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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie — Beccles

Chapitre VIII

Au pays d'exil de Chateaubriand · 21 min de lecture · p. 92–109 · chapitre 9 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La maison de Chateaubriand. - Paysage qu'il embrassait de sa fenêtre. - Le cimetière ; l'église. - La vie de l'auteur de l'Essai à Beccles, d'après le chapitre : « Aux Infortunés ». - Ses veillées solitaires : à quoi il les occupe. - Sa fièvre de travail jusque dans les heures les plus avancées de la nuit. - Partie de son œuvre qu'on peut, selon toute vraisemblance, attribuer au séjour de Beccles.

« Misérable demeure » serait peut-être beaucoup dire, s'il n'avait dû y vivre dans le continuel sentiment de sa solitude et de son exil.

D'après Wilton Rix, Chateaubriand occupa successivement deux chambres. Celle qu'il habitait en dernier lieu, dans la maison d'un M. Butcher, a disparu avec cette maison. Je ne saurais décider, par conséquent, s'il y était bien ou mal logé. La rue où elle s'élevait - Hungate Lane - est une espèce de venelle assez étroite qu'une façon de passage voûté fait communiquer avec la place du New Market, et qui rattrape ensuite la route de Bungay. L'air et l'espace devaient, j'imagine, y manquer un tant soit peu, du temps de Chateaubriand comme de nos jours. Et, ce point de vue tout au moins, il ne fut certainement pas sans regretter sa première installation.

Prenons à droite, au sortir du King's Head, et dirigeons-nous vers la tour de Saint-Michel. Passé ce monument, nous avons, sur notre gauche, la grille du cimetière; devant nous, l'ouverture de Saltgate Street, la « rue de la Porte au Sel ».

A l'angle de la rue et du cimetière, - que bordent un de ses pignons et le mur de son jardin, - se dresse une grande maison bourgeoise, d'aspect cossu, à deux étages, coiffés d'un toit légèrement aplati. Wilton Rix la désigne comme la maison du docteur Crowfoot, oncle et associé de celui dont nous avons déjà rencontré le nom : ce qui nous importe, à nous, et qui nous touche, c'est qu'elle fut, à un moment donné, la maison de Chateaubriand. Il aurait pu difficilement, ce semble, souhaiter un abri plus confortable. Elle reste, aujourd'hui encore, une des plus belles habitations de Beccles, avec son architecture trapue, ses hautes croisées et ses portes à fronton grec, flanquées de colonnes ioniques. Joignez que, située au sommet du mamelon où s'accroche la vieille ville, elle domine, par derrière, tout le cirque de la vallée, jusqu'à la courbe à peine estompée des collines occidentales d'où émerge comme un phare le clocher de Bungay.

C'était précisément de ce côté, paraît-il, que donnait la chambre de Chateaubriand. Examinons, en passant, les détails les plus typiques du paysage d'exil qu'il eut, pendant plusieurs mois, sous les yeux. Par-dessus la muraille du jardin, voici, d'abord, le vieux cimetière, - un jardin aussi, d'une propreté tout anglaise, ombragé d'arbres antiques, avec des allées bien ratissées, circulant autour des pelouses d'herbe drue où blanchissent vaguement des tombes en forme de sarcophages, voire de cercueils. Il semblerait que ces voisinages funèbres eussent été dans le destin du jeune émigré. A Londres déjà, la lucarne de son grenier, dans New Road, s'ouvrait de même sur un cimetière1. Il dut aimer celui de Beccles, en comparaison. L'on gagerait du moins que c'est à lui qu'il pense, dans le Génie du Christianisme, quand il déplore le charme perdu de ces vieux cimetières d'autrefois auxquels « des prairies, des champs, des eaux, des bois, une riante perspective, marioient leurs simples images »1.

1. Mém. d'O.-T., t. II, p. 122. « Mes amis... m'installèrent aux environs de Mary-Le-Bone Street, dans un garret dont la lucarne donnait sur un cimetière : chaque nuit la crécelle du watchman m'annonçait que l'on venait de voler des cadavres » On pourrait dire, d'ailleurs, de Chateaubriand qu'il eut, en quelque sorte, le goût des cimetières : c'est un des traits les plus bretons, et peut-être les plus celtiques, de sa nature. « Comment passer le temps sur un sol étranger? - se demandait-il en 1803. - Comment occuper ses journées? N'est-il pas tout naturel alors d'aller visiter ces tombeaux champêtres où, pleines de joie, des âmes chrétiennes ont terminé leur exil? » (Mélanges littéraires, p. 158.) Trente ou quarante ans plus tard, parlant de ses promenades dans son quartier de Montrouge, aux abords de l'Infirmerie Marie-Thérèse, il écrit (Mém. d'O.-T., t. VI, p. 9) : « Je parcours souvent ce cimetière moins vieux que moi, où les vers qui rongent les morts ne sont pas morts (allusion à une inscription qu'il avait vue sur les murs de l'ermitage en ruines du Mont-Valérien); je lis les épitaphes : que de femmes de seize à trente ans sont devenues la proie de la tombe! Heureuses de n'avoir vécu que leur jeunesse ! » S'attable-t-il dans une auberge de Carinthie? Le champ des morts est là tout près qui l'attire et, complaisamment, il en fait la description : « Le cimetière, entourant l'église, n'était séparé de moi que par une cour rustique. Des croix de bois, inscrites dans un demi-cercle et auxquelles appendaient des bénitiers, s'élevaient sur la pelouse des vieilles tombes : cinq sépulcres encore sans gazon annonçaient cinq nouveaux repos. Quelques-unes des fosses, comme des plates-bandes de potager, étaient ornées de soucis en pleine fleur dorée. Des bergeronnettes couraient après des sauterelles dans le jardin des morts. Une très vieille femme boiteuse, appuyée sur une béquille, traversait le cimetière et rapportait une croix abattue : peut-être la loi lui permettait-elle de butiner cette croix pour sa tombe; le bois mort, dans les forêts, appartient à celui qui l'a ramassé » (Mém. d'O.-T., t. VI, p. 334-335). Et il termine par cette citation de l'élégie de Gray : « Sur un cimetière de campagne » qu'il avait traduite dans l'exil : Là dorment ignorés des poètes sans gloire, Des orateurs sans voix, des héros sans victoire. ↩

1. T. III, p. 102. ↩

La vallée commence, en effet, tout de suite au bas du cimetière, dont la terrasse en corniche la surplombe. En se penchant sur le parapet, on a, au-dessous de soi, le talus quasi perpendiculaire des anciennes fortifications ; puis la descente abrupte de la colline que prend en écharpe un étroit raidillon, coupé d'une série d'escaliers aux rampes vermoulues, et planté çà et là d'un pittoresque cottage de pêcheur; enfin la rivière, la claire, rapide et silencieuse Waveney, que la marée enfle, deux fois par jour, d'une onde plus trouble, mais pour expirer presque aussitôt et se retirer tout aussi vite, n'ayant même pas effleuré les joncs de la berge ni suspendu aux branches flottantes des saules le moindre bouquet d'algue ou de goëmon. Les prés qu'elle arrose et qu'elle anime, noyés, le matin, d'une fine buée d'argent, ont l'air de s'étendre à perte de vue, comme une savane, et, le soir, au contraire, se rassemblent, se font proches, s'enchâssent comme une sombre émeraude dans le cercle d'or des crêtes environnantes, incendiées par les feux du couchant.

Je n'ai encore rien dit de l'église, dont la riche ornementation gothique s'accorde pourtant à merveille avec cet harmonieux coin de nature. Elle s'érige au milieu du cimetière, parmi les arbres. C'est un bel édifice du xIve siècle. Le porche méridional est particulièrement remarquable. A son tympan est sculptée en haut relief une représentation de saint Edmond, le patron religieux de l'Est-Anglie. Mais les nombreuses niches du pourtour sont vides de leurs statues, brisées par le farouche iconoclaste William Dowsing, qui visita Beccles en 1643. Quant à l'intérieur de la nef, il n'offre rien de saillant. Ce que le sacristain qui nous en fit les honneurs nous exhiba de plus intéressant fut l'acte de mariage du poète Crabbe, ainsi libellé :

George Crabbe, clerc de cette paroisse, célibataire, et Sarah Elmy, de la même paroisse, également célibataire, ont été maries dans cette église, avec l'autorisation du Chancelier, ce quinzième jour de décembre, l'an mil sept cent quatre-vingt-trois, par moi, P. Routh, vicaire1.

1. Le Révérend Peter Routh fut, au rectorat de Beccles, le prédécesseur immédiat de Bence Sparrow, en faveur de qui il se démit de sa charge. Il fut également un des prédécesseurs de M. Brightley à la tête de l'école privée de Blyburgate Street, dont il quitta la direction pour passer à celle de la Fauconberge School, lorsque cette dernière école fut ouverte. Il mourut en retraite à Bungay, le 17 juin 1802, à l'âge de soixante-seize ans. Il est donc plus que probable que Chateaubriand dut le connaître. ↩

Crabbe était lui-même du Suffolk, dont il a décrit les mœurs provinciales dans ses vers, et Chateaubriand ne fut certainement pas sans entendre parler de l'auteur du Village, dont la réputation était déjà consacrée. Connut-il son œuvre? J'en doute. Elle était peu faite pour répondre à ses goûts d'alors et de plus tard. Le jour où le nom de Crabbe viendra sous sa plume, dans les Études sur la Littérature anglaise, il se contentera de le mentionner au passage, parmi vingt autres, en déclarant qu'il « faut être né Anglais pour apprécier tout le mérite d'un genre de composition qui se fait particulièrement sentir aux hommes du sol2 » C'est aussi dans l'église de Beccles, nous confia le sacristain, d'un ton pénétré, que fut célébré le mariage du père et de la mère de Nelson, - de Nelson que Chateaubriand devait, par la suite, rencontrer à diverses reprises dans Hyde-Park³, tout resplendissant de la gloire d'Aboukir, mais qui, en 1795, en était encore à ses premières escarmouches contre la France.

2. T. II, p. 297-298. 3, « Nelson, que j'avais rencontré plusieurs fois dans Hyde-Park, enchaîna ses victoires à Naples dans le châle de Lady Hamilton » (Mem. d'O-I., t. II, p. 217). - V. (ibid., p. 216- 217) l'affront que valut à Chateaubriand la nouvelle d'Aboukir. ↩

Et maintenant, après ce coup d'œil jeté sur le « tableau » qu'il embrassait de sa fenêtre, rentrons avec René dans sa demeure. Luxueuse? Peut-être pas; mais combien différente, à tout le moins, du galetas de Londres où, l'hiver précédent, il a couché par terre, sur un matelas, roulé dans une couverture à laquelle il était obligé d'ajouter ses vêtements et parfois une chaise, pour ne risquer point de mourir de froid1!

1. Mém. ‚« » O.-T., t. II, p. 122. ↩

« M*** » (quel est cet M***?) lui tenait, paraît-il, naguère ce langage : « Quand un homme a la vie, l'habit, une chambre et du feu, les autres maux s'évanouissent2». Il jouit ici de ce bonheur relatif. Il a un chez soi où être à soi seul, s'appartenir, satisfaire le besoin le plus impérieux de son tempérament, de ses « mœurs », qui « sont de la solitude et non des hommes3 ». Aussi, dès qu'il a reconquis sa liberté, comme il en profite pour s'emprisonner jalousement, « mystérieusement », à double tour!

2. Essai, t. II, p. 72. ↩

3. Ibid., t. 1, p. 319. ↩

S'il sort, s'il « s'aventure hors de sa retraite », ce n'est qu'à la tombée du crépuscule, « lorsque la brune commence à confondre les objets ». Et, « traversant en hâte les lieux fréquentés », il gagne, à l'issue de la ville, par le chemin boisé qui se détache, à gauche, de la route de Bungay, les hauteurs de Grange, désertes encore de son temps, où se construisent aujourd'hui les nouveaux quartiers de Beccles, et qui portent l'église catholique sur une de leurs pentes. Au sommet de cette éminence qui « domine la ville et commande une vaste contrée », René s'asseoit. « Il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du paysage obscur, sous tous ces toits habités. › Il voit « éclater le réverbère à la porte d'un hôtel - peut-être le Rectory, - « dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes, lui qui eut aussi des fêtes et des amis ». Alors il ramène d'autant plus sympathiquement les yeux sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg », - une de ces masures d'artisans ou de pêcheurs, suspendues en contre-bas des remparts, où le dur labeur se continue à la chandelle, après la journée close, - « et il se dit : Là, j'ai des frères !1 »

1. Ibid., t. II, p. 75. - Toutes les citations contenues dans ce paragraphe sont empruntées à cette page, Universitas ↩

L'idée qu'il a, jusque dans cette bourgade étrangère et parmi ce peuple d'inconnus, des compagnons de malheur, des frères en infortune, si elle n'atténue point sa souffrance, l'élève, du moins, et l'ennoblit en la faisant communier avec la souffrance universelle. Il ne se sent plus aussi égaré, aussi perdu. Et il reprend d'une âme plus stoïque, rassérénée même, le chemin de son logis, pour y allumer, comme les autres déshérités, sa lampe de travail et se mettre, comme eux, à sa veillée de paria — mais de paria promis à la gloire —, derrière les murs de la maison Crowfoot ou de la maison Butcher.

A quoi la passe-t-il, cette veillée? C'est encore lui qui va nous le dire :

Cependant la nuit approche. Le bruit commence à cesser au dehors, et le cœur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'on a eu bien de la Peine à se procurer, un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur où on le tenoit caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia1. Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis que la vie1 ?

1. On sait que Chateaubriand, dans le Génie du christianisme (t. II, p. 71-80), consacre deux chapitres aux mêmes héroïnes, à l'exception, toutefois, de Clarisse et de Cécilia. Faut-il rappeler que Clarisse et Clémentine sont deux créations célèbres du romancier anglais Richardson, l'une dans Grandison, l'autre dans Clarisse Harlowe ? A l'époque où Chateaubriand le lisait avec cette passion, Richardson n'était déjà plus en vogue dans son pays, Il « dormait oublié; ses compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société inférieure au sein de laquelle il avait vécu » (Mém. d'O.-T., t. II, p. 194). Quant à Cécilia, elle appartient au roman du même nom de miss Francis Burney. Miss Burney, devenue Mme d'Arblay par son mariage avec un émigré français, était destinée à se ren. ↩

1. Essai, t. II, p. 79. ↩

Ces livres qu'il a cherchés si longtemps, faute d'avoir où les emprunter, et qui lui versent des émotions si consolantes, nous savons dans quelles bibliothèques il a fini par les découvrir pour la plupart. En voici un qui a dû lui avoir été glissé dans les mains par le recteur de Beccles, sans qu'il ait eu besoin de le demander :

Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l'espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l'âme, ce sont les Évangiles. Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés, il fait plus : il bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie2».

2. Ibid., t. II, p. 71-72. ↩

L'Essai ne parle que des Evangiles, mais les Natchez³ donnent à entendre que René, « chez les nations étrangères », ne borna pas au seul Nouveau Testament sa fréquentation des Saintes Ecritures. Enfermé dans la prison de la Nouvelle-Orléans, l'époux de Géluta s'informe auprès de la geôlière si elle n'aurait pas quelque livre à lui prêter :

contrer avec Chateaubriand en Belgique, pendant les Cent Jours, et nous a laissé, dans son Journal, le récit des diverses entrevues qu'elle eut avec lui et avec sa femme (Diary and letters of Madame d'Arblay, vol. VII, p. 97).

Elle répondit qu'elle n'avoit que la Bible. Le prisonnier pria la geôlière de lui confier le livre saint... Le lendemain on trouva aux marges de la Bible quelques mots à peine lisibles. Auprès du quatrième vers du septième chapitre de l'Ecclésiastique, on déchiffroit ces mots :

« Comme cela est vrai ! la tristesse du cœur est une plaie universelle ! Dans le chagrin toutes les parties du corps deviennent douloureuses ; les os meurtris ne trouvent plus de couche assez molle. Tout est triste pour le malheureux, tout saigne comme son cœur : c'est une plaie universelle ! »

D'autres passages étoient commentés dans le même esprit.

Ce premier verset du dixième chapitre de Job, mon âme est fatiguée de ma vie, étoit souligné.

Ainsi, non content de feuilleter la Bible, il la commente, il la souligne, il s'en fait des applications personnelles. C'est là une lecture qui ne tardera pas à fructifier en lui. Déjà, dans ces nuits de Beccles, s'élabore à son insu chez le sceptique d'aujourd'hui le croyant qu'il redeviendra demain. Mais, pour l'instant, c'est de l'Essai sur les Révolutions, non du Génie du Christianisme qu'il a cure. « Lorsque, pour la première fois, je conçus le plan de ce livre - dit-il à la fin du premier volume1, - je revis les classiques, qui m'introduisoient aux révolutions de la Grèce. » Durant la période d'exécution, qu'est-ce qu'il ne lit ou ne relit pas ! Et avec quelle fougue ! Avec quelle fièvre ! Par moments, il vit si intensément sa lecture qu'il en est comme halluciné. Penché sur Tacite, il assiste au meurtre d'Agrippine, « maintenant retirée dans une chambre obscure, à peine éclairée d'une petite lampe - tout comme sa chambre à lui.

1. P. 313. ↩

Il voit l'impératrice tombée faire un reproche touchant à la seule suivante qui lui reste, et qui elle-même l'abandonne, il observe l'anxiété augmentant à chaque minute sur le visage de cette malheureuse princesse, qui, dans une vaste solitude, écoute attentivement le silence. Bientôt on entend le bruit sourd des assassins qui brisent les portes extérieures ; Agrippine tressaille, s'assied sur son lit, prête l'oreille. Le bruit approche, la troupe entre, entoure la couche ; le centurion tire son épée et en frappe la reine aux tempes ; alors : Ventrem feri! s'écrie la mère de Néron1.

1. Essai, t, II, p. 80. ↩

« Mot dont la sublimité fait hocher la tête », s'empresse-t-il de déclarer, en se ressaisissant. Il n'en a pas moins réalisé la scène dans toute sa beauté tragique, dans toute son horreur. Je me garderai, d'ailleurs, de prétendre qu'il ait assimilé la moitié, ni même le quart, des innombrables ouvrages cités en références au bas des pages de l'Essai. Mais je n'aurai pas non plus, comme Sainte-Beuve2, l'injustice de lui en faire un grief3. D'autant que, selon la remarque de Sainte-Beuve lui-même, « il ne lit que prêt à écrire à son tour ». Ses lectures lui servent, en effet, moins d'un aliment que d'un excitant. Provoqué, stimulé par elles, son génie s'éveille et part. Les idées abondent, les sentiments jaillissent, l'imagination lance de ces éclairs dont parle Sainte-Beuve1, et qui sillonnent la nuit. Le poète a pris possession de l'émigré. Et, si l'exilé de Beccles, le solitaire de la maison Crowfoot ou de la maison Butcher se souvient encore de ses maux, c'est pour en exprimer une essence merveilleuse, un divin principe d'enchantement et d'oubli.

2. Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 160-161 ↩

3. a, du reste, tout le premier, sévèrement jugé cette érudition un peu rapide et superficielle, en la qualifiant d' « érudition tout à fait digne du Chef-d'œuvre d'un Inconnu». (Essai, t. II, p. 64, note de 1826.) ↩

1. Chateaubriand et son gr. lit., t. 1, p. 160 : « Sa plume est comme l'épée de Roland : il sait qu'à chaque coup il fera jaillir des éclairs ». ↩

Peut-être, lorsque tout repose, entre deux et trois heures du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos fenêtres, écrivez-vous ce que vous savez des hommes.

Non pas précisément ce qu'il sait des hommes, mais ce qu'il sait du seul homme qu'il connaisse et qui l'intéresse, ce qu'il sait de lui-même. Autour de lui, Beccles dort. Lui n'est plus à Beccles : il est dans ses méditations, dans ses souvenirs, dans ses rêves. Il leur insuffle la vie, il leur donne la figure et la forme. Les heures les plus extravagantes ont beau tinter au carillon de la tour voisine : sa plume vole, ardente, infatigable; il écrit, il écrit...1.

1. « Dans ma jeunesse, j'ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j'étais assis » (Mémoires d'O.-T., t. II, p. 152). ↩

Que de fragments de l'œuvre future ont été composés là, dans cette petite ville quelconque de la plus provinciale des provinces anglaises, par les nuits tièdes ou glacées2, orageuses ou sereines, des dix-huit ou vingt mois compris entre le printemps de 1794 et l'hiver de 1795 ! C'est là, par exemple, - ou je me trompe fort, - que fut écrite cette traduction3 de l'élégie de Gray Sur un cimetière de Campagne, pour laquelle Chateaubriand n'avait pas seulement sous les yeux le texte du poète anglais, mais encore la réalité, autrement inspiratrice, des choses, le cimetière lui-même, avec ses « arbres en deuil », son « herbe mélancolique » et les générations inglorieuses de ses morts,

2. Ne pensait-il pas à ces nuits de Beccles, quand il écrivait dans les Mémoires (t. VI. p. 6) : « La nuit est plus favorable que le jour aux réminiscences du voyageur; elle lui caché les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu'il habite; elle ne lui laisse voir que les astres, d'un aspect semblable sous les différentes latitudes du même hémisphère. Alors, il reconnaît ces étoiles qu'il regardait de tel pays, à telle époque; les pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans les diverses parties de la terre, remontent et s'attachent au même point du ciel »? Il avait déjà dit dans les Mélanges littéraires, p. 72 : « Nous avons naturellement la haine des bornes... Si la nuit est plus favorable que le jour à l'inspiration et aux vastes pensées, c'est qu'en cachant toutes les limites, elle prend l'air de l'immensité » ↩

3. Elle fut publiée pour la première fois à Londres, dans le Paris, de Peltier, le 11 décembre 1797. Dans le volume de ses POésies, où elle figure sous le titre : LES TOMBEAUX CHAMPÊTRES, élégie imitée de Gray, Chateaubriand la date de « Londres, 1796 ». V. dans les Mélanges littéraires, p. 159, la critique que fait Chateaubriand d'une imitation de la même élégie, composée par Michaud dans le Printemps d'un Proscrit. ↩

Sur le fleuve du temps passagers inconnus.

Quand il disait d'eux, dans une langue déjà lamartinienne,

Une pierre, aux passants demandant un soupir, Du naufrage des ans a sauvé leur mémoire ; Une muse ignorante y grava leur histoire Et le texte sacré qui nous aide à mourir..., il pouvait presque, en s'accoudant à sa fenêtre, lire les épitaphes de leurs tombes couchées à ses pieds.

C'est là aussi, - là, ou à Bungay1, - que fut rédigée la Lettre sur l'art du dessin dans les paysages, datée de 17952. L'en-tête la donne comme étant de Londres, mais une des phrases du début nous renseigne sur la véritable provenance : « Vous savez quels tristes soins m'appellent à d'autres études », dit l'émigré de Beccles à son correspondant. Nous savons, nous, qu'il faut corriger : « à des études que je fais, hélas ! faire à d'autres ». Il ajoute, deux lignes plus bas : « Ges mêmes études m'ont fait abandonner cette grande vue du Canada qui me plaisoit par le souvenir de mes voyages. » Ne serait-ce pas plutôt qu'elles lui ont permis de la continuer, de la pousser, si, par « cette grande vue du Canada », nous devons entendre l'esquisse ou, si l'on veut, les cartons de la fresque immense, destinée à demeurer toujours incomplète, d'où il détachera plus tard Atala, René, les Natchez, le Voyage en Amérique, une belle part du Génie du Christianisme, que sais-je ? - et dont il nous dit qu'au moment de son retour en France, cinq ans après, le manuscrit ne comptait pas moins de « deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio »1 ? Est-ce donc s'aventurer beaucoup d'affirmer que bon nombre de ces deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages, et non des moins magistrales, ont été abattues à Beccles ?

1. « Nous sommes en hiver », écrit Chateaubriand à son correspondant. Est-ce l'hiver des premiers mois, est-ce l'hiver des derniers mois de l'année? Dans le premier cas, la lettre est de Beccles; dans le second, elle est de Bungay. ↩

2. Elle est contenue dans le tome XVIII des œuvres complètes, p. 271-279. ↩

1. Les Natchez, t. 1, préface, p. 4-5. ↩

Nous en avons la quasi-certitude, en tout cas, pour cette admirable Nuit chez les Sauvages de l'Amérique2», conçue évidemment, à l'origine, pour prendre place dans la « grande vue du Canada », et qui forme comme le finale magnifiquement orchestré de l'Essai. Nul doute que le morceau ne fût terminé - il fut même imprimé, probablement - dès le printemps de 1795, s'il est exact, comme le rapporte Sainte-Beuve1, qu'à la date du 6 avril l'auteur en faisait parvenir à Paris soit une copie, soit une épreuve, à l'adresse de Rœderer, « alors journaliste des plus actifs et des plus estimés ».

2. Elle forme le « chapitre LVI et dernier » de l'Essai sur les Révolutions. ↩

1. Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 176, note 1. ↩

Quant à l'Essai lui-même, je serais volontiers d'avis qu'il appartient presque tout entier à la période de Beccles2. Je l'ai quelque peu montré, je crois, en reconstituant ci-dessus, avec des extraits empruntés à l'ouvrage, les épisodes les plus significatifs de la vie du jeune écrivain à cette époque et dans cette région. Que ce n'est point là une reconstitution purement hypothétique, j'en ai pour garant son propre témoignage, puisque, en marge de ce chapitre : « Aux infortunés », d'où j'ai tiré la plupart de mes inductions, il a pris soin de noter, dans l'Exemplaire confidentiel1: « Ici j'ai peint toute ma vie en Angleterre ». Habemus confitentem. Car il ne dit pas : « à Londres » ; il dit : « en Angleterre »; et la seule Angleterre où il ait vécu, ce qui s'appelle vécu, c'est, en dehors de Londres, le Suffolk, c'est-à-dire Beccles, - Beccles et Bungay.

2. C'est aussi bien ce qu'il nous fait entendre lui-même, à deux reprises, dans l'Essai. On lit, en effet, au début de la Notice qui sert d'avant-propos à l'ouvrage (t. I, p. xlix) : « Depuis quatre ans, retiré à la campagne, sans un ami à consulter, sans personne qui pût m'entendre, le jour travaillant pour vivre, la nuit écrivant ce que le chagrin et la pensée me dictoient, je suis parvenu à crayonner cet Essai. » Deux pages plus haut, dans le Prospectus, il réduit, il est vrai, ce terme de « quatre ans » à « trois années d'études »; mais ces trois années suffisent à embrasser le séjour de Beccles et de Bungay. D'autre part, on lit, au même tome, p. 197, note 2 : « Tandis que je préparois ceci pour la presse, M. Peltier m'a fait le plaisir de me communiquer un livre qui m'auroit épargné bien du travail si j'en avois connu plus tôt l'existence. Ce sont les Soirées littéraires, qui s'étendent depuis le mois d'octobre 1795 jusqu'au mois de juin ou juillet 1796. Les traductions élégantes qu'on y trouve eussent servi d'ornement à ces Essais, en même temps qu'elles m'eussent sauvé la fatigue de traduire moi-même. Ceci n'est qu'un des plus petits inconvénients où l'on tombe à écrire loin des capitales et dans un pays étranger ». ↩

1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. 1, p. 170, note 2. ↩

Nous avons vu ce qu'il doit à Beccles : il nous reste à voir ce qu'il doit à Bungay.