Seconde partie
Chapitre III. René
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Certes on ne peut exagérer l'influence du Génie. Je ne vois pas, au début du xIxe siècle, un seul livre qui ait aussi puissamment touché les cœurs et charmé les imaginations. Mais de toutes les parties qui le composent, il y en a une qui agit à elle seule beaucoup plus que tout le reste ; ce n'est pourtant qu'un simple épisode, mais aussi c'est René.
Numériquement parlant, René est environ le trentième de l'œuvre totale, et pourtant on peut se demander si l'influence littéraire de René n'a pas été plus considérable que celle du Génie, si son influence morale n'a pas été au moins aussi grande que celle de l'ouvrage tout entier. Du reste il est difficile, pour cet épisode, de distinguer son influence littéraire de son influence morale ; quiconque admire René comme œuvre d'art en subit plus ou moins le contre coup dans sa propre moralité.
Bien plus que du Génie, c'est de René que procède le romantisme en France : les disciples de Chateaubriand sont avant tout des lecteurs de René ; c'est la qu'ils ont pris le germe d'une maladie qui n'est pas tout le romantisme, mais qui en est une forte partie : l'orgueil mélancolique. Cette manie n'a été qu'une des formes transitoires du romantisme; René ne serait donc qu'une époque rapide de la pensée française, s'il ne contenait que l'étude psychologique d'un travers disparu. Mais ce qui le range parmi les chefs d'œuvre durables, c'est qu'il abonde en remarques d'une portée générale, qui ne vieilliront pas plus que la psychologie
y a rien de
plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années : le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies1. « Une chose en plus lui assure la durée, et rend par conséquent plus intéressante l'étude de l'influence morale d'un livre qui, ayant encore des lecteurs, continue à agir sur la moralité ambiante : c'est la vie très forte et très bizarre du principal personnage.
(1) Euvres, IV, 666. ↩
On sait de reste que, comme nous l'avons vu pour les Natches, René est le portrait de Chateaubriand. L'auteur lui-même nous prévient que c'est la l'image de ses plus secrètes pensées : « Personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur ; la plupart des sentiments y sont restés ensevelis, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires2. » On pourrait en effet à chaque instant expliquer René par des citations des Mémoires d'Outre-Tombe, ou réciproquement : ainsi, dans les Mémoires Chateaubriand raconte sa dernière visite à Combourg désert1 ; c'est exactement le pèlerinage de René au château de ses pères, etc.2.
(2) GIRAUD, Chateaubriand, p. 30. ↩
(1) 1, 166. ↩
(2) Œuvres, IV, 672. ↩
On a donc raison de dire qu'entre René et Chateaubriand il y a ressemblance, mais ce serait une grosse erreur de croire qu'il y a identité. L'auteur est infiniment plus calme que son héros. On sait dans quels transports la mort d'Amélie jette René ; ce n'est pas ainsi que Chateaubriand pleure sa propre sœur ; Joubert écrit a Molé, le 18 novembre 1804: « Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable3. » Ni la douleur ni la passion ne sont identiques entre le héros du roman et l'homme de la réalité. Qui se figurerait que dans sa vie passionnelle Chateaubriand a les procédés de René, celui-là se tromperait fort ; René est un sentimental, Chateaubriand a la tendresse dure et cinglante4. René est tout d'une pièce, tandis que, comme l'a vu très justement un de ses récents biographes, Chateaubriand est compliqué : il y a en lui au moins deux hommes, ou pour mieux dire deux amoureux, l'un bon, spirituel, l'autre plein de brusquerie, morose, impérieux5 ; il n'y a pas la de contradiction essentielle: Chateaubriand est charmant quand on l'aime comme il vent être aimé ; il est âpre, despotique, quand on veut le confisquer ; il ne se laisse pas mettre en tutelle : il défend les droits de son génie.
(3) JOUBERT, II, 331. ↩
(4) CHÉDIEU DE ROBETHON, P. 121-122 ; SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son grouoe, II, 323. ↩
(5) CHÉDIEU DE ROBETHON, p. 128. ↩
En somme René n'est pas tout Chateaubriand, et vaut moins que lui, mais c'est Chateaubriand qui donne à René cette grandeur, cette puissance maladive qui font son originalité et son influence morale.
René est détaché du Génie, et publié à part. Ce n'est pas seulement par convenance que Chateaubriand agit ainsi ; il finit par comprendre que René, au lieu d'être un argument à l'appui de sa thèse religieuse, est en complète opposition avec la doctrine chrétienne. Vinet l'a remarqué : quelle est la morale de cette histoire ? C'est qu'il y aurait de telles infortunes que Dieu lui-- même n'y pourrait rien. Comment Chateaubriand a-t-il pu songer un seul instant à intercaler dans une apologie du christianisme un roman qui conclut ainsi1 ?
(1) VINET, Etudes sur la littérature française au XIX' siècle, I, 255. ↩
Bien entendu, Chateaubriand avait essayé d'atténuer le plus possible ces dissonances en faisant subir à son œuvre primitive des retouches religieuses. C'est ainsi qu'on trouve ça et la des morceaux à effet, qui peuvent se détacher d'autant plus facilement du contexte, qu'ils semblent y avoir été sertis après coup, comme le chant des cloches a la campagne2. Un peu plus loin, c'est un mélange de religion et de philosophie sur les leçons de la mort3.
(2) Œuvres, Iv, 666. ↩
(3) Euvres, IV, 665. ↩
René aime à prêcher, comme autrefois Chateaubriand lui-même sur le vaisseau qui le conduisait en Amérique ; mais lui non plus n'est pas un docteur très sur. En guise de correctif l'auteur passe la parole à un religieux qu'il charge de critiquer la morale de René. Après avoir entendu les confidences du héros, et l'indulgente absolution octroyée par le vieux Chactas, le père Souël proteste avec sévérité contre toute cette morale très relâchée : « Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette histoire, la pitié qu'on vous
montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point, Monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux, etc.1. »
(1) IV, 677, ↩
Ce père Souël ne ressemble guère au missionnaire dans Atala ; il n'a rien de la sensibilité plus philosophique que religieuse du père Aubry, cousin-germain du sage vieillard de Paul et Virginie ; le père Aubry est un peu bénisseur : le père Souël, c'est le moine à la voix sévère, qui gourmande son pénitent, en l'entraînant d'une main rude dans la voie du salut. Sa robe de bure fait très bien, se détachant sur le fond du Génie du Christianisme ; mais à ses côtés René fait véritablement tache :
unus et alter
Assuitur pannus, late qui splendeat...
Telle est notre impression actuelle. Tâchons surtout de savoir quel fut l'effet produit sur les premiers lecteurs. Le succès littéraire de l'œuvre est véritablement grand. Un peu de l'âme de Chateaubriand passe dans l'âme de ses contemporains ; un peu de son génie se retrouve au fond des plus belles inspirations de ses
de Paris2 est l'orchestration grandiose de cette
(2) Ed. ne varietur, I, 208-210. ↩
simple phrase mélodique de René : « Au milieu de mes horloges Une cathédrale franque ; ce allait ses a
pétant sur tous les tons, et à toutes les distances, d'église en église3. » Le génie plus sobre de Chateaubriand a misen branle l'imagination gigantesque de Victor Hugo. Il en est de même dans le domaine moral : René a eu dans les consciences un retentissement considérable.
(3) Œuvres, IV, 669. ↩
Le héros fatal n'a pas fait seulement battre des cœurs de femmes ; il a désorienté plus d'une intelligence masculine. Il domine le monde intellectuel au début du siècle, se dressant sur le piédestal immense où Chateaubriand l'a posé : « Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna... Je vis le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces... Mais, tandis que d'un côté mon œil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes, entre les bouffées d'une noire vapeur.
« Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards ! qu'un objet digne de votre pitié ; mais quoique vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence : c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création la fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes côtés1. »
(1) Œuvres, IV, 668. ↩
Ce René, qui ne craint pas de rivaliser avec Pascal, émeut jusqu'aux adversaires : Benjamin Constant, qui déteste le Génie du Christianisme, est obligé de s'incliner devant cette statue qui n'est pourtant qu'un des bas-reliefs du monument : « Je regarde cet ouvrage comme une des plus belles choses qui aient été écrites dans la langue française ; mais lorsqu'a la fin du roman je trouve le discours sévère et juste du Père, je sais bon gré à l'auteur d'avoir réuni beaucoup de raison a la conception et à la peinture de toute l'exaltation et de tout le vague qui paraissent à la jeunesse au-dessus de la raison ; ce contraste rapide fait un effet extrême et d'autant plus grand que le lecteur ne s'attend pas à trouver l'auteur, qui a si bien décrit la rêverie de René, capable de la juger et de l'apprécier suivant les idées communes. Au reste, Chateaubriand a mis si peu de raison, ou plutôt tant de folie, dans le reste de ses cinq volumes, qu'il n'est pas étonnant qu'ayant voulu être raisonnable une fois, il ait trouvé une quantité de bon sens disponible2. » La raillerie finale sur le Génie du Christianisme ne fait qu'ajouter de la valeur à l'hommage que le talent déployé dans René arrache à cette admiration dénigrante.
(2) Journal, p. 318-349. ↩
Si Benjamin Constant lui-même est à ce point remue, touche, presque trouble, on devine quels ravages René doit exercer sur des esprits moins nets et moins vigoureux. Plus de trente ans après, George sand, jugeant Obermann, se rappelle le coryphée de tous ces jeunes premiers romantiques, et place a leur tete « René, type d'une rêverie douloureuse, mais non pas sans volupté, car à l'amertume de son inaction sociale, se mêle la satisfaction orgueilleuse et secrète du dédain... René signifie le génie sans volonté... Toutes les existencesmanquées, toutes les supériorités avortées se sont redressées fièrement, parce qu'elles se sont crues représentées dans cette poétique création1. » George Sand voit nettement le péril : de pareilles œuvres sont souverainement dangereuses, car elles peuvent faire des ratés.
(1) Revue des Deux Mondes, 15 juin 1833, p. 679. ↩
Chateaubriand finit par s'en rendre compte, un peu tard, et trouve les meilleures raisons du monde pour prouver que René n'aurait pas du taire école, étant surtout l'étude d'un cas de tératologie2. Mais si, dans conteuil a aussi pas les retui quest sacs puience,
(2) Mémoires, II, 282. ↩
ne soit pas demeuré solitaire, il est bien forcé de reconnaître, moitié charmé, moitié agacé, que René a eu d'innombrables rejetons : « Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de Renés poètes et de Renés prosateurs a pullulé, etc3. » Chateaubriand a-t-il forcé complaisamment sa responsabilité ? Non certes, il ne fait que constater la réalité, et ce qui le prouve bien, c'est l'acquiescement de Sainte-Beuve : « René est la plus belle production de Chateaubriand, la plus inaltérable et la plus durable ; il est son portrait même. - Il est le nôtre. — La maladie de René a régné depuis quarante-huit ans environ ; nous l'avons tous eue plus ou moins et à divers degrés1. » Et de fait, dans Volupté, Sainte-Beuve étudie un état d'âme semblable, qui visiblement procède de René2.
(3) Mémoires, II, 281, rage, on peut dire : les flots ou les jours ont été troublés à leurs sources (5). » ↩
(1) Chateaubriand et son groupe, I, 383. ↩
(2) Volupté, p. 267-269. ↩
Le cas de René a été diagnostiqué d'une façon très sûre par un de ceux qui connaissent le mieux Chateaubriand et son entourage : « Cet ennui-là n'est plus celui de la nature et de la grâce, l'ennui de Pascal, l'ennui de Bossuet : il tient à la fois du doute et de l'orgueil... il est morbide3. » Cet état d'esprit, commun au héros et à l'auteur du roman, serait chez Chateaubriand un souvenir de jeunesse, presque d'enfance, si nous en croyions ses Mémoires : au collège de Dôle, « le hasard fit, dit-il, tomber entre mes mains deux livres bien divers, un Horace non châtié, et une histoire des Confessions mal faites... Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du cœur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires ennemis4. » Les « syndérèses » de René ne sont pas très vives : les entraînements du cœur l'emportent très loin. C'est l'histoire de l'auteur lui-même : dans sa vie, comme dans son œuvre, on sent reparaître périodiquement les accès du mal moral qu'il a contracté tout jeune : lui même, dans une lettre adressée en 1803 à Chênedollé et à Joubert, reconnaît le fait, et l'expose d'une façon magnifique : « Une comparaison m'est venue, en voyant la Seine limoneuse quoiqu'il fit un temps serein : c'est que, quand il y a eu des orages aux fontaines de la vie, c'est en vain que le reste coule sous un ciel pur, le fleuve reste teint des eaux de la pluie, et à soixante lieues comme à soixante ans de l'o-
(3) PAILHÈS, M=• de Chateaubriand, p. 112. ↩
(4) Mémoires, 1, 93. ↩
(5) RAYNAL, Les correspondants de Joubert, p. 178. - J'aurais voulu pouvoir placer ici une étude sur « René » pendant son séjour â Rome en 1803, mais les dimensions de cette brochure ne l'ont pas permis.