Première partie — Beccles
Chapitre VI. La « Vieille Chaumière », - Le directeur de la Brightley's
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School et son confrère de l'école d'en face. - Commune passion du Révérend Girdlestone et de Chateaubriand pour le grec. - « Monsieur Shatterbrain ». - Pourquoi Chateaubriand n'a jamais confessé qu'il avait fait de l'enseignement; une page des Mémoires et un fragment de l'Essai. - Fidèle souvenir que les élèves de l'émigré breton avaient gardé à leur professeur.
Mais revenons à l'émigré de Beccles et tâchons de nous représenter, dans la mesure des moyens dont nous disposons, quel pouvait être l'ordinaire de sa vie.
Nous avons tourné le coin du King's Head hôtel. A gauche de la rue, l'enseigne voyante d'un « Le Grice boucher » nous exhibe au passage lé nom - estropié à l'anglaise - de quelque Le Gris, expatrié de France, et peut-être de Bretagne, comme Chateaubriand. Une vingtaine de pas plus loin, à droite, s'amorce Blyburgate Street1. Descendons sa longue chaussée, aujourd'hui déserte, - car ce n'est pas jour de marché, - jusqu'au point où elle va se changer en simple route, bientôt perdue dans la campagne. Là, plantées en face l'une de l'autre, deux maisons se regardent, en des attitudes et avec des visages bien différents.
1. Ainsi nommée, parce que la route qui la continue mène vers Blyburgh, petit port du Suffolk, sur la mer du Nord. ↩
Celle-ci, the old thatched house, « la vieille chaumière » comme l'appellent les gens de Beccles, semble faire exprès de rabattre le capuchon de son toit en auvent sur les cinq ou six fenêtres clignotantes de son unique étage, avec la conscience d'être, en effet, très vieille, encore qu'un récent badigeonnage donne un regain de fraîcheur à sa vétusté. Deux locataires l'habitent : un droguiste, qui, lorsque nous l'abordons, mes amis et moi, se montre absolument rebelle à la poésie des souvenirs, et la veuve d'un médecin, qui, elle, s'offre, dès les premiers mots, à nous faire visiter la partie qu'elle occupe.
Nous grimpons un étroit escalier. A l'étage, s'ouvre devant nous une enfilade de pièces assez spacieuses, mais si basses de plafond que nos fronts en heurtent presque les larges poutres. Au xvm° siècle, ces chambres étaient des classes, et les échos de leurs murs ont accueilli la voix étrangère de René, - de René pédagogue, de René porteur de férule, de René faisant, à sa grand'- honte, ânonner les boys anglais en ce doux parler de France dont il devait tirer bientôt, pour l'enchantement de ses propres compatriotes, des sons d'une magie et d'une volupté jusqu'alors inconnues.
L'école était dirigée, comme nous l'avons exposé plus haut, par M. Brightley, qui en avait pris la charge vers 1788 et lui avait promptement communiqué une impulsion toute nouvelle. Une lettre privée, citée par Wilton Rix1, le loue d'avoir, dès 1789, réuni dans les dix-huit à vingt pensionnaires.
1. Beccles Men of other days. ↩
De 1789 à 1794, le nombre des élèves avait dû aller croissant. Ce fut, avons-nous dit, à la Noël de cette année 1794 que M. Brightley se démit de ses fonctions pour établir une imprimerie à Bungay. Si donc, comme il y a tout lieu de le croire, Chateaubriand vint à Beccles en février ou mars de la même année, il n'enseigna guère que neuf ou dix mois sous les auspices de cet habile directeur. Il ne fut probablement pas sans regretter son départ. Mais nous verrons qu'à Bungay comme à Beccles il le trouva dévoué à ses intérêts.
Passons à la maison qui fait vis-à-vis à celle-là. C'est une construction moderne, en brique rouge, située au milieu d'un jardin qu'une grille sépare de la rue. Sur son emplacement s'élevait l'ancienne Fauconberge School dont il ne subsiste plus aucun vestige. Cette école avait pour master, si l'on s'en souvient, le Révérend Girdlestone.
Un original, ce John Girdlestone. Il ne s'exhibait en public que vêtu d'un éternel spencer bleu qu'il portait par tous les temps, et armé d'une canne proverbiale dont on racontait que l'extrémité inférieure n'avait, de mémoire d'homme, touché le sol. Ses manières étaient glaciales ; son verbe, rare et rude. Il menait ses élèves à coups de fouet, et, même envers ses sous-maîtres, il ne péchait pas précisément par excès de mansuétude. Deux passions également impérieuses se partageaient son âme : le skating et le grec. C'était un helléniste distingué pour l'époque1. Il travaillait à une traduction des Odes de Pindare, la première, dit-on, qu'ait possédée l'Angleterre².
1. Il avait été fellow de Caius College, à Cambridge. 2, Elle parut à Norwich, en 1810, avec une dédicace « au Révérend Bence Bence », un des trois patrons de l'auteur. ↩
On sait le culte que Chateaubriand professait, dans le même temps, pour les lettres grecques3. L'Essain'est qu'une perpétuelle confrontation des révolutions d'Athènes ou de Sparte avec la Révolution française, et deux chapitres entiers sont consacrés à des rapprochements, d'ailleurs assez inattendus, entre Anacréon et Voltaire, Simonide et Fontanes, Sapho et Parny, Solon et les deux Rousseau, Tyrtée et Rouget de Lisle, le chant d'Harmodius et l'épitaphe versifiée de Marat. On peut penser que l'amour du grec attendrit la dureté du vieux magister en faveur de son jeune émule, et que les lumières du traducteur de Pindare se mirent plus d'une fois au service de l'auteur de l'Essai. M. Girdlestone quitta, le 14 décembre 1813, la direction de la Fauconberge School, et mourut vicaire de Shevingham, près de Cromer, le 22 janvier 1825.
3. « J'avais... alors la rage du grec » (Mém, d'O.-T., t. 1, p. 196). ↩
On se rappelle que Chateaubriand, en Angleterre comme en Amérique, avait substitué le nom de « M. de Combourg » à son nom véritable « qu'aucun Anglais ne pouvait prononcer »1. Mais, sitôt que ce dernier nom fut connu de ses élèves, leur malice s'empressa d'en tirer parti : ils furent tout heureux de découvrir que « Chateaubriand », dans leur langue, donnait quelque chose d'analogue à Shatterbrain, - « cerveau fêlé », - si bien que le french teacher fut définitivement baptisé du sobriquet de « Monsieur Shatterbrain », comme qui dirait : « Monsieur de la tète à l'envers ». Et, ma foi, vous eussiez pu tomber plus mal, ô jeunes espiègles de la Brigthley's et de la Fauconberge School ! Car il avait sa fêlure, certes, - une merveilleuse fêlure dont, par bonheur, il ne devait jamais guérir, - ce Shatterbrain à l'esprit absent, qui, tout en corrigeant vos tâches informes, écoutait déjà frémir en lui, avec les Natchez, avec Ataïa, avec René, la musique peut-être la plus enivrante où les songes des hommes se soient bercés.
1. Cf. ci-dessus, p. 10. ↩
Un calembour de collégiens, voilà ce que la tradition locale a surtout retenu de la carrière de Chateaubriand, professeur de français. Il est vrai qu'il eût souhaité, quant à lui, d'abolir jusqu'à la mémoire de ses brèves expériences pédagogiques. Et ce n'est pas sa faute si elles sont, pour ainsi dire, spontanément remontées au jour, à travers l'ombre qu'il avait épaissie autour d'elles, du fond de l'oubli où il croyait les avoir scellées. Lui furent-elles donc si douloureuses qu'il eût voulu les effacer de sa vie pour l'éternité ? Il est possible. Mais n'obéissait-il pas aussi à un autre sentiment? Il y a, dans les Mémoires d'Outre-Tombe, une page qui nous livre, ce me semble, une des clefs du mystère1.
1. -• -, p. 101-102. ↩
C'était du temps que Chateaubriand faisait au petit séminaire de Dol ses premières humanités. Un matin, comme il jouait aux barres dans la cour, on vient l'avertir que quelqu'un le demande :
Je trouve un gros homme, rouge de visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas percés au talon : « Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le chevalier de Chateaubriand de Combourg? - Oui, monsieur, répondis-je tout étourdi de l'apostrophe. - Et moi, reprit-il presque écumant, je suis le dernier aîné de votre famille, je suis l'abbé de Chateaubriand de la Guerrande : regardez-moi bien ». Le fier abbé met la main dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un écu de six francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie pouvaient avoir des précepteurs, mais n'étaient les précepteurs de personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille; elle était odieuse dans mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule ; elle a un peu passé à son fils aîné. - Je ne suis pas bien sûr, malgré mes inclinations républicaines, de m'en être complètement affranchi, bien que je l'aie soigneusement cachée.
L'anecdote est doublement significative, et par elle-même, et par l'aveu qui la termine. Ou je me trompe fort, ou ceci nous explique à mots couverts le pourquoi du secret si jalousement gardé par le neveu du « fier abbé » sur ses deux ou trois ans de professorat. Un Chateaubriand ne devait pas, ne pouvait pas avoir été professeur. Que, pour rétablir les affaires de sa famille, il eût pratiqué le négoce, voire la traite, comme c'avait été le cas pour le père de François-René, il n'y avait là que demi ma.. « Le commerce, insinue quelque part l'auteur des Mélanges littéraires1, a toujours eu chez nous je ne sais quoi de poétique et de fabuleux ». Mais l'enseignement, qu'était-ce sinon la déchéance pure et simple, sans même l'excuse de la poésie et d'un vague lointain de légende ? C'est évidemment cette prétendue déchéance que, par un antique préjugé derace, et « malgréses inclinations républicaines », l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe ne s'est pas senti le cœur de confesser. Faiblesse, d'ailleurs, trop pardonnable, pour peu que l'on se représente dans quelles sinistres conditions d'exil, de maladie, de tristesse et peut-être d'humiliation, l'ancien officier du régiment de Navarre fut condamné à exercer le métier de teacher.
1. P. 11. Il est vrai que, peu d'années plus tôt, il s'exprimait d'un autre ton : « Dans les contrées où les hommes s'occupent exclusivement du commerce, les belles-lettres sont ordinairement négligées. L'esprit mercantile rétrécit l'âme; le commis qui sait tenir un livre de compte ouvre rarement celui du philosophe » (Essai, t. 1, p. 227). ↩
Dans le temps même qu'il en vivait, il n'admettait pas que les gens de sa sorte et de sa trempe pussent accepter d'en vivre. N'était-ce pas aux jours de Beccles, en rentrant chez lui de la Brightley's School, qu'il écrivait dans l'Essai' :
Nous supportons l'adversité, non d'après tel ou tel principe, mais selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et surtout notre génie. Celui-ci, s'il peut gagner passablement sa vie par une occupation quelconque, s'apercevra à peine qu'il a changé de condition ; tandis que celui-là, d'un ordre supérieur, regardera comme le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de son âme, de faire sa compagnie de manœuvres, dont les idées sont confinées autour du bloc qu'ils scient, ou de passer ses jours dans l'âge de la raison et de la pensée, à faire répéter des mots aux stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de faim que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie.
Non ! Fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pour nous, l'instinct de conservation et, sans doute aussi, le pressentiment de ses destinées futures parlèrent chez le jeune émigré plus haut que son orgueil. Il s'acharna d'autant plus à vivre qu'il était plus conscient de sa supériorité, de son génie. Et lui qui s'indignait que Denys le Tyran, chassé de Syracuse, se fût abaissé, « pour ne pas mourir de faim », à « donner des leçons de grammaire, dans les faubourgs » de Corinthe, « aux enfants du petit peuple1 », alors qu'il avait « le droguiste ou le marchand de poignards à sa porte » et « quelques mines » en réserve2, il suivit le plus stoïquement du monde l'exemple de Denys : en quoi il eut dix mille fois raison. Il pleura d'en être réduit à faire la classe aux enfants de Corinthe, - je veux dire de Beccles; - il se promit surtout qu'il n'avouerait jamais l'avoir faite; mais il la fit, et, malgré ses répugnances d'avant ou d'après, je ne serais pas surpris qu'il l'eût faite avec âme, à cette époque ardente de sa jeunesse où, selon sa propre formule, il mettait de « l'âme à tout3».
1. Essai, t. II, p. 57. - Dans la même page il nous déclare que c'était descendre à l'avant-dernier degré de « l'avilissement ». ↩
2. Ibid., p. 56. ↩
3. Atala, éd. Victor Giraud, Introduction, p. xxx. ↩
Ses élèves ou, comme il écrivait alors, ses « pupilles4» conservèrent du moins de ses leçons un souvenir reconnaissant et durable. Et, lorsque, vingt-six ou vingt-sept ans plus tard, il reparut à Londres comme ambassadeur, plusieurs d'entre eux se firent un devoir d'aller lui présenter leurs hommages. Sans doute eurent-ils le tact de ne lui remémorer qu'avec discrétion les circonstances où ils s'étaient trouvés en rapports dans le passé, car, si nous en croyons Wilton Rix, il accueillit leur démarche sans déplaisir. L'un de ces élèves, le docteur Hinchmann Crowfoot, un médecin de Beccles, aimait encore, longtemps après, à raconter de quelle façon gracieuse il fut reçu par Son Excellence, comment Elle voulut le retenir à dîner, comment Elle poussa la courtoisie jusqu'à le faire asseoir à sa droite. Ce qui le frappa surtout, au cours du repas, selon Wilton Rix, ce fut de reconnaître, dans la livrée des domestiques qui servaient à table, les couleurs que portait jadis le lad de l'émigré, - ce même « petit garçon » sans doute qui transmettait à Miss Sparrow les messages graphologiques de M. de Combourg. - Par une coïncidence qui vaut d'être notée, la même année qui vit la mort de Chateaubriand vit aussi celle de M. Hinchmann Crowfoot. Il ne survécut pas plus de quatre mois à son ancien maître : en procédant à l'autopsie d'une personne enlevée par une fièvre pernicieuse, il contracta lui-même le mal et y succomba, victime du devoir professionnel, le 13 novembre 18481.
4. C'est un des nombreux anglicismes de l'Essai (t. I], p. 61). ↩
1. On sait que Chateaubriand mourut le 4 juillet de la même année. ↩
Après mon pèlerinage au bâtiment désâmé de la défunte Brightley's School, je comptais aussi visiter la Fauconberge School actuelle. J'ai nommé, dans un précédent chapitre1, M. Soanes, dont l'intelligente curiosité m'a plus d'une fois guidé dans mes recherches. Je savais par mes amis Gostling qu'il occupait une des chaires de cette Fauconberge School à laquelle Chateaubriand fut indirectement attaché. Il avait donc toute qualité pour nous en faire les honneurs. Mais, quand je lui exprimai mon désir, un soir que nous l'avions pour commensal dans la salle à manger vieux style du King's Head Hôtel, ce fut pour apprendre de sa bouche que, la fondation primitive ne suffisant plus aux frais d'entretien, l'école venait de fermer ses portes et de licencier momentanément ses maîtres.
1. Cf. ci-dessus, p. 31. ↩
Comment allez vous vivre jusqu'à la réouverture des classes, si elles rouvrent ? demandai-je.
Je pratiquerai le professorat ambulant, - répondit-il, non sans mélancolie ; - j'ai quelques leçons, de ci, de là, dans la campagne, chez les gentlemen du voisinage.
Et il ajouta, en esquissant un sourire :
Tenez, je ferai justement le métier que faisait à de certains jours votre Chateaubriand, avec cette différence, néanmoins, qu'au lieu de courir les routes à cheval, comme lui, je les courrai à bicyclette.….