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L'Enchanteur 1768—1848
Au pays d'exil de Chateaubriand Chapitre IV. L'authenticité du roman d'amour de Chateaubriand et de Miss

Deuxième partie — Bungày

Chapitre IV. L'authenticité du roman d'amour de Chateaubriand et de Miss

Au pays d'exil de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 152–169 · chapitre 12 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ives contestée par M. Child. - Objections qu'il peut soulever. - Inanité de ces objections. - Chateaubriand presque adopté par les Ives. - Les soirées de Bridge Street. - Chateaubriand-Chactas. - Les tête-à-tête avec John Ives. - Charlotte musicienne et cantatrice, - Les stances à Clarisse. - Charlotte, premier amour de René. - Persuadé qu'il n'a que peu de temps à vivre, il salue en elle la « Vierge des dernières amours »

Ce fut aussi bien ce qui arriva. L'auteur des Mémoires s'en confesse avec une ferveur mal repentie1 :

1. T. II, p. 137. ↩

Le plus doux, le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir m'est resté de cet événement. Avant ma renommée, la famille de M. Ives est la seule qui m'ait voulu du bien et qui m'ait accueilli d'une affection véritable. Pauvre, ignoré, proscrit, sans séduction, sans beauté, je trouve un avenir assuré, une patrie, une épouse charmante2 pour me retirer de mon délaissement, une mère presque aussi belle pour me tenir lieu de ma vieille mère3, un père instruit, aimant et cultivant les lettres pour remplacer le père dont le ciel m'avait privé1; qu'apportais-je en compensation de tout cela? Aucune illusion ne pouvait entrer dans le choix que l'on faisait de moi; je devais croire être aimé. Depuis cette époque, je n'ai rencontré qu'un attachement assez élevé pour m'inspirer la même confiance2.

2. N'oublions pas qu'il en avait déjà une qui, en 1795, sortait à peine de la prison du Bon Pasteur, à Rennes, où elle avait payé de plusieurs mois de détention le périlleux honneur de s'appeler & Céleste Buisson, femme Chateaubriand ». ↩

3. Mme de Chateaubriand mère vivait encore en 1795 : elle ne devait mourir que le 31 mai 1798. ↩

1. M. de Chateaubriand père était mort le 6 septembre 1786. ↩

2. Allusion à Mme Récamier, qui fut sa dernière amie, comme Charlotte Ives avait été son premier amour. ↩

L'authenticité de l'aventure a pourtant été contestée. Sans parler du démenti trop naturel que, lors de la publication des Mémoires d'Outre-Tombe, les fils de Charlotte infligèrent, paraît-il3, au récit de Chateaubriand, une lettre de F. S. Basden à Wilton Rix, dont nous avons déjà eu à citer un passage, s'exprime ainsi :

3. Je tiens le renseignement de M. Dick. ↩

J'ai pris auprès de M. Child des informations relatives à Chateaubriand. Selon lui, l'intrigue d'amour avec Miss Ives est une pure fiction. En revanche, il est exact, croit-il, que, devenue veuve, elle lui rendit visite, avec deux de ses fils, mais poussée uniquement par une vieille amitié. Ces deux fils de Mrs. Sutton sont morts depuis; il y en a un troisième qui vit encore et qui fit dernièrement, comme général, une tournée à Bungay. La vanité de l'écrivain français l'a conduit, semble-t-il, à inventer, sur son séjour en Angleterre, une foule de circonstances qui ne méritent aucun crédit.

L'assertion, comme on voit, est formelle. D'après M. Child, ami sans doute de la famille Ives, l'idylle de Bungay serait née de toutes pièces dans l'imagination de l'ancien émigré, laquelle - il faut bien en convenir - n'était que trop prompte à ce genre de mirages. Qui ne sait la prodigieuse disposition de Chateaubriand à se forger des amours idéales ? Les femmes dont il s'est fait aimer en rêve ne sont pas moins nombreuses que celles qui l'aimèrent en réalité. Les « sylphides » et les « démones »1 ne demandaient sans cesse qu'à jaillir du cerveau de ce Jupiter. Ses jours et ses nuits de Combourg en furent peuplés. Il en sema les forêts de l'Amérique, celles-là surtout qu'il ne visita jamais.

1. Mém. d'O.-T., t. I, p. 149 sqq. ↩

Témoin l'épisode des deux « Floridiennes , auquel nous avons déjà fait allusion2. Il n'en est pas de plus typique ni qui marque davantage à quel point l'esprit de Chateaubriand subissait la tyrannie de ses propres fictions. Ces deux filles de son génie n'avaient eu d'existence tout d'abord que dans les Natchez, où, sous les noms de Céluta et de Mila, elles se disputent le cœur de René. Mais, soudain, les voici qui, des pages du poème, se glissent dans la vie du poète. Chateaubriand les avait prêtées à René; René, par un échange de bons offices, les a rendues à Chateaubriand, qui les retrouve en Floridiennes, à cinq cents lieues des Florides, sur les rives d'un fleuve qu'il n'a pas vu, dans une région où il n'est pas allé. Qu'on ne s'étonne pas si j'évoque leur souvenir à propos de Charlotte. C'est Chateaubriand lui-même qui nous y convie : « J'avais paré les Floridiennes, je n'aurais pas osé relever le gant de Miss Ives1 ». Mais si cependant l'histoire de l'une méritait aussi peu de créance que celle des deux autres?...

2. Cf. ci-dessus, p. 136. ↩

1. Mém, d'O.-T., t. II, p. 134. ↩

J'avoue que j'ai été un moment sur le point de le penser, mis en garde contre le récit des Mémoires non seulement par la lettre de F. S. Basden à Wilton Rix, mais plus encore peut-être par la lettre de Chateaubriand au docteur Davey2». Chateaubriand, dans cette lettre, parle, si l'on s'en souvient, de rentrer à Beccles aussitôt après la publication de l'Essai. Y eût-il songé avec cette sérénité de conscience, si la version des Mémoires était exacte et qu'à la suite du déplorable malentendu de Bungay il eût, en effet, dû fuir en hâte, « comme un malfaiteur devant son crime3 » ? Joignez que ce qu'il envisage dans ce retour à Beccles, c'est le retour aussi à la calme vie de province, c'est la paix, c'est le repos, c'est le rétablissement de sa santé de nouveau chancelante. Mais, à ce compte, il eût donc choisi pour s'aller mettre au vert des parages encore tout émus de sa récente escapade, et où les convenances les plus élémentaires, à défaut de ses remords, lui faisaient un devoir de ne ne plus reparaître? Etait-ce croyable, et n'était-il pas plus légitime d'inférer de sa lettre que, rappelé à Londres par Deboffe, probablement pour corriger les épreuves de l'Essai, alors en cours d'impression, il avait quitté Beccles le plus normalement du monde, par le même coche qui l'y avait amené, avec promesse, d'ailleurs, de revenir et en s'engageant à trouver quelqu'un pour le remplacer en son absence ?

2. Cf. ci-dessus, p. 33. ↩

3. Mém. đ'O.-T., t. II, p. 138. ↩

L'entrevue à Londres, en 1822, de l'ambassadeur et de Mrs. Sutton compliquait la difficulté, au lieu de la résoudre. Il n'y avait évidemment pas à révoquer en doute cette entrevue. Son authenticité, - dont convient M. Child -, nous était garantie par le témoignage du premier secrétaire de l'ambassade, M. de Marcellus1. Mais c'était cette authenticité même qui rendait, semblait-il, plus suspectes les allégations des Mémoires relatives à l'épisode de Bungay. Comment! Voilà une jeune fille qu'un étranger, reçu, choyé comme un hôte sous le toit de ses parents, a presque subornée, en négligeant de l'avertir qu'il était déjà marié dans son propre pays; et, devenue la femme d'un autre, elle garde si peu rancune au coupable qu'il ne lui répugne même pas de se retrouver en sa présence? Que dis-je ? elle le recherche, elle accourt spontanément à lui, elle fait « cinquante lieues2? » de diligence à seule fin de le revoir, et cela sous le prétexte encore plus déconcertant de recommander à sa haute bienveillance les fils de l'homme d'honneur qui l'a consolée de son abandon?... N'était-ce pas, en vérité, par trop illogique, même si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas? Et comme tout s'expliquait, au contraire, dans l'autre hypothèse! « Quoi! - se fût dit Mrs. Sutton, - ce jeune réfugié que j'eus autrefois pour professeur de français, il est maintenant ambassadeur à Londres? Mais, alors, il doit être dans les meilleurs termes avec M. Canning. Si je le priais d'intercéder en faveur de mon fils Samuel, qui a si grand désir de passer aux Indes ? Peut-être ne refusera-t-il pas d'avoir pour l'enfant de son ancienne élève les bontés que mes parents eurent pour lui. » Et elle venait très simplement sonner à l'ambassade de Portland Place1.

1. Chateaubriand et son temps, p. 104. « J'ai vu moi-même, après cette entrevue, lady Sulton (sic) ». Cette orthographe erronée du nom de Charlotte se retrouve dans les Mémoires d'Outre-tombe, où Biré a eu le tort de la conserver. ↩

2. Mém d'O.- I., t. IV, p. 234. ↩

1. C'est là que se trouvait alors l'ambassade de France. ↩

Oui, mais en dépit de toutes ces objections, et quoi que dise M. Child, il demeure, en définitive, que Chateaubriand n'a rien inventé. Le roman d'amour de l'émigré pauvre avec la riche héritière du pasteur de Bungay fut bien un roman vécu, une histoire de passion très vraie et très humaine, hélas! qui, dans l'île d'Iseult et de Tristan2, précipita une fois de plus l'un vers l'autre deux jeunes cœurs que la fatalité séparait.

2. Chateaubriand semble suggérer lui-même le rapprochement. On verra plus loin qu'il appelle Miss Ives « Charlotte aux blanches mains, » comme la seconde Iseult. ↩

Cette histoire, qui pourrait s'intituler : « Le premier amour de Chateaubriand », ne survit pas seulement dans le chapitre où il l'a magnifiée : je n'étais pas depuis deux jours en Suffolk que les choses, à l'égal des gens, me la criaient, en quelque sorte, de toutes parts.

Il ne nous reste donc qu'à la reprendre au point où nous l'avons laissée.

Nous avons montré le french teacher presque adopté par les Ives, comme Chactas le fut par Lopez1 et René par Chactas2. Toutes les fois que son gagne-pain l'appelait à Bungay, son couvert était mis à leur table. Il apportait dans le vide et la monotonie de leur existence provinciale un élément d'intérêt et de variété dont ils devaient être d'autant plus ravis que l'aubaine était plus rare. Notez que Chateaubriand avait pris l'air de Paris, qu'il avait voyagé, vu beaucoup d'hommes et d'événements, que son imagination multipliait à l'infini son expérience, qu'il n'y avait pas, lorsqu'il s'était apprivoisé, de causeur plus étincelant3, dans un milieu où la conversation, au sens français du mot, était une nouveauté à peu près inconnue, et enfin... et enfin, que c'était Chateaubriand ! Il ne nous a tracé, dans les Mémoires, qu'un crayon rapide de ces soirées de Bungay1. Mais il en a, ce me semble, reproduit le détail, en le transposant, dans telles autres de ses œuvres en apparence les plus étrangères à l'Angleterre. Voulons-nous, par exemple, nous représenter quelle était auprès de l'émigré l'attitude de Charlotte et de Mrs. Ives? Ecoutons Chactas au pays des Siminoles :

1. Dans Atala. ↩

2. Dans les Natchez. ↩

3. Cf. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. 1, p. 159, note 1 : « Quand il est seul, il rêve, c'est-à-dire il se livre à tout l'essor d'une imagination sans frein.. Et s'il lui arrive de causer à l'aise, tout à fait à l'aise dans le tête à tête, en s'abandonnant, il exprimera cette rêverie et ses mille accidents imaginaires avec une verve, une audace, une fantaisie, j'allais dire une licence, qui font de lui, en ces moments, le plus étrange vis-à-vis du Chateaubriand solennel, le seul que le public et les salons aient connu » ↩

1. Cf. ci-dessus, p. 114. ↩

Les femmes qui accompagnoient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnoient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie... C'étoit ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur : elles me demandoient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la vallée secrète m'avoient conseillé d'aimer2.

2. Atala, p. ?2. Confrontez avec cette citation d'Atala ce passage des Mémoires (t. II, p. 149) : « Vingt fois la mère de Charlotte s'était enquise de mes parents et m'avait mis sur la voie des révélations. Ne prévoyant pas où mon mutisme me mènerait, je me contentai, comme d'usage, de répondre quelques mots vagues et brefs, Si je n'eusse été atteint de cet odieux travers d'esprit (une invincible circonspection), toute méprise devenant impossible, je n'aurais pas eu l'air d'avoir voulu tromper la plus généreuse hospitalité » ↩

A quoi Chactas-Chateaubriand répondait « avec naïveté » - mais une naïveté semi-normande, habile à taire en phrases enchanteresses les engagements qui le liaient, dans sa patrie, è la lointaine Céleste Buisson :

« Vous êtes les grâces du jour et la nuit vous aime comme la rosée. L'homme sort de votre sein pour se suspendre à votre mamelle et à votre bouche; vous savez des paroles magiques qui endorment toutes les douleurs. Voilà ce que m'a dit celle qui m'a mis au monde, et qui ne me reverra plus ! Elle m'a dit encore que les vierges étoient des fleurs mystérieuses, qu'on trouve dans les lieux solitaires1... »

1. Atala, p. 23. - Dans les Natchez (t. I, p. 19), aux questions que lui pose Chactas sur son passé, René ne répond que par le silence, après avoir murmuré d'une voix troublée : « Indien, ma vie est sans aventure, et le cœur de René ne se raconte point ». ↩

La virginale Charlotte rougissait délicatement, sans bien savoir encore pourquoi. Mrs. Ives augurait de ces harmonieuses réticences du jeune Français qu'il avait le cœur libre, et n'insistait pas. Chez l'une et chez l'autre le grave malentendu commençait.

Le repas terminé, les femmes se retiraient, à l'anglaise, laissant John Ives seul avec son hôte, devant une ou plusieurs bouteilles de porto. Deux heures durant, les deux hommes buvaient et devisaient. Ils devisaient « de Newton et d'Homère »; ils devisaient surtout d'Amérique. Le Révérend Ives « aimait à conter ses voyages» ; Chateaubriand ne se faisait pas faute de s'étendre complaisamment sur les siens. Sans doute, pour ne demeurer pas en reste, cédait-il dès lors à la tentation de les corser, de les dramatiser un peu. Déjà son idéalisme celtique, impuissant à se contenir dans les bornes étroites de la réalité, s'évadait dans la fiction. La fantaisie pénétrait le souvenir, l'amplifiait et l'enrichissait. Ce fut, j'imagine, au cours de ces expansifs tête-tête avec l'ancien missionnaire du « désert », sous l'influence suggestive et, pour ainsi dire, provocatrice de ses récits, que s'ébauchèrent dans le cerveau de l'écrivain quelques-unes des inventions de poète et de voyageur, auxquelles il devait lui-même ajouter foi par la suite, pour les avoir trop souvent débitées, et dont nous surprenons les premiers germes jusque dans l'Essai. L'effet de plus d'une d'entre elles1 fut certainement éprouvé tout d'abord sur le petit cercle de Bridge Street, non sans une secrète ambition, d'ailleurs bien excusable, d'exciter l'admiration frissonnante des dames qui le composaient.

1. J'ai surtout dans l'esprit la note de l'Essai (t. II, p. 131 sqq.) où Chateaubriand raconte son excursion aux chutes du Niagara, Je suis persuadé, quant à moi, qu'il y est allé, mais je considère comme impossible qu'il y ait été le héros des aventures qu'il s'y est prêtées. ↩

Charlotte « reparaissait au thé », qu'elle préparait elle-même avec le geste de Céluta :

Elle fit bouillir de l'eau dans un vase en forme de corbeille; elle versa cette eau sur la poudre de la racine de smilax2...

2. Les Natchez, t. I, p. 35. ↩

Puis elle s'asseyait au piano. Elle « était excellente musicienne et chantait - disent les Mémoires - comme aujourd'hui madame Pasta ». Le vieux ministre », lourd de sommeil et peut-être de vin, ne tardait pas à s'endormir; Chateaubriand, appuyé au bout du piano », écoutait « en silence ». Vous vous rappelez Atala1 :

1. P. 77-78. ↩

Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d'émotion et de mélancolie...

Et vous vous rappelez aussi la Floridienne triste, dont la « voix de velours2? » faisait dire au voyageur des bords de l'Ohio, de l'Ohio qui coule en Suffolk :

2. Mém. d'O.-T., t. I, p. 408. ↩

Quiconque n'est pas sûr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais ! On ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la mélodie dans le sein d'un homme3.

3. Ibid., t. I, p. 412. ↩

Toutes les énergies inemployées de son cœur se réveillaient en René, aux accents de Charlotte. Parmi les airs qu'il se plut à lui faire répéter figurait, soyons-en convaincus, la complainte, alors célèbre en Angleterre sous le nom de « Monodie du Major André », dont il raconta, plus tard, dans une note de l'Essai4, qu'elle lui avait été chantée aux Etats•Unis, sur le paquebot de l'Hudson, par une « Américaine très jolie », à la « voix timide, pleine de volupté et d'émotion ». Mais de tous les morceaux qu'il lui fut donné d'entendre interpréter par les lèvres mélodieuses de la « fille de l'exil », ceux qui le remuèrent le plus profondément, ce furent, à n'en pas douter, les « vieilles ballades écossaises » auxquelles il fait allusion dans une autre note du même ouvrage1, et qui étaient si fort à la mode dans les salons anglais de l'époque, depuis la dernière escapade du prince Charlie et surtout depuis l'Ossian de Macpherson. Nous en avons pour preuve l'adaptation qu'il composa de l'une d'elles, sous le titre : « Clarisse, imitation d'un poète écossais2», laquelle n'est, si je ne me trompe, qu'un hymne d'amour exhalé vers Charlotte. Qu'on en juge par ces strophes : Oui, je me plais, Clarisse, à la saison tardive, Image de cet âge où le temps m'a conduit1 ; Du vent à tes foyers j'aime la voix plaintive

4. T. II, p. 131, note 4. - Chateaubriand a, en partie, repris ce morceau dans les Mémoires (t. I, p. 367-368), et il importe de souligner ici la modification singulière qu'il a fait subir au passage capital. Dans l'Essai il écrit : « Tout à coup je ne sais qui de la compagnie s'écria : « C'est auprès de ce lieu que le major André fut exécuté ». Aussitôt voilà mes idées bouleversées; on pria une Américaine très jolie de chanter la romance de l'infortuné jeune homme; elle céda à nos instances, et commença à faire entendre une voix timide, pleine de volupté et d'émotion... Quelquefois la voix se renfloit un peu davantage lorsque nous rasions de plus près la rive; dans deux ou trois endroits elle fut répétée par un foible écho : les anciens se seroient imaginé que l'âme d'André, attirée par cette mélodie touchante, se plaisoit à en murmurer les derniers sons dans les montagnes. L'idée de ce jeune homme, amant, poète, brave et infortuné, qui, regretté de ses concitoyens et honoré des larmes de Washington, mourut dans la fleur de l'âge pour son pays, répandoit sur cette scène romantique une teinte encore plus attendrissante ». Consultons maintenant les Mémoires : « Tout à coup, je ne ne sais qui s'écria : « Voilà l'endroit où Asgill fut arrêté ». On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue sous le nom d'Asgill. Nous étions entre des montagnes; la voix de la passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions de plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, amant, poète et brave, honoré de l'intérêt de Washington et de la généreuse intervention d'une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique de la scène. L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, quand Bonaparte se disposait à monter au trône où s'était assise Marie-Antoinette ». Les dernières lignes nous disent assez dans quel sentiment Chateaubriand a substitué Asgill au major André. Mais; la complainte qu'il prétendait avoir entendue sur l'Hudson, laquelle était-ce donc? Celle d'André ou celle d'Asgill, supposer que celle-ci ait existé? Elles ne devaient pas être plus faciles à confondre que les deux héros qui les avaient inspirées et dont les physionomies, comme les destinées, furent si différentes. Charles Asgill, lieutenant de l'armée britannique dans la guerre de l'Indépendance américaine, avait été fait prisonnier, lors de la capitulation de York Town, Quelques mois plus tard, un officier fédéré, Huddy, ayant été pris par les Anglais et menacé de pendaison, Washington déclara que, si Huddy était exécuté, il ferait périr du même supplice celui de ses prisonniers anglais qui serait désigné par le sort. Le sort tomba sur Asgill. Lorsque sa mère apprit le danger qu'il courait, elle adressa un pathétique appel à Marie-Antoinette, par l'intermédiaire du ministre Vergennes, pour la supplier d'intercéder en faveur de son fils. La reine intervint et Asgill fut sauvé. - Quant à John André, fils d'un marchand génevois, établi à Londres, intimement lié avec Miss Seward, le « Cygne de Lichtfield », il connut chez elle Honora Sneyd, pour laquelle il conçut un vif attachement, non payé de retour. Ce fut, dit-on, sa passion malheureuse pour cette dame qui le jeta dans la carrière des armes. Il rejoignit l'armée anglaise en Amérique, devint adjudant-général de Clinton et fut, à ce titre, chargé de négocier avec le traître Arnold la livraison de la forteresse de West-Point, sur la rive droite de l'Hudson. André rementa le fleuve, dans le sloop anglais Le Vautour, pour avoir une entrevue avec Arnold. Cette entrevue eut lieu dans la nuit du 21 septembre 1780. Lorsqu'elle prit fin, le Vautour n'était plus là : il avait dû se retirer en aval, pour échapper au canon des forts américains; et les bateliers qui avaient débarqué André refusèrent de le ramener si loin à la rame. Il passa le jour et la nuit qui suivirent, caché dans une ferme. Le lendemain matin, déguisé en civil, il tenta de traverser les lignes ennemies. Mais il fut découvert, arrêté, et les papiers compromettants que lui avait remis Arnold furent trouvés dans ses bottes. Condamné à mort comme espion, il fut pendu le 2 octobre et marcha à la potence avec une sérénité qui arracha des larmes d'admiration aux Américains eux-mêmes, Ses compatriotes décernèrent à sa mémoire des honneurs exceptionnels. On lui érigea, dans la cathédrale de Westminster, un monument où ses cendres furent transférées en 1821. Son amie, Miss Seward, lui consacra la « Monodie » dont il vient d'être parlé. Il y avait en lui un poète et un artiste. Il a laissé une fantaisie satirique, la Poursuite de la Vache (The Cow Chace), parue à New-York, en 1780, où il raconte les prouesses maraudeuses du général américain Wayne, et j'ai pu voir à l'Université de Yale, à New Haven, le portrait à la plume qu'il dessina de lui-même, peu de jours avant son exécution. - De ces explications il ressort, je pense, assez clairement que, si le souvenir d'un héros fut évoqué devant Chateaubriand, sur l'Hudson, ce ne fut point celui d'Asgill, comme le veulent les Mémoires, mais bien celui du major André, comme il était dit dans l'Essai, ↩

1. T. I, p. 209, note 3. ↩

2. Poésies, p. 61-63. - Il lui attribue, dans ce recueil, la date de 1797. ↩

1. Quoiqu'il n'eût que vingt-sept ans, Chateaubriand avait tout de même, à trois ans près, le double de l'âge de Charlotte. ↩

Durant la longue nuit...

Viens dans ces champs déserts où la bise murmure Admirer le soleil qui s'éloigne de nous ; Viens goûter de ces bois qui perdent leur parure

Le charme triste et doux.

Des feuilles, que le vent détache avec ses ailes, Voltige dans les airs le défaillant essaim :

Ah ! puissé-je en mourant me reposer comme elles

Un moment sur ton sein !...

Ce ruisseau, sous tes pas, cache au sein de la terre Son cours silencieux et ses flots oubliés :

Que ma vie inconnue, obscure et solitaire,

Ainsi passe à tes pieds !

Aux portes du couchant le ciel se décolore; Le jour n'éclaire plus notre aimable entretien :

Mais est-il un sourire aux lèvres de l'Aurore

Plus charmant que le tien?

L'astre des nuits s'avance en chassant les orages : Clarisse, sois pour moi l'astre calme et vainqueur Qui de mon front troublé dissipe les nuages

Et fait rêver mon cœur.

Il est impossible de lire ces vers sans évoquer l'automne de 1795 à Bungay, le bruit du vent sur les collines d'alentour, le courant silencieux de la Waveney, criblé de feuilles mortes, la tiédeur hospitalière du foyer de Bridge Street, et la blanche, la mélancolique image de Charlotte, brillant d'une pure et pâle clarté d'étoile sur les destins orageux de René.

Le quatrain final est particulièrement expressif1 : tout ce que le « poète écossais » demande à Clarisse, c'est de bercer son infortune, d'écarter de lui les pensées douloureuses, de « faire rêver son cœur. C'était aussi bien tout ce qu'au début de de leur intimité Chateaubriand souhaitait de Charlotte. Il n'éprouva d'abord à ses côtés que « le charme timide d'un attachement sorti de l'âme2. Bientôt il ne se contenta plus de « rêver »²d'amour, il aima. Discrètement, pour commencer, et comme à distance, avec un mélange de ferveur et de respect : « J'avais paré les Floridiennes, - nous disait-il tout à l'heure, - je n'aurais pas osé relever le gant de Miss Ives. » Traduisez que, jusqu'alors il n'avait pas connu l'amour véritable ou, simplement, l'amour. Il avait été amoureux, lui-même ne savait combien de fois; il était toujours prêt à l'être, et de toutes les femmes, excepté de la sienne : il n'avait pas aimé3.

1. Comparez avec ce quatrain le passage suivant des Natchez (t. II, p. 71) : « Victoire d'une femme, qui dira ton orgueil et tes joies? L'astre des nuits qui vient de dissiper dans le ciel les nuages d'une tempête paraît moins beau que la pâle Céluta, triomphante au désert » ↩

2. Mém d'O.-T., t. II, p. 134. ↩

3. Cf, ibid.,t. II, p. 146 : « Je dois regarder le sentiment que je viens de rappeler comme le premier de cette espèce entré dans mon cœur » ↩

Il semble, en effet, que sa passion pour Charlotte ait été quelque chose d'unique dans sa vie, comme les circonstances qui la firent éclore. Songeons qu'il marchait à ses vingt-huit ans, que son passé comptait peu de joies, que son présent ne comptait guère que des tristesses. Il était proscrit, il était pauvre, il était malade, il était seul. « L'exilé partout est seul », prononcera son grand compatriote malouin1. Il était voué, lui, par tempérament, à l'être plus que personne. Abandonné des siens, perdu « dans l'étranger », jamais il n'avait plus senti le besoin de se raccrocher à une sympathie, à une affection. Le temps était loin où les sylphides et les démones des bois de Combourg, fantômes de son imagination enfiévrée, suffisaient à tromper les exigences de son cœur. Aujourd hui, dans son dénuement moral, compliqué de misère matérielle, son ardente sensibilité avait faim d'un aliment qui ne fût pas un leurre. Il ne pouvait manquer de se jeter avidement sur le premier qui lui serait offert. Il vit que Charlotte était jeune, qu'elle était belle, qu'elle était digne de le comprendre, - et ne se souvint pas, ne voulut pas se souvenir d'autre chose. « Il est difficile, - écrit-il à ce propos2» - il est difficile d'aimer avec toutes les conditions de bonheur, jeunesse, beauté, temps opportun, harmonie de cœur, de goût, de caractère, de grâces et d'années ». Pour une fois en son existence que ces conditions se trouvaient réunies, il n'eut pas le courage de se dérober.

1. Lamennais, Paroles d'un croyant, p. 131. ↩

2. Mém d'O.-I., t. II, p. 135. ↩

Il saisit la minute heureuse qui passait, convaincu, d'ailleurs, qu'après celle-là il n'avait plus à en espérer d'autre. Il croyait, en effet, sa santé irrémédiablement atteinte et ne se donnait que peu de mois à vivre. Les médecins de Londres ne l'avaient-ils pas condamné ? L'un d'eux ne lui avait-il pas asséné ce verdict brutal : « T'is done, dear sir » (cher monsieur, vous êtes flambé)?1 Le séjour de Beccles avait, Il est vrai, réparé ses forces. Mais qu'était-ce là qu'une amélioration précaire2, peut-être la trêve momentanée qui, chez les phthisiques, annonce les approches de la fin? Il s'imaginait déjà respirer « l'air calme de la tombe »3. Parlant du livre auquel il travaillait alors, n'ayant « pour table que la pierre de son tombeau »4, il déclare :

1. Mém, d'O.-I., t. II, p. 109. ↩

2. Nous avons vu, par la lettre au Dr Davey, qu'à peine de retour à Londres il était retombé très malade, very ill. ↩

3. Essai, t. 1, p. 5. ↩

4. Ibid., t. 1, préface de 1826, p. XIv. ↩