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L'Enchanteur 1768—1848
Les idées morales de Chateaubriand Chapitre II. Le Génie du Christianisme

Seconde partie

Chapitre II. Le Génie du Christianisme

Les idées morales de Chateaubriand · 30 min de lecture · p. 42–62 · chapitre 9 sur 13

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Bloud, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Pour apprécier la valeur morale du Génie dont il me semble qu'on parle encore beaucoup, alors qu'on le lit peut-être un peu moins, il n'est pas possible de prendre seulement le livre, et de le juger en dehors des circonstances qui l'ont vu paraître et qui l'expliquent.

Il faut d'abord se demander comment Chateaubriand lui-même a présenté l'histoire de son ouvrage, quel tableau il a donné des ruines de toutes sortes au milieu desquelles il construisait son monument, enfin si sa façon de raconter cette histoire est très exacte :

Il a dit, et fort justement, que le Génie répondait à un désir, à une soif de religion : « On avait alors un besoin de toi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient de la privation de ces consolations depuis de longues années. Que de forces surnaturelles à demander pour tant d'adversités subies ! Combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu'elles avaient perdus ! Combien de cœurs brisés, combien d'âmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir ! On se précipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la maison du médecin le jour d' une contagion1... » C'est la parler en psychologue et en historien des mœurs. Mais Chateaubriand ne s'en tient pas la. Avec beaucoup de modestie en apparence et un orgueil très conscient au fond, il décrit, et même il exagère la désolation religieuse avant 1802 ; il montre des ruines morales plus étendues qu'elles ne l'étaient en réalité ; il se dresse à lui-même un piédestal au milieu de ce monde détruit à reconstruire : « Quelle espérance pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prôneurs, de détruire l'influence de Voltaire, dominante depuis près d'un siècle !... Pouvais-je jamais gagner une cause que n'avaient pu sauver Rome armée de ses foudres, le clergé de sa puissance, l'archevêque de Paris appuyé des arrêts du parlement, de la force armée et du nom du roi1 ? » D'ou viendra le salut inespéré et presque invraisemblable? « J'avais apporté ie Génie du Christianisme, » dit-il d'un ton détaché2.

(1) Mémoires, II, 280. ↩

(1) Mémoires, 11, 279. ↩

(2) Ibid., II, 237. ↩

En somme Chateaubriand voudrait nous faire croire quedevantles décombres de l'Eglise ruinée il a dit : « Que la religion soit ! « et que la religion fut. Son désir est très humain. Reste à savoir si les faits concordent avec ce désir. Il est très certain que la Révolution avait accéléré le mouvement de détachement du catholicisme que l'on remarque dans les dernières années du règne de Louis XV, surtout à Paris3. En 1794, 1l ne restait pas, dans toute la france, centcinquante paroisses où l'on dît publiquement la messe4. L'Eglise menait une vie errante et précaire dont les mémoires de Mgr de Solamon peuvent donner une idée ; malgré la bonne humeur avec laquelle l'internonce raconte ses tribulations, on sent ce que devait être à la longue cette terreur de tous les instants. Mais la religion n'était pas morte : ch chat des gine a pas tait de ne dater an il

(3) SEMICHON, Les Réformes sous Louis XVI, p. 316 317. ↩

(4) GAZIER, Etudes sur l'Histoire religieuse de la Révolution, p. 217-218. ↩

dit d'un ton superbe : « Jadis j'ai combattu presque seul au milieu des ruines, » un critique de Lyon, long-temps admirateur presque fanatique de l'auteur du Génie, Guy de Place lui réplique : « Ne comptez-vous donc point parmi les combattants ces millions de chrétiens qui professaient hautement leur foi au milieu des ruines, exerçant dans leurs familles une sorte de sacerdoce qui suppléât a celui qui avait disparu !... Ne comptez-vous donc pas parmi les combattants ces prêtres épars çà et là au milieu des ruines de la France, véritables athlètes de Jésus-Christ %... Le génie du Christianisme est aussi là-dedans, noble pair. Ces hommes faisaient ce que vous racontiez, et, mis à côté du vôtre. leur livre est assez magnifique pour soutenir le parallèle1. »

(1) Cité par LATREILLE, Chateaubriand et le romantisme à Lyon, p. 108-109. ↩

Au fond de ces cœurs de croyants il y avait une force difficile à calculer exactement, mais d'autant plus puissante qu'elle était plus durement comprimée. Des politiciens clairvoyants comprenaient le danger ; par pure prudence, et non par respect du sentiment religieux, des esprits avisés réclamaient la liberté de conscience, comme le conventionnel Baudin qui, dans une brochure, Du Fanatisme et des Cultes, disait, ens révolutionnaire méfiant : « Ah ! craignez qu'un usurpateur, capable de concevoir et d'exécuter de grands desseins, ne sente toute l'efficacité du moyen terrible qu'on lui laisserait entre les mains ; hâtons-nous de briser cette arme funeste2. » On ne comprit pas Baudin ; Bonaparte arriva à temps pour prendre l'arme et s'en servir.

(2) GAZIER, p. 249. ↩

Je n'ai pas ici à faire l'histoire du Concordat, ni a apprécier l'utilité de ce contrat, mais je dois rappeler que le Génie s'encadre dans le Concordat ; que Napoléon a voulu s'emparer du livre et de l'auteur comme d'un outil, d'un instrumentum regni. L'influence du Génie a été grande, plus grande même que sa valeur propre,

deau, est invité à la Malmaison : « Après le dîner, le premier consul l'emmena seul avec lui dans le parc, et mit la conversation sur la religion. - « Tenez, dit-il, j'étais ici dimanche dernier, me promenant dans cette solitude, dans ce silence de la nature. Le son de la cloche de Ruel vint tout à coup frapper mon oreille. Je fus ému, tant est forte la puissance des premières habitudes et de l'éducation ! Je me dis alors : quelle impression cela ne doit-il pas faire sur les hommes simples et crédules ! Que vos philosophes, vos idéologues répondent à cela ! Il faut une religion au peuple. Il faut que cette religion soit dans la main du gouvernement1 ! »

(1) THIBAUDEAU, Mémoires sur le Consulat, p. 151-152. ↩

Après un peu d' « idéologie » religieuse, Bonaparte revient a sa vraie nature: le mot de la in est toute une politique. Chateaubriand n'a peut-être pas deviné le plan du Consul ; d'autres sont plus clairvoyants ; dès le 25 juin 1800, le cardinal Maury explique à Louis XVIII les négociations en cours entre Paris et Rome : « Cet homme extraordinaire ne connaît d'autre religion que son intérêt ; et c'est en effet l'unique motif qui le détermine dans ce moment à se rapprocher du pape, en vertu d'une spéculation que son ambition

vient de faire sur les consciences catholiques2. » Des documents d'archives prouvent que Maury ne se trompait pas, et que Napoléon aurait voulu trouver dans le clergé concordataire un serviteur docile pour agir sur l'opinion, pour décider, par exemple, les conscrits réfractaires à rejoindre, et les contribuables en retard à payer, etc.3.

(2) MAURY, Mémoires, I, 463. ↩

(3) Cf. Emile PIERRE, dans la Revue du 1er mars 1906. ↩

Dans le feu d'artifice que Bonaparte prépare pour le- 28 germinal an X (18 Avril 1802) le Génie du Christianisme est une pièce montée. Ce jour-là, la Gazette Nationale, ou Moniteur Universel, contient la nouvelle de la paix d'Amiens, une proclamation des Consuls annonçant la restauration du culte, et enfin l'article de Fontanes sur le Génie, déjà publié dans le Mercure du 25 germinal : Fontanes présente officiellement le livre en quelque sorte officiel que vient de publier Chateaubriand : « Son entreprise doit plaire à tous, et n'alarmer personne, car il s'occupe encore plus d'attacher l'âme que de forcer la conviction. Il cherche les tableaux sublimes, plus que les raisonnements victorieux : il sent et ne dispute pas ; il veut unir tous les cœurs par le charme des mêmes émotions, et non séparer les esprits par des controverses interminables ; en un mot on dirait que le premier livre offert en hommage a la religion renaissante fut inspiré par cet esprit de paix qui vient de rapprocher toutes les consciences. »

Fontanes a-t-il été dans cette affaire un ami compromettant la deuxième de te chauteaubrited avoue

dédicace au premier consul :

Général

« Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme. C'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux1. v

(1) Cité par DEROME, Les éditions originales des Romantiques, p. 43. ↩

C'était bien la ce que voulait Bonaparte ; dans cette campagne très délicate, ou le consul avait à vaincre toutes sortes de résistances, surtout dans l'armée, de la part des généraux et même de ses aides de camp, Chateaubriand avait son rôle : il était chargé d'ameuter en faveur du Concordat l'opinion publique. Le Génie devait arriver au jour dit, au point utile, comme un corps de réserve décidant de la victoire. De la ce travail frénétique de Chateaubriand, obligé de paraître à l'heure convenue ; de là ce surmenage qui effraye ses amis, surtout Mme de Beaumont, chez laquelle il s'est réfugié a savigny, pour donner le coup de comer final. « La petite société » s'en remet à Mme de Beaumont du soin de protéger Chateaubriand contre lui-meme, de défendre sa santé, de lui transmettre aussi les derniers conseils des amitiés dévouées et très éclairées qui suivent de loin le travail des derniers mois. On craint un peu qu'il ne se noie dans l'érudition ; Joubert écrit à Mme de Beaumont, le 12 septembre 1801 : « Dites-lui qu'il en fait trop : que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté et non pas de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son

aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. Qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme... Que notre ami nous accoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme ; a respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel ; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie

d'y rentrer1.i

(1) JOUBERT, II, 281-205. ↩

Mme de Beaumont, qui de son côté ne voyait pas sans effroi, au début, les gros livres d'exégèse s'entasser sur la table de son ami, s'empresse de rassurer Joubert ; chez l'auteur du Génie l'érudition excite l'inspiration, loin de la refroidir : « Ce qui me confond, c'est le parti qu'il a tiré des huit volumes des Moines, de ce fatras si sec, si aride, et qui m'a si mortellement ennuyée. Il y a véritablement là une sorte de miracle, et le secret de l'enchanteur est de s'enchanter lui-mème. Il n'a l'air d'avoir fait que rassembler des trait s épars, et avec cela il vous fait fondre en larmes1. » Faire pleurer d'attendrissement religieux les lectrices et les lait a Chateau est press des bien a in dem de

(1) RAYNAL, Les Correspondants de Joubert, p. 135-136. ↩

force qu'a réussi l' « enchanteur », comme l'appellent ses amis. Le Génie est un livre d'émotion : on y trouve comme une source de larmes ; le néophyte qui l'écrivait était visiblement encore sous le coup de sa propre conversion : « Je suis devenu chrétien, disait-il; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru2. » Chateaubriand voudrait conduire ses lecteurs par la route qu'il a suivie lui-même ; il connaît le fort et le faible de son propre cœur, partant du cœur humain. A cette époque, le principal obstacle de toute conversion, c'est le respect humain, la peur de la raillerie voltairienne encore vivace ; il l'avoue dans la la préface de l'édition princeps : « Je sais que dans le genre d'apologie que j'ai embrassé, je lutte contre des

(2) Mémoires, II, 566. ↩

difficultés sans nombre ; rien n'est malaisé comme d'effacer le ridicule. » En 1802 l'état des esprits est tel que l'auteur du Génie craint presque de se compromettre en défendant le catholicisme ; le nouveau Polyeucte marche à une espèce de martyre d'opinion ; il proclame sa foi, « dût-il perdre sa réputation comme écrivain3. » Je constate cet état d'esprit sans l'ombre d'ironie; le mérite de Chateaubriand n'éclate que davantage. Il ne prêche pas des convertis, loin de là : je vois son auditoire, moqueur d'abord, et souriant du sourire laisser arrêter une a per ritus jusqu'aux

(3) Mémoires, II, 566. ↩

pleurs. C'est le triomphe de l'éloquence religieuse.

Cela veut-il dire que le Génie est un pur chef-d'œuvre, absolument parfait? Chateaubriand reconnaît lui-même que, au point de vue de l'hagiographie, c'est très insuffisant. Il sert plus tard le besoin de compléter, de reti parage e des ses fite, historia es1, o-nit

(1) Mémoires, I1, 286-287. ↩

ans l'œuvre qu'il composait en pleine Jeunesse, il pense que tout serait a modifier : « A l'heure ou j'écris maintenant, le Génie du Christianisme étant encore à faire, je le composerais tout différemment : au lieu de rappeler les bienfaits et les institutions de notre religion au passé, je ferais voir que le christianisme est la pensée de l'avenir et de la liberté humaine ; que cette pensée rédemptrice et messie est le seul fondement de l'égalité sociale, qu'elle seule la peut établir, parce qu'elle place auprès de cette égalité la nécessité du devoir, correctif et régulateur de l'instinct démocratique2. »

(2) Mémoires, II, 290. ↩

« Je ne crois pas que les esprits les plus difficiles pussent l'accuser d'être dévot, ni pieux, ni peut-être chrétien, et je ne vois pas dans son Génie du Christianisme aucune raison de le penser3. » Plus dur encore, l'abbé de Mondésir trouve Chateaubriand hérétique, parce que socinien, et refuse de le reconnaître pour un docteur4. L'auteur du Génie ne se serait pas incliné

(3) FRÉNILLY, p. 428, 249. ↩

(4) Correspondant, p. 589. ↩

ne m'a jamais défendu, ni rendu aucun service5. »

(5) Mémoires, IV, 331 ; cf. abbé BERTRIN, La Sincérité, p. 295 et note. LES IDÉES MORALES DE CHATEAUBRIAND ↩

Voyons donc ce qu'une critique purement laïque peut lui reprocher objectivement.

C'est d'abord une étrange manie de vouloir étayer des raisonnements pieux sur l'autorité de Voltaire. C'est aussi, comme le constatait Brunetière dans un de ses grands discours, ce mélange d'apologétique et de sensualité qui trouble le lecteur plus qu'il ne l'émeut1. C'est enfin la faiblesse de cette apologétique. On dirait que son information est courte et superficielle, qu'il n'est pas pénétré vraiment par l'esprit du catholicisme ; par exemple on trouve chez lui assez souvent des essais de symbolisme, et cela pourrait être essentiellement chrétien ; malheureusement il s'en tient à la surface. Son interprétation de la première communion est tout au plus poétique : « L'âge des tendres communiants et celui de la naissante année confondent leur jeunesse, leurs harmonies et leurs innocences. Le pain et le vin annoncent les dons des champs prêts à můrir, et retracent les tableaux de l'agriculture2 ! »

(1) Le Temps, 26 novembre 1895. ↩

(2) uvres, III, 14. ↩

Poétique encore, dans le mauvais sens du mot, nous apparaît son argumentation ; veut-il prouver à son tour la réalité du déluge universel? Il écrit cette cantate : « Sachant combien l'homme perd aisément mémoire du malheur, il en multiplia les souvenirs dans sa demeure. Deux fois par jour la mer reçut ordre de se lever de nouveau dans son lit et d'envahir ses grèves ; les antres des montagnes conservèrent de sourds bourdonnements et des voix lugubres ; la cime des bois présenta l'image d'une mer roulante, et l'Océan sembla avoir laissé ses bruits dans la profondeur des forêts3. » S'agit-il de démontrer l'existence de Dieu par la nature? Il nous donne comme un raisonnement cette tirade : « Il est un Dieu : les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, etc.4. » Une description n'est pas un argument. Arrivé au sacrement du Baptême, Chateaubriand compose un paysage qui nous étonne : « Voyez le néophyte debout au milieu des ondes du Jourdain ; le solitaire du rocher verse l'eau lustrale sur sa tête ; le fleuve des patriarches, les chameaux de ses rives, le temple de Jérusalem, les cèdres du Liban paraissent attentifs ou plutôt regardent ce jeune enfant sur les fontaines sacrées1. » Tous ces hommages rendus au Dieu vivant par des éléphants, des chameaux, me touchent peu, et je suis touché par le petit sermon de saint François d'Assise aux oiseaux; le discours de saint François me paraît d'une exquise naïveté, et celui de Chateaubriand me semble d'un art un peu trop facile, presque vulgaire. Pourquoi ? Est-ce parce que l'auteur du Gente veut me faire agenouiller, a ses cotes, prés d'une vraie ménagerie? Non pas, ,car, lorsqu'un primitif me représente, au milieu de l'adoration des Rois Mages, un chameau allongeant son long cou vers l'enfant Jésus, je n'ai pas plus envie de sourire qu'au sermon de François d'Assise. Pourquoi ? parce que le primitif et le saint ont une foi candide et rayonnante. Avec Chateaubriand on est obligé de se poser cette terrible question : Est-il de bonne foi ?

(3) III, 42. ↩

(4) III, 41. SABLE ↩

(1) II, 13. ↩

Dès l'apparition du livre la sincérité de l'auteur a été mise en doute par ses adversaires et ses ennemis personnels, comme Benjamin Constant2. Sainte-Beuve n'a pas été fâché de reproduire une lettre de Constant à Fauriel, très dénigrante : « C'est difficile, quand on tâche pendant cinq volumes de trouver des mots heureux et des phrases sonores, de ne pas réussir quelquefois, mais c'est la plupart du temps un galimatias double, et dans les plus beaux passages il y a un mélange de mauvais goût qui annonce l'absence de la sensibilité comme de la bonne foi3. » Ce n'est pas là simple propos de jaloux, c'est le mot d'un adversaire haineux, car on sent la hain? jusque dans les passages que Benjamin écrivait par lui seul : « Je trouve toujours un plaisir infini à la lecture de Herder. Son septième livre sur l'origine et les progrès du christianisme est d'une philosophie étonnante. C'est tout à fait la contre-partie de l'absurde ouvrage de Chateaubriand. Herder était pourtant un théologien,... homme pieux et presque enthousiaste, mais la dévotion du cœur est moins exagérée que l'hypocrisie1. »

(2) Revue bleue, 20 janvier 1906, p. 65. ↩

(3) Chateaubriand et son groupe, 1, 188. ↩

(1) Journal intime, p. 5. ↩

Plus encore que B. Constant, c'est Sainte-Beuve qui contribue à diffamer la sincérité religieuse de Chateaubriand. Ils'appuie sur deshypothèses, ou même, si l'on veut, sur des raisonnements que je trouve bien tendancieux, comme celui-ci : Qu'était-ce, après tout, que L'ontanes et même Chateaubriand ? des Epicuriens qui avaient l'imagination catholique. - Il y a des hommes qui ont ainsi l'imagination catholique indépendamment du fond de la croyance. Les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, Y'ordre des cérémonies, l'encens, le rayon mystérieux du sanctuaire, tout cet ensemble les touche et les émeut2.i Qu'est-ce que prouve cette appréciation ? Simplement que Sainte-Beuve qui, au même passage, s'accorde tout au plus à lui-même la sensibilité chrétienne, n'est pas catholique pour son compte ; il raisonne comme tous les incrédules : ceux-ci ne peuvent admettre que les autres croient réellement. Mais Sainte-Beuve a d'autres arguments : il s'appuie sur un propos que Chateaubriand aurait tenu chez Mme Récamier : « Je crois en Dieu aussi fermement qu'en ma propre existence; je crois au christianisme -

(2) Chateaubriand et son groupe, I, 87-88. ↩

replonge dans un grand doute que je suis tout occupé à débrouiller3. » D'abord est-ce bien vrai ? Le mot a-t-il été dit juste dans ces termes ? Même en admettant que Chateaubriand ait parlé exactement ainsi, qu'est-ce que cela prouve ? Une boutade mondaine est-elle une déclaration de principes ? Qui sait si Chateaubriand n'a pas regretté ce lapsus comme une petite lâcheté ? Pour que Sainte-Beuve entraînât notre adhési1, il faudrait des textes plus authentiques. En voici u que le grand critique semble vraiment avoir trop habilement « sollicité » : Chateaubriandayant écrit à Guéneau de Mussy: « Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son édition chrétienne » Sainte-Beuve ajoute en note : « Il s'agit de la petite édition du Génie du Christianisme à l'usage de la jeunesse et des écoles, de l'édition chrétienne, comme și, de l'aveu même de l'auteur, la grande édition ne l'était pas (1). » Il ne faudrait pas appliquer en critique littéraire les procédés des mauvais juges : « Donnez-moi une ligne de l'écriture d'un homme, disait un Laffemas quelconque, et je le ferai pendre. » - Le cas de Chateaubriand n'est pas pendable.

(3) Chateaubriand et son groupe, II, 391. ↩

(1) Chateaubriand et son groupe, II, 361. ↩

es après lui et d'après lui, ont nié la bonne foi de Chateaubriand parce qu'il a eu, après 1802, des mots malheureux dans ses conversations ou dans ses lettres. Mais peut-être que Sainte-Beuve, le maître de chœur, ne savait plus bien ce que c'est que la foi en général, et qu'il n'avait pas étudié assez exactement le cas de Chateaubriand : dans son enfance le jeune Breton possède la foi complète, puis il a une première crise de doute, suivie d'un premier retour à la foi ; à Paris, en Amérique et en Angleterre, il subit une seconde crise

plus longue, plus forte, et il revient une seconde fois à la religion. Dans de pareilles conditions sa piete, meme a l'époque où il écrit le Génie, ne pourra pas (tre la conviction pleine, sure, inébranlable d'un Bossuet. Il en est de lui comme d'un explorateur qui a contracté la fièvre paludéenne. Même revenu à la santé, et de retour dans son pays, il souffre encore d'un virus qui s'élimine lentement, et peut avoir des réapparitions, des poussées, pendant de longs mois encore.

En face de ceux qui nient la sincérité religieuse de l'auteur du Génie, s'est dressé M. l'abbé Bertrin; dans sa thèse de doctorat, il a plaidé non coupable pour Chateaubriand, et du reste il a présenté un excellent argument moral tiré du caractère même de son héros : - On ne peut contester à Chateaubriand ni le sentiment de l'honneur, ni l'orgueil : s'il a dit qu'il était chrétien, c'est donc qu'il l'était1. - Pour le reste de l'argumentation je remarquerai que, quand il s'agit d'un pen-

(1) La sincérité religieuse de Chateaubriana, p. 159 et suiv. ↩

il ne faut discuter que

par époques, et ne faire l'historique de ses sentiments

qu'à l'aide de textes très rapprochés comme date de la période qu'on étudie. Il ne suffit pas de citer un mot de Mme de Chateaubriand : « M. de Chateaubriand nie tout, hors l'évangile2. » Ce mot est tiré d'une lettre de 1846 : il est décisif pour cette année-là, mais n'a aucune valeur pour 1802. De même la deuxième et la troisième partie de cette thèse, sur les doctrines religieuses de l'auteur depuis sa conversion jusqu'à sa mort, nous éloignent du Génie, et ne prouvent pas en faveur de la sincérité de Chateaubriand au moment capital, quand il écrivait et publiait son apologie.

(2) Ibid., p. 258. ↩

Nous ne devons faire état que des textes datés de 1802 ou très rapprochés de cette date. Je laisserai donc de côté de très belles choses très touchantes, qu'il a écrites quarante ans après, comme la lettre à Collombet de Lyon3. Je ne citerai pas non plus sa curieuse description d'une procession à l'infirmerie Marie-Thérèse, écrite le 9 mai 18334, ni sa profession de foi en 1826, dans la préface de sa réédition de l'Essai5. Le morceau est superbe comme éloquence un peu agressive, mais il y a vingt-quatre ans entre cette préface et le Génie. Je n'ai trouvé en fin de compte que deux textes très voisins comme date de 1802 ; ils n'étaient pas destinés à la publicité : nous pouvons donc y trouver le véritable sentiment intime de Chateaubriand, sans aucune attitude devant l'opinion. Le premier, c'est une letttre qu'il écrit à M. de la Luzerne, le o novembre 1803, à propos de la mort de Mme de Beaumont : « Je crois que ces détails religieux plairont à une famille aussi pieuse que la vôtre ; mais si par hasard quelques membres de cette famille les désapprouvent, je les supple d'observer que, quelle que soit notre opinion sur ces matières, la religion des tombeaux est respectable aux yeux de tous les peuples ; et que, sans être chrétien, on pourrait approuver des cérémonies chrétiennes, dont le but est d'honorer la mémoire de ceux qu'on a aimés et de nous laisser l'espérance de les retrouver un jour1. » Est-ce bien un catholique qui parle ainsi, ou un philosophe bienveillant pour le sentiment religieux ? Ou, si l'on veut que ce soit un catholique, est-ce bien un apôtre ! Le dirait-on pas aussi bien un avocat qui plaide les circonstances atténuantes, ou un catholique mondain qui, d'un air gêné, s'excuse d'être catholique ? Le second texte va préciser la question, et nous montrer, je crois, ceci quand, dans la vis courante, chateaubriand cause religion, il le fait sur le ton monde, sérieusement au fond, et légèrement dans la forme. Dans une lettre à Mme de Custine, du 18 juin 1804, il lui reproche d'avoir fait faire à son fils sa première communion sans préparation suffisante, et il termine ainsi : « Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un Père de l'Eglise, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal, et se repentant éternellement2. »

(3) LATREILLE, Chateaubriand, p. 171. ↩

(4) Mémoires, VI, 5. ↩

(5) Euvres, 1, 245. ↩

(1) RAYNAL, Les Correspondants de Joubert, p. 388. ↩

(2) CHÉDIEU DE ROBETHON, Chateaubriand et Ma de Custine. p. 77. ↩

5s les idées morales de Chateaubriand

. y a la, ce semble, plus encore que de la sincérité : il y a un regret qui deviendra plus tard un vrai remords : dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, il a dit avec une sévérité qui doit nous rendre indulgents : « Un livre suffit-il à Dieu ? N'est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter ? Or, cette vie est-elle conforme au Génie du Christianisme ? Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma foi1 ! » Si, par sentiment de notre propre faiblesse, nous ne devons pas nous montrer très sévères pour l'auteur des Mémoires, nous travail qu, depuis bene minication de toi te Becet

(1) I, 180. ↩

jusqu'aux plus récents critiques, a diminué chez les esprits impartiaux la confiance absolue dans Chateaubriand, et par conséquent l'influence de son livre. On est bien obligé d'appliquer à l'auteur du Génie ce qu'un moraliste singulièrement pénétrant et franc dit de ceux qui ne mettent pas leur conduite en conformité avec leur croyance : « Ceux-la n'ont pas d'action profonde sur les homines, dans le sens du salut, qui ne confessent la vérité que des lèvres. Leur talent éblouit ou amuse, et ne persuade pas. Ils ne produisent que des demi-convictions ; leur illogisme apparaît et ruine leurs paroles, même éloquentes, même justes, même sincères, et nullement hypocrites2. »

(2) René BAZIN, Questions littéraires et sociales, p. 285. ↩

Cela dit, et il fallait bien le dire, on doit reconnaître que du côté de l'art, de la probité à la fois artistique et scientifique, Chateaubriand a fait tout ce qu'il a pu pour donner a son œuvre toute la valeur, par consequent toute la portée qu'elle pouvait avoir. Il a mis près de trois ans à la mener à bien3. Il a fait quatre plans successifs qui, rapprochés l'un de l'autre par M. Giraud dans un tableau synoptique, depuis la premiere édition anglaise du 19 août 1799 jusqu'a la véritable édition princeps du 14 avril 1802, montrent un lent et puissant travail de coordination1. Il tient compte de tous les conseils, même des critiques que le philologue Boissonade lui envoie le 18 mars 18082.

(3) V. GIRAUD, Chateaubriand, p. 113. ↩

(1) Chateaubriand, p. 130-131. ↩

(2) Revue a Histoire littéraire, etc., 18Jo, p. 281. ↩

Il se documente de son mieux, empruntant des renseignements à W. Bartram3, des vues à Gibbon (4), à Ballanche5. Pour prendre un passage connu, et montrer le sérieux de la préparation, son célèbre portrait de Pascal est fait à l'aide d'un chapitre du Siècle de Lous 11 V, du Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal par l'abbé Bossut, de la Vie de Blaise Pascal par Gilberte Perier6, ajoutons aussi, et surtout, à l'aide de son propre talent. Chateaubriand s'est beaucoup emprunté a lui même, en particulier à ses Natchez dont le meilleur a passé dans le Génie7. Le livre est rempli de souvenirs, repris, mais transformés, comme un peintre qui retoucherait une vieille esquisse. Il en est ainsi du morceau intitulé « deux perspectives de la nature8 » . C'est une description de la prière à bord d'un navire : « Quand je peignis ce tableau, dit-il, mes sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène ; mais, hélas ! quand j y assistais en personne, le vieil homme était vivant en moi : ce n'était pas Dieu seul que je contemplais dans la magnificence de ses œuvres. Je voyais une femme inconnue et les miracles de son sourire ; les beautés du ciel me semblaient écloses de son souffle ; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses9. » On comprend dès lors pourquoi l'on trouve un certain trouble dans les beautés du Génie du Christianisme, mais ces beautés sont incontestables.

(3) BEDIER, Revue d'histoire littéraire, 1900, p. 116. (+) Ct. Ernst DicK, op. cit.. ↩

(5) CL. HERRIOT, Mme Récamier et ses amis, p. 295. ↩

(6) L. BRUNscHvIGG, Revue d'Histoire littéraire, 1905, p. 419 et ↩

(7) Mémoires, II, 559, 561. ↩

(8) Eutres, III, 58-59. ↩

(9) Mémoires, 1, 310. ↩

Ai-je besoin d'ajouter que les idées du Génie eurent une influence profonde sur toute une génération, sur le monde religieux en particulier. Fontanes écrit à Joubert le 21 juillet 1803 : « Chateaubriand a vu le Pape, qui lit son livre et qui l'a appelé son cher Chateaubriand... Je vous ai souligné ses propres expressions1. » Onze ans après, l'enthousiasme n'a pas faibli ; pendant les Cent-Jours l'auteur visite le Béguinage de Gand ; le Génie lui vaut une gracieuse réception dans l'enclos : « Partout ou je vais, par mères chrétiens, les curés m'arrivent, ensuite m'amènent leurs enfants ; ceux-ci me récitent mon chapitre sur la première communion. Puis se présentent des personnes malheureuses qui me disent le bien que j'ai eu le bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est annoncé comme celui d'un missionnaire et d'un médecin. Je suis touché de cette double réputation : c'est le seul souvenir agréable de moi que je conserve ; je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée2. » Se vante-t-il en parlant ainsi ? Oui, si nous en croyions Sainte-Beuve. Sans nier absolument l'influence religieuse du Génie sur les cœurs, le critique aime surtout à démontrer que ce livre a fait surgir une génération de « néo-chrétiens » ou encore de « jeunes chrétiens de salon » et qu'en somme on lui doit, au moins autant qu'une restauration de la piété dans les âmes, une mode littéraire en religion3. Cette opinion est juste le contre-pied de la vérité, car le Génie au contraire a supprimé une mode philosophique en irréligion ; après le xvIIe siècle et après Voltaire, il semblait ridicule, dans le meilleur

(1) RAYNAL, les Correspondants de Joubert, p. 73. ↩

(2) Mémoires, III, 509-510. ↩

(3) Chateaubriand et son groupe, I, 330. ↩

tholique. » Cela, c'est l'œuvre de Chateaubriand. Ce que j'avance n'est pas une hypothèse ; nous avons là-dessus le témoignage d'un indifférent: d'Allonville constate que l'irréligion n'est plus de mise, qu'on en considère l'étalage comme une preuve de mauvais ton. Le goût même des lecteurs est changé : les libraires qui possèdent encore les œuvres des philosophes du xvie siècle n'en trouvent plus la vente, et disent que ces livres-la ne sont plus bons qu'à être envoyés à l'étranger1. Le Génie opère sur les esprits les plus réfractaires au sentiment catholique: « Savez-vous, dira plus tard Béranger à Chateaubriand, que j'ai commencé par être votre disciple ? J'étais fou du Génie du Christianisme, et j'ai fait des idylles chrétiennes : ce sont des scènes de curé de campagne, des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons2. »

(1) Mémoires secrets, IV, 317. ↩

(2). Mémoires, v, 418. (3 Revue de Paris, 1831, III , 111. ↩

L'effet produit est peut-être encore plus considérable sur la génération suivante, « nous, les admirateurs de son génie, nous, les enfants élevés sous son regard poétique ! » s'écrie Jules Janin : « il a préservé la jeunesse du faux scepticisme et de l'ironie voltairienne, cette chose qui dessèche et qui fane (3). »

Les femmes sont encore plus complétement conquises. Mme de Beaumont, quoiqu'elle soit « philosophe » à cette époque, écrit à Joubert, le 23 mai 1801, qu'elle vient d'entendre une première lecture du manuscrit : « En vérité je ne suis pas sortie du ravissement4. » On peut encore trouver l'écho de tout cet enthousiasme féminin dans les mémoires de la mère de Lamartine, c'est-à-dire de l'esprit le plus pénétrant et le plus charmant.

(4) RAYNAL, P. 130. ↩

Et ces générations de lectrices se passent le flambeau de l'admiration : le 13 novembre 1826, sans être en relations avec lui, la marquise Marie s'informe de sa santé et de celle de Mme de Chateaubriand : « Il me paraît simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en fassiez donner, car j'ai passé beaucoup d années, je ne dis pas a vous admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprès de vous), mais à vous chérir avec une attention que rien n'a pu détourner1. » Elle est bouleversée de joie en recevant en réponse une lettre signée de « ce nom chéri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce monde2 ». Un peu plus tard, le 16 décembre 1827, elle donne à sa tendre admiration pour l'auteur du Génie la forme qui pouvait peut-être le plus lui plaire : « Je voudrais être réellement une de si étais une faute si j'avais qus pe la vie, sil m'était

(1) Un dernier amour de René, p. 9. ↩

(2) Un dernier amour de René, p. 14. ↩

donné de choisir ma récompense, je voudrais devenir votre ange gardien3. »

(3) Un dernier amour, p. 23. ↩

On pourrait mesurer la valeur morale d'un écrivain a la valeur des hommages féminins qui montent jusqu'a lui. C'était du reste l'opinion de Chateaubriand lui-même, et sa franchise sur ce point blessa à tout jamais Sainte-Beuve, à ce que nous raconte Arsène Houssaye ; c'était à une des lectures des Mémoires d'Outre-Tombe à l'Abbaye-aux-Bois : « Chateaubriand jouait à l'absence : mais tout en clignotant des yeux, 1l étudiait les physionomies, à moitié grisé par les exclamations admiratrices. Comme il y avait toujours en lui du breton tout bretonnant, il dit tout haut :

«Je ne m'inquiète pas de l'opinion des hommes ; M. de Buffon a demandé son carrosse pour ne pas ouïr le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre ; mais les femmes ne se trompent pas. »

« Merci ! » dit Sainte-Beuve4.

(4) Confessions, v, 183. ↩

Ce merci est devenu Chateaubriand et son groupe littéraire. Un livre de cette longueur, et de cette valeur, ne peut pas ne pas avoir aliéné à Chateaubriand une partie de l'opinion. De plus tous les « penseurs » hostiles à l'influence chrétienne ont déclaré la guerre à l'auteur du Génie. M. Homais et M. Croulebarbe ne peuvent pas sentir Chateaubriand. A côté d'eux on trouve des écrivains, de très grands écrivains même, qui témoignent un mépris transcendant au christianisme romantique et à son prophète. Leconte de Lisle, qui n'était pas tendre, n'a pas craint d'écrire ceci : « Les germes épidémiques de mélancolie bâtarde qu'avait répandus ça et là la Chute des feuilles, se reprenaient à la vie et s'épanouissaient au soleil factice du Génie du Christianisme1. »

(1) Derniers poèmes, p. 245. ↩

La lumière que projette encore le Génie est-elle si factice que cela? Le fond même de la thèse que Chateaubriand a soutenue est-il dénué de toute valeur ? A-t-il eu tort d'appuyer son apologie sur une esthétique, et de démontrer que le christianisme est la plus vraie des religions parce qu'il n'y en a pas de plus belle? Il y a certes beaucoup d'autres arguments à apporter, d'une toute autre valeur intrinsèque. Mais, en 1802, était-ce donc inopportun de présenter ainsi la question aux lecteurs des Encyclopédistes ?

Sans doute, si le Génie était resté inédit, et si l'on venait tout à coup à le publier aujourd hui même, il n'exciterait probablement qu'une froide curiosité, et les exégètes s'en préoccuperaient assez peu. Cela ne veut pas dire que tout ait irrémédiablement vieilli dans l'argumentation de Chateaubriand. La beauté du catholicisme exerce toujours son influence sur les cœurs des artistes2. Lorsque le grand poète lyrique danois Johannés Jœrgensen, après avoir quitté la confession de Luther et passé du darwinisme au matérialisme, sent que la science athée ne lui suffit plus, il ne revient pas au protestantisme de son enfance, mais au catholicisme; son éclatante conversion est due à un certain nombre de raisons déterminantes et en particulier à la beauté du christianisme romain1. Chateaubriand ne pourrait-il pas réclamer Jorgensen pour un de ses pénitents ? Plus précisément encore on peut dire que la conversion de Huysmans a prouvé que le Génie n'avait pas encore perdu sa force de prosélytisme près d'un siècle après son apparition : quand, en 1892, Huysmans s'est converti à la T'Trappe, parmi les différentes raisons de croire qui avaient touché son âme d'artiste, il y avait la beauté de l'art chrétien, la poésie des églises gothiques, le Génie du Christianisme2.

(2) Sur la beauté et ses rapports avec l'idée de Dieu, cf. TONNELLÉ. Fragments sur l'art et la philosophie; cl. Auguste NicoLAs L'Art de croire, 1, 161-162. ↩

(1) Cf. Maurice MURET, dans les Débats du 28 janvier 1905. ↩

(2) Analyse d'une conférence de M. l'abbé MUGNIER dans le Petit. Temps du 20 mars 189%. ↩