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L'Enchanteur 1768—1848
Les idées morales de Chateaubriand Chapitre I. Atala

Seconde partie

Chapitre I. Atala

Les idées morales de Chateaubriand · 9 min de lecture · p. 36–41 · chapitre 8 sur 13

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Bloud, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le Génie du Christianisme en manuscrit contenait à la fin de la IVe partie un roman intitulé : « Atala, ou les amours de deux sauvages dans le désert » Chateaubriand en annonça la publication à part dans une lettre au citoyen rédacteur du Journal des Débats1. La raison qu'il en donne n'est guère plausible : « Quelques

(1) N° du 10 germinal an IX (31 mars 1801) cité par V. GIRAUD, Chateaubriand, p. 261. ↩

que Chateaubriand sépare Atala du Génie sur les représentations de ses amis ; on se figure volontiers Fontanes, avec sa brusquerie et sa voix rude2, lui faisant comte pers sec rode de t'as, sure duts plas dis s

(2) Mémoires d'Outre-Tombe, II, 246. ↩

dans l'édition princeps (1). C'est là qu'il faut chercher les raisons de l'enthousiasme excité par Atala, la véritable influence morale qu'elle a pu avoir, et non pas date les de More et, de Chenier, etenux proment aux

pres du talent de Chateaubriand entre 1801 et 1805 (2). C'est sous sa première forme qu'Atala a parlé avec le plus d'ardeur aux imaginations des lecteurs et des lectrices : au lieu de servir de document contestable à la thèse du Génie, elle se présente comme un roman très ardent et très pur, comme un mélange de sensualité, de chasteté et de religion.

C'est en effet une œuvre très composite que l'histoire des amours de Chactas et d'Atala. Sans prétendre parler ici à fond de l'art dans Atala, il faut bien en dire un mot, et remarquer que l'impression indécise, pour ne pas dire trouble, produite par le roman, ne vient pas uniquement des idées morales qui y sont contenues, mais aussi d'un art qui tâtonne encore un peu. Dans le style même, nous voyons passer des réminiscences de l'antiquité classique, un peu surprenantes dans la bouche d'un sauvage : quand Chactas nous dit : « Trois fois j'évoquai l'âme d'Atala », il nous rappelle, parce que Chateaubriand lui-même se l'est rappelé, le vers de Virgile :

Et magna Manes ter voce vocamus.

Son Atala est une première incarnation de la Sylphidé de son enfance, et en même temps un croquis fait d'après nature sur une Floridienne qu'il admirait fort comme présentant le type très réussi de « la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole »3.

(3) Mémoires, I, 307 et 406. ↩

M. Gira dans la reproduction de cette édition princeps publiée par

{2) CI. CHÂTELAIN, Revue d'Histoire littéraire de la France, 1902, p. 414 et suiv.

Cet art, du reste, tend à s'unifier, à s'épurer, à éliminer les éléments disparates, et à se rapprocher de la perfection. Chateaubriand touche à la beauté idéale dans sa description d'Atala morte: « Quiconque eut ignoré que cette jeune fille avait joui de la lumière, aurait pu la prendre pour la statue de la Virginité endormie. »

Cette virtuosité met en valeur des sentiments particulièrement vivaces alors en France, ou des vérités humaines qui ne dépendent ni du temps ni de l'espace. Quel écho dut trouver dans la génération de 1801 ce passage qui rappelait tant de liens très chers, rompus si vite : « Heureux ceux qui n'ont pas vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères ! Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal. » Pour nous, tout cela c'est de l'histoire sentimentale d'avant-hier. Mais voici qui est plus près de notre cœur ; c'est cette réflexion à la Pascal sur les limites de notre sensibilité : « Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles ; il faut tôt ou tard mi les fument, os rendes misères; nous ne sommes

pas même capables d'être longtemps malheureux ! »

Il y a là une source vive de fraîcheur pour des cœurs desséchés par la sensibilité trop intellectuelle du xvi® siècle. Au point de vue religieux, est une rupture très nette avec l'auteur du Dictionnaire philosophique, annoncée dès la préface. Par un effort qui doit lui couter davantage, Chateaubriand rompt également avec Jean-Jacques : « Je ne suis point, comme M. Rousseau, un enthousiaste des sauvages ; et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où j'ai eu l'occasion de la seulement au en diment de ci de soe rance, mon il professe encore sa vénération pour l'Eglise ; étant donné le respect humain régnant à cette date, Chateaubriand montre beaucoup de courage en disant : « Quant au missionnaire, j'ai cru remarquer que ceux qui jusqu'a présent ont mis le prêtre en action, en ont fait un scélérat fanatique, ou une espèce de philosophe. Le père Aubry n'est rien de tout cela. C'est un simple chrétien qui parle sans rougir de la croix, du sang de son divin Maître... En un mot, c'est le prêtre tel qu'il est1. »

(1) Je crois du reste que Chateaubriand se flatte en disant cela. ↩

Tout cela est tiré de la préface ; le livre est la réalisation de ces théories. Sur la beauté et la force triomphante de la religion dans une âme tentée par la passion, il y a la des pages célèbres2. Il y en a aussi de contestées. Sainte-Beuve a protesté, avec une violence un peu bizarre chez un sceptique, contre un passage de la messe dans le désert, au soleil levant : « Son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre en ce moment même élevait dans les airs. »

(2) Ed. GIRAUD, p. 44-46. ↩

» Sainte-Beuve, se rappelant qu'il a écrit l'histoire de Port-Royal, s'indigne en janséniste austère : « Et il tire de cet accident du rayon une raison de croire... Légèreté et faux brillant en matière de foi. Bon Dieu ! mais que doivent penser de ces jeux de lumière ceux qui croient tout gravement au Saint-Sacrement de l'autel, et qui, par conséquent, n'y croient pas moins les jours de nuage que les jours de soleil3. » Sainte-Beuve plaisante, et même il fait là une assez mauvaise plaisanterie : est-ce pour les continuateurs des Messieurs de Port-Royal que Chateaubriand écrit, ou pour les anciens, la grâce de la religion y Or, det amire, ny la-

(3) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, I, 240. ↩

t-il pas un véritable charme dans le passage critiqué par Sainte-Beuve, et qu'il faut citer en entier : « Aussitôt, dit Chactas, le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de mûrier, qu'il avoit apportée avec lui ; les vases sacrés sont tirés d'un petit tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes et le mystère commence au milieu du désert.

« L'aurore paroissant derrière les montagnes enflammoit le vaste orient. Tout étoit d'or ou de rose dans la solitude; les ombres répétoient les feux colorés du ciel, et la dentelure des bois et des rochers qui s'enchainoient sur leurs rives. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abyme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce moment même, élevoit dans les airs. O charme de la religion ! ô magnificence du culte chrétien ! Pour sacrificateur un vieil hermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance d'innocents sauvages ! Non, je ne doute point qu'au moment où nous tombâmes la face contre terre, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne descendît sur toutes les forêts, car je le sentis descendre dans mon cœur1. » Combien de lecteurs de 1801 ont du sentir à ce moment, eux aussi, descendre dans leur cœur une émotion d'antan ? Auprès de pareilles beautés, que valent les petites critiques de détail ? Qu'importe que l'on puisse constater une contradiction étrange entre la fidélité d'Atala au vœu qui l'empêche d'épouser Chactas, et sa désobéissance à la religion qui condamne le suicide2 ? Qu'importe encore qu'on ait pu blâmer chez l'émigré revenu en France son adhésion chrétienne à celui qui est, a ses yeux, le sauveur de la société ? « On sait ce qu'est devenue la France jusqu'au moment où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle en voie en signe de réconciliation, quand elle est lassée de punir3. » Il y eut certainement des religieuses en France et ailleurs.

(1) Ed. GIRAUD, p, 117-118. ↩

(2) BENOIT, Chateaubriand, p. 109. ↩

(3) Préface, p. xi. ↩

En matière de théories morales, il ne suffit pas d'apprécier la valeur propre d'une doctrine, il faut encore tenir compte de sa diffusion, du succès du livre qui la contient. Pratiquement en effet on n'a pas à tenir compte d'un moraliste qui, a force d'insuccès, est quasi inédit. La valeur morale d'Atala nous intéresse à proportion de son succès : or quatorze traductions répandirent en Europe l'œuvre et le charme qu'elle contenait1. Possible, par l'imagerie d'Épinal2, excitant l'enthousiasme même chez les vieillards3, Atala tou-

(1) PAILHÈs, Chateaubriand, sa Jemme et ses amis, p. 84. ↩

(2) Mémoires d'Outre-Tombe, 1I, 247 ; VI, 331. ↩

(3) JOUBERT, II, 421. ↩

chait surtout les jeunes cœurs. Les esprits les plus puissants et les plus divers ont confessé l'extraordinaire influence de ces quelques pages sur leur sensibilité. Ulric Guttinguer, qui a seize ans à l'apparition du livre, raconte que sa génération, gâtée par ses lectures érotiques, trouve dans Atala « les premiers correctifs de l'immoralité amoureuse et charnelle » qui les dépravait4. David d'Angers, qui a douze ans à la publication du roman, dira : « Au cours de mes nuits studieuses,... s'il advenait que la fatigue et le sommeil fussent sur le point de triompher de mon courage, je lisais quelques pages... d'Atala. Des larmes abondantes inondaient mon visage, et la réaction était produite. Je me remettais à l'ouvrage5. » Quinet, qui vient un peu plus tard, a écrit une de ses plus belles pages sur l'enchantement qu'il ressentit en contemplant cette poésie édénique6. Sans doute la passion humaine qui remplit le livre était pour beaucoup dans cet enthousiasme que les beautés religieuses n'eussent pas suffi, seules, à exciter. Des moralistes un peu sévères disaient, comme Joubert : « Chateaubriand a donné aux passions une innocence qu'elles n'ont pas... Dans Atala les passions sont couvertes de longs voiles blancs. »

(4) Mémoires inédits cités par L. SÉCHÉ, Lamartine, p. 56. ↩

(5) JoUIN, David d'Angers, p. 289. ↩

(6) Reçue de Paris, 1831, Iv, 201-202. ↩

C'est un livre de flamme et de feu, tout au moins dans la première édition, avant que Chateaubriand, attiédissant toutes ces ardeurs, l'eut rendu plus accessible aux différents âges de la vie. Dans son intégrité première, il aurait fait assez étrange figure dans le Génie, et l'auteur a eu raison de le publier à part. Pourtant il en est inséparable, car c'est peut-être en souvenir des émotions troublantes qu'ils devaient à Atala, que tant de lecteurs se sont précipités sur le Génie du Christianisme à son apparition : les séductions du roman les avaient préparés à goûter le charme plus grave de l'apologie. Chateaubriand a eu raison de dire dans sa Défense du Génie du Christianisme: « A l'égard d'Atala, on en a tant fait de commentaires, qu'il serait superflu de s'y arrêter. On se contentera d'observer que les critiques qui ont jugé le plus sévèrement cette histoire, ont reconnu toutefois qu'elle faisait aimer la religion chrétienne, et cela suffit a l'auteur. En vain s'appesantirait-on sur certains tableaux ; il n'en semble pas moins vrai que le public a vu sans trop de peine le vieux missionnaire, tout prêtre qu'il est, et qu'il a aimé dans cet épisode indien la description des cérémonies de notre culte. C'est Atala qui a annoncé et qui a peut-être fait lire le Génie du Christianisme1. »

(1) uvres, II, 283. ↩