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L'Enchanteur 1768—1848

Préambule

Au pays d'exil de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 2–10 · chapitre 1 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Préambule1

1. Qu'il me soit permis de dire, dès le début de cette étude sur la vie de Chateaubriand dans le Suffolk, que le premier qui me la conseilla, ce fut précisément celui qui l'édite aujourd'hui, mon vénéré ami, M. Honoré Champion, qui avait pressenti, en quelque sorte, avant la lettre, les résultats qu'elle pouvait donner. ↩

La biographie de Chateaubriand - je veux dire sa biographie réelle, et non point celle à demi poétique qu'il a magnifiquement orchestrée dans les Mémoires d'Outre-Tombe - est encore à écrire. Ce travail, quel que soit l'historien qui l'entreprendra, ne sera sans doute pas mené à bien de sitôt. Il y a encore plus d'un voile somptueux à faire tomber, et la vérité toute nue ne s'évadera complètement de la fiction qu'autant que les archives publiques et privées, sollicitées, explorées en tous sens, nous auront livré leurs derniers secrets. Nombre de bons chercheurs, en tête desquels il convient de nommer l'abbé Pailhès, M. Joseph Bédier et, plus récemment, M. Victor Giraud, se sont patiemment mis à la tâche. J'apporte aujourd'hui ma contribution à l'œuvre commune.

Une contribution modeste, certes, mais qui ne laisse pas d'avoir son importance, puisqu'elle a trait à la phase la plus obscure peut-être de la vie de Chateaubriand, et la plus indispensable pourtant à connaître, s'il est vrai, comme j'en suis convaincu, que les années d'Angleterre, les années de l'exil, ont exercé une influence prépondérante sur la formation de son tempérament littéraire et sur les productions capitales de son génie1.

1. C'est aussi le sentiment de M. Victor Giraud (Chateaubriand, Etudes littéraires, Avant-propos, p. xvi-xvii) : « II y aurait un bien intéressant chapitre d'histoire littéraire à écrire sur les origines anglaises de la pensée de Chateaubriand, C'est, ne l'oublions pas, en Angleterre, où il resta sept ans, qu'eut lieu pour lui la crise religieuse : il s'agirait donc de savoir avec précision quelles influences « livresques » ou autres il y a subies, et s'il faut en tenir , compte pour l'histoire de ses idées ». ↩

On oublie trop, et la plupart des critiques qui se sont occupés de sa personne et de son œuvre ne se sont pas assez souvenus, me semble-t-il, que, de 1793 à 1800, c'est-à-dire pendant sept années consécutives, Chateaubriand a résidé à Londres, ou dans les environs de Londres, sans revoir la France, avec laquelle il avait perdu presque tout contact. On oublie que, durant ce septennat, il n'a pas seulement respiré l'atmosphère anglaise, mais qu'il s'y est plongé, baigné, trempé. Or, si l'on observe qu'il n'avait pas tout à fait vingt-cinq ans, lorsqu'il chercha un refuge en Angleterre, et qu'il en avait près de trente-deux, quand il en repartit; que ce long intervalle embrassa, par conséquent, pour lui, l'époque, si décisive dans toute carrière d'écrivain, où des fougues de la jeunesse se dégage peu à peu la maîtrise de l'âge mûr, il est aisé de concevoir l'intérêt puissant qui s'attache à cette période et combien il serait désirable qu'on la pût éclairer jusqu'en ses moindres détails.

C'est ce que j'ai tenté de faire ici, selon mes moyens, pour le laps de temps, assez considérable1, que Chateaubriand passa en Suffolk, dans la région de Beccles et de Bungay2». Si j'y ai réussi à quelque degré, je le dois principalement à l'obligeance de mes excellents amis, le docteur et Mme Ayton Gostling. Non contents de s'être dérangés, sur ma demande, pour rassembler les premiers éléments de la présente étude, ils ont bien voulu m'aider à la compléter, en recommençant avec moi le pèlerinage qu'ils s'étaient déjà imposé à mon intention et où leur expérience, sans parler de leur sollicitude, devait m'être d'un inestimable secours. Grâce à la connaissance qu'ils ont du Suffolk, grâce aux relations qu'ils y comptent, il m'a été loisible, en l'espace d'une semaine, d'abord de visiter en dévot les lieux consacrés par le souvenir de mon illustre compatriote breton, ensuite de recueillir sur place quantité de témoignages et de documents qui, restés inédits jusqu'à ce jour, sont singulièrement propres, si je ne me trompe, à enrichir d'aperçus nouveaux la biographie de Chateaubriand et même à suggérer certaines interprétations nouvelles de son œuvre.

1. Plus considérable, on le verra, qu'on ne l'avait supposé jusqu'à ce jour. ↩

2. Au moment où ces pages étaient en cours de publication dans la Revue de Paris, un jeune érudit anglais, M. Ernest Dick, donnait à la Revue d'histoire littéraire un article très * * Ces documents, ces témoignages, je les produis documenté sur le même sujet. On aura profit à lire son travail, trop différent du mien pour faire avec lui double emploi (V. Revue d'Histoire littéraire de la France, janvier-mars 1908 : « Le séjour de Chateaubriand en Suffolk »). ↩

comme ils me sont venus, je veux dire pêle-mêle avec mes impressions de voyageur, puisque c'est cependant au hasard des étapes que je me les suis procurés.

Je sais les inconvénients d'une pareille méthode. Qu'on m'excuse de l'avoir préférée. Elle aura, du moins, l'avantage de restituer les événements à leur cadre naturel. Nous suivrons. Chateaubriand pas à pas dans les sites et sur les chemins que hanta son exil; nous saluerons les logis qui lui furent bienveillants, ceux aussi qui lui furent douloureux; nous verrons enfin se lever devant nous les horizons qu'il peupla de ses rêves et qui demeurent enveloppés du prestige de son grand nom.

Mais, auparavant, il ne sera probablement pas inutile de résumer aussi brièvement que possible le récit qu'il nous a légué, dans les Mémoires d'Outre-Tombe, sur les débuts de son séjour en Angleterre1.

1. Je préviens tout de suite que les éditions de Chateaubriand dont je me suis servi sont : pour les Mémoires d'Outre-Tombe, l'édition Biré; pour Atala, l'édition V. Giraud : pour tous les autres ouvrages, l'édition des Œuvres complètes, publiée chez Pourrat, 1836. Sur le séjour de Chateaubriand à Londres, jusqu'à son départ pour le Suffolk, il faut lire l'étude de M. F. Baldensperger dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, t. XIV, p. 585 sq9• ↩

Il y débarque exactement le 17 mai 1793, venant de Jersey. En poche, pour toute fortune, il a trente louis qui lui ont été apportés de Saint-Malo par un bateau fraudeur1. C'est la misère, c'est le dénuement à bref délai. Comment vivra-t-il? Il y a bien le shilling par jour que le gouvernement anglais distribue en aumône aux émigrés nécessiteux : Chateaubriand ne nous donne pas à entendre qu'il en ait jamais usé. La plupart de ses compagnons d'infortune se sont ingéniés à se créer des ressources. D'aucuns, par exemple, se sont improvisés marchands de charbon; mais René, - quoique fils d'un armateur malouin, commerçant assez âpre, voire un tantinet négrier, - René est d'âme trop celte pour s'essayer aux choses du négoce. D'autres, avec l'aide de leurs femmes, fabriquent des chapeaux de paille : René a une femme, mais qui ne peut lui être d'aucune efficacité, car il l'a laissée là-bas, en Bretagne, n'ayant, d'ailleurs, pris que juste le temps de l'épouser et de lui emprunter une partie de sa dot2. D'autres, enfin, enseignent le français, - qu'ils ne savent pas3. René le sait, lui : s'occupera-t-il à l'enseigner ? Plutôt que d'y condescendre, les Mémoires nous le montrent se résignant aux pires extrémités de la détresse et de la faim. Il ne conçoit que deux moyens de subsistance : son épée ou sa plume.

1. Mém. d'O.- I., t. II, p. 103. ↩

2. Marié à Saint-Malo par le prêtre insermenté Louis Buard, le 29 février 1792, il partait en émigration le 15 juillet de la même année. ↩

3. La remarque est de Chateaubriand, Mém, d'O.-T., t. I., p. 111. ↩

La première, depuis les fatigues et les privations subies à l'armée de Condé, il est de santé trop précaire pour s'en servir. Reste la seconde : il trouve l'occasion de l'employer à des traductions du latin et de l'anglais que lui procure Peltier, l'ancien rédacteur des Actes des Apôtres, - dont on aimerait, entre parenthèses, qu'il parlât, sinon avec plus de mansuétude, du moins avec une impertinence moins hautaine1. - Le même Peltier l'encourage à entreprendre l'Essai historique sur les Révolutions, dont il lui a peut-être insufflé l'idée; il le met en relations avec l'imprimeur Baylis et le libraire Deboffe, qui acceptent, celui-là de publier, celui-ci d'éditer le futur ouvrage.

1. Rappelons le croquis à l'emporte-pièce qu'il trace du personnage : « Peltier, auteur du Domine salvum fac regem et principal rédacteur des Actes des Apôtres, continuait à Londres son entreprise de Paris. Il n'avait pas précisément de vices ; mais il était rongé d'une vermine de petits défauts dont on ne pouvait l'épurer : libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d'argent et le mangeant de même, à la fois serviteur de la légitimité et ambassadeur du roi nègre Christophe auprès de George III, correspondant diplomatique de M. le comte de Limonade, et buvant en vin de Champagne les appointements qu'on lui payait en sucre. Cette espèce de M. Violet, jouant les grands airs de la Révolution sur un violon de poche, me vint voir et m'offrir ses services en qualité de Breton ». Mém. d'O.-T., t. II, p. 111-113. ↩

Nous sommes en 1794¹. La gêne est un instant conjurée, mais bientôt elle redouble. Les traductions ne viennent plus. La faute en est, paraît-il, à Peltier, que Chateaubriand déclare incapable d'une obligeance prolongée et à qui il reproche le plus ingénument du monde de n'être point sans cesse à quêter çà et là des travaux ... pour autrui. Or, comme les derniers fonds du gentilhomme s'épuisent, notez que c'est encore ce Peltier à tout faire qui, spontanément, se présente à la rescousse. Mais, ici, laissons parler le texte des Mémoires :

L'homme aux ressources, Peltier,... avait lu dans un journal de Yarmouth qu'une société d'antiquaires s'allait occuper d'une histoire du comté de Suffolk, et qu'on demandait un Français capable de déchiffrer des manuscrits français du xi° siècle de la collection de Camden. Le parson, ou ministre, de Beccles, était à la tête de l'entreprise, c'était à lui qu'il se fallait adresser. « Voilà votre affaire, me dit Peltier, partez, vous déchiffrerez ces vieilles paperasses; vous continuerez à envoyer de la copie de l'Essai à Baylis; je forcerai ce pleutre à reprendre son impression; vous

1, « Je commençai à écrire l'Eșsai en 1794 » (Préface de la réédition de 1826). Est-ce vraiment à Londres qu'il commença de l'écrire? Ce ne put être, en ce cas, que dans les tout premiers mois de cette année 1794, ainsi que nous le montrerons ci-après.

reviendrez à Londres avec deux cents guinées, votre ouvrage fait, et vogue la galère ! »

Je voulus balbutier quelques objections : « Eh ! que diable, s'écria mon homme, comptez-vous rester dans ce palais1 où j'ai déjà un froid horrible? Si Rivarol, Champcenetz, Mirabeau-Tonneau et moi avions eu la bouche en cœur, nous aurions fait de belle besogne dans les Actes des Apôtres ! Savez-vous que cette histoire de Hingant fait un boucan d'enfer?2 Vous vouliez donc vous laisser mourir de faim tous deux? Ah! Ah! Ah! pouf!... Ah! Ah!... » Peltier, plié en deux, se tenait les genoux à force de rire. Il venait de placer cent exemplaires de son journal aux colonies ; il en avait reçu le payement et faisait sonner ses guinées dans sa poche. Il m'emmena de force, avec La Boüétardais apoplectique3, et deux émigrés en guenilles qui se trouvèrent sous sa main, dîner à London-Tavern. Il nous fit boire du vin de Porto, manger du roastbeef et du plumpudding à en crever...

1. Le galetas où perchait alors Chateaubriand était situé dans New Road, près de Marylebone Street (Cf. Mém, d'O.-T., t. II, p. 122.) ↩

2. Hingant de la Tiemblais, ci-devant conseiller au Parlement de Bretagne, un des compagnons d'exil et le commensal, si l'on peut dire, de Chateaubriand, avait, un jour d'inanition, tenté de se donner la mort en se portant « un coup de couteau profond de deux pouces dans le bout du sein gauche », (Cf. Mém. d'O.-T., t. II, p. 120-121). ↩

3. Marie-Joseph-Annibal de Bedée de la Bouëtardais, cousin germain de Chateaubriand. ↩

A la réflexion, le conseil de mon compatriote, vrai personnage de mon autre compatriote Le Sage, ne me parutpas si mauvais. Au bout de trois jours d'enquêtes, après m'être fait habiller par le tailleur de Peltier, je partis pour Beccles avec quelque argent que me prêta Deboffe, sur l'assurance de ma reprise de l'Es - sai. Je changeai mon nom, qu'aucun Anglais ne pou - vait prononcer, en celui de Combourg1 qu'avait porté mon frère et qui me rappelait les peines et les plaisirs de ma première jeunesse2.

1. Ce n'était pas la première fois qu'il adoptait ce nom. La lettre qui lui fut remise par le marquis de la Rouërie, au moment de son départ pour l'Amérique, le recommande en ces termes à Washington : « Mr le chevalier de Combourg, a nobleman of the State of Brittany and a neighbourg of mine, is going over to North America. (Cf. l'article de miss Emma Kate Armstrong, intitulé « Chateaubriand's America », dans le numéro de juin 1907, des Publications of the Modern Language Association of America). ↩

2. Mém, d'O.-T., t. II, p. 125-127. ↩

Telles sont, d'après Chateaubriand, les circonstances où il fut amené à s'éloigner de Londres et à émigrer, comme nous dirions, en province. Nous allons maintenant nous y rendre nous-même et voir ce qu'il nous sera possible d'y retrouver de ses traces.