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L'Enchanteur 1768—1848

Seconde partie

Conclusion

Les idées morales de Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 85–93 · chapitre 13 sur 13

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Bloud, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Telle était probablement l'intention de Chateaubriand, mais 1815 allait tout modifier. Ses œuvres historiques sont peu considérables; au contraire ses œuvres politiques remplissent un des gros volumes • de notre édition. Il n'appartient plus, à partir de cette date, a la littérature que par les Mémoires d'Outre-Tombe et par sa Correspondance, qui n'est pas encore réunie.

On peut se demander si, dans cette nouvelle carrière, il a grandi ou s'il s'est diminué. Devant A. de Vigny on regrettait un jour que Chateaubriand eut abandonné les lettres pour la politique: « Oui, ajouta Vigny, M. de Chateaubriand s'est fait diplomate comme Dieu s'est fait homme. Il faut espérer que ce sera aussi pour nous sauver ; mais il est descendu du ciel1. »

(1) M. ALBERT, Géraud, p. 220. ↩

Je n'ai pas à retracer ici la carrière politique de Chateaubriand, ni ces polémiques du Conservateur qui rappelaient à un bon appréciateur l'ironie de Pascal2, ni ses brochures dont quelques-unes sont restées célèbres ; je cherche surtout a étudier, dans la vie active de Chateaubriand, l'application des idées morales qu'il avait développées dans sa vie contemplative, pour les mieux contrôler. Ce qui me semble dominer toute cette période, c'est un immense orgueil nuancé de vanité : ce sentiment se manifeste assez bien dans une lettre qu'il écrivait au duc de Fitz-James, le 3 juillet 1814 : « Le Roi, Monsieur le Duc, a bien voulu me laisser espérer qu'il me donnerait la croix de Saint-Louis ; dans le cas où j'obtiendrais cet honneur, j'oserais en solliciter un autre, ce serait d'être reçu chevalier par Monsieur. J'ai été armé chevalier du Saint-Sépulcreavec l'épée de Godefroy de Bouillon au tombeau de Jésus-Christ. N'était-ce pas pour me rendre plus digne de recevoir l'ordre de Saint-Louis de la main de l'illustre frère du Roi très chrétien (1) ? »

(2) Id., ibid., p. 218-219. ↩

Puis c'est une fermeté qui ne s'émeut de rien : en 1052, a soixante-quatre ans, sous le prétexte d'une conspiration un peu vague, Chateaubriand est mis en prison, sans en être troublé2. Il n'admet pas la monarchie de juillet ; est-ce par fidélité de cœur aux Bourbons? C'est peu probable ; le résumé de sa carrière politique, depuis 1815, a été tait de main de maître en quatre lignes : « Il est toujours fidèle à la vieille royauté, mais d'une fidélité dédaigneuse, insolente parfois ; aussi a-t-on pu le comparer à ces femmes acariâtres qui, sous prétexte qu'elles ne trompent pas leur mari, se croient le droit de lui dire qu'elles ne l'aiment pas3. » Au fond Chateaubriand n'a jamais été fidèle qu'à lui-même ; il n'a jamais respecté que ses propres droits ; et, sur sa carrière politique après 1815, je ne dirai rien de plus que ceci : Chateaubriand, à partir de cette date, ne relève plus que des malices de Mme de Boigne4.

(2) JOUIN, David d'Angers, p. ↩

(3) THUREAU-DANGIN, Monarchie de Juillet, II, 200. ↩

(4) Mémoires de la comtesse de Boigne, 1 more de se de cents , 1t ses, le Soucentre, ↩

tinue; meme pendant que l'ambition t'emporte, il ne

renonce pas aux entraînements du cœur. Il continue à récolter des témoignages d'admirations féminines (5). Longtemps il reste le grand vainqueur. Qu'est-ce que cette comédie moderne, la vieillesse de Don Juan, à

() Jones rond tangers, p., 2. 61.

côté de cette page merveilleuse qu'on pourrait intituler la vieillesse de Chateaubriand », où l'auteur de René a dit, avec plus de passion et d'éloquence que le duc de Silva dans Hernani, la rage de l'homme vieux qui ne se sent plus fait pour être aimé.1 Que de souvenirs Chateaubriand vieilli devait voir se dresser un instant, puis s'évanouir devant ses yeux fatigués ! Ne prenons que les tout derniers. C'est, suivant le mot d'A. de Musset, la plus innocente des bonnes fortunes2, que son roman par lettres avec la marquise Marie de V... ; elle n'est plus une inconnue3; je continuerai pourtant à respecter son incognito, car elle eût été au désespoir de se voir nommée par l'histoire littéraire. On dirait, à lire sa correspondance, que nous avons là la plus exquise élève de Mme de Sévigné. Le 1er mars 1828 elle raconte à Chateaubriand son ravissement devant un soleil couchant, dans les montagnes : Un nuage d'or brillait, isolé ; il venait lentement du nord, et me ht penser a vous4. » Et le coquet de

(1) V. GIRAUD, Chateaubriand, p. 16 et suiv. ↩

(2) E. FAGUET, Revue latine, 1903, p. 332. ↩

(3) JULES LECHE, Journal des Débats du 24 juillet 1903. ↩

(4) Un dernier amour de René, p. 71. ↩

courte existence de votre nuage et non sa beauté5. » Dans cette correspondance les lettres de la marquise Marie sont plus intéressantes et plus belles que les réponses de Chateaubriand, parce qu'elle y met tout son cœur tandis que lui y met surtout de l'esprit. A côté de cette délicieuse figure de femme dévouée, le visage de Chateaubriand apparaît dur, froid comme l'égoïsme. On retrouve dans ses lettres sa vieille mélancolie qui tourne au pessimisme, à une sorte de fatalisme vaniteux : « Mon âme est triste et malheureuse. Je crois déjà le lui avoir dit : je porte malheur... C'est ma destinée ; elle m'emporte, moi et tout ce qui s'attache à moi6. »

(5) Ibid., p. 75. ↩

(6) 1bid., p. 66-67. ↩

Une seule de ces mille lettres avait su résister à cette jettature que s'attribue Chateaubriand, « celle que tous les poètes ont aimée, disait Quinet, parce qu'elle était la poésie même1 i Mme Récamier. C'est dans sa retraite de l'Abbaye-aux-Bois que Chateaubriand fait lire ces admirables Mémoires d'Outre-Tombe où il y a tant d'éloquence, tant de charme, tant d'esprit, et aussi tant d'erreurs, volontaires et inconscientes ; où l'auteur semble se moquer quelquefois de lui-meme et bien souvent de son lecteur. C'est à l'Abbaye que Chateaubriand reçoit les hommages de ses fidèles, se laissant admirer et aimer, sans se mettre toujours en frais, même pour Mme Récamier (2). Comme cela paraît lointain d'abord, et comme c'est près de nous ! La dernière messe à l'Abbaye-aux-Bois a eu lieu il y a juste deux ans ; M. André Beaunier a raconté l'émouvante cérémonie ; il nous transmet les souvenirs de la sœur touriere, qui était déjà à l'Abbaye en 1843 : « Je me rappelle M. de Chateaubriand... Je le voyais entrer tous les jours au milieu de l'après-midi. Il était très vieux. Son domestique l'amenait, et il s'appuyait sur des bâtons ; il ne montait pas l'escalier facilement (3). i O René !

(1) Revue de Part 1531, So, 2enirs et correspondance, p. 251-252. ↩

Rien n'est plus difficile que de vieillir, pour ceux qui ont laissé la passion envahir leur vie morale. Chateaubriand pourtant a su s'y résigner à temps, grâce surtout a sa femme. Jeune, elle n'avait guère été heureuse. Son mari voyageait trop, en France, à l'étranger, et, entre temps, dans le pays de Tendre. Epouser un écrivain de génie est, en général, un rôle ingrat. Mme de Chateaubriand a fini par s'en tirer à merveille, alors qu'elle avait presque toutes les chances contre elle, et tout d'abord sa nature, aussi vigoureuse que celle de son époux : « Eile était certainement sortie du même nid, sinon du même œuf que lu, » dit le baron de Frenilly, qui n'aimait pas le ménage (4). Un jour que, devant elle et Béranger, son mari disait, par distraction : « Je me suis toujours ennuyé ! » Béranger s'oublie jusqu'a répliquer : « C'est que vous n'avez pas aimé les autres. - Ah ! c'est bien vrai ! » s'écrie Mme de Chateaubriand1. A la réflexion, elle doit ajouter tout bas, pour elle seule : - Et puis aussi, vous avez trop aimé les autres! - Elle trouve, assez justement, que son mari est un peu bien accaparé et gâté par celles qu'elle nomme « les madames »2. Puis les madames s'éloignent peu à peu ; décidément vieilli, et acceptant la vieillesse, Chateaubriand se prend d'une fantaisie dernière qui inquiète presque sa femme : il devient homme

13 Saucere, . 514 = CF. Lion Sece, Anales romantiques, 1905, p. 192.

(1) ALEXANDRE, Mme de Lamartine, p. 3. ↩

(2) RAYNAL, Les Correspondants de Joubert, p. 262. ↩

d'intérieur3.

(3) PAILHÈS, Mme de Chateaubriand, p. 232. ↩

Leurs dernières années se passent, pour ainsi dire, dans l'Infirmerie Marie-Thérèse, sorte d'hospice fondé par les deux époux. C'est une bonne et belle œuvre, mais cela sent terriblement la maladie, la vieillesse et la mort. Chateaubriand écrit à la marquise Marie, sur un ton maussade : « Je sais ce que cela coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie. L'infirmerie est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon aise : et je n'ai rien à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour vivre, d'être aux gages d'un libraire4 ! » Cet hospice lui coûte cher, mais lui rapporte plus qu'il ne pense : Chateaubriand finit par y connaître la vraie valeur de la vie, et par comprendre que le beau ne vaut pas le bien. Sur le tard, il y apprend la véritable modestie; il se juge en se comparant à sa femme : « Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne ? Quand l'un et l'autre, nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné5. » Disons plutôt que c'est bien un peu à elle qu'il devra de ne pas être condamné, car c'est grâce à elle que la fin d'une vie si tourmentée s'est achevée en pleine dignité !

(4) Un dernier amour de René, p. 90. ↩

(5) Mémoires, II, 8. ↩

Ce mélancolique bourreau d'argent, ce pessimiste bourreau des cœurs, a fini par trouver peut-être la meilleure définition de la vita beata, en regardant vivre la directrice de l'Infirmerie Marie-Thérèse : « Le vrai bonheur coûte peu ; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne espèce1. »

(1) Ibid., I, 73. ↩

Après le bonheur de l'individu, il avait cherché, et trouvé, la meilleure formule du bonheur social; revenu de toutes les utopies de sa jeunesse, de toutes les chimères de son ambition, il répétait fréquemment, dans ses dernières années, « que les problèmes sociaux qui tourmentent les nations aujourd'hui ne sauraient être résolus que par l'Evangile, par l'âme du Christ dont les doctrines et les exemples ont maudit l'égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. - Aussi M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme le sauveur du monde au point de vue social, et il se plaisait à le nommer son Roi en même temps que son Dieu2. »

(2) PAILHÉS Mme de Chateaubriand, p. 329. David d'Angers, p. 225. ↩

L'abbé Deguerry écrivait cela dans les Débats, en racontant les derniers moments de Chateaubriand. Frappé au cœur par la mort de sa femme, il avait senti qu'il n'en avait plus pour longtemps. Depuis quelques années du reste il commençait a baisser ; le 18 septembre 1843, David disait à V. Pavie : « Chateaubriand s'éteint. Des lueurs paraissent encore quelquefois, reflétées par cette lampe d'or (3). » Trois ans plus tard il commença à perdre la mémoire4. Mais il reprit des forces quelque temps avant sa fin.

(4) Mme de BOIGNE. VI, 489. ↩

Le moment arrivait où il allait montrer si, comme le lui avait reproché un pasteur protestant, il avait simplement « badiné avec le christianisme5 », ou si au contraire il avait fini par vivre réellement sa religion. On connaît la belle page qu'il a écrite dans le Génie sur la mort du fidèle1; c'est exactement le récit de sa propre fin2. L'abbé Deguerry écrit au Journal des Débats, le 4 juillet 1848 : « M. de Chateaubriand est mort ce matin à huit heures un quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il l'a rendu en pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer la mort et conserver sous son étreinte une visible liberté... Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateaubriand embrassait encore la croix avec l'émotion d'une foi vive et d'une ferme confiance3. » Sainte-Beuve a protesté contre ce récit avec une certaine violence, disant que depuis trois ou quatre ans Chateaubriand végétait, que, depuis le mois de mai, il était comme en enfance, et que par conséquent il n'avait pu rendre « son dernier soupir en pleine connaissance »4. Sainte-Beuve aurait mieux fait de se reporter à ses études de médecine, et de se rappeler que souvent, à l'approche de la mort, l'intelligence reparaît : c'est ce qui arriva justement pour Chateaubriand. Nous avons là-dessus le témoignage immédiat, et parfaitement désintéressé, de la nièce de Mme Récamier ; Mme Lenormant écrit une première fois à Mme de Boigne, le 1er juillet 1848 : « Il m'a semblé que cet étatde douleurs physiques avait plutôt réveillé qu'abattu ses facultés morales... Il m'a parfaitement reconnue, et m'a témoigné même une affection qui m'a touchée... L'être intelligent reprend l'empire. » Puis, après la mort, elle parle encore, le 6 juillet, de « la réception des derniers sacrements que M. de Chateaubriand a reçus avec toute sa connaissance et beaucoup de joie5 i.

(5) Annales romantiques, janvier 1908, p. 45-46. ↩

(1) Œuvres, III, 23. ↩

(2) PAILHÈS, M de Chateaubriand, p. 311-312. ↩

(3) Ibid., p, 329. ↩

(4) Chateaubriand et son groupe, II, 318. ↩

(5) M=* DE BOIGNE, IV, 482-184. ↩

Il semble que cette malséante discussion sur la mort de Chateaubriand soit donc close. Pour ceux qui voudraient encore épiloguer, ou qui désireraient savoir quelles étaient les croyances de Chateaubriand dans toute sa force intellectuelle, ils n'ont qu'à se reporter à la conclusion des Mémoires d'Outre-Tombe : « En traçant ces derniers mots, le 16 novembre 1841, ma fenêtre qui donne à l'ouest sur les jardins des Missions étrangères est ouverte : il est six heures du matin ; J'aperçois la lune, pâle et élargie ; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait que l'ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse : après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité1 ! i

(1) Sur Chateaubriand étendu sur son lit de mort, Cf. Victor HuGo-Choses vues, 2° série, p. 203 et suiv. ↩

Maintenant il repose dans l'orgueilleuse solitude de son tombeau2, mais son œuvre est toujours vivante ; sans doute elle a vieilli, et l'on peut dire de ses poèmes ce qu'il écrivait des tragédies classiques : « Le temps jette une obscurité inévitable sur les chefs-d'œuvre vieillissants : son ombre portée change en Rembrandt les Raphaël les plus purs3. » N'importe, son œuvre continue à vivre, à éclairer les esprits. Génie très conscient de sa force, Chateaubriand estimait qu'il avait exercé sur son siècle une triple action, religieuse, politique et littéraire4. Nous n'avons pas à insister sur ces deux dernières ; mais certes son influence religieuse et morale est incontestable.

(2) FLAUBERT, uvres Complètes, VI, 320-321. ↩

(3) Mémoires, II, 275. ↩

(4) Mémoires, 1, XLV. ↩

Chateaubriand est surtout resté l'auteur du Génie du Christianisme. Brunetière a rendu exactement justice à la maîtresse œuvre de Chateaubriand en proclamant que le Génie était un beau livre, plein de défauts, de vrais défauts, mais un grand livre5. En effet le Génie n'a pas été uniquement, ce qui serait déjà beaucoup, un renouveau littéraire : l'œuvre de Chateaubriand n'est pas seulement une source pure et abondante où les seuls poètes seraient venus puiser1. Les maîtres de la pensée moderne ont subi aussi la marque de Chateaubriand, même les moins religieux, même Taine, même Renan2. Il doit donc, enfin de compte, être rangé parmi les grands esprits, ceux qu'il appelait ingénieusement les génies-mères, Homère Dante, Rabelais : ce qu'il dit d'eux, nous devons le redire de lui : « On renie souvent ces maîtres supremes ; on se révolte contre eux ; on compte leurs défauts ; on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout vient de leurs couleurs ; partout s'impriment leurs traces... Leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles a tous les arts ; leurs œuvres sont les mines ou les entrailles de l'esprit humain3. »

(5) Evolution des genres, 1, 180. ↩

(1) BRUNETIÈRE, Evolution de la poésie lyrique, I, 91. ↩

(2) Ia., Discours de Combat, dernière série, p. 25. ↩

(3) Mémoires, II, 192-193. ↩