Deuxième partie — Bungày
Chapitre VII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'aventure de Chateaubriand et de Charlotte exploitée par un poète anglais. - La Femme abandonnée de George Crabbe. - Dernières relations de Charlotte et de Chateaubriand. - L'adieu définitif. - Persistance du souvenir de Charlotte dans la vie et dans l'œuvre de Chateaubriand. - On le retrouve jusque dans les Martyrs. - Place de Bungay dans l'histoire des lettres françaises, - Fin.
Sur sa vie même, il est vrai, nous n'avons guère pu projeter que des lueurs éparses. Encore suffisent-elles, je pense, à démontrer que son roman d'amour avec Chateaubriand fut loin d'être « une pure fiction ». Produisons cependant une preuve nouvelle et assez inattendue.
J'ai nommé plus haut George Crabbe. C'estproprement le poète du Suffolk. Né en 1754, à Aldborough, petit port du comté, nous avons vu qu'il apprit son rudiment à Bungay et qu'il se maria en 1783, dans l'église de Beccles, à Miss Elmy, parente probablement de la femme de Bence Sparrow, cousine, en tout cas, de cet Hinchman Crowfoot qui fut élève de Chateaubriand. On sait, d'autre part, quel collectionneur attentif et minutieux il fut toujours des moindres événements de la chronique locale, dont il composait ensuite son œuvre, toute nourrie de réalité. Or il est un de ses contes, resté manuscrit, que M. Huchon, maître de conférences à l'Université de Nancy, analyse à peu près en ces termes dans la remarquable étude qu'il a consacrée au grand réaliste anglais1.
1. Un Poète réaliste anglais, George Crabbe, 1754-1832. ↩
L'histoire a pour titre : la Femme abandonnée2. Un étranger, du nom de Frédérick, a fait naufrage sur la côte d'Angleterre. Il reçoit l'hospitalité chez le squire Richard Vernon, lequel habite avec une jeune sœur, Mathilda. Epuisé, à bout de forces, il tombe gravement malade. Mathilda le soigne : il s'éprend d'elle et s'en fait aimer, - et ce, au mépris de toutes les lois divines et humaines, car il est déjà lié dans sa patrie par un engagement indissoluble. Sa justification à ses propres yeux est qu'il ne croit à rien. Finalement, il épouse la jeune Anglaise, il en a même des enfants. Mais voici que ces quelques années de bonheur le ramènent de l'incrédulité à la religion. Il est en proie à des scrupules de conscience qui l'affolent. Brusquement, il disparaît, laissant les strophes suivantes pour expliquer sa fuite :
2. Il n'est peut-être pas sans intérêt de noter qu'une nouvelle de Balzac porte le même titre. ↩
Soyez-m'en témoins, ô Cieux, et vous toutes, Puissances d'En-Haut, qui trônez dans la gloire sans bornes et sans fin, c'est d'un cœur qui se brise que je parle d'amour, car à l'amour comme à l'espérance je dois dire adieu.
Lorsque je vins à toi, tu étais heureuse, aimante et aimée, une créature semi-divine, et je m'introduisis comme un larron pour t'apporter l'infortune, cependant que tu n'avais d'autre souci que de dissiper la mienne.
J'étais sur un lit de malade, entouré, choyé, caressé, guéri de mes blessures, mais frappé au cœur : « Faut-il que nous nous séparions? » murmura la voix de la bien-aimée, et quelque démon aux écoutes répé a comme un écho : « Pourquoi vous séparer? N'es-tu pas mort pour tout le reste du monde, hormis pour les êtres que voici, les dévoués sauveurs de tes jours? Qui t'empêche d'épouser cet ange et de renier celle qui est présentement ta femme ?... »
Misérable que je suis, de m'être si odieusement donné pour ce que je n'étais pas, quand j'avais devant les yeux la Vertu, la Vérité, la Piété! Mes paroles, mes pensées, mes regards même ont été des mensonges. Il n'y a eu de sincère que mon vœu, que ma passion.
Insouciantes et joyeuses furent mes années d'incroyance. Elles se sont évanouies, et j'en vois maintenant le triste revers... Je m'en vais, Mathilda, parce que ma paix s'en est allée. Ton cœur lui-même ne voudrait pas d'un sacrilège amour...
Du jour où j'ai été convaincu que Jésus mourut pour l'humanité et souffrit pour le pécheur sur l'arbre maudit, mon âme se débattit dans une tragique alternative : ou perdre la suprême espérance, ou te perdre, toi !
Je n'étais qu'un faible et vain enfant, lorsque je pris la main offerte d'une femme qui m'apportait avec elle son pauvre avoir. Alors je m'enfuis sur mer et fis naufrage en votre pays, où je n'ai vécu que pour faire le malheur de ceux qui m'avaient arraché à la tombe.
Et te quitter, pourtant!... Quitter mon seul bien au monde, ma seule joie sur la terre!... C'est trop dur, et plus que je ne puis supporter ! Je ne veux plus vivre pour personne autre, après toi, ne devant plus vivre pour toi, si tendre et si vraie ! Je ne dois désormais faire don de mon être qu'à la toute puissante volonté du Ciel.
Arrêtons-nous là. M. Huchon, à propos de ce Frédérick, de cet étranger, mis en scène par George Crabbe, se demande : « Est-ce un Français? » Je pense que, sachant ce que nous savons, la question ne se pose même plus, et qu'il n'y a personne, parmi mes lecteurs, qui n'ait déjà restitué à ce Français son nom véritable : Chateaubriand. Si le poète anglais n'était mort seize ans avant la publication des Mémoires d'Outre-Tombe, ne jurerait-on pas qu'en écrivant ce conte il avait sous les yeux le chapitre de ces Mémoires relatif à l'épisode de Bungay? Tout y est : l'arrivée chez les Ives du jeune émigré, naufragé moral, jeté sur la côte saxonne par l'ouragan de la Révolution; l'accueil familial que lui font ses hôtes; le silence volontaire qu'il garde sur son mariage; sa maladie; les soins que lui prodigue Charlotte; la voix du démon ou, si l'on veut, de la démone intérieure qui l'incite à aimer ; la naissance et les progrès de son amour, de leur amour; enfin, sa fuite.
J'entends bien que Crabbe, qui, usant de son droit de conteur, a poussé les choses plus loin qu'elles n'allèrent, donne de cette fuite une explication à laquelle le Chateaubriand de 1796 ne pouvait songer. Remarquez toutefois qu'elle n'en est pas moins conforme à la psychologie du sceptique auteur de l'Essai, devenu, dans l'intervalle, le fervent catéchumène du Génie du Christianisme. Jusque dans les sentiments qu'il interprète, le conteur reste fidèle à l'histoire.
Comment l'aventure de la fille du pasteur vint-elle à sa connaisance? La réponse est facile. Rappelons-nous qu'il était pasteur lui-même, qu'il s'était certainement rencontré plus d'une fois avec les Ives, qu'il était lié avec Bence Sparrow, dans l'église duquel il avait souvent prêché, qu'il était apparenté aux Crowfoot, qu'il faisait chez eux de fréquents séjours, qu'il avait, en un mot, mille chances pour une d'être bien renseigné sur Beccles, et par Beccles sur Bungay. Mais, s'il eut l'occasion d'apprendre ainsi dans tout leur détail les amours de Charlotte et de Chateaubriand, telles, ou peu s'en faut, qu'elles nous sont rapportées dans les Mémoires d'Outre-Tombe, c'est donc que, selon la parole de Rider Haggard, elles étaient de notoriété publique à Beccles comme à Bungay.
Pauvre Charlotte! Le cher et douloureux secret de sa jeunesse ne demeura même pas sa propriété. Il courut les salons, les assembly rooms. Et ce fut peut-être la vraie cause si elle ne se maria qu'assez tard, avec un homme qui avait presque le double de son âge.
Mais peut-être aussi le dépit qu'elle put d'abord concevoir de cette divulgation se changea-t-il, par la suite, en une flatteuse satisfaction d'amour-propre, lorsque René, le René par qui et pour qui elle avait souffert, se fut fait absoudre à force de gloire. Il y eut un jour où elle ne se souvint plus d'avoir été trompée, mais seulement d'avoir été aimée. Ce jour-là, elle exhuma d'un coffret, où, malgré seize ans de mariage, ils étaient encore, « des billets insignifiants » de lui, qu'elle avait religieusement conservés, y joignit les « plans d'études » qu'elle n'avait cessé de relire comme un bréviaire, à en juger parles annotations don telle avait cou vert les marges du manuscrit1, - et, munie de ces reliques, escortée de ses deux fils, elle monta dans la diligence de Londres, au vu d'un chacun, pour aller faire a Portland Place la touchante « réapparition » que l'on sait :
1. Mém. đ'O.-T., t. II, p. 145. ↩
Charlotte avait tout à coup réapparu comme cet astre, la joie des ombres, qui, retardé par le cours des mois, se lèverait au milieu de la nuit2.
2. Ibid., t. IV, p. 281. ↩
Qu'elle eût été poussée à cette démarche « par une ancienne amitié », comme le veut M. Child, j'y consens; mais, au fond de cette amitié-là, palpitait encore quelque chose qui se rappelait avoir été de l'amour. Elle rentra, sans doute, à Bungay toute rayonnante, sous ses voiles noirs, d'une allégresse qu'elle ne chercha pas à dissimuler. Mais déjà, dès avril 1822, la nomination du vicomte de Chateaubriand au poste d'ambassadeur de France en Angleterre avait suffi, on le devine, pour donner un vert regain d'actualité à l'histoire de ses jeunes amours, dans ce vieux coin de province où elle s'était déroulée. Les gens du Suffolk en devisèrent, selon toute probabilité, devant Crabbe : «Parfaitement!... Miss Ives et son réfugié... En a t-on assez glosé, dans le temps !... Eh bien! le réfugié, c'était lui! » La matière était riche et dramatique à souhait. Crabbe n'eut rien de plus pressé que de la mettre en œuvre ; à la date siguificative du 16 juin 1822, il commençait, à Hampstead, le conte dont nous avons exposé la première partie. - Car il y en a une seconde, toute fictive, cette fois, où le poète accommode le dénouement au gré de sa seule fantaisie, de façon à contenter la morale et notre curiosité. M. Huchon la résume ainsi :
Il1 se fait missionnaire, tandis que Mathilda, plongée dans la tristesse, dépérit peu à peu. Bien des années s'écoulent. Un médecin conseille à la « veuve » de se rendre dans le sud de la France pour s'y rétablir. Elle y rencontre son mari, légitime maintenant que l'autre femme est morte. Mais le climat de l'équateur a miné le missionnaire. Et les deux époux, sous la garde de Richard Vernon, passent ensemble les quelques moments qui les séparent du tombeau.
1. Frédérick. ↩
Combien fut différente la conclusion du roman de Charlotte! Pourtant elle vint en France, elle aussi, dans l'année même qui suivit les entrevues de Londres, et peut-être à la demande de Chateaubriand ou du moins sur la foi du tendre intérêt qu'il lui avait de nouveau témoigné. Mais les événements n'avaient pas travaillé pour elle comme pour Mathilda. L' « autre femme » n'était pas morte, et lui, il était ministre, n'ayant d'yeux, d'oreilles, de pensée ni de sentiment que pour la guerre d'Espagne, « sa guerre ». Elle tombait bien, la trop crédule voyageuse de Bungay ! Elle fut vraisemblablement reçue et congédiée à la va-vite, un peu comme une parente de province.
Lui-même en fait l'aveu :
Par une de ces misères inexplicables de l'homme, préoccupé que j'étais d'une guerre d'où dépendait le sort de la monarchie française, quelque chose sans doute aura manqué à ma voix1.
1. Mém. d'O.T., t. IV, p. 282. - Nous savons, par un livre récent de M. Léon Séché, qu'à côté de cette préoccupation il en avait d'autres, auxquelles l'amour n'était pas étranger. ↩
Oui, ni l'accent ni l'âme n'y étaient plus. Charlotte comprit et se retira, le cœur plus navré peut-être qu'au lendemain du premier abandon. Avant de regagner l'Angleterre, pour s'y ensevelir à jamais dans le linceul du passé, nous savons par l'auteur des Mémoires qu'elle « lui laissa une lettre où elle se montrait blessée de la froideur de sa réception » Et il ajoute :
Je n'ai osé ni lui écrire, ni lui renvoyer des fragments littéraires qu'elle m'avait rendus et que j'avais promis de lui remettre augmentés1.
1. Mém. d'O.-T., t. IV, p. 282. - Il dit encore (p. 282-283) ; « S'il était vrai qu'elle eût eu une raison véritable de se plaindre, je jetterais au feu ce que j'ai raconté de mon premier séjour outre-mer... Le désir de brûler ce qui regarde Charlotte, bien qu'elle soit traitée avec un respect religieux, se mêle chez moi à l'envie de détruire ces Mémoires ». ↩
A quinze ans de là, comme elle était presque aux portes de la mort, nous avons vu qu'il eut une dernière fois de ses nouvelles, par son fils. Et ce fut tout.
Ce fut tout, je veux dire qu'il n'entendit plus parler d'elle; mais il ne semble pas qu'elle soit jamais complètement sortie de sa pensée. Quatre années avant sa fin, alors qu'il appliquait ses forces défaillantes à rédiger pour sa pénitence le pensum, d'ailleurs plein de traits admirables, qui s'appelle la Vie de Rancé, le nom de Charlotte se présentait encore sous sa plume2. Le souvenir de cet unique amour de sa jeunesse plana jusque sur son déclin, « douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit3 ».
2. Edition Delloye, p. 77. ↩
3. Mém. d'O.-T., t. II, p. 150. ↩
Et il continue, il continuera de planer sur son œuvre. Tant que durera cette œuvre, la « fille du pays de Desdémone et de Juliette » qui, sous des noms divers, la remplit, en quelque mesure, d'un bout à l'autre, est assurée de vivre dans l'admiration des hommes.
J'espère avoir suffisamment établi qu'Atala, c'est Charlotte, et que les Amours de deux Sauvages dans le Désert, s'ils eurent peut-être pour destination, à leur toute première origine, de « peindre » les ardeurs fraternelles de Lucile et de François-René dans le désert de Combourg, ne rencontrèrent leur thème essentiel et ne se fixèrent en leur forme définitive que lorsque l'amour, l'amour au singulier, l'amour sans épithète, eut fécondé le cœur et le génie de Chactas, retour d'Amérique, dans le désert de Bungay. C'est encore Charlotte, qui, dans les Natchez, nous est apparue sous les traits de Céluta dont le nom même est évidemment calqué sur le sien. C' 'est elle enfin qui, troisième et suprême incarnation, ressuscite sous le ciel grec pour suivre Eudore dans l'arène des Martyrs.
Oui, la fille du « prêtre d'Homère », Cymodocée aux « beaux bras1 », Cymodocée dont « les cheveux noirs ressemblaient à la fleur d'hyacinthe » et la « taille au palmier de Délos2», Cymodocée « nourrie » par son père « des plus beaux souvenirs de l'antiquité dans la docte familiarité des Muses3», Cymodocée habile à « toucher la lyre, charme des infortunés mortels4» et à faire entendre une « voix mélodieuse, d'une merveilleuse douceur1 », Cymodocée de qui « les yeux lancent des flammes », de qui « le sein fait naître les désirs2 », Cymodocée, « cet astre charmant3 », a surgi dans l'imagination du poète, non des clairs horizons de l'Arcadie hellénique, mais des lointains « confus et vaporeux4 » de l'Arcadie de Bungay. Les veillées patriarcales sous le toit de Lasthénès nous ramènent aux soirées de Bridge Street. Est-ce Cymodocée ou Charlotte qui, s'apitoyant sur les infortunes du jeune voyageur, « jouet des cruelles destinées5 », entrevoit soudain « une nouvelle espèce d'hommes, plus noble et plus sérieuse que celle qu'elle avait connue jusqu'alors6 »? Est-ce l'exilé messénien ou l'émigré breton qui, lorsqu'un « véritable amour s'est glissé » en lui, « s'étonne de la timidité de ses sentiments, si différents de cette hardiesse de désirs, de cette légèreté de pensées qu'il portait jadis dans ses attachements7 »? Et le père de Cymodocée lui-même, ce bon clergyman des siècles antiques à qui l'on sert, aux repas, « une part trois fois plus grande que celle des autres convives8 », comment douter de son étroit cousinage avec l'homérisant et pantangruélisant vicaire de S' Margaret Ilketshall? Relisez seulement sa profession de foi :
1. Les Martyrs, t. I, p. 60. ↩
2. Ibid., p. 26. ↩
3. Ibid., p. 25. ↩
4. Ibid., p. 25. ↩
1. Les Martyrs, t. 1, p. 58. ↩
2. Ibid., t. II, p. 99. ↩
3. Ibid., t. 1, p. 22. ↩
4. Ibix., t. 1I, p. 82. ↩
5. Ibid., t. I, p. 196. ↩
6. Ibid., t. 1, p. 33. ↩
7. Ibid , t. II, p. 81. ↩
8. Ibid., 1. 1, p. 44. ↩
Il est vrai, comme mon aïeul, le divin Homère, je passerais volontiers cinq et même six années à faire ou à écouter des récits. Y a-t-il rien de plus agréable que les paroles d'un homme qui a beaucoup voyagé, et qui, assis à la table de son hôte, tandis que la pluie et les vents murmurent au dehors, raconte, à l'abri du danger, les traverses de sa vie? J'aime à sentir mes yeux mouillés de pleurs, en vidant la coupe d'Hercule : les libations mêlées de larmes sont plus sacrées ; la peinture des maux dont Jupiter accable les enfants de la terre tempère la folle ivresse des festins et nous fait souvenir des dieux1.
1. Les Martyrs, t. I, p. 87. ↩
Ces récits, accompagnés du crépitement de la pluie et du souffle des vents, c'est là-bas, si je ne me trompe, dans la confortable intimité de la maison de brique rouge, que le prêtre d'Homère et le fils de Lasthénès les ont d'abord échangés, en les arrosant de grog et de vin de porto. Il n'est pas jusqu'au décor « de l'idylle grecque qui ne nous reporte, en quelque mesure, dans le cadre de L'idylle anglaise où, comme au pays d'Eudore et de Cymodocée, « la vue s'étendait au loin sur des campagnes, entrecoupées de collines » qui dessinaient « une corbeille de verdure de plus de huit cents stades de tour2»; où, comme l'Alphée et le Ladon, la Waveney « serpentait dans les prairies », à travers «les vallées profondes, plantées d'aunes » et bordées par « un amphithéâtre de montagnes » dont la cime « terminait le cercle entier de l'horizon1 » ; où... Mais à quoi bon multiplier les rapprochements? Geux que je viens d'indiquer sont, je pense, assez explicites.
2. Ibid., p. 23-24. ↩
1. Les Martyrs, t. 1, p. 57. ↩
Et maintenant, dirai-je que je n'ai pas laissé derrière moi, sans une émotion profonde, cette seconde et dernière station de mon voyage au pays d'exil du grand Enchanteur breton?
L'une des phases les plus éclatantes de l'histoire des lettres françaises eut son aurore dans « cet obscur vallon2 » de Bungay. A ce titre, il mérite sa place parmi les pèlerinages illustres. Ici, Chateaubriand connut son premier et peut-être son seul amour; ici l'attendait la femme, longtemps appelée en vain, qui, même en lui échappant, devait donner un corps à ses songes; ici son cœur reçut, au moment propice, la grande initiation douloureuse et féconde sans laquelle sa puissante imagination eût continué travaillera à vide; ici il apprit à créer de la beauté, non plus avec des chimères, mais avec de l'humanité, avec de la souffrance, avec de la vie; ici naquirent, d'ici s'élancèrent à la conquête des âmes ces « anges » de passion et de mélancolie, Atala, Céluta, Cymodocée, idéales transfigurations de cette Charlotte à qui j'ai tâché de rendre une justice tardive, en montrant que ce fut elle qui les inspira.
2. Ibid., p. 84. ↩