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L'Enchanteur 1768—1848
Au pays d'exil de Chateaubriand Chapitre IV. Opinion de Chateaubriand sur le clergé anglais, - Bence

Première partie — Beccles

Chapitre IV. Opinion de Chateaubriand sur le clergé anglais, - Bence

Au pays d'exil de Chateaubriand · 15 min de lecture · p. 42–54 · chapitre 5 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Sparrow introduit l'émigré dans les grandes familles du Suffolk, - Robert Sparrow, de Worlingham Hall. - Une lettre inédite de M. de Combourg. - Chateaubriand graphologue et disciple de Lavater. - Les gentilshommes anglais ouvrent leurs bibliothèques à l'auteur de l'Essai. - Bence Sparrow désigné dans ce livre par ses initiales.

Dans le chapitre de l'Essai sur les Révolutions où il traite « du clergé en Angleterre », Chateaubriand, après avoir déclaré que «le ministre anglais, riche et homme du monde, ne se rapproche pas assez du peuple »1, se plaît néanmoins à reconnaître « les lumières, l'érudition, la philosophie, la générosité », qu'il a « rencontrées parmi quelques membres de l'Église anglicane »2. Soyons certains qu'en écrivant ces lignes, c'était surtout à Bence Sparrow qu'il pensait.

1. Essai, t. II, p. 250. ↩

2. Ibid., t. II, p. 251. ↩

Le recteur de Beccles ne se contenta pas de lui faire envoyer par M. Girdlestone ces files d'écoliers dont parle Wilton Rix. Il lui confia l'éducation française de ses propres enfants et s'employa à lui procurer d'autres leçons au dehors. Grâce à l'intervention toute-puissante de son bienfaiteur, Chateaubriand se vit reçu et, comme il le dit lui-même, « parfaitement accueilli » dans la gentry du voisinage.. Bence Sparrow était apparenté aux meilleures familles du Suffolk. La première où il s'occupa d'introduire son protégé fut, naturellement, celle de son frère, Robert Sparrow, qui, en sa qualité d'aîné, avait hérité du vaste domaine paternel.

• Robert Sparrow habitait Worlingham Hall, à deux milles de Beccles. Wilton Rix nous le dépeint1 comme le plus courtois et le plus hospitalier des hommes, grand donneur de chasses et de réceptions, bref, le type accompli du gentleman anglais. Avec cela, un lettré, un humaniste, féru de l'antiquité latine, amateur passionné de Virgile, d'Horace, de Martial, qu'il savait par cœur. L'ancien élève du collège de Dol, si plein du chantre de Lydie et du poète de Didon2, eut donc à Worlingham Hall quelqu'un avec qui partager les mêmes enthousiasmes et communier dans les mêmes admirations3.

1. Wilton Rix, Beccles Men of other days, p. 66 sqq. ↩

2. Cf. Mém. d'O.-I., t. 1, p. 92 et 93 : « Le hasard fit tomber entre mes mains... un Horace non châtié... Je soupçonnai,.. des charmes d'une nature ignorée dans un sexe où je n'avais vu qu'une mère et des sœurs v, - « J'expliquais le quatrième livre de l'Enéide... Tout à coup je découvris dans Didon des beautés qui me ravirent : je devins sensible à l'harmonie de ces vers admirables ». ↩

3. Comme la plupart de ses contemporains, le maître de Worlingham Hall tenait un journal de tous ses faits et gestes, qui, s'il existait encore, nous fournirait sans doute plus d'une indication précieuse sur Chateaubriand. Wilton Rix raconte que, le 1er janvier de l'année de sa mort (survenue le 6 mars 1822), il écrivit au bas de cette page de son journal : Here begins the last scene of the last oct : esto décora (« Ici commence la dernière scène du dernier acte : qu'elle soit belle! ») ↩

Entre temps, il exerçait la conversation française la jeune fille de la maison1 et, parfois, déployait pour elle ou pour ses amies d'autres talents que ceux du professeur, comme on le verra par la lettre autographe qu'on va lire, lettre curieuse à plus d'un titre, dont l'original fait également partie de la collection de Wilton Rix.

1. C'est ainsi, je pense, qu'il faut interpréter la phrase des Mémoires (Cf. ci-dessus p. 28) : « Les femmes étaient charmées de rencontrer un Français pour parler français » ↩

Dimanche 26, 7, 95.

« M. de Combourg présente ses respects à Miss Sparrow et à Mrs. Scott. Il saisit le premier moment de repos qu'il ait eu depuis jeudi pour examiner les écritures que ces dames lui ont données. Il compte sur leur indulgence dans les jugements qu'il va en porter, en les priant de se rappeler que cet art est sujet à mille erreurs; que M. de Combourg ne l'a jamais étudié; que le caractère national de ces écritures est un obstacle presque insurmontable, et qu'enfin M. de C. cherche bien plus à amuser ces dames qu'à se faire un nom dans l'art de Lavater.

Les feuilles sont numérotées sur le revers.

Personne raisonnable. Un caractère délicat et sensible, de la grâce et de la facilité dans les idées. Elle n'a pas toujours été heureuse? Je soupçonne d'un peu de mélancolie. Du reste, instruite.

Jeune femme très jolie. Quelque chose de la légerté (sic) et de l'élégance de la Nimphe. Spirituelle, aimant le plaisir à sa mode, un peu de caprice ; même un peu boudeuse. Capable de haine et d'amour. Bonne et généreuse. Parlant peu.

Rien.

Je suis très embarrassé ici. Il y a beaucoup à dire sur cette écriture, et cependant il n'y a rien de très décidé, comme ces espèces de caractères qu'on ne peut démêler à la première vue. Quelquefois je suis tenté de croire qu'elle est de la même main que le 2° numéro, et cependant il y a des lettres qui diffèrent essentiellement, telles que le w et l'y. Si elle est d'un homme, c'est un jeune homme bouillant, léger, avec des facultés morales étendues, mais peu cultivées. Si, au contraire, elle est d'une femme, ce dernier trait des facultés morales lui convient aussi. Par ailleurs, elle est inégale, parleuse, satirique, et cependant il y a des traits dans cette écriture qui contredisent tout cela. Certainement c'est un caractère double. Remarquez encore que si c'est la même main que le n° 2, alors ce que je dis ici devient faux, parce que le n° 2 est bien plus caractéristique que ce n° 4, et c'est alors à la description du caractère du n° 2 qu'il faut s'en tenir. Au reste, comme je l'ai déjà dit, cette écriture est trompeuse, et la personne à qui elle appartient peut avoir un excellent caractère.

J'espère que Miss Sparrow, ou Mrs. Scott, voudra bien m'envoyer les noms pour que je puisse rire de ma bêtise ou m'applaudir de ma pénétration. Le petit garçon est chargé d'attendre une réponse, si toutefois cela ne gêne point ces dames.

Beccles, 26.

C'est aujourd'hui dimanche et je ne puis avoir de papier. Excusez-moi d'écrire sur ces chiffons.i

Chateaubriand graphologue ! Encore un aspect assez inattendu de cette personnalité si complexe. Non pas tout à fait inédit cependant. Nous savions déjà que le jeune émigré avait l'esprit fortement imbu des idées de Lavater et qu'il donnait volontiers pour son propre compte dans les théories des Physiognomonistes, ainsi qu'en témoigne une note de l'Essai1 qu'il ne sera sans doute pas inopportun de transcrire à cette place :

1. T.I, p. 77. ↩

Toute l'antiquité a cru à la vérité de cette science, et Lavater l'a portée de nos jours à une perfection inconnue. La vérité est que la plupart des hommes la rejettent parce qu'ils s'en trouveraient mal. Nous pourrions du moins porter son flambeau dans l'histoire. Je m'en suis servi souvent avec succès dans cette partie. Quelquefois aussi je me suis plu à descendre dans le cœur de mes contemporains. J'aime à aller m'asseoir, pour ces espèces d'observations, dans quelque coin obscur d'une promenade publique, d'où je considère furtivement les personnes qui passent autour de moi. Ici, sur ce front à demi ridé, dans ces yeux couverts d'un nuage, sur cette bouche un peu entr'ouverte, je lis les chagrins cachés de cet homme qui essaie de sourire à la société ; là, je vois sur la lèvre inférieure de cet autre, sur les deux rides descendantes des narines, le mépris et la connaissance des hommes percer à travers le masque de la politesse; un troisième me montre les restes d'une sensibilité native étouffée à force d'avoir été déçue, et maintenant recouverte par une indifférence systématique. Dans la classe la plus basse du peuple on rencontre quelquefois des figures étonnantes. Il y a quelque temps qu'au bas de Hay-Market, vis-à-vis le café d'Orange, je m'arrêtai à écouter un de ces Allemands qui tournent des orgues à cylindre. Je n'eus pas plus tôt jeté les yeux sur cet étranger que je fus frappé de son air grand et énergique, en même temps que le vice se montrait de toutes parts sur sa physionomie. Il joua un air devant notre groupe, puis se détourna froidement, en nous jetant un regard du plus souverain mépris, comme s'il nous avait dit : « Je vous connais, race d'hommes ; vous ne prenez pour votre dupe, je n'attendais rien de vous » Il est possible que ce malheureux fût né avec des qualités supérieures ; jeté par la destinée dans un rang au-dessous de son génie, il peut avoir souffert de longues infortunes, être devenu vicieux par misère : et la même vigueur d'âme qui l'aurait conduit aux premières vertus en a peut-être fait un scélérat.

Le Chateaubriand de 18261, commentant celui de 1797, s'écrie : « Voici maintenant du Lavater et des promenades romanesques! » Promenades romanesques, il se peut ; mais, quant à « l'art de Lavater », la note de l'Essai prouve qu'il n'en a pas toujours fait fi, et la lettre de Beccles atteste qu'il l'a pratiqué. En sorte que cet homme extraordinaire, qui ouvrit tant de voies, aura été une manière de précurseur même en graphologie.

1. C'est à cette date que parut, en tête de la publication des Œuvres complètes, la réédition de l'Essai. ↩

Un autre renseignement à retenir de cette lettre, c'est que le french teacher était apparemment très pris par ses fonctions, les jours de semaine, puisqu'il a dû différer jusqu'à son loisir du dimanche, - du triste dimanche anglais, - cette consultation psychologique un peu tourmentée, que, faute de pouvoir se procurer du papier à lettre, toutes les boutiques étant closes, il s'excuse de rédiger sur des feuilles ordinaires, de format plutôt inélégant. Constatons enfin qu'à cette date du 26 juillet 1795, l'émigré gagnait de quoi faire quelque figure, assez du moins pour se payer un « petit garçon », - un lad, - habillé à ses couleurs, nous dira-t-on plus loin, et chargé de porter à leur adresse les messages de M. de Combourg-

« Depuis jeudi... », écrit l'auteur de la lettre. Faut-il en conclure que c'était le jeudi, jour où il n'avait pas classe à Beccles, qu'il avait rendez-vous à Worlingham Hall, pour « parler français » avec ces dames »? Nul doute, en tout cas, que la miss Sparrow » à qui « M. de Combourg présente ses respects » ne fut Mary Sparrow, l'unique fille de Robert Sparrow. Non qué le recteur de Beccles n'eût aussi une fille ; mais celle-ci, Anna-Maria, née en 1787, n'avait encore que huit ans en 1795, tandis que Mary, sa cousine germaine, née en 1777, était de neuf ans à peine la cadette de Chateaubriand. Voici, du reste, qui tranche tout. En examinant les deux feuilles séparées, les deux chiffons », dont Chateaubriand s'est servi pour sa lettre, on relève, au verso de la seconde feuille, cette annotation :

Mons' de Combourg était un gentilhomme émigré : il pensait déveloper le caractère des personnes par leur écriture.

Au-dessous, une date : 1797; et, côté de la date, les initiales : R. S. Ces initiales ne sauraient être que celles de Robert Sparrow et la lettre provient évidemment des archives de Worlingham Hall : d'où il s'ensuit que c'est bien à Miss Sparrow, de Worlingham Hall, qu'elle fut adressée.

A Miss Sparrow et à Mrs. Scott. Qui était cette Mrs. Scott? Selon toute vraisemblance, une jeune femme de Bungay, amie des Sparrow, et qui passait probablement une partie de l'été sous leur toit. Sur une plaque de marbre, dans la vieille église de Holy Trinity, à Bungay, on lit cette inscription :& « John Scott, né dans cette paroisse, le 2 février 1756, mort dans la paroisse de S' Mory, le 5 octobre 1836. Ann, sa femme, née le 24 juin 1765, morte le 8 septembre 1809. Si, comme me le suggère M. Angell, c'est de cette Ann Scott qu'il s'agit, il y avait donc un mois presque jour pour jour qu'elle avait franchi la trentaine, quand, le 26 juillet 1795, fut apporté à Worlingham Hall le message graphologique de M. de Combourg. Quatorze ans plus tard, elle avait cessé de vivre. Peut-être était-ce à elle que s'appliquait, dans la pensée

Personne raisonnable. Uu caractère délicat et sensible, de la grâce et de la facilité dans les idées. Elle n'a pas toujours été heureuse? Je soupçonne d'un peu de mélancolie. Du reste, instruite.

Parmi les attractions de Worlingham Hall, il y en avait une qui, aux yeux de l'émigré, devait primer toutes les autres : c'était la bibliothèque. Wilton Rix nous en parle comme d'une merveille1!. On devine quelle aubaine pour Chateaubriand. II n'avait cessé d'avoir, depuis Combourg, une véritable fringale de lecture. Il ne dévorait pas, il engloutissait. Et plus que jamais il avait besoin de livres pour composer son livre, à lui, - l'Essai, - où il semblait qu'il se fût juré de les faire entrer tous1.

1. Robert Sparrow y avait réuni, paraît-il, les bibliothèques d'Oliver et de Francis St John. ↩

1. Il le définit lui-même « un chaos où se rencontrent les Jacobins et les Spartiates, la Marseillaise et les chants de Tyrtée, un Voyage aux Açores et le Périple d'Hannon, l'Éloge de Jésus-Christ et la Critique des Moines, les Vers Dorés de Pythagore et les Fables de M. de Nivernois, Louis XVI, Agis, Charles Ier, des Promenades solitaires, des Vues de la nature, du Malheur, de la Mélancolie, du Suicide, de la Politique, un petit commencement d'Atala, Robespierre, la Convention, et des discussions sur Zénon, Épicure et Aristote; le tout en style sauvage et boursouflé, plein de fautes de langue, d'idiotismes étrangers et de barbarismes ». Cf. l'Avertissement de l'auteur pour la réédition de l'Essai, en 1826. ↩

A Londres, Baylis, son imprimeur, lui en fournissait, et il en achetait lui-même, nous dit-il, de ses misérables deniers, à l'étalage des échoppes2». Mais ici, dans ce fin fond de province, ne risquait-il pas de s'en trouver totalement dépourvu ! Il pouvait le craindre ; et, de fait, dans un renvoi de l'Essai3, il s'excuse en ces termes d'avoir peut-être altéré le texte d'une citation empruntée à Bernardin de Saint-Pierre4 :

2. Mém. d'O.-T., t. II, p. 114. ↩

3. T. 1, p. 5, note 2. ↩

4. Il s'agit d'un passage de la Chaumière Indienne : « Le malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahor : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers ; mais, quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête et, à vos pieds, le royaume de Cachemire. » Cf. p. 147 des OEuvres choisies, édition Firmin-Didot. - Chateaubriand, qui reproduisait la phrase de mémoire, en a, en effet, altéré la chute, par une simple transposition de mots. Il a écrit : «... Vous apercevez le ciel sur votre tête et le royaume de Cachemire à vos pieds. » ↩

J'en préviendrai ici une fois pour toutes : n'ayant rien sauvé de la révolution (excepté un petit nombre de notes), sans bibliothèque et sans ressources, je n'ai eu pour m'aider, dans l'obscurité de ma retraite, qu'une mémoire assez heureuse autrefois, mais aujourd'hui presque usée par le chagrin. On verra, à la conclusion de cet Essai, les difficultés innombrables qu'il m'a fallu surmonter. J'ai été souvent sur le point d'abandonner l'ouvrage, et de livrer le tout aux flammes. Cependant, je puis assurer les lecteurs que les inexactitudes qui ont pu se glisser dans mes citations sont de peu de conséquence, et que, partout où le sujet l'a absolument exigé, j'ai suspendu mon travail jusqu'à ce que je me fusse procuré les livres originaux.

Où? Auprès de qui se les procurait-il? Écoutons la suite :

En cela, j'ai trouvé de grands secours chez les gentilshommes anglais, qui m'ont ouvert leurs bibliothèques avec une générosité qui fait honneur à leur philosophie.

Ces « gentilshommes anglais », - assez larges d'esprit pour faciliter de la sorte au jeune émigré français, anarchiste1 et mécréant, l'élaboration d'une thèse si contraire è tous leurs principes, et dont ils étaient du reste loin, j'imagine, de soupçonner les tendances, - nous connaissons à présent l'un d'eux, le plus directement visé sans doute, en la personne de Robert Sparrow. Mais, à côté, ou mieux, au-dessus de celui-là, il y en a un autre, un clergyman, dont l'auteur de l'Essai tient à se proclamer tout spécialement l'obligé :

1. Est-il nécessaire de rappeler telle ou telle profession de foi de l'Essai, « Indépendance, indépendance individuelle, voilà le cri intérieur qui nous poursuit... Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug » (t. I, p. 322-323). « On a beau se torturer, faire des phrases et de l'esprit, le plus grand malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement » (t. II, p. 281). ↩

J'ai été pareillement redevable au révérend B. S., homme d'autant d'esprit que d'humanité, et auquel j'aime à rendre ici l'hommage public de ma reconnaissance1.

1. Essai, t. 1, p. 5, note 2. ↩

Nous eussions aimé, à notre tour, que cette reconnaissance, si vive en 1797, n'eût point perdu toute chaleur en 1826, au moment où paraissait, en tête des Œuvres complètes, une réédition de l'Essai.

L'occasion était belle pour Chateaubriand de payer la dette de M. de Combourg, en révélant à la postérité le nom désigné par les initiales B. S. et qu'aucune raison de discrétion ne lui faisait plus un devoir de cacher. Or il y a bien une note à la note, mais qui n'est, comme d'habitude, qu'une réplique du Chateaubriand « Père de l'Eglise » au Chateaubriand semi-voltairien. « J'ai été sur le point d'abandonner l'ouvrage, et de livrer le tout aux flammes », - disait celui-ci. - « J'aurais bien fait de céder à la tentation », - répond celui-là. Et c'est tout. Pas une demi-ligne pour nous avertir, ne fût-ce qu'en passant, que, par « B. S. », il convient d'entendre Bence Sparrow1. Il est vrai que, dans les Mémoires, les initiales mêmes sont biffées. L' « homme d'autant d'esprit que d'humanité » n'est plus que « le parson ou ministre de Beccles » : il est plongé dans l'anonymat définitif. Pourquoi? Qu'est-ce donc qui avait pu modifier à ce point, chez l'auteur des Mémoires, lessentiments de l'auteur de l'Essai ? Ceci nous amène à rechercher quelles furent les relations ultérieures de l'ancien émigré avec son bienfaiteur de jadis. Et voici, quant à moi, ce que j'en ai pu découvrir.

1. Les initiales B. S. reviennent dans un autre passage de l'Essai (t. I, p. 271), où Chateaubriand, après avoir tracé un portrait de Miltiade, le fait suivre de ce renvoi : « Voyez les différentes têtes de Miltiade en gemme. J'ai dessiné celle dont je me sers d'après une excellente collection d'estampes antiques, gravées à Rome en 1666 sur les originaux, et que le Rév. B. S, a bien voulu me communiquer » Dans la réédition de 1826, Chateaubriand annote ainsi cette note ; « Portrait à la manière d'une mauvaise école. Je me montre plus rigoureux ici que les Athéniens, car, à la seule inspection des traits d'un grand homme, plus ou moins bien reproduits par la gravure, je déclare Miltiade un peu enclin à la tyrannie. Cela prouve que j'aurais fait pendre les tyrans sur la mine ». Mais, sur c le Rév. B. S. n, même absence d'éclaircissement. Les goûts d'art de Bence Sparrow étaient bien connus des artistes de la région : la collection Wilton Rix contient des gravures, principalement des vues de Beccles, qui lui sont dédiées. N'oublions pas, à ce propos, que la Lettre de Chateaubriand sur l'art du dessin dans les paysages fut, d'après la date qu'il lui attribue, composée pendant son séjour à Beccles, comme nous aurons occasion de le rappeler plus loin. ↩