Première partie — Beccles
Chapitre II
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le paysage d'Est Anglie; traits de ressemblance avec la Bretagne. - Beccles. - Le King's Head Hôtel. - Date probable de l'arrivée de Chateaubriand en Suffolk, - Sa visite au Rectory. - Bence Sparrow, recteur de Beccles. - Laconisme de l'auteur des Mémoires sur son séjour à Beccles. - Raison improbable qu'il donne de sa venue en Suffolk,
Beccles n'était pas, en effet, sur le parcours direct des messageries royales, qui le laissait à un mille environ dans l'est; de sorte que, pour l'atteindre, il fallait subir le désagrément de changer de voiture.
De nos jours, le W. V. R., - entendez le Waveney Valley Railway, - vous y transporte le plus commodément du monde, et sans trop de • hâte néanmoins, vous permettant ainsi de suivre le déroulement des paysages à mesure qu'ils se déplacent devant vos yeux. Plus ces paysages se succèdent, au reste, plus ils se ressemblent, et plus aussi vous constatez qu'ils ressemblent à la partie de la marche bretonne qui s'étend de Rennes à Dol ou de Rennes à Dinan.
Chateaubriand n'a pas été sans relever cette parenté d'aspect entre la terre de son adolescence et celle de son exil : « L'Angleterre ressemble assez, au premier coup d'œil, à la Bretagne : des bruyères et des champs entourés d'arbres »1. Que de fois sa nostalgie dut s'aviver, plus cuisante, à ce rappel incessant de l'horizon natal! Le Suffolk est une des très rares contrées britanniques dont les rivières se voilent à demi, comme les nôtres, d'un clair rideau de peupliers ; une des contrées plus rares encore - dans cette patrie de l'arbre, de l'arbre citoyen, de l'arbre roi, - où les talus des prés exhibent de ces tronçons de chênes infirmes, étêtés, raccourcis, mutilés par l'émondage, qui donnent à nos campagnes de l'Ouest leur caractère le plus saisissant. En tout cas, elle était bien bretonne, quoique d'un rien plus froide et plus septentrionale peut-être, la fine lumière argentée qui baignait les vieilles maisons de Beccles, lorsque nous y descendîmes du train, dans la matinée du jeudi 21 novembre2.
1. Mélanges littéraires, p. 19. ↩
2. Chateaubriand caractérise ainsi le ciel anglais, Mélanges littéraires, p. 19 : « Le ciel de ce pays est moins élevé que le nôtre, son azur est plus vif, mais moins transparent, Les accidents de lumière y sont beaux, à cause de la multitude des nuages. » ↩
En 1796, à l'époque où Chateaubriand la quitta pour rentrer à Londres, la ville comptait 2.440 habitants; la population a plus que doublé dans l'intervalle, et de nouveaux quartiers ont été construits, mais en prolongement des quartiers primitifs, demeurés intacts. Sitôt gravie la rue, fort avenante, qui, de la gare, monte en pente douce vers la place, on est au cœur même de l'ancien Beccles. Voici, sur la droite, le campanile isolé de Saint-Michel, à la fois clocher d'église et beffroi municipal, écrasant de sa haute masse carrée la frêle bâtisse en forme d'hexagone qui, après avoir servi de salle du conseil jusqu'en 1875, abrite maintenant la bibliothèque. A gauche, voici le Marché Neuf, analogue aux « martrays » des petites sous-préfectures de Bretagne, bordé, comme eux, de pignons pointus et d'étages en encorbellement. Pour un peu, vous vous croiriez à Dinan ou à Lannion.
De ci de là pendent à des potences en fer de nobles enseignes d'hôtelleries, d'aucunes agrémentées de leurs armes parlantes : Falcon Inn, la « Taverne du Faucon », King's Head, Hotel, I'« Hôtel de la Tête du Ro »...
L'Hôtel de la Tête du Roi! Une tradition constante veut que ce soit là l'« auberge », mentionnée dans les Mémoires, qui reçut Chateaubriand à son débarquer1. Basse et trapue, avec sa large porte cintrée et le boyau de sa cour en profondeur, où jadis s'engouffrait le stage-coach, telle l'émigré breton la connut, telle on la voit toujours au coin du Marché Neuf dont elle forme un des angles méridionaux. D'extérieur, du moins, elle n'a pas changé, sauf que ses murs de brique rouge ont peut-être noirci.
1. Mém, d'O.-T., t. II, p. 127. ↩
Il va sans dire que nos pas s'y acheminent d'eux-mêmes. Elle n'eût pas été prônée par les Guides de l'endroit comme « the chief hôtel in the town »1, que nous l'aurions encore choisie de préférence à tout autre gîte.
1. « Le premier hôtel de la ville. » ↩
Quand nous y pénétrons pour prendre le lunch et retenir nos chambres, le premier objet qui s'offre à notre vue, sous le porche, est un ancien chapiteau d'église, disposé à terre en guise de montoir pour les cavaliers, et dont on s'étonnerait que les monographies locales fissent état, si l'on ne savait la superstition, souvent puérile, qui s'attache en Angleterre aux vestiges les plus insignifiants du passé. Peut-être Chateaubriand songeait-il à ce débris d'architecture, pieusement encastré dans le pavé du King's Head, lorsqu'il faisait admirer par le duc de Berry « le génie conservateur d'un peuple qui ne laisse rien périr, qui remet à neuf ses vieux monuments, et rétablit avec soin jusqu'à la pierre tombée d'une ruine »2.
2. Mélanges historiques, p. 76. ↩
Une servante plantureuse, de la belle et robuste race d'Est Anglie, nous introduit dans la salle à manger réservée à la catégorie des hôtes qui ne sont pas des voyageurs de commerce. L'exiguïté de la pièce atteste suffisamment qu'ils ne doivent jamais être fort nombreux. Pour ameublement, une console, une table et quelques sièges en vieil acajou, recouverts de cuir noir; de chaque côté de la cheminée, où brûle un feu de charbon, deux fauteuils bergère, propices à la digestion des copieuses nourritures de céans; aux parois, quatre ou cinq peintures encrassées, à sujet rococo, dames et seigneurs voguant sur un lac, escortés par des cygnes ; au-dessus de la porte, dans une caisse de verre, un monstrueux brochet empaillé, - tout cela contemporain, je présume, de l'hôtel lui-même, qui, d'après mes amis Gostling, date pour le moins du siècle de la reine Anne.
Et donc, c'est ici le logis où, sous le nom de « M. de Combourg », Chateaubriand inaugura sa vie de Beccles. Fut-ce à la fin de 1794 ou dans les débuts de 1795 ? M. Baldensperger, qui a fait une étude spéciale de l'émigration française à Londres, opine pour le printemps de 1795, - « avril ou mai, sans doute , m'écrit-il. - Mais, d'autre part, je lis dans les Mémoires d'Outre-Tombe1 :
1. T. II, p. 127-128. ↩
Les malheurs de ma famille, que j'appris par les journaux, et qui me firent connaître sous mon véritable nom (car je ne pus cacher ma douleur), augmentèrent à mon égard l'intérêt de la société2. Les feuilles publiques annoncèrent la mort de M, de Malesherbes ; celle de sa fille, madame la présidente de Rosambo; celle de sa petite-fille, madame la comtesse de Chateaubriand ; et celle de son petit-gendre, le comte de Chateaubriand, mon frère, immolés ensemble, le même jour, à la même heure, au même échafaud. M. de Malesherbes était l'objet de l'admiration et de la vénération des Anglais; mon alliance de famille avec le défenseur de Louis XVI ajouta à la bienveillance de mes hôtes.
2. La poste aussi contribua sans doute à trahir son incognito, Il ne fut pas sans recevoir là-bas plus d'une de ces « lettres d'Europe qui prouvoient que René tenoit une famille puissante ». (Cf. Les Natchez, t, II, p. 35.) ↩
Comme ces lignes se rapportent au séjour de Beccles, il faut nécessairement admettre que Chateaubriand se trouvait depuis quelque temps déjà dans le pays, lorsque l'on y connut, à dix ou quinze jours peut-être de l'événement, la mort de M. de Malesherbes, survenue le 22 avril 1794. Ce ne serait donc pas le printemps de 1795, comme le veut M. Baldensperger, mais bien plutôt celui de 1794 qui le vit arriver en Suffolk.
Est-il même sûr que l'on fût au printemps? Rappelons-nous le « froid horrible » qu'il faisait dans le garret de Marylebone, lorsque Peltier y grimpa pour signaler au gentilhomme nécessiteux la place dont il avait déniché l'annonce dans un journal de Yarmouth1? N'est-ce pas à dire que l'hiver sévissait encore dans toute sa rigueur ? Et, • Chateaubriand se fût-il donné jusqu'à deux et trois semaines de réflexion, n'y a-t-il pas lieu de prétendre que, dès le mois de février au plus tard, il était à Beccles ?
1. V. ci-dessus, p. 9. 2, Mém, d'O.-T., t. II, p. 127. ↩
Et maintenant, suivons-le d'aussi près que possible dans ses démarches.
Du King's Head, il commença, nous dit-il, par se rendre chez « le ministre du lieu »². Quel était ce ministre que les Mémoires négligent ou dédaignent de nommer? Les Antiquités du Comté de Suffolk nous apprennent qu'il s'appelait Bence Sparrow1. Le chef spirituel d'une paroisse anglaise est déjà, de par sa fonction, un personnage. Le Révérend Bence Sparrow, des Sparrow de Worlingham, avait, en outre, pour lui, d'appartenir à une famille ancienne, riche, honorée, dont un membre avait été, au début du siècle, évêque d'Exter, puis de Norwich, la métropole du Norfolk.
1. The history and Antiquities of the County of Suffolk, with Genealogical and Architectural notices of its several towns and villages, by the Rev. Alfred Suckling, L. L. B., Rector of Barsham, London, 1846. ↩
Recteur de Beccles depuis 1774, il habitait i ce titre le Rectory, - une grande et confortable résidence, située un peu hors ville, sur la route de Bungay, d'où elle domine toujours l'harmonieuse perspective de la vallée, le glissement souple de la rivière et l'ondulation vaporeuse des coteaux lointains. Telle fut donc la maison vers laquelle se dirigea l'émigré, tout moulu encore des cent neuf milles qu'il venait de parcourir en stage coach.
Qu'allait il faire chez le recteur ? Il allait, - nous dit-il, - lui présenter une lettre d'introduction de Deboffe, son éditeur de Londres, « laquelle lettre » le « recommandait comme un savant du premier ordre »2. Quant au résultat de l'entrevue, il ne juge pas à propos de nous en faire part. Il se borne à constater qu'il fut « parfaitement accueilli »1. Au surplus, le séjour de Beccles est expédié en quelques lignes :
2. Mém. d'O. T., t. II, p. 127. ↩
1. Mém. đ'O.-I., t. II, p. 127. ↩
Je vis tous les gentlemen du canton, et je rencontrai deux officiers de notre marine royale qui donnaient des leçons de français dans le voisinage2.
2. C'étaient, - d'après M. E. Dick -, « des prisonniers de guerre internés dans la ville. Chateaubriand se fit leur protecteur et obtint la permission de les mener promener en voiture, le dimanche ». (Revue d'Histoire littéraire de la France, janvier-mars 1908, p. 88.) ↩
Je repris des forces; les courses que je faisais à cheval me rendirent un peu de santé... M, de Combourg était invité à toutes les parties. Je dus à l'étude le premier adoucissement de mon sort. Cicéron avait raison de recommander le commerce des lettres dans les chagrins de la vie. Les femmes étaient charmées de rencontrer un Français pour parler français3.
3. Mém. d'O.-T., t. 1, p. 12/. ↩
Et c'est tout. Des « manuscrits de la collection Camden4» qu'il s'agissait de déchiffrer, plus un mot5 . Serait-ce que l' « entreprise » annoncée par le journal de Yarmouth n'avait pas marché? Le plus probable, c'est qu'à aucun moment il n'avait été question de la mettre sur pied, et le certain, c'est qu'il faut reléguer au rang des mythes l'existence d'une société d'antiquaires, fondée pour travailler à une histoire du Suffolk, et qui aurait eu le recteur de Beccles à sa tête. La tablette funéraire consacrée à la mémoire de Bence Sparow, dans l'église qu'il desservit pendant quarante-neuf ans1, le loue d'avoir été a faithful teacher of God's word, both by his life and doctrine, - « un fervent apôtre de la parole de Dieu, tant par sa vie que par sa prédication »; - il est avéré qu'il fut par surcroît un esprit des plus cultivés et un parfait homme du monde; mais, desnombreux papiers - notes, correspondance, journal intime - qu'il a laissés et que sa petite-fille, Mrs. Ida Bence Lambert, a bien voulu consulter pour moi, il n'en est pas un qui renferme la moindre allusion à cette prétendue « histoire de Suffolk » pour laquelle il aurait eu recours aux lumières, d'ailleurs problématiques, du jeune émigré.
4. Il n'y fera qu'une allusion, plus tard, à propos du Génie du Christianisme : « Les authentiques de Camden que je venais d'examiner m'avaient rendu familières les mœurs et les institutions du moyen âge . (Mém, d'O.-T., t. 11, p. 180-181.) ↩
5. M. E. Dick va jusqu'à dire qu'il n'y eut jamais de « Collection Camden » et qu'il n'existait pas encore de journal à Tarmouth à l'époque dont parle Chateaubriand. ↩
1. Il ne résigna ses fonctions qu'en 1823. ↩
D'où il ressort, ce me semble, que l'explication, donnée par Chateaubriand, de sa visite chez le recteur de Beccles ne saurait être la vraie. Et c'est donc qu'il convient d'en chercher une autre.