Première partie
Chapitre III. Les Natchez
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Bloud, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les derniers jours de la traversée avaient été mouvementés; si nous en croyions le récit qu'il fait de la tempête qui les assaillit entre Guernesey et Aurigny, il était alors bien dégoûté de la vie, à vingt-quatre ans, car, dit-il dans son récit, très postérieur, il est vrai, aux événements, « je n'éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage, et ne sentis point de joie d'être sauvé. Mieux vaut déguerpir de la vie quand on est jeune, que d'en être chassé par le temps2 ». Pourtant l'im-les ne du danie at du jeune che une i au pens
(2) Mémoires, I, 439. ↩
de la mer des vestiges de foi reparaissent : « Il y avait parmi l'équipage des matelots français ; un d'entre eux,
aumônier, entonna ce cantique a Notre-
Dame de Bon-Secours, premier enseignement de mon enfance: je le répétai à la vue des côtes de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère3. » Mais cette réapparition de la foi n'est qu'un éclair : Chateaubriand reprend sa vie, troublée par la tourmente révolutionnaire ; par point d'honneur plutôt que par ferveur royaliste, il émigre, avec regret, ayant toujours adoré son pays : « Je suis Français jusque dans la moelle des os », écrira-t-il plus tard1. Aussi l'exil lui est-il particulièrement lourd.
(3) Mémoires, 1, 43T. ↩
(1) Revue de Paris, 1831, xxvi, 172. ↩
Le spleen met un deuil grisâtre sur les œuvres qu'il ébauche en Angleterre: « Je déposais la nuit, dit-il, la moisson de mes rêveries du jour dans les Natchez2. » N'oublions pas non plus le parti qu'il tire de ses conversations chez la princesse d'Hénin ; il raconte ses voyages, Delille lit ses vers, Malouet parle des colonies où il a passé3, et lui donne probablement l'idée du sachem centenaire, de ce Chactas qui a vu Louis XIV, en lui contant l'histoire de ce Jacques des Sauts, qui avait été blessé à Malplaquet: âgé de cent dix ans quand Malouet le rencontra, encore vert, ayant gardé toute sa mémoire, il parlait à Malouet de Louis XIV, « un beau et grand prince », de la bonté de l'Fénelon a la porte duquel il avait monté la garde et qui avait pansé ses blessures4. Et pareillement Chactas raconte à René qu'il a causé avec l'Fénelon, que, dans une soiree chez Ninon, il a vu La Fontaine, Racine, Molière, Boileau, et même Voltaire au berceau !
(2) Mémoires, I, 320. ↩
(3) Mémoires de Malouet, I, 139. ↩
(4) MALOUET, I, 125-129 ; II, 129, 399-400. ↩
Pour le fond des idées, la philosophie de Rousseau continue à apparaître par instants : « Le frère d'Amélie s'était endormi l'homme de la société, il se réveillait l'homme de la nature. Le ciel était sur sa tête, comme le dais de sa couche, etc.5. » On remarque dans cet
étrange poème une bizarre complexité de croyances et d'opinions ; dans une seule phrase de quatre lignes on trouve la mythologie virgilienne, le dieu de la guerre indien et le diable : « Quatre députés, portant le calu-la Fuite, les Douleurs et la Mort1. » Le catholicisme apparaît dans les Natchez ; n'est-il qu'un décor comme dans la Henriade ? Est-ce l'imagination seule de Chateaubriand qui parle, sans l'assentiment de son esprit et de son cœur, lorsqu'il introduit dans ce poème l'Eternel, les Anges, sainte Geneviève ? Non ; le mysticisme breton qui couve toujours sous le scepticisme superficiel du fils du xvIe siècle, donne à ce merveilleux un fond de sincérité, et par conséquent de véritable beauté. Ce n'est pas pourtant dans cet emploi littéraire de la religion qu'il faut voir le véritable intérêt du livre : si l'auteur a rêvé d'abord de composer un poème, c'est surtout un roman qu'il a écrit. Le caractère et le rôle de René dans les Natchez contiennent l'exemple qui crée chez le lecteur un désir d'imitation pat
(5) IV, 418. ↩
(1) IV, 452. ↩
On sait de reste que René est le père, au théâtre, de toute la lignée des héros romantiques, et, dans la
par les passions et les remords » nous dit 1Théophile Gautier2. René leur ressemble, tout en gardant son originalité ; c'est surtout un jettatore, portant partout avec lui le trouble et le désespoir, et voici comment Chateaubriand dresse devant nous la statue de cette espèce de divinité malfaisante : « Il accomplissait son sort dans toute sa rigueur. Déjà la distraction qu'un long voyage et des objets nouveaux avaient produite dans son âme, commençait à perdre sa puissance... Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions
(2) Histoire du romantisme, p. 31. ↩
lité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait aux êtres environnants : c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir ou respirer sans mourir1. »
(1) IV, 502. ↩
Dans cette âme étrange les sentiments les plus naturels se déforment : Chateaubriand a prêté a son René quelques-unes des passions qui devaient logiquement se développer dans le cœur des émigrés, mais il les a modifiées ; ainsi leur horreur pour le tribunal révolutionnaire se transforme chez René en haine de la justice et de la loi, en amour de l'anarchie ; devant le conseil de guerre qui le juge à la Nouvelle-Orléans, René se dresse comme un ennemi de la société : « Une joie cruelle s'était glissée au fond de son cœur : se sentir innocent et être condamné par la loi était, dans la nature des idées de René, une espèce de triomphe sur l'ordre social2. »
(2) IV, 548. ↩
Cette révolte est d'autant plus notable que le héros des Natchez, c'est Chateaubriand ; ce qu'il dit de René est au moins aussi vrai de lui-même : « Impatient de tout joug, importuné de tout devoir, les soins qu'on lui rendait lui pesaient ; on le fatiguait en l'aimant. » Ne dirait-on pas une confession tirée des Mémoires d'Outre-Tombe au moins autant qu'un passage des Natchez ? C'est lui, dans René ; c'est encore lui dans Chactas racontant ses voyages de France en Amérique, ses traversées, perche sur la grande hune ; la tempête que Chactas décrit est mot pour mot celle que Chateaubriand raconte dans ses Mémoires. Et surtout Chactas devenu déiste, c'est Chateaubriand fils du xviie siècle. Il admet Dieu, mais il discute l'Eglise. Le trouble religieux qui est en lui, il le donne même à un simple guerrier indien : « L'homme ne peut être parfait ; aux qualités les plus héroïques, Outougamiz mêlait une faiblesse : de la crainte de Dieu, crainte salutaire sans laquelle il n'y a point de vertu, Outougamiz était descendu jusqu'à la plus aveugle crédulité. La simplicité de son caractère le rendait facile à tromper : un prêtre était pour le frère de Céluta un oracle1. » C'est bien Chateaubriand qui parle ainsi pour son compte, et c'est pour son propre compte qu'il écrit la lettre d'adieu de René à Céluta, véritable cri d'orgueil démoniaque : « ... Céluta, il y a des existences si rudes qu'elles semblent accuser la Providence et qu'elles corrigeraient de la manie d'être...
(1) 1V, 561. ↩
« L'éternité ! peut-être, dans ma puissance d'aimer, ai-je compris ce mot incompréhensible. Le ciel a su, et sait encore, au moment même où ma main agitée trace cette lettre, ce que je pouvais être : les hommes ne m'ont pas connu...
maintenant devant Col aista le cour de Rends aire
qu'il renferme ? Il sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même. Prends garde, femme de vertu ! recule devant cet abîme...
« Je cherchais ce qui me fuit ; je pressais le tronc des chênes... J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon cœur : un degré de chaleur de plus et j'animais des êtres insensibles...
« C'est toi, Etre suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre2 !... »
(2) IV, 587-589 ↩
Plus tard, un peu calmé par l'age, Chateaubriand éprouve quelque gêne en relisant cette partie de son œuvre, surtout en pensant qu'il a pu avoir des imitateurs : « La lettre de René... est de ma première manière ;... je ne sais ce que les René qui m'ont suivi ont pu dire pour mieux approcher de la folie1. » C'est justement ce point faible qu'indique le critique des Débats dans le numéro du 5 février 1827 : « Pour me résumer, je dirai que leș Natchez sont l'œuvre d'un génie fort, ,Vigoureux, puissant et original ; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle ; l'illustre auteur me permettra d'ajouter : et qui ne doit pas en avoir. » Chateaubriand pense à peu près ainsi de son ouvrage, car il remercie M. de Féletz, l'auteur de l'article : « Vous avez bien raison, et je serais bien fâché qu'on imitât les Natchez : il y a quelque chose de funeste dans cet ouvrage2. » Ni l'unité artistique n'apparaît dans cette œuvre composite, ni la doctrine n'en est sûre : non seulement elle prête à la passion déréglée une beauté immorale, mais encore elle est d'un éclectisme déconcertant: est-ce un philosophe platonicien qui parle, ou un disciple de Jean-Jacques, ou un chrétien !
(1) Mémoires, III, 58. ↩
(2) GIRAUD, Chateaubriand, p. 291. ↩
On ne le sait trop, et Chateaubriand ne le savait probablement pas lui-mème, car il traversait une période de désarroi complet, sous l'influence déprimante de l'exil et de la misère : l'œuvre la plus caractéristique de cette période, c'est l'Essai sur les Révolutions.