Deuxième partie — Bungày
Chapitre II
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Portrait que Chateaubriand trace du ministère anglais. - Comment John Ives fut pourvu du vicariat de St Margaret. - Pauvreté de la paroisse : elle n'en convient que mieux à John Ives. - La « saison » de Bungay : les assembly rooms. - Prédictions pessimistes de Chateaubriand sur l'avenir de l'Eglise anglicane, - La maison de John Ives au bas de Bridge Street. - Sa ressemblance avec telle ferme américaine décrite dans les Mémoires.
Il en était du clergé anglican du xviie siècle comme du clergé français de la même époque : ses membres n'étaient pas tenus à la résidence. Beaucoup étaient titulaires de trois et quatre paroisses à la fois. C'est ainsi que Bence Sparrow, le recteur de Beccles, était, par surcroît, recteur de Kettleburgh, de Kelsale et de Thorington, vicaire perpétuel de Redisham, et incumbent ou bénéficier de Great Redisham. Cette anomalie avait frappé Chateaubriand, pour qui le type idéal du prêtre, le seul qui trouvât grâce devant ses yeux, était resté le curé breton, tel qu'il l'avait pratiqué dans son adolescence, vivant au milieu de ses ouailles, confident de leurs joies et de leurs peines, partageant presque leur indigence. « Mes compatriotes - déclare-t-il dans l'Essai' - détesteroient un ministre distant, qu'ils n'apercevroient qu'un moment chaque dimanche : ils demandent un curé populaire, qu'ils puissent adorer et couvrir d'injures ». Or, rien de moins « populaire » que le ministre anglais :
Le ministre anglois, riche et homme du monde, ne se rapproche pas assez du peuple; à peine ses paroissiens le connoissent-ils. L'abus de non-résidence est aussi au grand détriment de la religion : un ministre va desservir en hâte deux ou trois églises le dimanche dans la campagne, ensuite se retire dans la ville voisine, où il disparoît pour huit jours1.
1. Essai, t. II, p. 250-251. ↩
C'est là une peinture généralisée, mais dont nous pouvons affirmer sans crainte que le Révérend John Ives a fourni les principaux traits, encore qu'il n'eût à desservir que la paroisse d'Ilketshall. Il semble même qu'il ait été pendant une grande partie de sa carrière ministre sans paroisse, bornant toute son activité sacerdotale à suppléer de temps à autre ses confrères de la région. Dans les registres de Bungay, où sa signature revient assez souvent, il est simplement qualifié clerk2. Ce fut seulement en 1794, juste l'année ou Chateaubriand arrivait en Suffolk, qu'il fut pourvu du vicariat de St Margaret. « Vous savez, sans doute, dans quelles conditions la chronique veut que M. Ives ait été gratifié de cette prébende par le duc de Bedford » écrivait Wilton Rix, le 29 octobre 1861, un de ses correspondants de Denton, M. F. S. Basden. Il faut croire ou que Wilton Rix n'était pas au courant de l'anecdote, ou qu'il ne la jugea pas digne d'être recueillie. Heureusement, le romancier Rider Haggard, qui possède, près de Bungay, un domaine où il joue volontiers au gentleman-farmer, n'a pas imité le silence de l'historien de Beccles, Et voici en gros comme il conte la chose dans un volume d'impressions et de souvenirs, intitulé A Farmer's Year1.
2. Il faut sous-entendre : in the holy orders, « dans les ordres sacrés ». ↩
1. « L'année d'un fermier », L'ouvrage a paru en 1899. ↩
Donc le duc de Norfolk, - selon Basden, le duc de Bedford, - n'estimant pas que ce fût assez pour sa gloire d'être un des plus riches seigneurs de son pays, se targuait d'en être aussi le plus formidable buveur. Certain jour que, de passage dans ses terres de Bungay, il avait prié à dîner quelques-uns de ses vassaux et faisait montre devant eux de sa puissance d'absorption vraiment extraordinaire, ceux-ci déclarèrent d'une voix unanime - et plus ou moins pâteuse - qu'ils ne connaissaient qu'un homme au monde capable de lui rendre des points. C'était déjà trop qu'il y en eût un.
Qui cela ?... où ?... que je me mesure avec lui et que je le confonde !
Oh ! pas loin d'ici, mylord.
Et ils nommèrent le Révérend Ives. Le lendemain, le duc était chez le clergyman :
Vous êtes, dit-on, sans rival au jeu de la bouteille ?
— Il se peut.
Eh bien ! mon Révérend, au premier de nous deux qui couchera l'autre sous la table.
Je suis aux ordres de Votre Grâce.
Rendez-vous fut pris sur-le-champ, probablement à l'auberge des Trois Tonnes. Ce fut un beau tournoi. Des fleuves de porto coulèrent et furent taris. La victoire demeura indécise pendant des heures, mais, à partir de minuit, il devint manifeste qu'elle penchait en faveur de l'Église. Finalement, Sa Grâce glissa de sa chaise, ivre-morte, et John Ives continua seul la conversation avec les bouteilles. Quand le matin parut, toutes celles qui composaient son lot étaient vides. Il sonna les gens de l'hôtel pour ramasser le vaincu, et celui-ci, en recouvrant ses facultés, put entendre son adversaire, toujours assis à la même place, commander au butler1 un bon grog au brandy, « histoire de se refaire un peu l'estomac après tout ce porto ».
1. Sommelier. ↩
Hot and stiff, please, hot and stiff, by Bacchus2 !
2. « Chaud et raide, s'il vous plaît! chaud et raide, par Bacchus ! » ↩
Le duc, émerveillé, se hâta d'offrir à cette forte tête le gouvernement d'une des multiples paroisses dont les titulaires étaient à sa présentation. Et voilà comment John Ives, pasteur in partibus, fut, si l'histoire est authentique, promu au vicariat de St Margaret Ilketshall.
Ce n'était pas précisément une grasse prébende. En 1846, date de la publication des Antiquities of the county of Suffolk, la population de la paroisse s'élevait à peine au chiffre de 315 habitants, mauvais payeurs de dîme pour la plupart, et toute la dotation du ministre chargé du culte consistait en quarante acres vingt-trois perches (soit environ seize hectares) de terre labourable, qu'il louait ou faisait cultiver. L'aspect de l'église était encore plus lamentable que de nos jours. Elle n'avait qu'une toiture de chaume, si vieille et si délabrée qu'elle laissait filtrer la pluie. Et le presbytère n'était guère plus luxueux que l'église. Joignez la solitude qui l'entoure, même de notre temps, l'air d'abandon du hameau désert, l'absence, non seulement de vie sociale, mais presque de toute vie, et vous conviendrez que le vicariat de S‹ Margaret Ilketshall ne devait pas être un poste des plus recherchés.
Tel quel, il n'en conférait pas moins à John Ives la dignité de chef de paroisse, qui était sans doute la seule chose qu'il ambitionnât. Que la paroisse fût insignifiante, cela n'était nullement pour désobliger le nouveau ministre : au contraire! Il n'était pas ou n'était plus homme à faire du zèle. Il avait atteint la cinquantaine au moment où il recevait ainsi charge d'âmes, et il lui agréait fort que les âmes fussent peu nombreuses, puisque la charge en serait d'autant plus légère; sans compter que c'étaient âmes de manants, avec lesquelles il était tout naturel d'en prendre à son aise. Quant à la modicité des revenus, que lui importait! Lors même que les Mémoires d'Outre-Tombe ne nous donneraient pas à entendre qu'il était riche', nous en aurions une preuve convaincante dans le testament par lequel sa femme, outre les biens considérables qu'elle laissait à sa fille, léguait aux filles de son frère, à titre de simple cadeau, la somme de mille livres sterling, c'est-à-dire de vingt-cinq mille francs. Enfin qu'avait-il à se soucier du délabrement d'une église où il ne mettait le pied qu'une heure tout au plus par semaine, et de l'isolement d'un presbytère où peut-être ne le mit-il jamais ?
Il ne serait pas étonnant que le pasteur actuel de S' Margaret, contraint d'y vivre toute l'année, - et de quelles pitoyables ressources ! - goûtât médiocrement le charme de cette villégiature forcée ; mais, pour John Ives, c'était la paroisse rêvée, la paroisse idéale. Pensez donc! trois milles seulement à franchir : un temps de galop, en hiver; l'été, une petite excursion champêtre, par des chemins ombreux, dans l'air salubre des hauteurs, avec, j'imagine, une collation bien arrosée, sous les pins mélodieux, au bord du ruisseau tout idyllique qui sépare le cimetière du jardin vicarial; par ailleurs, rien de changé aux habitudes quotidiennes, aux bonnes et confortables habitudes de
1, « En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous », dit Mme Ives à Chateaubriand (t. II, p. 136). Et, à la page suivante, il parle de l' « avenir assuré » qu'il eût trouvé en entrant dans la famille.
Bungay... John Ives, avouons-le, n'avait pas mal choisi.
Le Bungay d'alors était une manière de capitale en miniature qui avait sa « saison », tout comme Londres. A deux, trois lieues à la ronde, il n'était pas de grand propriétaire terrien qui, pour peu qu'il se respectât, n'y eût son hôtel ou du moins son appartement. Il en allait de même pour les recteurs des paroisses environnantes. Sitôt finies les chasses d'automne, chacun émigrait vers la ville, et les réunions, les dîners, les fêtes commençaient. Ceux qui n'étaient pas suffisamment installés pour recevoir chez eux retenaient une salle, - une assembly room -, à l'auberge de la Tête du Roi ou à celle des Trois Tonnes. « J'ai près de moi une vieille parente, - dit Rider Haggard, - qui se voit encore, toute jeune lady, se rendant à ces soirées d'autrefois, balancée dans sa chaise à porteurs... » On jouait aux cartes; on dansait. Mais c'était surtout, pour les hommes, des occasions de boire ferme. Il n'eût pas été d'un gentleman - c'est toujours Rider Haggard qui parle - de prendre congé de ses hôtes sans avoir amplement fait honneur à leur cave. Dans les règles du code mondain de Bungay, l'ivresse était de rigueur, et les femmes avaient pour fonction essentielle, l'agape close, de rentrer leurs maris. John Ives, le hard drinker1, n'était pas plus que ses confrères en sacerdoce l'ennemi de ces divertissements profanes. Nous avons à cet égard, dans l'Essai, le témoignage, un peu scandalisé, de Chateaubriand :
1. « Franc buveur », L'épithète est de Rider Haggard. ↩
On ne peut se figurer l'étonnement des étrangers lorsqu'on leur apprend que les ministres anglois dansent au bal, donnent des fêtes, font des parties de vin et de femmes, que rien, en un mot, ne distingue leurs mœurs de celles de leurs compatriotes1.
1. Essai, t. II, p. 251. ↩
Et il s'en afflige pour eux, avec l'accent d'une réelle sollicitude, comme s'il avait vu luire, aux murs des assembly rooms, le « Mane, Thecel, Phares » du protestantisme anglais :
Vu sous le jour philosophique, on ne sauroit blâmer le mode de vie qu'a choisi le clergé britannique : considéré sous le jour religieux, il accélère certainement la chute du christianisme... Les lumières, l'érudition, la philosophie, la générosité, que j'ai rencontrées parmi quelques membres de l'église anglicane, me font déplorer du fond du cœur la ruine où je vois que la force des choses et le train du siècle les précipitent. Il me semble impossible que leur manière de vivre s'accorde long-temps avec leurs grands revenus, parce que la première est d'eux et que les seconds sont du peuple. Si je parle sévèrement, qu'on m'excuse : j'ai fait profession de vérité; c'est par reconnoissance même que j'ose m'expliquer avec cette franchise, afin que le clergé cherche dans sa sagesse les moyens les plus propres à éloigner la catastrophe que je lui prédis'_
J'ignore si John Ives parcourut dans le texte imprimé l'ouvrage de son ancien hôte. Si oui, il laissa les Symons et autres Révérends2 s'insurger contre ces vaticinations à la Jérémie, et n'en persista pas moins, je suppose, à dormir de son « sommeil communicatif », dans sa tranquille maison de Bridge Street, au bercement des ondes à peine murmurantes de la Waveney.
2. V. la lettre de Chateaubriand insérée dans Paris, le journal de Peltier, le 10 juillet 1797, et remise au jour par M. Victor Giraud, dans son Chateaubriand, p. 257-259. ↩
Bridge Street, - la rue du Pont, - la plus vieille et la plus pittoresque rue de Bungay, prend au bas de la place du Marché, presque en face du King's Head, et dévale en pente rapide jusqu'à la rivière. Un peu avant le pont, le seul qui permît autrefois l'accès de la bourgade aux gens du Norfolk, s'ouvre, à droite, derrière un portail, une cour profonde que prolonge un jardin, touffu comme un verger. Elle est encombrée, pour l'instant, de matériaux de toute espèce et sert de lieu de débarras à quelque entrepreneur. Mais des restes de corbeilles et de massifs montrent qu'elle fut jadis un parterre, une sorte de promenoir fleuri au pied du vaste corps de logis qui la borde sur tout un côté. Ce corps de logis est constitué par deux bâtiments soudés entre
eux, quoique d'époques très différentes, et dont l'un, le plus rapproché de la rivière, garde l'aspect d'une vieille ferme assez coquette, ou peut-être d'un moulin désaffecté, tandis que l'autre, un cube de briques rouges à toiture aplatie, prétend aux dehors monumentaux d'une demeure à l'italienne1. Cette dernière construction, qui donne en partie sur la rue est désignée à Bungay sous le nom de « maison Gardiner », Gardiner's house. L'ensemble du site est charmant, à la fois rustique et citadin, tout baigné de verdure et d'eau. Vous vous rappelez la suprême étape de Chateaubriand en Amérique, et la description de la ferme européenne, aux abords de Chillicothi, où, par le hasard d'un journal anglais tombé sous ses yeux, il apprit la fuite de Varennes, qui détermina, dit-il, son brusque retour au vieux continent :
1. D'après M. Dick, les entours de la maison étaient un peu différents de ce qu'ils sont aujourd'hui, « Une haute muraille en briques, munie d'une petite porte, la séparait de la rue. Le chemin d'accès se trouvait le long de la rivière : c'était un joli sentier gravelé qui traversait le jardin; la porte cochère était près de Bungay Staith » Mais dans l'aspect de la maison elle-même rien n'a changé. Elle était la propriété du Révérend Ives. Le gendre de celui-ci -, alors le capitaine Sutton -, la vendit 2,600 livres, en 1813, dans l'année qui suivit la mort de son beau-père. ↩
J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le couvert, et fus bien reçu.
Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de lierre et de cobées à cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du remous; des bergeronnettes volaient d'une rive à l'autre, et des espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes bleues.
N'aurais-je pas bien été là avec la triste1, supposée fidèle, rêvant assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule, le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la fraîcheur de l'onde et l'effleurage des orges perlées2?
1. Allusion à l'une des deux « Floridiennes » qu'il avait rencontrées, peu de temps auparavant, sur les bords de l'Ohio : « L'une était fière, et l'autre triste... La fière priait souvent, elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait. Quelquefois elles se parlaient vivement : je croyais démêler des accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait » (Mém d'O.-T., t. I. p. 407-408). Nous verrons que cette Floridienne triste semble bien avoir été une des multiples incarnations de Charlotte Ives. ↩
2. Mém, d'O.-T., t. I, p. 415. - « C'est chose peu commune - dit Miss Armstrong dans un article déjà cité sur l'Amérique de Chateaubriand - de trouver le tamarin, cet arbre des Tropiques, poussant à l'état sauvage sur les bords de l'Ohio, et la cobée, cette plante originaire de Mexico et de l'Amérique du sud, fleurissant au mois de novembre dans un défrichement près de Chillicothe ». ↩
Je ne voudrais rien affirmer, mais j aurais presque la tentation de croire qu'en peignant cette jolie aquarelle sentimentale, ce n'était pas tant une vision transatlantique qu'un paysage d'outre-Manche que l'auteur des Mémoires retrouvait dans son souvenir. Supprimez les sassafras et les tamarins; remplacez les peupliers de la Caroline par des peupliers tout court; rétablissez la roue absente et le barrage aboli qui la faisait mouvoir; figurez-vous que les plantes grimpantes qui festonnent la maison principale sont, en effet, des cobées à cloches d'iris, - et vous aurez le décor de la Gardiner's house tel, ou peu s'en faut, qu'il dut être voici quelque cent treize ans, à l'heure où Chateaubriand, s'il n'y apprenait point la fuite du Roi, y méditait sans doute mélancoliquement sur la nécessité de sa propre fuite. Il n'y a pas jusqu'à l'image de Charlotte Ives... Mais n'anticipons point sur les événements. Bornons-nous à retenir, pour le moment, que c'est ici le cadre où vivait la famille Ives, quand le jeune émigré français entra dans son intimité.
Comment Chateaubriand fut introduit chez les Ives, et à quel titre. - D'après la tradition locale, il aurait tenu une classe à Bungay, dans la maison de Bridge Street. - Hypothèse à ce sujet. - Chateaubriand mêlé à la vie des Ives. - Personnes qui composaient la famille. - M. Ives, helléniste, mathématicien et voyageur. - Charlotte Ives. - Des « plans d'études » au roman d'amour.
Il est présumer que, dès les débuts de son séjour à Beccles, Chateaubriand avait eu des élèves à Bungay. Nous avons vu que, par l'intermédiaire des Sparrow, il avait été mis en rapports avec Mrs. Scott, une jeune femme de cette ville. Nous savons, d'un autre côté, par une note de l'Exemplaire confidentiel1, qu'il fréquentait chez les Bedingfield, lesquels habitaient, aux mois d'été, leur belle résidence de Ditchingham Hall, sur la berge norfolkienne, à deux milles au plus de Bungay. Enfin, le recteur de Beccles n'avait pu manquer de le recommander tout spécialement aux ministres de la région, partant à John Ives. Et ce fut là, je pense, l'origine de ses relations avec le peu ascétique vicaire de St Margaret.
1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. 1, p. 172, note. - Voici le passage essentiel de cette note : « Je pourrois encore être heureux et à peu de frais : il ne s'agiroit que de trouver quelqu'un qui voulût me prendre à la campagne... Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce bonheur, qui a l'air si facile à obtenir, est cependant impossible, et je ne sais pas après tout si je voudrois moi-même demeurer chez des étrangers... M. Beding... m'avoit proposé de me donner un petit temple dans son parc, mais on voit trop de monde dans cette maison : j'aurois été assiégé sans cesse d'importuns et de visiteurs. D'ailleurs, ces femmes n'ont pas le sens commun : elles sont ignorantes et mal élevées; en un mot, tout cela ne pouvoit me convenir, Je voudrois une retraite plus petite et plus tranquille, des gens honnêtes et aimables, et non des Grands. » ↩
Lui-même nous laisse entendre, en ses Mémoires1, qu'il était amicalement reçu dans la maison, bien avant cet hiver historique de 1795-96 où, par une suite de circonstances que nous examinerons, il fut de la part des Ives l'objet d'une sollicitude dont le souvenir devait le hanter longtemps après, à la fois comme un délice et comme un remords. Il nous dit pareillement, quoique en termes voilés, ce qu'il y venait faire :
1. Cf. ci-dessus, p. 114. ↩
La young lady me questionnait sur la France, sur la littérature; elle me demandait des plans d'études; elle désirait particulièrement connaître les auteurs italiens, et me pria de lui donner quelques notes sur la Divina Commedia et la Gerusalemme2.
2. Mem. dO.-I., t. II, p. 134. ↩
Dépouillez ce langage de tout artifice : n'est-ce pas comme si Chateaubriand nous disait qu'il venait donner des leçons de français, voire d'italien, à la jeune fille de la maison ?
Ce qu'il ne nous dit pas, en revanche, c'est qu'indépendamment des leçons qu'il colportait ainsi dans les familles, soit en ville, soit à la campagne, il tenait ici, dans une chambre louée à cet effet, une véritable école où, deux, trois heures peut-être par semaine, et tout en continuant ses fonctions de Beccles, il se faisait l'instituteur des enfants de Bungay. Or la tradition locale est formelle sur ce point. Et je ne parle pas seulement de la tradition orale, mais de la tradition écrite. Consultez l'ouvrage de William A. Dutt, intitulé Some literary Associations of Edst Anglia1, et vous serez édifié. Vous y verrez qu'il n'y avait pas jusqu'au surnom de « monsieur Shatterbrain » qui n'eût suivi le jeune maître parmi les écoliers de Bungay. Mais vous y relèverez surtout ce détail, de beaucoup le plus propre à nous intéresser, que la chambre dont Chateaubriand se servait comme de classe était située, où ?... dans « la vieille maison en briques rouges de Bridge Street » c'est-à-dire sous le même toit que les Ives.
1. « Quelques associations littéraires d'Est Anglie ». ↩
Comment le french teacher de Beccles avait-il été amené à fonder dans la ville voisine cette manière de succursale, c'est ce que l'on s'expliquera peut-être, si l'on n'a pas oublié que, dans les derniers Jours de 1794, M. Brightley avait quitté la direction de la Brightley's School, pour s'établir à Bungay comme imprimeur.
M. Brightley avait vu à l'œuvre le protégé de Deboffe; il avait été à même de contrôler les résultats de son enseignement, et peut-être n'avait-il pas apprécié seulement les mérites du professeur, mais aussi le commerce de l'homme; d'autre part, il était amplement fixé sur l'état toujours précaire de ses finances : pourquoi ne se serait-il pas employé à lui ouvrir, en quelque sorte, un nouveau débouché dans la ville où il avait transporté ses pénates et dont il était présentement un des citoyens les plus considérables?
Depuis de longues années déjà, Bungay possédait une grammar school florissante, qui se glorifiait d'avoir compté le poète Crabbe au nombre de ses élèves. Il y avait là les éléments d'une classe pour Chateaubriand.
Il est permis de supposer qu'un beau matin, comme il était de passage à Bungay pour une de ses teaching expeditions, M. Brightley lui tint à peu près ce discours : « J'ai causé de vous avec mon collègue d'hier, le directeur de la grammar school : il se croit en mesure de vous garantir une douzaine de disciples ; arrangez-vous pour trouver une pièce où les réunir. » Simple conjecture, sans doute, mais qui n'a rien que de très vraisemblable. Et Chateaubriand louait la chambre en question, - « à laquelle, dit William A. Dutt, son nom reste désormais attaché » - au second étage de la vieille maison de Bridge Street dont les Ives occupaient les autres pièces.
S'il se décida pour ce logement, ce fut, j'imagine, à l'instigation des Ives qui, peut-être, le lui concédèrent à titre gracieux.
En tout cas, le voici comme mêlé à leur vie, Il est de la maison, presque de la famille. Déjà, du temps qu'il n'y paraissait encore qu'en donneur de leçons, il note avec gratitude qu'il y était « mieux reçu que partout ailleurs »1. Maintenant, les rencontres sont plus fréquentes et moins brèves; on se croise dans la cour, dans l'escalier; on se rend mille menus services réciproques ; on échange, à tout propos, de ces riens qui finissent par tisser des fils imperceptibles entre les âmes. Le plus souvent, après sa journée de labeur, le jeune maître, au lieu de rentrer à Beccles, sous la tombée hâtive du crépuscule d'octobre ou de novembre, préfère passer la nuit dans son pied-à-terre de Bungay. Les Ives, qui le savent seul là-haut, se disent : « Si nous l'invitions à dîner avec nous, sans façon?... » Il ne se fait prier que juste le nécessaire. Au fond, il est ravi d'accepter. Sa sauvagerie ne se hérisse que chez les « grands ». Les Ives sont des gens bien nés, d'aisance large, ayant toute la respectabilité de la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent : ce ne sont pas des grands. Ils mènent une existence copieuse, mais sans faste ; ils ne visent ni à l'étalage ni au fracas. Loin de se sentir dépaysé dans leurs habitudes, l'exilé respire à leur foyer quelque chose de l'atmosphère dont s'égayait le château paternel, aux rares jours où l'on y traitait des gentilshommes de passage, « le marquis de Montlouet, le comte de Goyon-Beaufort », allant plaider au parlement de Bretagne1. Il a l'impression, particulièrement rassurante pour une nature ombrageuse comme est la sienne, que, si on lui fait volontiers accueil, c'est que sa présence fait plaisir. Il n'est pas « un objet de curiosité »2, mais de sympathie. Son inquiétude douloureuse, sa méfiance exaspérée s'évanouissent; il n'a plus à se préoccuper de « sauver son caractère »³. Il se livre, il s'abandonne, il est lui, c'est-à-dire un être de poésie et de séduction, le plus prenant des hommes, un vrai conquérant d'âmes4. Et, content de lui-même, il est enchanté des autres5.
1. Cf. ci-dessus, p. 114. ↩
1. Mém. d'O.- I., t. 1, p. 130. ↩
2. « Un misérable est un objet de curiosité pour les hommes. On l'examine, on aime à toucher la corde des angoisses, pour jouir du plaisir d'étudier son cœur au moment de la convulsion de la douleur, comme ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments, afin d'épier la circulation du sang et le jeu des organes » (Essai, t. II, p. 70). 3, « Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous élever, si nous voulons sauver notre caractère « (Essai, t, I, p. 70). ↩
4. « Il y avoit dans René quelque chose de dominateur, qui s'emparoit fortement de l'âme » (Natchez, t. II, p. 4). ↩
5. « Si l'on m'eût dit que je passerais le reste de ma vie, ignoré au sein de cette famille solitaire, je serais mort de plaisir » (Mém, d'O.-I., t. II, p. 135). ↩
Le groupe familial des Ives formait, au reste, un trio des plus aimables. Mrs. Ives, la femme du pasteur, sœur aussi de pasteur, s'appelait de son nom de jeune fille Sarah Williams. Au moment de sa mort, en 1822, elle avait, d'après son épitaphe, soixante-neuf ans. Elle avait donc dépassé la quarantaine lorsque Chateaubriand la connut. Au témoignage des Mémoires, elle était encore dans l'éclat de la jeunesse, de la seconde jeunesse tout au moins; ils nous la dépeignent « charmante de figure, d'esprit et de manières ». Ils vont même, quelque part, jusqu'à la dire « séduisante »21. Pour un peu, semble-t-il, les hommages de René se fussent adressés à la mère presque autant qu'à la fille, avec qui elle rivalisait de beauté. Elle ne mit au surplus sa coquetterie qu'à se montrer, pour le « fils de l'exil », la plus attentive des maîtresses de maison et, le cas échéant, la plus dévouée des garde-malade.
1. Cf. ci-dessus, p. 114. ↩
2. Dans la scène de l'explication finale (Cf. ci-après) : « Elle me regardait, baissait les yeux, rougissait ; elle-même séduisante dans ce trouble, il n'y a point de sentiment qu'elle n'eût pu revendiquer pour elle » (Mém, d'O.-T., t. II, p. 136). ↩
Quant au Révérend John Ives, s'il est surtout demeuré dans le souvenir de ses concitoyens sous les traits un peu chargés d'un puissant videur de bouteilles, d'une sorte de « curé de Meudon » i la manière britannique, c'est peut-être qu'ils n'étaient aptes à saisir ou à priser en lui que les côtés par où il leur ressemblait. Il en avait d'autres, moins appréciables pour les squires de son pays, mais qui l'étaient davantage aux yeux d'un Chateaubriand.
Celui ci nous le vante comme un homme « instruit, aimant et cultivant les lettres » à l'égal des sciences, à la fois « grand helléniste et grand mathématicien »1. Chateaubriand, bourré de grec, avait par-dessus le marché la prétention d'être fort en mathématiques, pour lesquelles » il avait toujours eu un penchant décidé », y apportant a une clarté de conception qui, dès le collège de Dol, excitait l'étonnement de son professeur2. C'étaient donc là deux domaines faits pour rapprocher ces deux esprits. - Et il y en avait un troisième, où se devait nécessairement consommer la fusion.
1. Cf. ci-dessus, p. 111. ↩
2. Mém, d'O.-T., t. I, p. 114 et 77. ↩
Nous avons vu que John Ives attendait encore, au commencement de 1794, c'est-à-dire dans la cinquantième année de son âge, d'être pourvu d'un vicariat. La cause en avait été pour beaucoup qu'il s'était expatrié de bonne heure pour exercer le ministère ecclésiastique à l'étranger, et qu'il n'était guère revenu dans le Suffolk que passé la trentaine, à temps pour épouser la belle Sarah Williams et donner l'être à la délicieuse Charlotte, mais un peu tard pour trouver place dans la hiérarchie cléricale de son pays. Or, en quelles contrées lointaines avait-il promené son apostolat de missionnaire? Sur quels bords exotiques avait-il été voyageur? Précisément dans cette Amérique d'où Chateaubriand rentrait lui-même et dont, à l'instar de ses ancêtres celtiques, les légendaires pèlerins aux Terres de promission, il gardait encore sur lui le parfum.
Seulement, là où son jeune émule n'avait pu que parcourir en hâte quelques cantons déjà trop civilisés, le ministre avait séjourné des mois et des années, parmi les grands spectacles du monde primitif, de l'authentique « nouveau monde ». Il s'était enfoncé dans les savanes, il avait descendu les fleuves en pirogue, il avait vécu sous l'ajoupa, fumé le calumet, longuement pratiqué cet « homme sauvage » dont l'auteur des Natchez, en partie esquissés dès lors, se proposait d'écrire l' « épopée »1, accompli, en un mot, toutes les prouesses que le cadet de Bretagne n'avait réalisées qu'en rêve. On conçoit sans peine de quel intérêt devait être pour l'émigré la conversation d'un hôte aussi renseigné sur le sujet qui lui tenait le plus au cœur.
1. « J'étois encore très jeune, lorsque je conçus l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature et de peindre les mœurs des Sauvages ». (Watchez, Préface, t. 1, p. 2.) ↩
Ajoutez que c'est, selon toute probabilité, dans la bibliothèque de John Ives, et sur ses indications, que Chateaubriand feuilleta de près les relations américaines d'un Carver, d'un Bartram2, qui, avec les œuvres de Raynal3, de Charlevoix et quelques pages des Lettres édifiantes4, ont inspiré tant de brillants « motifs », je ne dis pas seulement des Natchez, mais d'Atala, mais du Génie du Christianisme, - pour ne parler ni du Voyage en Amérique ni des Mémoires d'Outre-Tombe.
2. Sur les emprunts que Chateaubriand a faits à ces auteurs, ainsi qu'au Père Charlevoix, cf. J. Bédier, Etudes critiques, p. 19*-207. ↩
3. Il avait dû le pratiquer dès Combourg. M, de Chateaubriand père avait un culte pour cet auteur : « Il lisait... l'Histoire philosophique des deux Indes, dont les déclamations le charmaient; il appelait l'abbé Raynal un maître homme » (Mém. d'O.-T., t. 1, p. 192) ↩
4. Les Anglais, - écrivait-il en 1801 - « n'ont point de monument tel que les Lettres édifiantes » (Mélanges littéraires, p.73). ↩
Voilà, n'est-ce pas? pour le « pauvre banni1 » d'assez bonnes raisons de se complaire dans la société de ces braves gens. Et il me reste à faire valoir la meilleure, la plus décisive : vous avez nommé Charlotte.
1. Mém. d'O.-I., t. II, p. 143. * ↩
Les registres de S' Mary mentionnent ainsi son baptême, à la date du 10 mars 1780 : « Charlotte, fille de John Clément et Sarah Ives, clerc, née le 9 ». Sur la fin de 1795, vers l'époque où le french teacher de Beccles installa une classe dans la maison de Bridge Street, elle avait donc bien les quinze ans que lui donne l'auteur des Mémoires2». «C'était, - dit Rider Haggard - une jolie et charmante young lady, avec de grands yeux sombres (large dark eyes) dont on se rappelle encore la flamme dans le voisinage ». Ce que les Mémoires d'Outre-Tombe ont surtout retenu d'elle, ce sont « ses cheveux noirs » et « ses beaux bras », aussi blancs qu'« une chaîne de lis »3. Mais, si vous désirez une image d'ensemble, ouvrez les Natchez et voyez la première apparition de Charlotte, je veux dire de Céluta, dans la vie de René :
2. Ibid., p. 134. ↩
3. Ibid., p. 140. ↩
Une jeune fille parut à l'entrée de la cabane. Sa taille haute, fine et déliée, tenoit à la fois de l'élégance du palmier et de la faiblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêloit à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindre la tristesse et la beauté de Céluta, disoient qu'elle avoit le regard de la Nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'étoit point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir.
Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l'oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse et se retire. Sa robe blanche d'écorce de mûrier ondoyoit légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevoient le bord à chaque pas1.
1. Natchez, t. 1, p. 13. ↩
Vous avez, je pense, salué au passage « le regard de la Nuit » traduction en style pseudo-indien du « large dark eyes ». Quant aux « grâces presque divines » de Céluta, Chateaubriand les retrouvait encore, vingt-sept ans plus tard, dans Charlotte, devenue Mrs. Sutton : « Elle n'était point née du sein d'une autre femme; sa beauté portait l'empreinte de la main divine qui l'avait pétrie »2. Au moral, il la représente inclinée à la tristesse : elle est « la triste »3. Peut-être lui prêtait-il un peu de sa propre mélancolie. Mais, d'autre part, si l'on réfléchit à la vie sans horizon que Charlotte avait dû mener jusqu'alors, entre son père et sa mère, dans le Bungay de ce temps-là, qui aux hommes mêmes n'offrait que des distractions assez grossières, on ne s'étonnera pas qu'une jeune fille intelligente y ait été sujette aux atteintes de cette maladie, d'ailleurs nationale, le spleen... Car Miss Ives était intelligente, et son père avait du moins utilisé quelques-uns de ses innombrables loisirs à lui orner l'esprit. Chateaubriand va jusqu'à lui décerner l'épithète de « savante ». Comme Françoise de Rimini et Paolo Malatesta, les deux héros de cette Divine Comédie qu'ils expliquaient ensemble, ce fut en penchant leurs fronts sur le même livre qu'ils se prirent mutuellement le cœur1.
2. Mém, d'O.-T., t. II, p. 144. ↩
3. Cf. ci-dessus, p. 136. - Après le départ des deux « Floridiennes », Chateaubriand leur applique une endecha empruntée à Camoëns, dont plus d'un trait pourrait se rapporter à Charlotte : « Cette captive qui me tient captif, parce que je vis en elle, n'épargne pas ma vie. Jamais rose, dans de suaves bosquets, ne fut à mes yeux plus charmante... Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est si douce que la neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaieté est accompagnée de réserve : c'est une étrangère; une barbare, non » (Mém. d'O.-T., t. I, p. 409.) ↩
1. Mém, d'O.-T., t. II, p. 13¼ : « Je m'embarrassais quand j'essayais de traduire quelque passage du Tasse. J'étais plus à l'aise avec un génie plus chaste et plus mâle, Dante ». ↩
Admis chez les Ives, dans le principe, pour enseigner le français à leur fille, l'émigré ne s'acquitta pas trop mal de sa tâche, s'il est vrai qu'à Londres, en 1822, son ancienne élève pouvait lui dire : « Mylord, je vous parle à présent dans la langue que j'essayais avec vous à Bungay2. » Peu à peu, les leçons s'étaient naturellement prolongées en causeries. Miss Ives était curieuse de littérature, Chateaubriand n'avait pas de plus grand plaisir que d'en disserter. Il ouvrit pour son élève ses carnets, lui communiqua ce qu'il appelle « des plans d'études ». C'étaient, je suppose, les notes qu'il avait rédigées pour son propre compte, au hasard de ses lectures et de ses engouements : elles contenaient sans doute, avec ses réflexions personnelles, des « morceaux choisis » de ses poètes de prédilection. Il nous raconte1 que Charlotte, qui les avait conservées, les lui rapporta plus tard, quand il la revit.
2. 1bid., p. 143. ↩
1. Mém, d'O.-T., t. II, p. 145. ↩
Ces notes ont certainement existé, puisque Villemain parle des « extraits qu'on en peut lire », comme s'il les avait eues sous les yeux. Il les déclare même « innocentes », « irréprochables », et se montre un peu surpris que « ce commerce discret et sévère » ait eu des effets tellement « puissants sur l'esprit de la jeune Anglaise2. Il est clair que s'il n'y avait eu que les « plans d'études » !... Villemain oublie qu'il y avait aussi la façon de les présenter. C'est un art où Chateaubriand ne laissait pas, dès cette époque, de posséder quelque maîtrise; et le plus surprenant eût été que la toute jeune fille de John Ives subît sans en recevoir une vive et profonde impression les prestiges de cet incomparable magicien du sentiment, qui, vers le même temps1, écrivait de lui-même2 :
2. La Tribune moderne, Première partie : M. de Chateaubriand, sa vie et ses œuvres, p. 68-69. ↩
1. « C'était alors que les folles idées peintes dans le mystère de René m'obsédaient et faisaient de moi l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre » (Mém. d'O.-I., t. II, p. 146). ↩
2. Les Natchez, t. 1, p. 208. ↩
Aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposoit à quiconque s'approchoit de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendoit aux êtres environnants : c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir ou respirer sans mourir.
Commentés pour une telle écolière par un tel professeur, les « plans d'études » ne pouvaient qu'aboutir au roman d'amour.