III Madame Récamier (suite 4)
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Mais il tutoie Mme de C... Moins de contrainte que du temps qu'il était ambassadeur. Et, certes, il se méfiait de la police de Corbière et de Villèle : on dit qu'un ministre n'est pas amoureux commodément. Il chargeait de ses tendres messages son fidèle Hyacinthe Pilorge.
Donc, sur du papier à tranche dorée, il écrivait à la jolie et spirituelle Mme de C... : « Je t'aime avec toute la folie de mes premières années... J'oublie tout, depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds... » Et il ajoutait : « J'ai enfin saisi ce rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'ai adorée longtemps sans te connaître... »
Ingratitude!... Ainsi, Charlotte Ives, Mme de Beaumont, Mme de Custine, Mme Récamier, qu'il avait cru aimer, qu'il avait aimées, l'ingrat! - oui, autant de visages trompeurs et 'derrière lesquels il aimait par prévision Mme de C... L'ingrat! Mais, à chacun de ses nouveaux amours, il faisait cette politesse : le sacrifice des précédents amours ; il se faisait à lui-même cette politesse et il y trouvait sa commodité.
Le 20 septembre, il y eut au ministère des Affaires étrangères, une réception magnifique, dîner, bal. Mme de C... y était. Le lendemain matin, Chateaubriand lui écrivit : « Jamais, je ne t'ai vue aussi belle et aussi jolie à la fois que tu l'étais hier au soir. J'aurais donné ma vie pour te presser dans mes bras. Dis, était-ce ton amour pour moi qui t'embellissait?...i Été., etc... Il lui rappelle avec entrain qu'il ne cessait pas de la regarder et qu'à la dérobée il baisait sa petite chaîne d'or. Il aurait voulu se prosterner, l'adorer comme une divinité... « Ah! si tu m'aimais la moitié de ce que je t'aime! Ma pauvre tête est tournée. Répare, en m'aimant, le mal que tu as fait. A huit heures, je t'attendrai, le cœur palpitant. »
Plaignons Juliette qui, en aimant un ministre de cinquante-cinq ans, pouvait espérer de ne pas être la dupe d'un collégien amoureux.
Le 22 décembre, la prose ne suffisant plus à tant de passion lyrique, Chateaubriand adresse à Mme de C... de jolis vers. Il l'y appelle Délie, par discrétion, sans doute, et selon l'usage ancien des poètes. Il avoue qu'il est alarmé, parce que plus Délie devient belle, de jour en jour, plus il a le front ridé, les cheveux blancs... Poétiques scrupules et précautions oratoires. Mais le grand homme a bien de la fougue : Ainsi qu'un doux rayon quand ton regard humide
Pénètre au fond de mon cœur ranimé,
J'ose à peine effleurer d'une lèvre timide
De ton beau sein le voile parfumé.
Et voici le littérateur :
Par quelle illusion ai-je pu te séduire?
N'aurais-je point, dans mon dernier soleil, Caché l'astre de feu qui sur moi semblait luire
Quand d'Atala je peignis le réveil?
Oui, voilà le littérateur, mais qui, pour une fois, écrit aussi mal que possible, ou peu s'en faut, et organise une métaphore, ah! moins claire que le soleil!...
Puis :
Je n'ai point le talent de Virgile et du Tasse;
Mais, quand le ciel m'eut fait cet heureux don, Le talent ne rend point ce que le temps efface :
La gloire, hélas ! ne rajeunit qu'un nom.
L'amant de Velléda, le frère d'Amélie,
Mes fils ingrats m'ont-ils ravi ta foi?
Ton admiration me blesse et m'humilie.
Le croirais-tu? je suis jaloux de moi.
Dédaigne, ô ma beauté, cette gloire trompeuse.
Il n'est qu'un bien : c'est le tendre plaisir.
Quelle immortalité vaut une nuit heureuse?
Pour tes baisers, je vendrais l'avenir.
Ainsi font, en somme, bon ménage l'amoureux et, si j'ose dire, ce m'as-tu lu? qui dort, et d'un sommeil léger, en tout écrivain moderne. L'amoureux a la fatuité de vouloir être aimé pour lui-même; il affirme qu'il est jaloux de l'écrivain : mettons qu'il l'est. Mais l'amoureux n'est pas fâché d'offrir à sa belle Délie le sacrifice d'une posthume gloire.
Tout cela, très sincèrement. Du reste, il n'est ni courtois ni judicieux de révoquer en doute la sincérité de personne : la question de la sincérité n'est pas une question bien posée. Chateaubriand aima, n'en doutons point, Mme de C...; il aimait aussi les livres qu'il écrivait pour ses contemporains et pour la postérité.
Les affaires étrangères ne le laissaient pas, non plus, indifférent; et par bonheur! La guerre d'Espagne occupait ce grand politique frivole. Mais, pendant que l'occupait la guerre d'Espagne, il songeait à une escapade : il s'était mis en tête d'aller passer avec Délie quelques jours au bord de la mer.
Bref, le 5 octobre, il détesta la guerre d'Espagne. Il écrivit à Délie : « Je suis forcé de rester ici pour cet immense événement. Ainsi, je perds la nuit que j'aurais passée dans tes bras!... Ah! je puis te dire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m'unir à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donnent la mienne……. »
C'est bien heureux qu'il y ait des empêchements au vœu des amants courtois. Combien de fois Chateaubriand, par exemple, eût-il donné le monde à une dame qu'il aimait !...
Il écrivait encore à Délie, ce 5 octobre 1823 : Tu m'aurais donné un fils; tu aurais été la mère de mon unique enfant... » A ce propos, les Annales romantiques notent qu'on lit, dans Les Natchez : J'allais m'exposer à donner la vie, moi qui regardais la vie comme le présent le plus funeste »; et, dans les Mémoires d'outre-tombe : « Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme; je n'ai jamais désiré me survivre... » Eh! bien, si! Le 5 octobre 1823, il le désira; seulement, il en fut empêché par la guerre d'Espagne.
Alors, la guerre d'Espagne ne l'intéresse plus, dit-il; et, en le disant, peut-être le croit-il: mais il se trompe. La guerre d'Espagne, comme une autre femme, lui tourne la tête.
Tout de même, il est déçu. Et il demande, pour quelque autre jour, un beau dédommagement : « Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas à l'Fécamp, au bord de la mer, je ne sais où? Oh! oui, dédommage-moi; viens ; pardonne-moi cette délivrance du malheureux roi d'Espagne... »
Il faut avouer que jamais roi malheureux n'apparut plus gaiement dans une phrase qui ne l'attendait pas. Et Chateaubriand, qui vient, raconte-t-il, d'écrire « à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe » avoue que sa main droite est fatiguée... « Mais mon cœur ne l'est pas!... » C'est magnifique. Et le ministre des Affaires étrangères envoie, par lettre, à sa bien-aimée, des millions de baisers pour ses mains, ses lèvres et ses cheveux... D'ailleurs, il a des cheveux d'elle et promet de les garder, ceux-ci, toute la nuit, pressés sur sa bouche et sur son cœur.
A minuit, il rouvre son enveloppe. Une dépêche lui est arrivée, annonçant la rupture des négociations et l'imminence d'une bataille. En outre, le roi lui a fait dire qu'il voulait le voir le lendemain, à midi.
Cependant, il réclame cette « nuit » qu'on lui a promise, cette nuit pour laquelle il donnerait « sa vie » après avoir donné le monde.
L'escapade fut décidée. Mais, quoi? Les amoureux avaient oublié la date du 20 octobre!... Le 20 octobre, l'Infirmerie de Marie-Thérèse - qu'avait fondée une Mme de C.., qui, elle, était Mme de Chateaubriand - devait célébrer sa fête annuelle. Impossible de n'être pas là le 20 octobiel... Chateaubriand, ce jour-là, recevait les princesses, la cour, les ambassadeurs, les représentants des grandes familles françaises, les étrangers éminents, le nonce et Mgr Frayssinous, archevêque de Paris. En outre, • l'abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, devait prêcher devant cette superbe assistance, - l'abbé de Bonnevie qui, à Rome, avait reçu la confession dernière de Pauline de Beaumont. Et l'archevêque de Paris donnait le salut; après quoi, les comtesses de Gontaud et de Castellane quêtaient pieusement pour l'Infirmerie... Autant de glorieux et bien édifiants détails qui retardèrent l'escapade du ministre des. Affaires étrangères et de Mme de C...
Mais, le 24 octobre, Hyacinthe Pilorge portait à Mme de C... la lettre que voici : « Huit heures. Pars, bonheur et charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m'enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds, je te presserai sur mon cœur, etc... Tu as vu comme je t'ai aimée aujourd'hui! Tu verras comme je t'aimerai, loin de la foule. Reçois toutes mes caresses ; et souviens-toi que tu es ma maîtresse adorée. Je baise tes pieds et tes cheveux. »
Le ministre des Affaires étrangères avait souligné vaillamment le mot maîtresse. Et Mme de C..., à la suite de la mention huit heures, avait inscrit au crayon : du soir, vendredi, veille de mon départ pour Dieppe. Ils choisissaient donc cette plage et renonçaient à Fécamp : peu importait à René, pourvu qu'il y eût la mer, sa vieille amie, inspiratrice de ses plus belles phrases... Mais du soir est bien explicite, pour une lettre où l'on parle d'un aujourd'hui déjà plein de souvenirs.
Mme de C... partit le 25 octobre; Chateaubriand, le 2 novembre. C'était audacieux. Les déplacements du ministre ne pouvaient passer inaperçus; la police du gouvernement le surveillait... Il annonça qu'il serait, pendant quelques jours, à Fervaques, chez Mme de Custine : la reine des roses, qui n'était plus route jeune, taisait un bon alibi officiel.
Et il avait écrit à la reine des roses qui commencent de se faner : « A l'automne!... » Mme de Custine l'attendit, en vain.
Mme de C..., Délie, vint à la rencontre de René : la fin du voyage, ils l'accompliraient ensemble, dans la voiture du ministre... Ah! ils ne voyagèrent pas sans encombres!... D'abord, la voiture cassa. Et puis, un envoyé les rejoignit : on réclamait le ministre à Paris, pour les affaires les plus étrangères à son cœur.
Du moins, tout cela, c'est lui qui le raconte. Et il le raconte à Mme de Custine, dans une lettre d'excuses qu'il lui adressa dès qu'il fut de retour à Paris!. De sorte qu'en fin de compte on ne sait pas trop si le voyage de Dieppe fut tout à fait manqué. Toutes ses mésaventures, ne les inventait-il pas afin d'apaiser Mme de Custine?... Sa lettre est désolée. Mais il disait : « Croiriez-vous que je ne suis pas découragé et que, malgré la mésaventure, si vous prolongez votre séjour à Lisieux, je ne renonce pas à aller vous voir?... » Pauvre Mme de Custine, qui recevait ces gentillesses et qui, sans doute, les prit pour elle. Avec habileté, Chateaubriand se ménageait la possibilité d'une escapade nouvelle. Non, il n'était pas découragé !...
Cependant, il y eut des potins. Mme de Custine ne Paris, Plon, 1803), ppox, T, aubriand et Madame de Ousapprit quelque chose; elle n'accepta pas volontiers l'industrieuse fiction qu'avait organisée Chateaubriand. Car, le 2 décembre, voici la lettre qu'à Mme de Custine encore écrivait le ministre amoureux d'une autre : « Vous me faites une histoire, dans votre dernier billet, que tout le monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun... » Évidemment!... J'allais à Fervaques; j'étais prêt à vous voir, lorsque j'ai été rappelé; et, pour avoir seulement quitté Paris vingt-quatre heures, j'ai trouvé mille contes à un ou à deux, et politiques, en l'air, comme si les premiers étaient de mon âge... » L'hypocrite!... et que les seconds... » Les seconds, n'importe!...
Et il ajoutait, avec un admirable entêtement : « Eh! bien, croiriez-vous que, malgré toutes vos injustices et les bavardages publics, je rêve encore de faire, dans ce moment même, une course à Fervaques? Je ne le pourrai probablement pas; mais je ne puis me départir de ma douce chimère... » On le voit sourire, l'amoureux et l'ingénieux, pendant qu'il écrit sa « douce chimère1] » !...
1. Voir l'Appendice (F). ↩
A Paris, l'amour continua, l'amour de Délie et de René. Le 11 décembre 1823, René, fervent, écrivait : « J'ai reçu ta longue lettre. Je t'en remercie. Je l'ai portée toute la journée sur mon cœur... Tu me feras dire le moment où je pourrai aller baiser tes beaux pieds. A toi! à toi !... »
Tout cela est voluptueux.
Or, ce même jour, 11 décembre 1823, le ministre des Affaires étrangères adressait à M. de Talaru, notre ambassadeur à Madrid, une très importante dépêche. La situation, là-bas, n'était pas facile : Chateaubriand donnait à l'ambassadeur des instructions précises et parfaites. La dépêche est tout entière dans Le Congrès de Vienne : « ...Vous êtes un vrai roi, car vous disposez de quarante-cinq mille hommes et, en mêlant l'adresse à la force, vous vous ferez obéir... » Une correspondance de Chateaubriand qui, à la même date, contiendrait cette dépêche à M. de Talaru et cette lettre à Mme de C... serait un recueil agréable et beau; on y verrait comme sait vivre abondamment une tête bien faite.
Le roi disait de Chateaubriand qu'il était « léger »; certes, il l'était. Et Mme de Duras, déjà, lui avait écrit : « Il est donc dit que vous ne pourrez vivre sans chaînes? Combien pourrais-je en compter?...i Chateaubriand, lui, ne comptait pas. Il répondait : « Voulez-vous que je repousse tout ce qui a de la bienveillance pour moi? Je ne le puis. Il y a dans mon caractère, avec quelque chose de fort, quelque chose de faible... » Il ajoutait : « Prenez-moi tel que je suis... » Et elle le prenait ainsi, en effet.
Quand Mme de Duras et Chateaubriand échangeaient de telles lettres, c'était à propos de Mme Récamier. Mais, en 1823, Mme Récamier fut horriblement triste et déçue.
Elle résolut de s'en aller. Le séjour de Paris ne lui était plus tolérable. Tous deux jaloux de Chateaubriand, Ballanche et Ampère l'engageaient à fuir l'infidèle. Ampère lui écrivait : « Je viens de commencer une lettre insensée, que vous ne hrez pas. Elle est déchirée... Mais comment vous écrirai-je? Vous souffrez! vous souffrez par un autre!... »
Amour, amour!... « Vous souffrez par un autre » est bien charmant : et Ampère eût trouvé plus flatteur d'écrire à une dame qui souffrît par lui. Telles sont les préférences de l'amour.
Chateaubriand déconseillait ce voyage.
Or, le 25 octobre, le jour même où Mme de C... quittait Paris pour Dieppe voluptueux, Juliette annonçait à Chateaubriand son départ en ces termes pathétiques : « Je dis adieu à toutes les joies de la terre... » Chateaubriand lui répondit, - avec un grand courage, - avec le grand courage de qui n'aime plus guère : « Ne m'accusez pas de ce que vous faites vous-même... » Il affirmait, résolument : « Je vous aime de toute mon âme et rien ne pourra m'empêcher de vous aimer, ni votre parti ni votre injustice... »
Les personnes qui seraient tentées de ne pas approuver ici Chateaubriand, je les invite à considérer qu'il fut, ce 25 octobre 1823, très pressé. Ce n'était pas une petite chose, que d'avoir à organiser la diplomatie de la France vis-à-vis de toute l'Europe, à combiner les préparations diplomatiques de la guerre d'Espagne, à ordonner gentiment le départ pour Dieppe de son amour nouveau, à voir les ministres et le roi, à trouver l'alibi de son prochain départ, et encore à panser la blessure que son infidélité faisait à Juliette qu'il n'aimait plus guère... Quelle journée!... Évidemment, il aurait mieux valu que Chateaubriand ne se mît pas dans cette difficulté compliquée. Le cœur des hommes ne vaut pas grand'- chose. Mais le poète Mæterlinck a prêté à l'un de ses plus sages vieillards cette parole, noble et dé-, solée : « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des hommes !... »
Du 25 au 28 octobre, qu'y eut-il?... Chateaubriand se préparait à rejoindre Délie... Le 28, il écrivit à son amie ombrageuse, Juliette Récamier : « Vous voye». bien que vous vous êtes trompée. Ce voyage était inutile... » Ce voyage, non le sien, celui de Juliette!... Mais à quel argument subtil et qu'il avait trouvé en son esprit plutôt qu'en son cœur faisait-il donc allusion, quand il affirmait à Juliette qu'elle voyait bien l'inutilité de son voyage?... Et il ajoutait, le tranquille imposteur : « Si vous partez, vous reviendrez. promptement et vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé, c'est-à-dire le plus tendrement et le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à l'user. Je ne me lasse jamais ; et, si j'avais plus d'années à vivre, mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image... » Tout de même, en dépit de ses fantaisies, ce fut ainsi, par un prodige à la réalisation duquel participa, d'ailleurs, Juliette plus que lui.
Cependant, et malgré ces protestations, à la fois hypocrites et charitables, le 2 novembre, - qui est précisément le jour que Chateaubriand partit pour Dieppe où il devait rejoindre sa nouvelle bien-aimée, - Mme Récamier partit pour l'Italie. Elle avait auprès d'elle, dans sa calèche, sa nièce. Ballanche et Ampère suivaient, en chaise de poste, ah! bien contents, débarrassés de leur rival. Et ils se figuraient, probablement, qu'ils triomphaient de lui. Mais non, pas du tout!... Juliette emmenait avec elle, sans le vouloir, le sentiment profond dont elle souffrait.
Plus tard, quand elle rédigea ses Souvenirs, Mme Lenormant dut expliquer le départ de Mme Récamier pour l'Italie. Il le fallait expliquer d'une manière très honorable, voire pimpante... Eh! bien, voici. M. de Chateaubriand ne pouvait plus venir tous les jours voir Mme Récamier : il en était empêché par les réunions du conseil, par les séances des Chambres. Et puis, « l'humeur de l'éminent écrivain n'avait pas résisté à la sorte d'enivrement que le succès, le bruit, le monde amènent facilement pour des imaginations ardentes et mobiles... » Qu'est-ce à dire? Se montrait-il moins empressé?... Non pas! et, en quelque sorte, au contraire!... Non, non, assure Mme Lenormant, « son amitié n'était point attiédie »,
mais « Mme Récamier n'y sentait plus cette nuance de respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls elle voulait inspirer1... »
1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, tome II, p. 32. ↩
Voilà un joli galimatias. Et comme on sent bien que ces quelques lignes ne sont pas obscures et amphigouriques par mégarde! Mme Lenormant ne désirait pas de dire les choses bien carrément, ce jour-là. Elle s'est appliquée; elle trouvait que ce n'était pas commode.
Même, elle consultait Guizot, faut-il croire. Car Guizot lui écrivait : « Je vous dirai d'avance que j'ai pensé à la difficulté de rédaction dont vous m'avez parlé, pour raconter une circonstance de la vie do madame votre tante, et que je crois avoir trouvé une expression parfaitement convenable et, pourtant, très claire1... » De sorte que, sans doute, ce galimatias joli serait de Guizot. Galimatias industrieux!... Et, avec toutes ses périphrases, qu'est-ce que voulait donner è entendre Guizot?... Ceci. Chateaubriand, grisé par le succès, manquait de « respectueuse réserve »; Chateaubriand ne se contentait plus, ou bien souhaitait de ne plus se contenter, auprès de Mme Récamier, d'une amitié par trop déférante; Chateaubriand n'était pas raisonnable... C'est cela, somme toute, que Guizot donnait à entendre, avec son « expression parfaitement convenable ». Et alors, Mme Récamier, vertu magnifique, s'en al ait; elle s en allait et emportait avec elle son idée d'une pure, ah! si pure affection !...
1. Lettre citée par les Annales romantiques, juillet-octobre 1907, p. 271. ↩
Tout cela est gentil.
Seulement, en réalité, ce n'était pas un trop fougueux amour que Mme Récamier reprochait à Chateaubriand. Non; elle lui reprochait Mme de C..., tout simplement. Dépit!... Voilà comment elle partit en compagnie des jaloux Ballanche et Ampère, ceux-ci enchantés, oui, enchantés comme des sots, comme des sots d'amour1.
1. Parmi les motifs qui décidèrent Juliette a partir, Mme Lenormant signale aussi la jalousie, l'amour-propre blessé de Mathieu de Montmorency (Souvenirs et correspondance, tome II, p. 33). ↩
A Lyon, elle trouva une lettre de plaintes et de mélancolie que Chateaubriand lui avait écrite le 5 novembre, le même jour qu'il écrivait à Delphine de Custine pour s'excuser. Et, Juliette, il lui avait écrit déjà, dit-il, « en courant les chemins », - les chemins qui vont à Fervaques et, de préférence, à Dieppe, voluptueux voyage!... « Vous vous êtes trompée... Croyez-moi, rien n'est changé; et vous le reconnaitrez un jour... »
Juliette écrivit à son fidèle ami Paul David qu'elle n'avait pas le courage de répondre.
Le, 7 novembre, Chateaubriand écrit encore. Il s'émerveille et s'attendrit au souvenir de lui-même : « Vous avez passé les Alpes que je ne repasserai plus... Vous vous éloignez de vos amis. Ces amis ne sont plus jeunes... Vous avancez cette absence qui commence tôt et qui ne finit plus... » Il se plaint d'être vieux, au moment même où il dit à Mme de C... que son cœur n'est pas fatigué. Sincèrement. Il était vieux avec son vieil amour; et, avec son nouvel amour, il était jeune et fringant. Son âme sensible eut toujours une vive aptitude à se teindre des couleurs environnantes; et ce fut comme si les jeunes femmes qu'il aimait successivement, avec une ardeur assidue et toujours renouvelée, lui communiquaient, par un phénomène de contagion gracieuse, une persistante jeunesse.
De Chambéry, Juliette répondit, un peu sec. Sa lettre est perdue. Mais nous avons la réplique de Chateaubriand : « Ce billet, dit-il, m'a fait une cruelle peine. Le monsieur m'a glacé... »
Elle l'avait appelé monsieur : il n'aimait pas ça. Vingt ans plus tôt, quand il commençait d'être infidèle à Pauline de Beaumont, il eut un jour avec la reine des roses une petite querelle de tendresse; et il lui écrivit : « Je crains de vous importuner; vous m'avez traité si mal que je suis tenté de vous appeler madame1..ii Après vingt ans, Juliette, sans le savoir, le punissait par un monsieur d'une madame. Et cela, si nous y mettions de la complaisance, nous ferait douter de l'injustice immanente.
1. A. BARDOUx, Madame de Custine (Paris, 1892), p. 136. ↩
Au printemps de 1825, Mme Récamier annonçait à Paul David le projet de rester en Italie jusqu'à la fin de l'été. Elle redoutait Paris : « Je crains d'y retrouver des agitations qui me sont odieuses. Je reçois des lettres douces... » Des lettres de René, certainement... « On se plaint de mon absence. On demande mon retour. Mais, avec une personne qui manque de vérité, on ne sait jamais vivre... » Il y a là de l'amertume; et dix-huit mois d'absence n'ont pas apaisé la souffrance, la jalousie et la déception de Juliette. Elle a quitté Paris, fuyant, non l'amour, mais le secret abandon de René; elle l'aimait passionnément. Après dix-huit mois, elle réussit à le juger avec une lucide justesse. Les jaloux Ballanche et Ampère, officieux, faiseurs de complications, l'excitaient contre leur rival. Maintenant, elle avait décidé que Chateaubriand « manquait de vérité » : elle l'aimait encore, puisqu'elle avait tant de colère et de chagrin.
Tels furent les orages de cet amour, qui a un air de sérénité souveraine, et qui subit de dures alarmes, et qui ne s'apaisa qu'au prix d'une longue souffrance. Il ne faut pas qu'on se fie à ces visages de tranquillité que leur beauté parfaite empêche de grimacer leur douleur. Derrière le divin sourire de cette plus belle femme de son temps, Juliette Récamier, il y a une âme de mélancolie et de fièvre, qui frissonne aisément. Et il n'est de repos qu'après la fatigue; il n'est de calme que lentement acquis par la patience des tribulations.
Chateaubriand avait, cependant, mille difficultés. Au mois de mars 1824, Mme de C... était jalouse de Mme H... Et, Mme H..., il paraît qu'on peut la nommer, puisqu'il est dit, dans le Journal du maréchal de Castellane : « Sous son ministère, Chateaubriand écrivait tous les matins à Mme Hamelin sur les affaires politiques. » Bravement, le maréchal de Castellane écrit en toutes lettres ce nom de Mme Hamelin... Donc, au mois de mars 1824, Mme de C... fut jalouse de cette Mme Hamelin. Et c'est à cette même Mme Hamelin que, vingt ans plus tard, au mois de décembre 1844, Chateaubriand voudra bien écrire : « Aimez-moi toujours comme quand vous veniez me chercher aux Affaires étrangères » Toutefois, il avait, en 1844, soixante-treize ans : comment l'appeler infidèle?...
Provisoirement, au mois de mars 1824, il écrit à la jalouse Mme de C... : « Je ne veux pas vous laisser vous coucher sur une mauvaise pensée. Soyez sûre que tout ce qu'on a pu vous dire de cette Mme H... est faux; et vous pouvez être aussi sûre que je ne la reverrai de ma vie... Demain à une heure, je serai chez vous. Bonne nuit et mille hommages. Ch... » Il dit pourtant qu'il est fatigué : le conseil n'a fini qu'à dix heures; et il oublie d'ajouter que son cœur, lui, n'est pas fatigué le moins du monde. Ah! ce n'est plus tout à fait la coquetterie des premières semaines.
Il est probable que Mme de C.... trouva satisfaisante cette lettre. La brouille se dissipa. Cependant, les lettres de Chateaubriand ne tutoient plus Mme de C...
Au mois de juin de cette môme année 1824, Mme de Chateaubriand - car il y avait Mme de Chateaubriand ; ne l'avions-nous pas oubliée, à peu près comme l'oubliait Chateaubriand lui-même? mais la voici - donc, Mme de Chateaubriand n'allait point à merveille. Elle résolut de partir pour la Suisse; elle s'installerait à Neuchâtel; Chateaubriand viendrait l'y rejoindre; et il travaillerait à l'édition de ses œuvres, à des œuvres nouvelles, car il manquait d'argent.
Oui; et, le 28 juin, à dix heures du matin, il écrivit à Mme de C... : « Mme de Chateaubriand vient de partir. Je dînerai chez vous ; je serai chez vous à cinq heures. Nous ferons nos arrangements pour nos voyages. A vous pour la vie. » Pour la vie, - évidemment!... Mais, « à vous », - car il n'est plus très familier.
Est-ce que Chateaubriand n'aimait pas du tout sa femme?... Pas du tout, ce serait beaucoup dire. Elle lui fut assez bonne; enfin, bonne autant qu'elle le put. Seulement, il avait une tête exigeante.
Mme de Chateaubriand était maladive. Chateaubriand la soigna de son mieux, et assez bien pour qu'elle voulût écrire à Joubert, un jour : « Le bon chat est à la messe... J'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, comme un ange; car, à la vérité, il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie! quelle patience! quelle bonté!... » l y a là, probablement, un peu d'ironie, mais affectueuse et, tout compte fait, reconnaissante, On a justement noté que beaucoup de lettres de Chateaubriand contiennent de petites phrases comme ceci : « Mme de Chateaubriand est malade... Je reste auprès de ma pauvre malade...Je soigne Mme de Chateaubriand1...» Lorsque l'un d'eux voyageait, Chateaubriand, tous les jours, écrivait à sa femme, et souvent de gentilles choses2. Il n'était pas un très mauvais mari; il n'y a guère de très mauvais maris.
1. Annales romantiques, l. L. ↩
2. Voir l'Appendice (G). ↩
Sans doute, Mme de Beaumont eut à se plaindre de Mme de Custine; et Mme de Custine, de Mme de Noailles; et Mme de Duras, de Mme Récamier; et Mme Récamier, de Mme de C...; et Mme de C...., de Mme Hamelin... Ce n'est pas tout, ce n'est pas tout!... Et Mme de Chateaubriand se serait plainte de ces diverses dames, si elle avait voulu se rendre insupportable.
Marié très jeune et sans qu'on eût bien consulté ses goûts, René se demandait : « Les hommes de ma sorte se doivent-ils marier? La vérité de leur nature est une vérité de chimère, de misères et d'isolement qui n'est pas assez sainte pour les autels de la famille. L'être de cette espèce est comme Adam, créé avant la formation de la femme. Il ne trouvait point l'aide qui lui fût semblable : non inveniebatur adjutor similis ejus... » C'est très bien; et voilà de bonnes périphrases. Il y a une sorte de vergogne à mettre du latin sacré autour de ses fautes. Mais Adam fut, je crois, fidèle - et, d'ailleurs, sans mérite - à la jeune et seule Ève que Dieu lui eût donnée.
Comment se terminèrent les amours de Chateaubriand et de Mme de C...? L'heureux éditeur de ces papiers galants ne nous le dit pas trop. L'une des dernières lettres qu'il cite - la dernière de celles qui tutoient Mme de C..., - est la suivante, datée du 24 avril 1824, - « samedi 24, en me levant », - bien mystérieuse et comme tragiquement elliptique : « J'ai trouvé ton billet en rentrant à onze heures et demie. Il m'a fait un grand bien, mais il ne m'a pas complètement rassuré. S'il t'arrivait un accident, je ne me le pardonnerais de ma vie. Comment es-tu, ce matin? Cette tempête m'a bien fait faire des souhaits cette nuit. Si nous avions été au bord de la mer!... » Ce qui n'est pas clair, dans cette lettre, laissons-le; aussi bien, ce n'est pas à nous que Chateaubriand l'écrivait. Le reste non plus. Mais, le reste, remarquons-le comme un signe de l'amitié qu'eut Chateaubriand pour la mer et pour la tempête1.
1. Voir l'Appendice (H). ↩