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L'Enchanteur 1768—1848
Sainte-Beuve et Chateaubriand Carte pour l'étude du voyage de Chateaubriand en Amérique. N. B. Le pointillé indique le tracé d'itinéraire (suite 2)

Carte pour l'étude du voyage de Chateaubriand en Amérique. N. B. Le pointillé indique le tracé d'itinéraire (suite 2)

Sainte-Beuve et Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 137–155 · chapitre 13 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1906, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Or ce n'était pas exactement la côte des Florides qu'il avait sous les yeux, quand il aperçut de la mer les arbres qui annonçaient la terre. Il ne pouvait voir alors proprement que les rivages de la Virginie, tout au plus ceux de la Caroline du Nord, et les Florides ne commençaient rigoureusement qu'à partir de la Caroline du Sud. Il les avait donc un peu a sa gauche, et non en lace, sinon au loin, au delà de la Virginie.

Cela prouve avec évidence que nous aurions tort de chercher la précision exigée d'un érudit dans ces mots jetés en courant par un poète. Celui-ci ne croit pas avoir à se préoccuper de la rigueur scientifique et il serait injuste de l'exiger de lui.

Peut-être aussi aurait-il le droit, après bien des années, de mêler un peu ses souvenirs et de commettre quelques confusions, sans qu'on eût soi-même celui de s'en étonner au point de calomnier sa bonne foi. Nous oublions trop les défaillances de notre mémoire: sinon nous serions plus indulgents pour la mémoire d'autrui. J'en appelle à tous ceux qui ont voyagé et qui cherchent à préciser les souvenirs de leurs voyages.

Chateaubriand a donc vu les Florides, où erraient les tribus des Muscogulges et des Siminoles, ces compatriotes d'Atala. Mais quelles parties exactement? Il ne l'a pas dit.

M. Bédier essaie de le deviner, et il imagine l'itinéraire que le jeune voyageur dut suivre du pays des Natchez à Philadelphie.

C'est ce que j'appellerai l'itinéraire de retour. Essayons de faire voir ce qu'il convient d'en penser. C'est le cœur même de la question.

•IV

Notons d'abord que nous sommes désormais dans le capricieux et obscur labyrinthe des hypothèses.

Si M. Bédier s'y est perdu, il n'y a pas lieu d'en être autrement surpris; le reproche à lui faire, c'est de s'y être engagé, et sans fil conducteur. Car les données que nous avons sont tout à fait insuffisantes : elles ne peuvent servir à nous guider avec la moindre certitude.

Pourquoi donc ne pas se résigner à ignorer ce qu'on ne peut pas savoir?

Chateaubriand n'a jamais dit, ni même laissé entendre, quelle route il avait suivie pour sortir du désert et gagner la côte où il devait prendre le paquebot, ni à quel moment il était parti d'un lieu ou arrivé dans un autre.

Déjà nous voyons dans l'Essai historique qu'il avait peu de goût en général pour les exigences de l'ordre chronologique. Dans une note de cet ouvrage, il avertit qu'il ne l'a pas suivi au cours du chapitre, en préférant un autre qui lui paraissait plus littéraire, et bien persuadé d'ailleurs, dit-il, que le lecteur y est indifférent.

Il ne prévoyait pas qu'un jour on lui chercherait querelle sur sa négligence, et que ces dates, traitées par lui cavalièrement, trouveraient des avocats sévères, qui les vengeraient de ses dédains.

A cette observation générale, il faut ajouter, en ce qui regarde son séjour dans les déserts américains, que les récits que nous avons ont été écrits sur des notes extrêmement confuses.

L'auteur a pris soin de le dire lui-même. Car, après le souvenir de son arrivée sur l'Ohio, on lit dans une page inédite de ses Mémoires, qui se trouve à la Bibliothèque nationale :

« Ici le manuscrit original de mes voyages n'offre plus qu'une masse informe de feuilles volantes, mêlées, déchirées, rongées par l'humidité, sans ordre, sans suite, souvent illisibles... Mon itinéraire est si vague qu'il n'y faut chercher que ce qu'on y trouve, des tableaux à peine esquissés. Je transcris quelques-uns de ces fragments. »

On a vu plus haut qu'à ces fragments il s'en est mêlé qu'il avait empruntés à d'autres voyageurs, et que tout cela formait un ensemble embrouillé et décousu, où il m'est « presque impossible, disait-il quand il voulut s'en servir, de séparer ce qui est de moi et ce qui est d'autrui, ni souvent même de le reconnaître »

Et voilà sur quels morceaux on épilogue !

On affiche la prétention de tout comprendre là où lui-même ne se retrouvait plus, de deviner jusqu'où il s'est avancé, quels chemins il a suivis, d'assigner des dates, de marquer, à son défaut, la suite des faits, tout cela à l'aide de quatre ou cinq notes très courtes et très vagues, rapprochées au hasard, et dont on ne sait même point si toutes le concernent, s'il n'y en a pas qui soient de Bartram, par exemple, et où dès lors Bartram seul soit en jeu.

Quand on raisonne sur de telles bases, les conclusions qu'on peut tirer doivent paraître plus que suspectes; elles sont absolument sans valeur.

Voilà certainement ce qu'on pourrait se contenter de répondre pour défendre Chateaubriand contre l'imagination de ses adversaires et leur téméraire arithmétique.

Mais faisons davantage! Étudions l'essai d'itinéraire que la fantaisie de M. Bédier a construit, avec des matériaux qui n'ont jamais été destinés à une telle entreprise.

Le passage le plus considérable, le passage fondamental, dont cette architecture s'autorise, est emprunté aux Mémoires d'outre-tombe, lesquels ont été écrits, ne l'oublions pas, plus de trente ans après l'événement. Le voici in-extenso :

« J'étais si charmé de mes courses que je ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants venant de chez les Greeks, dans les Florides, me permit de la suivre. Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les Etats de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à Nashville, par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par Knoxville et Salem, pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages, multipliés à l'infini dans les savanes que percent ces puits, au bord desquels j'ai fait reposer Chactas et Atala. Ils étendaient même leur course jusqu'à l'Ohio1.

1. Mémoires d'outre-tombe, éd. Garnier, in-8°, t. I, p. 436. ↩

« Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs. Nous fîmes voile vers l'une des plus grandes. Nous l'abordâmes à huit heures du matin.

« Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d'alcées à panaches roses. »

Quelques pages après :

« Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les autres à la voile. » C'étaient des Creeks, c'est-à-dire des Muscogulges et des Siminoles. « Nos agents de traite commencèrent à s'enquérir des chevaux », etc.1.

1. Ibid., p. 441. ↩

Un peu plus loin2 :

2. Page 454. ↩

« Nous repassâmes les montagnes Bleues et nous rapprochâmes des défrichements européens vers Chillicothi. »

Ce que le Voyage en Amérique présente ainsi : « En errant de forêts en forêts, je m'étais rapproché des défrichements américains... Revenu à Philadelphie, je m'y embarquai3. »

3. Voyage, etc., p. 221. ↩

En outre, sans dire que l'auteur ait visité ces lieux, le Voyage en Amérique (p. 99) décrit deux villages creeks et rappelle en deux mots un spectacle grandiose, dont le voyageur peut jouir des rives du fleuve Chata-Uche (aujourd'hui Chattahochee) :

« Lorsque, placé de l'autre côté de la rivière Chata-Uche, on découvre ces vastes degrés couronnés par l'architecture des montagnes, on croirait voir le temple de la Nature. »

C'est avec cela que M. Bédier élève tout son édifice. Les oiseaux d'Aristophane bâtissaient sur les nuages ; je crains que M. Bédier ne les imite.

Que le lecteur veuille bien se reporter à notre carte (p. 117) : Il n'aura pas de peine à voir, comme nous, l'invraisemblance du tracé fantaisiste que nous combattons.

Suivant donc cette audacieuse hypothèse, parvenu au village de Natchez, - où il n'est point allé, - le voyageur se rend, on ne sait pourquoi, sur les bords du Chata-Uche, éloigné de 550 kilomètres à vol d'oiseau; puis, revenant à peu près sur ses pas, il gagne Jackson, monte à Nashville, à travers 750 kilomètres de désert, et, quoiqu'il ait déjà senti chez les Natchez l'épuisement de ses ressources et le besoin de retourner vers la côte, il s'enfonce dans les Apalaches à Knoxville, parcourt 300 kilomètres de montagnes pour se rendre à Salem, où rien absolument ne l'appelle, et arrivé là, alors qu'il n'est séparé de Baltimore ou de Philadelphie que par 300 kilomètres de plaines, il imagine de traverser de nouveau l'épaisseur des Apalaches, et, tournant le dos à la mer, de gagner une contrée qu'il a déjà parcourue et d'aller passer l'Ohio, pour atteindre une ville où il sera plus loin du rivage, après 300 kilomètres de marche, qu'il ne l'était à Salem d'où il vient, sans compter qu'il lui faudra escalader et franchir, dans toute leur largeur, les montagnes élevées qu'il aura mises absurdement entre la mer et lui.

Si Chateaubriand avait été capable de suivre, ou de tracer, avec le dessein de faire croire qu'il l'avait suivi, un itinéraire si extravagant, il n'y aurait qu'un mot à dire : il était fou, mais fou à enfermer.

Quoi! le voilà à Salem ; il a « besoin de se rapprocher », suivant son expression, parce que ses ressources diminuent, et quand un chemin nouveau, facile et court, s'ouvre pour lui vers les rivages de l'Océan, il lui vient l'idée ridicule, insensée, de passer par Chillicothe, de s'enfoncer encore dans des montagnes et des déserts qu'il a déjà vus, pour le plaisir de faire un trajet, deux fois plus long à vol d'oiseau et quatre ou cinq fois plus en pratique!

Qu'on se représente un voyageur algérien qui, venant d'Espagne, a descendu le versant français des Pyrénées, jusqu'à Pau, par exemple.

Il doit trouver à Marseille le paquebot qui le ramènera dans son pays ; et la pénurie de sa bourse demande qu'il se préoccupe de se ravitailler ; il est donc obligé de songer au retour. Et le voilà alors qui, au lieu de prendre la route de la mer, traverse de nouveau les Pyrénées, et s'en va passer par Madrid pour s'embarquer à Marseille !...

C'est une énormité analogue que M. Bédier se donne le plaisir de prêter à Chateaubriand.

Il objecte le mot des Mémoires que l'on a vu : « Nous passâmes les montagnes Bleues et nous rapprochâmes des défrichements européens vers Chillicothi. »

Eh! que m'importe !

Cette phrase peut contenir une obscurité dont l'intelligence m'échappe, ce qui n'est pas pour m'étonner après ce qui a été dit sur ces notes éparses, sans suite, sans date, où la part de l'auteur et celle d'autrui sont inextricablement « enchevêtrées ».

Mais j'aimerais mieux toujours ne pas trouver d'explication que de mettre un acte de démence au compte d'un homme qui avait toute sa raison. Une hypothèse ayant pour base la folie est la dernière à proposer ; il n'y en a aucune de pire.

Si la note est de Chateaubriand, ou elle ne vient pas à sa place dans le récit, qui ne suit pas d'ailleurs, nous le verrons, l'ordre chronologique, ou, comme M. Bédier déclare l'avoir soupçonné un moment, il existait alors un village indien qui portait le nom de Chillicothi et qui a depuis disparu1, ou bien enfin, revenant après tant d'années sur ces lointains souvenirs, l'auteur a commis une distraction et mal lu un gribouillage qu'il déclare d'ailleurs lui-même « illisible ».

1. C'est un fait ordinaire, dans ces contrées, que plusieurs villes ou villages portent le même nom. On ne cherche pas à éviter les risques d'une confusion. ↩

Toujours est-il qu'il convient de s'en tenir à la version du Voyage, qui est le texte primitif :

« En errant de forêts en forêts, je m'étais rapproché des défrichements américains. »

Du reste, l'absurdité de ce crochet immense vers Chillicothe a frappé M. Bédier lui-même. Il a même longtemps hésité à l'admettre, et il ne s'y est décidé enfin, il l'avoue, que parce que Chateaubriand assure avoir vu les ruines du Scioto, sur les bords duquel Chillicothe s'élève.

Mais il oublie que, de Pittsburg au Mississipi, dans un de ces fréquents arrêts que faisait la caravane, le voyageur avait pu très facilement visiter ces ruines célèbres, car les plus connues et les plus belles se trouvent tout à fait au bas de la rivière, là où la rivière se jette dans l'Ohio, que la flottille descendait. Un savant mémoire américain, que Chateaubriand reproduit (Voyage, p. 241), disait de ces vieux ouvrages en 1820 :

« Il y en avait quelques-uns à Chillicothe, mais ils ont été détruits; il y en a de très vastes à l'embouchure du Scioto. »

M. Bédier, qui l'ignore et croit le contraire, se trompe donc manifestement. La seule raison sur laquelle il s'appuie, pour hasarder son tracé fantastique, repose par conséquent sur une erreur, et tout l'ensemble se trouve ainsi en l'air, sans fondement.

Quant aux montagnes Bleues, si l'on tient à s'exprimer exactement aujourd'hui il faut réserver le mot pour indiquer le bord oriental des Apalaches. Chateaubriand les a passées pour aller de la côte dans l'intérieur, et il a dû les repasser, où que ce soit, pour revenir à la côte.

Mais il faut dire en outre que, sous ce nom, il a peut-être désigné toute la chaîne à laquelle appartiennent ces montagnes. Il nous apprend, en effet, dans son Voyage (p. 85), que c'était un des noms portés d'abord par cette chaîne célèbre. Et comme ce nom poétique devait lui plaire, il ne serait pas étonnant qu'il l'eût employé dans sa signification primitive.

En tout cas, pour expliquer qu'il ait repassé ces montagnes, même en donnant au mot le sens particulier qu'il a de nos jours, il ne serait nullement nécessaire d'imposer au voyageur, comme on le fait, le détour insensé qui le conduirait à Salem. J'ai déjà dit pourquoi, et on le verra encore plus loin.

D'ailleurs, puisque M. Bédier veut suivre pas à pas le texte des Mémoires, sauf à se livrer, là où il le trouve trop vague, au jeu amusant des devinettes, il doit supposer que Chateaubriand a passé les monts et s'est rapproché de Chillicothe avant d'aller au Chata-Uche; car le passage, où il est question du pays que ce fleuve arrose, vient après celui où Chillicothe est nommée.

Pour ne pas ajouter une invraisemblance de plus à son invraisemblable hypothèse, en mettant à la suite les morceaux où il se fonde M. Bédier a renversé l'ordre que le texte présente. Et il me paraît que cet expédient le condamne.

Il y a d'ailleurs, dans le tracé qu'a hasardé son imagination, des étrangetés éclatantes qui n'ont pas dû échapper à sa sagacité et qui, en tout cas, ne supportent guère l'examen, dès qu'on suit avec la carte sous les yeux.

M. Bédier suppose que les textes dont il s'autorise concernent le retour de Chateaubriand, qui remonterait ainsi de Natchez à Philadelphie par Nashville et Salem. Le voyageur suit une compagnie de trafiquants « venant de chez les Creeks », lesquels habitaient « dans les Florides ».

Naturellement cette compagnie de trafiquants est une caravane de ces planteurs de la Géorgie, dont parle le même paragraphe des Mémoires, qui « venaient chez les diverses tribus de Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages ».

Et, en effet, nous voyons un peu plus loin les compagnons de route de Chateaubriand acheter des chevaux à une de ces tribus nomades des Creeks qu'ils ont rencontrée.

Or quelqu'un pourra-t-il jamais comprendre comment cette caravane, arrivant des Florides, s'achemine vers les Florides, ce qu'elle va faire au sud du Mississipi, chez les Natchez, quand c'est parmi les Creeks que son commerce l'appelle, et enfin par quelle déraison, ses affaires étant finies, poussant devant elle les animaux indomptés qu'elle vient d'acquérir, elle tourne le dos à la Géorgie, vagabonde dans les déserts de Nashville et de Knoxville, dans les montagnes des Apalaches jusqu'à Salem, pour gagner ensuite Chillicothe, justement du côté opposé à son pays?

Il faudrait commencer par admettre que ces malheureux avaient tous perdu la tête.

Que si les faits étaient imaginaires, comme le pense M. Bédier, c'est Chateaubriand lui-même qui l'aurait perdue. Car indiquer, avec l'intention d'en faire accepter la vraisemblance et même la réalité, un itinéraire si évidemment ridicule, répétons-le, ce serait purement du délire.

De plus, M. Bédier pourrait-il nous dire pourquoi sur les quatre petits paragraphes qu'il cite des Mémoires, il ne tient aucun compte du second dans le tracé qu'il propose?

Il s'agit là de la navigation sur l'Ohio. Or à quel moment la caravane a-t-elle usé ainsi de la rivière? Si l'on interprète le texte selon la méthode dont s'inspire en général M. Bédier, c'est après son arrivée à Salem, avant même de repasser les montagnes Bleues ; que dis-je ? C'est avant d'être allée au Chata-Uche.

Et alors comprenne qui pourra le trajet de ces voyageurs en démence!

Ils partent des bords du Mississipi, se rendent dans les Florides d'où ils viennent, font 2.000 kilomètres dans les savanes et sur les sommets jusqu'à Salem, se trouvent là, on ne sait comment, sur l'Ohio où ils naviguent, et où tout est en fleurs, malgré la température de novembre, repassent alors les montagnes Bleues, quoiqu'elles soient à 300 kilomètres de l'Ohio, puis, rebroussant chemin, font encore 2.000 kilomètres pour visiter les bords du Chata-Uche, et toujours avec leurs animaux demi-sauvages !

M. Bédier n'ose pas aller si loin, je le sais, mais il y est obligé cependant, s'il est vrai, comme il le pense, que ces textes doivent s'entendre du retour de Chateaubriand et qu'il faille y voir, en dépit des déclarations de l'auteur, un ordre, un lien, une suite, permettant d'indiquer, avec un peu de vraisemblance, les principales étapes du voyageur.

Mais ce n'est point vrai, cela ne peut pas être vrai.

Pour condamner cette interprétation fantaisiste et le tracé hypothétique auquel elle sert de base, n'y aurait-il pas d'autres raisons - et il y en a d'autres - il suffirait de considérer les conséquences absurdes où ils mènent.

Car on n'a pas le droit, encore une fois, de prêter des extravagances si énormes et si frappantes à un écrivain qui jouissait de son bon sens et qui n'avait aucune envie de passer pour un pensionnaire évadé de Charenton1.

1. Voici d'ailleurs un texte qui montre clairement que M. Bédier se trompe et que, dans les notes commentées par lui de la manière qu'on vient de voir, il s'agit du voyage d'aller et non du voyage de retour : Chateaubriand descendait au sud au lieu de remonter vers le nord, ainsi que le critique le suppose. On lit en effet dans les Mémoires : « A notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes fortifications trouvées sur l'Ohio » (Mémoires d'O.-T., p. 418). Comme il se rapprochait alors des Florides, comme il était sur la rive gauche de la rivière, il ne pouvait avoir la rivière à sa droite que s'il allait dans le même sens que le courant et par conséquent vers le sud. Ce texte est décisif et il suffit à démolir l'échafaudage où M. Bédier appuie son tracé d'itinéraire, et son raisonnement tout entier. J'appelle sur ce point l'attention des lecteurs. ↩

Quant à déterminer l'itinéraire réel, les éléments dont nous disposons ne donnent pas le moyen de le tenter avec quelque assurance.

On a déjà vu que, si l'on veut s'en tenir aux affirmations catégoriques de l'écrivain, on se contentera de dire qu'il a visité Baltimore, Philadelphie, New-York, Boston, Albany, la cataracte du Niagara et Pittsburg.

Là, il a suivi l'Ohio, puis le Mississipi dans la partie supérieure de son cours.

Traversant alors la Louisiane, qui longeait le grand fleuve, il a pénétré dans les Florides. Jusqu'où ? il ne l'a pas raconté. Il aurait pu dire, comme il l'a dit, qu'il était allé dans les Florides, alors même qu'il n'eût visité que l'Etat du Tennessée.

Là se bornent nos renseignements. On peut supposer que Chateaubriand revint alors directement vers le nord et se rapprocha de Philadelphie.

Que si l'on veut qu'il ait visité le pays du Chata-Uche, dont il a parlé dans Atala et aussi dans le Voyage, sans dire pourtant qu'il l'avait parcouru, et si l'on tient de plus à se donner une idée d'ensemble sur son itinéraire, ce qui est nécessairement aventureux, voici l'hypothèse qui me semblerait préférable1.

1. Dans le Voyage en Amérique, Chateaubriand établit deux divisions : une description des pays, et un tableau des mœurs, usages, etc. Il appelle la première partie « Itinéraire ou Mémoire des lieux parcourus ». « Mémoire des lieux parcourus » est une simple définition générale du mot itinéraire, et l'expression ne doit pas être prise en ce sens qu'il aurait visité lui-même les lieux dont il parle. Car, dans cette partie, il donne des détails géographiques sur des lieux où il a dit nettement n'être pas allé, et, à propos de cette partie aussi, il avertit que tous les renseignements ne sont pas de lui et qu'en particulier il publie les notes de Bartram mêlées aux siennes. Il ne suffit donc pas qu'un lieu soit nommé là pour conclure qu'il l'a visité, s'il ne dit pas en effet l'avoir vu. ↩

Jusqu'à Pittsburg, le tracé est facile.

Arrivé à Pittsburg, pour éviter les périls que présentent les rives du fleuve infestées de sauvages en embuscade, Chateaubriand descend l'Ohio avec une caravane de planteurs qu'il suivait d'ailleurs depuis le lac Erié. Dans une des haltes familières à ces flottilles, il visite les ruines célèbres du Scioto, qui se trouvent sur son chemin, tout près de la rivière où il navigue. Tout est fleuri, dans les îles de l'Ohio, ce qui n'étonne plus puisqu'on est encore au mois de septembre. Les planteurs allaient sans doute à Saint-Louis des Illinois, où étaient établies leurs familles. Ils durent donc quitter l'Ohio un peu avant son embouchure.

Pour continuer sa route, le voyageur se joignit alors à une autre caravane. Des trafiquants géorgiens, qui avaient l'habitude d'acheter des chevaux et des bestiaux aux tribus des Creeks, pour rejoindre ces nomades avaient dû cette fois traverser les Florides et « étendre leur course jusqu'à l'Ohio », ce qui leur arrivait d'ailleurs assez souvent, comme l'écrivain le raconte lui-même et précisément dans ces termes qui sont de lui.

C'est là qu'ils trouvèrent enfin la tribu vagabonde; Chateaubriand nous a laissé même le tableau de la rencontre et du marché qui la suivit.

Leurs affaires étant terminées, les Géorgiens descendirent, soit par le fleuve, soit par le rivage, les vastes plaines du Mississipi qui faisaient partie, à cette époque, de la Louisiane. Ils durent les quitter aux environs du 35€ degré de latitude pour « s'acheminer vers les Florides », c'est-à-dire pour rentrer chez eux, car les Florides, on l'a vu, comprenaient alors la Géorgie.

La grande route qui va aujourd'hui du fond du Mississipi dans la Virginie traverse les sentiers qu'ils suivirent dans ces contrées désertes.

Ils franchirent sans doute l'extrémité méridionale des Apalaches, dont ils appelaient peut-être l'ensemble les montagnes. Bleues, nom que portait et que porte encore la partie qui touche à leur pays. Peut-être aussi aimèrent-ils mieux les contourner que les franchir.

Quoi qu'il en soit, dès qu'ils arrivèrent au Chata-Uche, ils se trouvèrent sur le bord oriental de la chaîne, lequel se nomme proprement les montagnes Bleues.

On peut croire, si l'on veut, mais ce n'est pas nécessaire, qu'habitant le nord de la Géorgie, ils ont alors remonté la vallée du Chata-Uche, qui court entre les montagnes Bleues, où il prend sa source1.

1. Ceci n'est pas visible sur notre carte, où les montagnes sont figurées schématiquement. ↩

Là, pour rentrer en Géorgie, ils « repassèrent les montagnes Bleues » qu'ils avaient passées au moins au début de leur voyage et que Chateaubriand avait franchies lui-même dans les commencements du sien, pour aller de la côte à l'intérieur du continent.

Désormais notre voyageur était tout près « des défrichements américains » et pour regagner Baltimore et Philadelphie, il avait une route facile, dans un pays civilisé, à travers les plaines, encore inconnues pour lui, des Carolines et de la Virginie. Il pouvait rejoindre aisément son paquebot; le temps ne lui manquait pas.

Je sais bien que. M. Bédier a dit le contraire ; mais c'est le moment de montrer les défaillances de son arithmétique.

Chateaubriand est resté cinq mois sur le continent américain. M. Bédier calcule qu'il a dû arriver à Pittsburg le 17 septembre. Pour ne pas prolonger la discussion, acceptons cette date.

Sa descente vers le sud doit prendre au voyageur, si on en croit le critique, jusqu'au 30 octobre.

Ici l'erreur est certaine, et elle vient surtout de deux causes. La première c'est que M. Bédier prolonge le voyage jusqu'à la ville actuelle de Natchez. La seconde c'est qu'il le fait accomplir en chaland.

Or, nous l'avons établi, Chateaubriand n'a pas dépassé ou il a dépassé de très peu le 35e degré de latitude, et il a voyagé en canot.

D'une part donc la distance est plus courte d'un tiers, et, d'autre part, alors que de Pittsburg à la Nouvelle-Orléans les chalands mettaient de 44 à 50 jours - je prends les chiffres de l'article que je combats - les canots faisaient le même trajet, « ordinairement en vingt ou vingt-cinq jours ».

C'est le témoignage formel du voyageur Michaux. En d'autres termes, les canots allaient exactement deux fois plus vite.

Chateaubriand a donc parcouru seulement, vers le sud, les deux tiers de la distance indiquée par le critique qui l'attaque, et il l'a parcourue avec une rapidité au moins double de celle que le même critique suppose.

Par consequent, au heu des quarante-trois jours que le voyage aurait, dit-on, demandés, il n'en a pris, en réalité, qu'une quinzaine1. M. Bédier compte donc jusqu'ici 28 ou 29 jours de trop.

1. Si Chateaubriand avait voyagé en chaland, comme il n'a fait que les deux tiers de l'itinéraire supposé, il serait resté 29 jours en route. Mais, puisqu'il va deux fois plus vite, lo jours lui suthsent. ↩

Quant au voyage de retour vers le nord, voici ses chiffres. De Natchez au Chata-Uche, 550 kilomètres à vol d'oiseau; du Chata-Uche à Jackson, 500 ; de Natchez à Nashville, 650 ≥ ; de Chillicothe à Philadelphie, 750; soit pour cette partie du trajet, peu accidentée,2.450 kilomètres.

2. On ne voit pas bien pourquoi M. Bédier compte la distance à partir de Natchez, puisqu'il a fait revenir le voyageur, gratuitement du reste, à Jackson. ↩

Tout ce parcours a demandé au voyageur, toujours d'après M. Bédier, 31 jours.

A quoi il faut ajouter :

de Nashville à Knoxville. La jours,

de Knoxville à Salem.... 12 -

de Salem à Chillicothe... 12 -

Au total, 70 jours pour revenir du Sud à Philadelphie.

Or nous avons prouvé que l'itinéraire que supposent ces calculs est absolument inadmissible : les invraisemblances y sont accumulées comme à plaisir. On ne peut donc le prendre pour base.

De ceux que j'ai proposés moi-même, si l'on adopte le premier, il faudra compter, pour le retour : du Mississipi jusqu'aux Florides, dans l'Etat du Tennessée, ou le nord de l'Alabama, 200 à 300 kilomètres ; de la aux défrichements, vers Chillicothe, 600 à 700 kilomètres, et de cette dernière contrée à Philadelphie, 750 : soit 1.600 à 1.750 kilomètres.

Mais calculons très largement : admettons que ce parcours aura représenté 2.000 kilomètres.

Si Chateaubriand voyage à l'allure que lui prête M. Bédier, il mettra, pour franchir cette distance, 25 jours.

Mais ici encore soyons larges dans l'évaluation ; et afin de ne pas faire courir le voyageur trop vite, accordons qu'il lui aura fallu 30 jours pour rejoindre son paquebot.

Comme M. Bédier lui en demande 70, c'est 40 en trop qu'il exige.

40 jours en trop pour revenir de la Louisiane, et 29 en trop, comme on l'a vu, pour s'y rendre, cela fait 69 jours à retrancher du total, que le critique oppose triomphalement au récit du voyageur.

Le résultat est à peu près le même, si l'on choisit l'itinéraire qui passe par le Chata-Uche.