Concessions de m. Bédier
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
On peut voir, par la carte publiée plus haut, que dans l'itinéraire fantaisiste que le critique prête au voyageur, il lui fait faire un immense et inutile crochet par Chillicothe.
Un détour si invraisemblable suffirait à établir la fausseté de cet itinéraire. Aussi l'auteur a-t-il hésité longtemps à l'admettre, en même temps qu'il admettait le voyage par Knoxville et Salem, l'un paraissant devoir condamner l'autre.
Si enfin il s'y est résolu, c'est, d'après lui-même, parce que, après bien des recherches, il a « retrouvé quelle puissante nécessité imposait à Chateaubriand ce détour », la nécessité de laisser croire qu'il avait pu voir les ruines du Scioto, dont il avait parlé dans le Génie et qui ne se trouvaient, dit-il, qu'à Chillicothe1 .
1. Premier article, page 531. - Rappelons que les trois articles de M. Bédier ont paru dans la Revue d'histoire littéraire de la France; le premier dans le numéro portant la date du 15 octobre 1899, le second dans celui du 15 janvier 1900, le troisième dans celui de janvier-mars 1901. On les trouvera respectivement dans les tomes VI, VII, VIII de la collection. ↩
Or on lit dans son nouvel article (p. 92) :
« M. Bertrin nous oppose fort justement un texte du Voyage, où Chateaubriand dit qu'il y avait des ruines indiennes très vastes à l'embouchure du Scioto; donc il lui était inutile de remonter le Scioto jusqu'ă Chillicothe. Notre hypothèse ne vaut pas. »
Comme le voyageur avait déjà visité l'embouchure du Scioto, on ne voit plus aucune explication qui puisse justifier un détour aussi extravagant. C'est désormais reconnu.
Je lis encore dans le même article (p. 83) :
« Il aura fait la course du Niagara, peut-être se sera promené aux alentours...; c'est ce que j'ai toujours soutenu. »
Toujours, vraiment?
Le premier article avançait pourtant (p. 529) que dans les récits du voyageur, les deux seules choses « assurées », c'est « qu'il a débarqué à Baltimore le 10 juillet 1791, et qu'il est reparti d'Amérique cinq mois après »
Et, en effet, deux pages plus haut, on essayait de jeter des doutes jusque sur la première et la plus facile de ses étapes et on se demandait en manière de conclusion (p. 527) :
« Alors, s'il n'est même pas assuré (toujours le même mot) que Chateaubriand ait visité Philadelphie, que reste-t-il? »
Le nouvel article proclame que Chateaubriand est allé dans l'intérieur jusqu'au Niagara, et peut-être un peu plus loin, ce qui devait lui demander plus d'un mois de voyage - sans parler du retour - dans des régions désertes et à peu près inconnues.
Voilà évidemment un grand progrès !
Mais l'idée est nouvelle chez M. Bédier; pourquoi dit-il qu'il l'a « toujours soutenue1 »?
1. Dans un volume intitulé Le Grand Bey (in-8°, St-Malo, 1800) M. Ducrest de Villeneuve, l'un des vingt-quatre collaborateurs, raconte une conversation qu'il a eue avec un batelier de Saint-Malo, qui avait joué sur la grève bretonne, en compagnie de Chateaubriand, lorsqu'ils étaient petits, et qui l'avait retrouvé plus tard à New-York. Celui-là ne pensait pas que la seule chose « assurée » fût que son ancien camarade d'enfance « eût débarqué à Baltimore le 10 juillet 1791 » ; il tenait pour « assuré » que le voyageur était allé de Baltimore à Philadelphie, et mème deux fois plus loin, puisqu'il l'avait vu, de ses yeux vu, à New-York. ↩
Revenons un instant à Philadelphie.
On a essayé de faire croire, je l'ai dit, que Chateaubriand n'avait pas vu cette grande ville. Pourquoi? Parce qu'il a appelé une « petite maison » la maison qu'habitait le président des États-Unis (1er article, p. 524-527).
Par bonheur, on écrit maintenant (3° article, p. 104) :
« M. Bertrin fait remarquer que la maison de Washington dut produire médiocre impression sur un voyageur qui venait en droite ligne de Versailles. L'observation est très juste, et nous reconnaîtrons que Chateaubriand a pu et dû voir à Philadelphie la maison de Washington. »
A la bonne heure! Mais M. Bédier déclare en même temps « plus malaisé à croire » - cette réserve dans l'expression est cependant à remarquer - qu'il ait vu Washington lui-même et dîné avec lui.
D'où vient donc que c'est « plus malaisé à croire »? De ce que Chateaubriand raconte que, lors de son arrivée à Philadelphie et pendant une semaine, le Président était absent, et qu'il s'absenta de nouveau le lendemain de sa visite.
Or, justement, à l'époque où le jeune voyageur arriva à Philadelphie, vers le 11 ou le 12 juillet, il se rencontre que Washington n'a signé aucune pièce dans cette ville ; il en a signé un peu avant, il en a signé une semaine après, mais pendant huit ou dix jours point de signature; et même, comme si tout ce que dit Chateaubriand était scrupuleusement exact, cette semaine passée, on trouve des signatures pendant deux jours, le 19 et le 20 juillet, et puis il n'y en a plus jusqu'au 28.
Ceci, je pense, a gêné un peu le critique, mais il ne s'est pas tenu pour battu. Son zèle contre l'illustre écrivain ne redoute ni recherches ni démarches ; on dirait que s'il parvenait à le faire passer pour menteur, il se regarderait comme suffisamment payé de sa peine.
Il a donc prié - le nouvel article nous l'apprend - deux de ses amis d'Amérique, de « dépouiller pour lui les journaux du temps »
Je vois bien, quoiqu'il n'en souffle mot, ce qu'il attendait de cette enquête : elle devait fournir la preuve que Washington se trouvait à Philadelphie entre le 10 juillet et le 19, ou entre le 20 et le 28.
Mais, ô malchance ! elle ne l'a pas fournie.
Elle a confirmé, au contraire, les renseignements que nous connaissions déjà sur les dates des signatures, et par surcroît, chemin faisant, en examinant de près une histoire de Washington en anglais, laquelle est composée avec des documents contemporains, M. Bédier a eu le chagrin d'y lire la mention du fameux dîner. Oh ! sans doute, il cherche une explication et il épilogue sur la date, mais le fait existe et il demeure.
Quoi qu'il en soit, le dernier article renferme quelques concessions; il y avait intérêt à les signaler, et elles honorent d'ailleurs la bonne foi qui s'y est publiquement résignée.
Pour le reste, au sujet de ce qu'il ajoute aux autres ou de ce qu'il en maintient, j'aurais à relever - pourquoi ne pas le dire? - bien des inexactitudes ou même des erreurs.