Seconde partie
Chapitre IV. L'Itinéraire de Paris à Jérusalem
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Bloud, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La première édition des Martyrs est de 1808 ; l'Itinéraire n'a été publié qu'en 1811, et pourtant, en bonne logique, on doit l'étudier avant les Martyrs, car le voyage lui-même a précédé l'élaboration du poème, pour lequel il avait été entrepris : dans la préface de la première édition, Chateaubriand l'avait dit très nettement : « je n'ai point fait mon voyage pour l'écrire ; j'avais un autre dessein... j'allais chercher des images, voilà tout. » Par un scrupule bizarre, Sainte-Beuve critique cet aveu de Chateaubriand ; il lui reproche de n'avoir fait que cela toute sa vie : « Trouver la plus belle phrase sur les descendants de saint Louis... la plus belle phrase sur Napoléon a Sainte-Hélène, la plus belle sur le tombeau de Jésus-Christ,... la plus belle phrase et la plus splendide sur la ruine et le cataclysme du vieux monde : qu'il y ait réussi, et il sera content1. » Nous aussi nous en sommes contents, car il n'y a pas de vraiment belle phrase qui ne contienne une grande pensée.
(1) Chateaubriand et son groupe, II, 75. ↩
Depuis la mort de Mme de Beaumont, Chateaubriand avait remis un peu d'ordre dans sa vie. Après avoir ramené, non sans mal, sa femme a son foyer, il avait été peu a peu conquis par cet esprit si original. Elle lui avait pardonné ses traits de jeunesse ; à certains moments même, elle les oubliait : après une maladie ou Chateaubriand l'avait soignée avec un réel dévoument, elle écrivait à Joubert, cum grano salis : « Le bon Chat est à la messe ; j'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, car en vérité il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre, et trop pur pour être atteint par la mort. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie ! Quelle patience ! Quelle douceur1 ! »
Elle l'admire, et elle l'aime ; de Venise, où elle l'a accompagné, elle écrit à ses chers amis les Joubert, le 26 juillet 1806, qu'elle les a quittés pour suivre quelqu'un qu'elle aime encore plus qu'eux2. Jusqu'au dernier moment elle espérait qu'il se laisserait attendrir, et l'emmènerait à Jérusalem ; mais il a été inflexible, et la voilà redevenue « veuve »3 ! Les amis comprennent mieux que l'épouse la nécessité de ce voyage, et peut-être l'utilité qu'il y a à ce que Chateaubriand parte seul. Joubert expose tous les profits de ce voyage, dans une lettre à Mme de Vintimille : « Il reviendra riche de beaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation, et la place qu'il occupe dans les esprits (4). i Chateaubriand avait aussi le désir et l'espoir de semer son éternel ennui sur les routes. L'Itinéraire est une de ses œuvres les plus gaies. Il avait pris du reste un plaisir d'enfant à faire très largement ses préparatifs : Joubert raconte avec un sourire indulgent le départ de l'explorateur : « Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur... Sur le siège, le frère de sa cuisinière, qu'il emmène à Cons-
(2) RAYNAL, p. 211. ↩
(3) RAYNAL, p. 217. ↩
de galons d'or, petite veste et pantalons de même couleur5. »
(5) JOUBERT, II, 350. ↩
Ne rions pas, et ne songeons pas au départ de Tartarin pour le pays des Teurs. C'est par scrupule d'historien et de géographe que Chateaubriand s'inonde ainsi de couleur locale, dès le départ, car sa prétention est d'avoir dit la pure et simple vérité, sans ombre d'embellissement6. Beaucoup de lecteurs ne croient pas à cette véracité : d'aucuns même prétendent vérifier le témoignage de Chateaubriand à l'aide de la déposition de son valet de chambre Julien. Avec une bonne foi mêlée d'un peu de morgue seigneuriale, Chateaubriand s'était amusé, dans ses propres Mémoires, à citer quelques fragments du journal de son humble compagnon, a afin de mettre dans un plus grand jour la manière dont on est frappé dans l'ordre de la société et la hiérarchie des intelligences1. » Le pauvre grand homme a été pris au mot ; le journal de Julien a été publié in extenso, et très démocratiquement mis au-dessus de l'Itinéraire ; dans la comparaison des deux textes, on adopte souvent le principe critique que voici : tout ce que dit Julien est vrai, et toutes les fois que Chateaubriand n'est pas d'accord avec son valet de chambre, c'est ce dernier qui a raison. Pourtant les deux récits se complètent plutôt qu'ils ne s'opposent ; par exemple prenons la traversée vers la Terre Sainte ; Julien ne fait attention qu'aux gens qui ont le mal de mer, et Chateaubriand ne parle que du bonheur des pèlerins qui voguent vers Jérusalem. Y a-t-il contradiction, et l'auteur de l'Itinéraire a-t-il menti ? Mais non ; il y avait certainement à bord des gens qui n'avaient pas le pied marin, et Julien n'a vu que ceux-là ; il y avait aussi des fidèles transportés de joie, et Chateaubriand n'a vu que ceux-ci :
(1) RAYNAL, Les Correspondants de Joubert, p. 246. ↩
(1) JOUBERT, II, 351. ↩
(6) Mémoires, IV, 93. ↩
(1) Mémoires, II, 507,
trahit sua quemque voluptas.
Il a écrit un livre de bonne foi, qui est en même temps un chef-d'œuvre, et c'est avec bien du regret que je ne parle ni des beautés artistiques qui fourmillent, ni de la splendeur du style. Mais il nous faut songer surtout a la substance même de l'ouvrage, aux idées qu'il contenait, et qu'il a semées dans les âmes.
Comme il l'avait déjà fait dans le Génie, des le début de son livre il porte un défi à la philosophie; dans de la Sainte Vierge : « J'ai fait remarquer ailleurs combien il est touchant, ce culte qui soumet l'empire des mers a une faible femme. Des marins à terre peuvent devenir des esprits forts comme tout le monde ;
sais homme dans de sons devient religieux, es le flambeau de la philosophie le rassure moins au milieu de la tempête, que la lampe allumée devant la Madone1. »
(1) Euvres, IV, 47. ↩
Puis le voyageur arrive en Grèce ; il visite Athènes ; il fait lui aussi sa prière sur l'Acropole, mais il ne veut éveiller en nous que les grandes idées chrétiennes, la tristesse qui sort des choses purement humaines, et la résignation qui ne peut venir que de Dieu2. Après le voyage, le pèlerinage commence : la l'erre Sainte apparaît dans le lointain ; c'est d'abord le Carmel qu'on ant plus si chre qu'elle est nous son ne pas ionis ca-
(2) IV, 93-93. ↩
la description de la Judée, qui ne manque pas de grandeur, certes4. Le morceau est éloquent, mais un peu froid. J'y cherche de l'émotion, et je n'en trouve pas plus que dans les merveilleux tableaux que Loti a rapportés de la Judée; j'en trouve surtout beaucoup moins que dans le Jésus-Christ du P. Didon. L'art est prestigieux, mais l'artiste n'est guère remué. Les monuments eux-mêmes ne lui disent pas grand'chose : la description de l'église de Bethléem est à noter : « Rien n'est plus agréable et plus dévot que cette église souterraine. Elle est enrichie de tableaux des écoles italienne et espagnole. Les ornements ordinaires de la crèche sont de satin bleu brodé en argent5. » Que l'ombre de Chateaubriand me pardonne, mais vraiment on croirait lire les notes de voyage d'un touriste Cook. Dira-t-on que l'auteur du Génie témoigne ainsi son mécontentement de voir des fanfreluches en un pareil lieu ? Alors prenons le récit de sa visite au Saint Sépulcre : quelle déception ! « Les lecteurs chrétiens demanderont peut-être... quels furent les sentiments que j'éprouvai en pénétrant dans ce lieu redoutable ; je ne puis réellement le dire. Tant de choses se présentaient à la fois à mon esprit, que je ne m'arrêtais à aucune idée particulière. Je restai près d'une demi-heure à genoux dans la petite chambre du Saint Sépulcre, les regards attachés sur la pierre sans pouvoir les en arracher... Tout ce que je puis assurer, c'est qu'à la vue de ce sépulcre triomphant je ne sentis que ma faiblesse1. » Vraiment ce n'est pas la peine de s'appeler Chateaubriand et d'être l'auteur du Génie du Christianisme, pour ne trouver que cela ! Pourquoi l'amour de Dieu ne l'a-t-il pas mieux inspiré ? Qu'y a-t-il donc au fond de son cœur ? Chateaubriand n'a pas encore dépouillé le vieil homme : il est toujours René.
(3) IV, 129.
(4) IV, 146. ↩
(5) Œuvres, Iv, 141. ↩
(1) IV, 159-160. ↩
Depuis longtemps Sainte-Beuve avait attiré notre attention sur une page des Mémoires d'Outre-Tombe, qui semble en effet, au premier abord, expliquer très clairement pourquoi la partie religieuse de l'Itinéraire présente tant de froideur2 : Chateaubriand n'aurait entrepris ce voyage de Jérusalem que pour attendrir le cœur d'une grande dame qui devait aller attendre à l'Alhambra le pèlerin couvert de gloire. - Cette page, du reste, suivant une très curieuse remarque de M. l'abbé Bertrin, n'existe pas dans le texte publié par Chateaubriand3. M. l'abbé Bertrin a retrouvé le document dans la copie authentique du manuscrit ori-
(2) Chateaubriand et son groupe, II, 71-72 ; I, 101. ↩
(3) La sincérité religieuse, p. 337. ↩
n'avait donc pas inventé le passage pour déconsidérer l'auteur du Génie, mais il l'avait cité d'après ses notes, d'une façon inexacte : il l'avait pour ainsi dire retouché, ou plutôt « sollicité » ; voici le texte publié par M. Bertrin, le seul qui, en saine critique, puisse compter désormais : « Mais ai-je tout dit dans l'Itinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène ? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir ? Une seule pensée remplissait mon âme ; je dévorais les moments. Sous ma voile impatiente, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais l'Aquilon pour cingler plus vite. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne ! Que de malheurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle1. » Quelle conclusion devons-nous tirer de ce texte ? D'après M. Bertrin, si Chateaubriand a voulu le supprimer, c'est que, en le relisant, il ne le trouvait pas assez exact : du moment que Chateaubriand l'a biffée, cette page « ne compterait plus : elle serait nulle et non avenue2 » Je pense tout différemment. Sans doute Sainte-Beuve a commis un véritable abus de confiance en publiant un aveu qu'il avait entendu à l'Abbaye-aux-Bois, ou lu sur le manuscrit que lui avait confié l'auteur ; mais nous n'avons pas à faire ici le procès de Sainte-Beuve, nous devons juger Chateaubriand : il a écrit ces lignes, il avait eu cette pensée : donc l'auteur de l'Itinéraire avait au fond du cœur une préoccupation tout humaine au moment ou il semble qu'il n'aurait du ressentir que des élans religieux. Son art est splendide, mais l'idée qu'il dissimule n'est guère édifiante. Dans son récit, Chateaubriand parle de l'arbre de Judée qui porte « une pomme agréable à l'œil, mais amère au goût et pleine de cendres3 ». C'est bien la l'arrière-gout que l'on éprouve de temps en temps en savourant le livre. Le moi de l'auteur y apparaît, plus orgueilleux peut-être que jamais, s'imposant à nous avec une sorte de défi à la Jean-Jacques. Quelque chose pourtant nous semble changé dans la figure de « René » : il a vieilli. Ce n'est plus le jeune homme fier de sa liberté dans les solitudes de l'Amérique, ravi par les beautés exotiques, oublieux de la vieille patrie : le voyageur de trente-huit ans commence a connaître la nostalgie1.
(1) BERTRIN, Sainte-Beuve et Chateaubriand, p. 74. - Sur ce roman de l'Alhambra, cf. FALLOUX, M=° Swetchine, I, 214 ; PALÉO-LOGUE, Profils de femme, p. 207, 256 ; BERTRIN, La Sincérité, p. 335 et suiv. ↩
(2) La Sincérité, ↩
(3) Œuvres, IV, 148. ↩
(1) IV, 79. ↩
C'était un charme de plus qui s'ajoutait à toutes les anciennes séductions de l' « Enchanteur ». Les lecteurs furent transportés, et surtout les lectrices ; combien pensaient ce que lui écrivait la princesse Marie : « Je n'ai
pas voulu lire vos derniers ouvrages. Il y a quatre ans,... la lecture de l'Itinéraire me ramena trop à vous. En vous lisant, on éprouve une admiration passionnée qui détourne de tout, et l'àme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague qui ne trouve rien digne d'elle, et ne sait où s'attacher2. » Toujours ce quelque chose de troublant, et de trouble, que nous retrouverons jusque dans les Martyrs.
(2) Un dernier amour de René, p. 249-250. ↩