Seconde partie
Chapitre V. Les Martyrs
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Bloud, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il les avait préparés à Rome en 1803, au moment de sa grande crise de désespérance3. Il continue sa lente élaboration rue de Miromesnil, puis la Vallée aux Loups4. Il y travaille près de cinq ans encore. C'est une œuvre de longue haleine et d'une sévère probité artistique.
(3) PAILH « s, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 149. ↩
(4) Mémoires, 1I, 469. ↩
Quelle en est la valeur historique ? Elle serait très faible si nous en croyions un critique qui a voulu retrouver dans le Rise and Fall de Gibbon tout ce qui, dans les Martyrs, touche à l'histoire politique, morale, intellectuelle et religieuse de Rome1. Il est difficile d'admettre que quelques indications de textes empruntées à Gibbon diminuent le mérite scientifique des Martyrs. Mais il est, dans ce poème, un défaut plus grave qui, s'il ajoute à l'intérêt romanesque et vivant du livre, en diminue singulièrement l'exactitude scientifique : c'est l'anachronisme voulu et perpétuel. Quelle confiance pouvons-nous avoir dans le récit de la grande persécution du ile siècle, quand nous constatons que Chateaubriand l'a écrite le cœur tout plein des souvenirs de 932 ? Sont-ce bien les sophistes pullulant sur la décadence de Rome que nous trouvons au livre Iv, ou n'avons-nous pas là plutôt la satire des philosophes, des idéologues détestés de Napoléon ? N'est-ce pas Napoléon lui-même dont les yeux brillent sous le masque de Dioclétien3? Et de même Velléda est-elle si « druidesse » que cela ? Regardons son portrait dessiné avec amour : « Cette femme était extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque chose de capricieux et d'attirant. Son regard était prompt, sa bouche un peu dédaigneuse, et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étaient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses, ; il y avait dans toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de l'art4. » Pour illustrer cette page il suffirait de mettre en regard la reproduction du portrait de Mme de Custine par Campana. Velléda est une française ; elle a été aimée par Chateaubriand. Quant à Eudore, je ne prétends pas faire une découverte en disant que c'est la dernière incarnation de René, l'ultime avatar de Chateaubriand. Eudore, en Armorique, habite un castellum qui ressemble singulièrement a Combourg en Bretagne1. Lui aussi modèle avec ses rêves une Sylphide. Lui aussi devient incrédule à Rome, puis se laisse reprendre par le catholicisme chez les Francs, pour retomber a nouveau, et revenir enfin à la foi sous l'aiguillon de la mort2. Pour bien comprendre Eudore il faut rapprocher sans cesse les Martyrs des Mémoires d'Outre Tombe : l'auteur lui-même nous y a engagés : « Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma pensée; ce sont eux que j'ai retracés au sixième livre des Martyrs3 ». Cet Eudore ne peut donc pas être un chrétien, un martyr des premiers temps de l'Eglise : il est pourtant très vivant ; qu'est-ce donc en somme que le héros du livre, et le livre lui-même, au point de vue historique? Chateaubriand n'avait pas trouvé le mot de Michelet, mais il avait découvert la chose avant lui: son histoire épique est une résurrection ; une résurrection véritable et parfaite ? Non certes, mais l'historien-poète a fait revivre les morts en les animant de sa propre vie, et c'est déjà un fort joli tour de force.
(1) DICk, livre cité, p. 161. ↩
(2) Œuvres, III, 491. ↩
(3) III, 390. ↩
(1) III, 432. ↩
(1) Œuvres, III, 428.
(2) III, 438. ↩
(3) Mémoires, II, 76. - Cf. Œuvres, III, 404. ↩
Les ambitions de Chateaubriand étaient encore plus hautes : il ne voulait pas seulement faire un livre d'histoire, mais encore édifier une épopée chrétienne qui půt servir de preuve à l'appui des théories du Génie : « J'ai avancé, dit-il dans la préface de la première édition des Martyrs, que la religion chrétienne me paraissait plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. J'ai dit encore que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. Ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exem-Beuve, qui ne s'est guère placé pour juger les Martyrs qu'au point de vue littéraire, reconnaît en fort bons termes que Chateaubriand a presque réussi1. Mais, pour qui cherche à juger surtout la valeur morale du livre, des réserves plus nettes s'imposent. Au merveilleux païen, qui suffisait a Boileau, Chateaubriand a voulu substituer le merveilleux chrétien : c'est très bien ; seulement il a eu le tort de calquer le second sur le premier, de changer les dieux en anges ou en démons, de remplacer Pluton par Belzébuth, etc. Il s'est aperçu, mais plus tard, et trop tard, qu'il avait simplement modifié les noms des vieilles machines épiques de l'Enéide, au lieu d'animer son poème d'une foi que n'avait pas connue Virgile2. Cette partie de l'œuvre est caduque. Seules les scènes de l'Enfer au livre VIII semblent un peu vivantes ; à coup sur elles sont plus animées que la description du Paradis, et la raison en est très simple : nous imaginons toujours plus fortement le malheur que le bonheur : il est facile, par la pensée, de décupler, de centupler la souffrance, tandis que le bonheur, dont nous connaissons la limite humaine, s'évanouit, s'évapore, si nous essayons de le sublimer. Aussi la description du ciel dans les Martyrs est-elle manquée, tristement manquée : ce ne sont que murailles de jaspe, galeries de saphirs et de diamants, illuminations où les étoiles et les soleils remplacent les lampions; Chateaubriand termine, très justement, sa description par cet aveu : « Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer nous trompent3. » Chaque fois qu'il s'aheurte à semblable difficulté, il proclame son impuissance : mais alors pourquoi essayer l'impossible ? Seules les époques de foi pure et parfaite ont su trouver des symboles naïfs et touchants qui pouvaient traduire à l'imagination les dogmes sans les déformer. Pour faire comprendre la pérennité du bonheur des élus, le moyen âge avait conté l'histoire du moine écoutant chanter l'oiseau blanc merveilleux pendant cent années qui ne lui paraissent qu'un moment. Qu'est-ce que Chateaubriand imagine, lui, pour nous prouver que l'amour chrétien est bien supérieur à l'amour païen ? « L'ange des saintes amours », Urie., qu'il habille de la défroque de Cupidon1. Le lecteur en conclut que, décidément, le vieux Boileau n'avait pas eu tellement tort de dire :
(4) III, 361. ↩
(1) Chateaubriand et son groupe, II, 46. ↩
(2) Mémoires, III, 15. ↩
(3) Euvres, III, 380. ↩
(1) 111, 419. ↩
De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.
La forme religieuse du livre est donc fort discutable ; que devons-nous penser du sentiment religieux qui anime l'œuvre intérieurement? Il ne faudrait pas juger les Martyrs au point de vue de la stricte orthodoxie, car Chateaubriand n'est pas précisément un docteur grave. Le protestant Guizot lui avait reproché une hérésie2, et Chateaubriand, obligé de reconnaître qu'il avait employé a tort le terme « racheté », annonçait qu'il allait changer le mot3. Mais il ne supprimait pas tout le livre !!!, où Sainte-Beuve a fait remarquer avec une ironie joyeuse que l'auteur du Génie a l'air de vouloir refaire le christianisme : « Dans le dialogue qui se passe au Paradis entre le Père Eternel et le Rédempteur, il est question d'Eudore comme d'une nouvelle victime, d'une nouvelle hostie. Un dirait vraiment que la première et grande victime ne suffît pas4... » Plus loin encore, au XXIVe livre, Chateaudit solennellement : « L'hostie était acceptée : la dernière goutte du sang du juste allait faire triompher cette religion qui devait changer la face de la terre5. » De qui peut-on parler en ces termes ? de Jésus-Christ seulement ; et pourtant c'est d'Eudore qu'il est question. Si Chateaubriand s'était mieux rappelé son catéchisme, il n'aurait pas eu l'air d'oublier que les torrents de sang versés par les martyrs ne valent pas une goutte du sang de Jésus. 'Sa grande et fondamentale erreur est d'avoir voulu faire de son Eudore un second Christ.
(2) GUIZOT, Mémoires, I, 10, 377 et suiv. ↩
(3) PAILHÈS, Chateaubriand, sa femme, etc., P. 416-117. ↩
(4) Chateaubriand et son groupe, II, 9. ↩
(5) uvres, II, 531. ↩
Avons-nous dit tout l'essentiel sur les Martyrs, après en avoir souligné les défectuosités ? Suivant le conseil de Chateaubriand, préconisé par l'auteur de la Préface de Cromwell, quittons « la critique mesquine des défauts pour la grande et féconde critique des beautés. »
Même dans les scènes de passion humaine, on conscèrement, plus profondément chrétien. Ainsi au livre XII, dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée, règne une pureté ardente inconnue de René : à la déclaration d'Eudore, Cymodocée répond en pleurant : « Tes paroles sont douces comme du miel et perçantes comme des flèches. Je vois bien que les chrétiens savent parler le langage du cœur. J'avais dans l'âme tout ce que tu viens de dire. Que ta religion soit la mienne, puisqu'elle enseigne à mieux aimer1 » Et sans doute il y a d'autres raisons plus fortes, plus graves, moins humaines, qui doivent pousser l'homme à embrasser la religion d'Eudore. Mais on ne peut demander à chaque écrivain, fut-il le plus génial du monde, que de chanter sa propre chanson. Chacun comprend l'apologétique à sa façon, et Chateaubriand pouvait prétendre que sa manière à lui en valait bien une autre ; Pascal, qui savait si bien adapter ses démonstrations à la volonté de son disciple, l'a dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point... C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison2. i Avons-nous, dans la littérature française, beaucoup d apologistes qui sent de a incar frate, des hadres de pie-
(1) Œuvres, III, 451. ↩
(2) Pensées, art. XXIV, p. 5. ↩
Il a su encore décrire, d'une façon touchante, la vie des chrétiens persécutés, éveiller dans les esprits cette idée surhumaine que l'on peut trouver le bonheur dans la tribulation. Relisons, au livre VII, l'histoire du prêtre Zacharie, esclave volontaire chez les Francs ; elle est faite avec des fragments de l'histoire de saint Vincent de Paul, avec des souvenirs de la vie des prêtres insermentés, avec le charme de la poésie biblique perdu depuis Athalie et retrouvé par Chateaubriand ; quoi de plus pur, de plus religieux, que la séparation de Zacharie et d'Eudore1 ?
(1) Œuvres, III, 419. ↩
La critique ne comprit pas, dès le premier jour, tout le mérite du livre, guidée qu'elle était par la censure, et même par la police. Il ne fallait pas être grand clerc pour retrouver dans la peinture de l'entourage de Dioclétien un tableau de la cour impériale2. Tous les adoucissements conseillés à l'auteur par la prudence de ses amis n'avaient pu donner le change aux limiers de Fouché3. Malgré les prières de Mme de Custine, le ministre de la police tardait à intervenirefficacement4. Enfin les difficultés s'aplanirent, et Chateaubriand n'hésita pas à proclamer le duc d'Otrante son grand ami, un homme divin5. La reconnaissance de Chateaubriand se trompait d'adresse, et aurait du remonter plus haut : Mme de Chateaubriand raconte dans ses Mémoires que Napoléon lui-même, accompagné de Duroc, était venu incognito, pendant leur absence, visiter la Vallée-aux-Loups, et qu'après son depart on avait trouvé près de la tour une branche de laurier piquée dans un peu de terre fraîchement remuée ; en dessous, un gant de peau enfoui par le mystérieux visiteur : n'était-ce pas une façon de proposer à Chateaubriand d'enterrer la hache de guerre, comme aurait dit le vieux Chactas1 ?
(2) Mémoires, III, 16. ↩
(3) V. GIRAUD, Chateaubriand, p. 214. ↩
(4) CHÉDIEU DE ROBETHON, p. 106. ↩
(5) BARDOUX, M=' de Custine, p. 182. ↩
(1) PAILHÈS, Mº: de Chateaubriand, p. 35. ↩
La visite était restée secrète, et l'animosité de Napoléon contre Chateaubriand était notoire ; les critiques, qui ne se souciaient pas d'être les ennemis de César, se Mercure de dai 1805, marat car exera, da ple
près sur le même rang que Marmontel ou même que Bitaubé ; il estimait que l'on devrait peut-être bannir les Martyrs d'une bibliothèque chrétienne en couronnant Chateaubriand de fleurs, etc.
Qu'importent ces critiques d'un jour à celui qui a le don des pleurs ? Ballanche ne pouvait pas prononcer le simple nom de Cymodocée sans verser à l'instant des larmes2. Toute une génération fut profondément remuée par l'œuvre : les esprits les plus divers étaient conquis. Chateaubriand a dit dans ses Mémoires qu'Augustin Thierry avait appris à son école une nouvelle façon de comprendre et d'écrire l'histoire3 ; le 25 février 1840 en effet, A. Thierry écrivait dans la préface de ses Récits Mérovingiens la page que tout le monde connaît : c'est le plus éclatant hommage qu'ait reçu Chateaubriand.
(2) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, II, 68. ↩
(3) Memotres, v, 448 et 546-517. ↩
Derrière les Martyrs se déroule un long cortège de romans français et étrangers, qui en procèdent plus ou moins directement, mais que l'on doit rattacher à l'évolution du roman historique commencée par Chateaubriand ; les Derniers jours de Pompéi de Bulwer Lytton ; le Quo vadis de Sienkiewicz, etc. Chateaubriand pouvait contempler la suite des Martyrs avec plus de complaisance et de tranquillité que la descendance de René. Il se rendait compte du reste que la partie durable de son œuvre était achevée ; à la fin des Martyrs il fait ses adieux à la poésie avec une éloquente tristesse : « O Muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures !... Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge ; j'emploierai l'âge des regrets au tableau sévère de la vérité1. »
(1) Œuvres, III, 528-529. ↩