Sur le même point et dans le même sens, la parole prouve donc à vos yeux comme le silence, le silence comme la parole, le blanc comme le noir, le noir comme le blanc.

Peut-être serait-il plus simple et plus court de proclamer tout de suite que ce qu'il vous plaît de croire doit nécessairement passer pour vrai, sans que vous ayez à prendre la peine de l'établir.

Seulement la question est de savoir si, parmi ceux qui réfléchissent, beaucoup peuvent être dupes de telles fantaisies.

J'oserai dire, pour ma part, que tout lecteur qui ne voudra pas épiloguer vainement sur les heures et les minutes, trouvera la confirmation du récit de Chateaubriand dans les documents mêmes qu'on cite pour le combattre.

Chateaubriand écrit qu'à son arrivée, vers le 11, le 12 ou le 13 juillet1, Washington n'était pas à Philadelphie et qu'il fut obligé de l'attendre quelques jours. Or, il est remarquable que, dans ces jours-là précisément, il n'existe aucune pièce datée de Philadelphie par le général.

1. On verra plus loin qu'entre Baltimore et Philadelphie M. Bédier paraît faire avancer le voyageur un peu trop lentement. ↩

Chateaubriand assure que Washington resta au moins deux jours consécutifs dans la ville, celui où il lui donna audience et celui où il le reçut à dîner. Or, justement, on a des lettres de Washington signées à Philadelphie le 19 juillet et le 20.

Chateaubriand ajoute que le président partit dès le lendemain. Et, en effet, nous ne trouvons plus de lettres datées de Philadelphie à partir du 21 inclusivement jusqu'au 28.

Voilà ce qui frappera de soi-même quiconque n'apportera pas ici un jugement préconçu et une sorte de zèle inquiet et tracassier dans la malveillance.

On chicane aussi notre écrivain sur la simplicité qu'il prête au président de la grande république américaine.

« Quand Washington sortait dans Philadelphie, toujours en équipage à quatre ou six chevaux, deux valets, dit M. Bédier, se tenaient debout derrière son carrosse. »

Et maintenant, veut-on sûrement se convaincre des erreurs qui échappent à Chateaubriand et qui le font accuser de mensonge, qu'on lise ce qu'il a écrit sur le même sujet :

Washington « revint. Je le vis passer dans une voiture qu'emportaient avec rapidité quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était nécessairement Cincinnatus ; Cincinnatus en carrosse dérangeait un peu ma république de l'an de Rome 296... Mais quand j'allai porter ma lettre de recommandation à ce grand homme, je retrouvai la simplicité du vieux Romain. Une petite maison dans le genre anglais, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des États-Unis »

Ainsı Chateaubriand raconte que, lorsqu'il sortait dans la ville, Washington aimait à s'entourer d'une certaine pompe officielle; c'est ce que dit aussi M. Dédier, et même avec certaines expressions semblables; et, en vérité, si M. Dédier était un vieil écrivain d'il y a cent ans, peut-être quelque critique perspicace accuserait-il Chateaubriand de l'avoir copié, au lieu de parler de souvenir.

Est-ce que, par hasard, ce serait M. Dédier qui aurait copié Chateaubriand?

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils s'entendent à merveille, bien que l'un semble chercher noise à l'autre, on ne sait trop pourquoi, peut-être simplement par habitude.

Mais si le général ne dédaignait pas le faste, quand il devait paraître au dehors ou dans ses réceptions solennelles, chez lui et dans le train de vie de chaque jour il était simple.

Chateaubriand n'a pas vu de gardes autour de son palais, et M. Bédier, quoiqu'il le taquine sur toutes ses paroles, n'ose pourtant pas dire qu'il y en eût, et que le jeune visiteur se soit trompé.

C'est, paraît-il, une servante qui introduisit Chateaubriand. Ceci blesse M. Bédier; il répond, avec quelques citations à l'appui, que le général avait un cuisinier français : ce qui montre qu'il avait bon goût, mais ce qui ne prouve pas tout à fait que ce ne fut pas une servante qui ouvrit la porte à Chateaubriand, ni, à plus forte raison, je pense, que Chateaubriand n'est jamais allé en Amérique.

Mais rien n'offusque les adversaires de notre voyageur comme les deux lignes qu'il a consacrées au palais du président.

Quoi ! s'écrient-ils, on ose appeler une petite maison, une maison qui... Parlez, historiens ! Confondez ce Français impudent, fraîchement débarqué de Versailles. Apprenez-lui que ce palais qui ne lui a pas paru grand « était à trois étages, large de trente-deux pieds, et présentait onze fenêtres sur la façade »!

C'est Coolidge qui est prié de nous fournir ces renseignements, à la fois décisifs et merveilleux, et c'est M. Bédier qui les recueille avec respect et les oppose gravement, sans rire.

Ah! jeune officier, parce que vous avez vu la cour de France et la demeure de vos rois, vous osez trouver petite, pour le président des États-Unis, une maison qui est, à la vérité, « de la même architecture, ainsi que le dira Coolidge après vous, que celle qui caractérisait, alors comme aujourd'hui, la Quater City », mais qui, après tout, avait dix mètres et demi de largeur, et présentait onze fenêtres sur la façade! Vous entendez bien : onze fenêtres de façade et dix mètres et demi de largeur!

Sauf cela, elle n'avait rien, on vous l'accorde, de. l'aspect d'un palais, et elle ressemblait, comme vous le dites justement, « aux maisons voisines ». Mais enfin, elle avait dix mètres et demi et onze fenêtres ! Songez-y bien!

Oh ! sans doute, ce gros bâtiment de Versailles, dont vous avez les yeux encore tout remplis, est un peu plus grand. Car on dit que sur un parc qui est lui-même d'une certaine étendue, il développe une façade de six cents mètres et ouvre en arcades cent quarante-huit portes ou fenêtres. En comparaison de ce palais, l'autre vous paraît plutôt modeste avec ses onze fenêtres et ses dix mètres et demi.

Mais gardez-vous bien pourtant de le dire! On vous accuserait non seulement de le calomnier, mais peut-être de ne l'avoir jamais vu et de mentir effrontément au public ; car tout arrive...

Un renseignement qui émeut beaucoup les contradicteurs de Chateaubriand, qui semble les convaincre que la maison du président devait être un vrai palais, c'est que le loyer en était de 3.000 dollars par année.

Trois mille dollars! c'est-à-dire seize mille francs - théoriquement. Car, en pratique, 3.000 dollars dans une ville d'Amérique ne représentent pas même 8.000 francs en France. Mais, en tenant compte de la différence des époques, accordons qu'ils eussent alors la valeur que douze, treize ou quinze mille francs auraient aujourd'hui chez nous.

Je suppose donc que l'État français, voulant loger le Président de la République ailleurs que dans un palais national, ait eu l'idée de chercher pour lui, non loin de l'Elysée, dans le quartier de la Madeleine ou celui de Saint-Augustin, un hôtel de douze à quinze mille francs de loyer. Admettons qu'après bien des recherches, on ait fini par découvrir cette perle rare; voilà notre Président installé!

Un Anglais, ou un Autrichien, ou tout autre visiteur étranger, dès son arrivée à Paris, demande qu'on lui montre le palais où réside le chef d'un si beau pays. On le conduit alors devant l'immeuble présidentiel, et un peu surpris d'une si austère vertu, il écrit aussitôt sur son carnet de voyage que le Président occupe une maison plutôt modeste pour le premier magistrat de la République française.

Cent ans après, un érudit ayant des lettres, professeur dans une de nos grandes écoles, lit cette note et s'en déclare si fort scandalisé, qu'il refuse de croire que ce voyageur difficile ait jamais vu ni le Président, ni sa maison, ni Paris, ni la France.

Qu'en penseraient nos arrière-neveux?

Je l'ignore.

Mais je ne serais point étonné cependant si quelque Parisien d'alors prenait les fantaisies de ce lettré savant pour l'aimable batifolage d'un homme d'esprit en belle humeur qui, ayant besoin de rire, aurait voulu se jouer agréablement du public.

C'est qu'il paraît difficile, en vérité, qu'on puisse écrire sérieusement :

« La poétique légende du voyage en Amérique offre un exemple achevé d'auto-suggestion ; c'est un beau cas1. »

1. Revue d'histoire litter., 15 oct. 1899, page 532. ↩

Et ce n'est pas, comme on pourrait le croire, un mot échappé à la plume dans un moment de distraction ou d'entraînement; car on nous dit ailleurs :

« La sincérité de l'auteur est manifeste » ; il était ' tout pénétré de ses souvenirs d'Amérique; ils lui revenaient « vingt ans, trente ans plus tard, dans le train journalier de l'existence ». Il en parlait à ses intimes autant qu'au public. « Conversait-il, par de beaux soirs, avec Mme Joubert et Mme de Beaumont, dans le jardin de la Muette, il leur disait ses voyages : « Je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du Nouveau Monde. » Sa « conviction » était donc entière, sa « foi profonde2 ».

2. Revue d'histoire littéraire, 15 oct. 1899, pages 502-503, passim. - Dans le jardin de la Muette est une distraction. C'est à Savigny-sur-Orge que ces récits ont été faits. ↩

De quoi il faut conclure, n'est-il pas vrai, si l'on peut parler rondement et à la cavalière, que ce fut un halluciné et, en trois lettres, un fou.

Le paradoxe a toujours eu de l'attrait, il séduit, surtout le paradoxe d'aspect scientifique. Mais il est plus facile de le soutenir sans y croire, que d'y croire en le soutenant. Je soupçonne M. Bédier de n'être pas tout à fait disposé à donner son sang pour son idée, et je l'en félicite.

Le bon sens ne se laisse pas aisément dépouiller de ses droits; il regimbe, et c'est un bonheur pour la vérité.

II