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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie — Beccles

Chapitre III

Au pays d'exil de Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 30–41 · chapitre 4 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Champion, 1909, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les dossiers de Wilton Rix. - Une lettre en anglais, de Chateaubriand. - Révélation qu'elle contient, - Chateaubriand professeur de français. - Le cousin Feron, - L'école privée de M. Brightley et la Fauconberge School. - Comment Chateaubriand put être mis en rapports avec M. Brigthley et pourquoi sa visite au recteur de Beccles.

Pour la découvrir, nous nous adressons à un historien de Beccles, - authentique, celui-ci, - mais qui ne devait naître qu'une trentaine d'années plus tard : je veux parler de Samuel Wilton Rix.

Ce bénédictin anglican dévoua la meilleure partie de ses loisirs d'avocat à rassembler de tous côtés et de toutes mains une véritable « somme » de documents, tant imprimés que manuscrits, sur les hommes et les événements qui avaient le plus marqué dans la chronique de son pays, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à son temps. La mort le prit avant qu'il eût achevé de mettre en œuvre les matériaux si laborieusement amassés ; et ces matériaux eux-mêmes se fussent probablement dispersés au hasard des enchères, sans la générosité de M. Aldis Wright, professeur à l'Université de Cambridge, qui, natif de Beccles, s'empressa de les acheter en bloc pour en faire don à ses concitoyens1. Ils sont aujourd'hui déposés dans la « Chambre du conseil de ville », où j'ai pu les compulser avec fruit, grâce à l'obligeance du secrétaire de mairie, M. Angell, et aux judicieuses indications d'un autre habitant de Beccles, M. Soanes, l'homme le mieux placé, comme on le verra ultérieurement, pour savoir de quelles besognes vécut ici l'émigré.

1. Ce don est relaté dans une inscription ainsi conçue : Thèse books and documents, written and collected by the late Samuel Wilton Rix, were purchased and presented to the Mayor, Aldermen and Burgers of Beccles by their fellow townsman William Aldis Wright, vice-master of Trinity College, Cambridge, A. D. 1894. - La collection se compose d'une trentaine de volumes reliés. ↩

Feuilletons le dossier que Wilton Rix a réuni sur Chateaubriand2. Il y a un peu de tout dans ce dossier. On y trouve successivement : un portrait du grand écrivain, dessiné par Devéria et gravé par A. Johannot3; une copie - évidemment de la main d'une femme - de la partie des Mémoires d'Outre-Tombe qui traite du séjour de l'émigré en Suffolk; une lettre autographe de Chateaubriand, datée de « Paris, le 21 mai 1811 », qui ne porte ni l'adresse, ni le nom du destinaire. Nous la reproduisons, uniquement à titre de curiosité :

2. Beccles Collection, Division III, Biographical, Vol. 11. ↩

3. Ce portrait avait paru en tête d'une édition de Chateaubriand, publiée par F. Jonet, rue des Grands-Augustins, Paris, ↩

Monsieur, Presque étranger à la lecture des journaux, j'ai le malheur de n'avoir point vu les morceaux de votre poème de Joseph dans le Mercure et dans le Moniteur1. Je ne doute point que vos vers ne soient dignes du beau sujet que vous avez choisi, et vous m'honorez beaucoup en prenant dans mes ouvrages tout ce qui peut convenir aux notes de votre poème. Je vous remercie infiniment des éloges que vous voulez bien me donner et que je dois sans doute à votre indulgence. Je vous prie d'agréer l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

1. Les « morceaux » du poème de Joseph donnés dans le Mercure du 16 avril 1808 et dans le Moniteur du 13 juin 1808 sont seulement signés des initiales G. A. ↩

De Chateaubriand

J'ignore comment cette lettre est venue s'égarer à Beccles. Si elle n'a rien à nous apprendre sur le sujet qui nous occupe, en voici une, par contre, dont on ne pourra pas en dire autant. Elle n'est pas autographe, mais la transcription en fut faite, pour Wilton Rix, par la personne même à qui elle était adressée.

Greville Street. Holborn, n° 15, London, 16 jan, 1797. Dear Sir, You could not fancy how many times I reproched myself with not writing to you, but if you knew hO'V much hurried in papers I am now busy in printing, runing from booksellers to booksellers, cursing a thousand people that call upon me, you no dubt would excuse and pity me. The gentleman who shall deliver you this letter is a cousin of mine called Mr. Feron; heis gone to Beccles to occupy my place. Should you be so kind to help him in many little things he may be a stranger to, you will oblige me very much. I myself shall soon return among you again. I am now very ill, but as I give up all sort of teaching, I shall be able, when at Beccles, to follow a regular course of physics, and I am not without hope that, by next summer, you vill make of me one of the strongest man in England.

Excuse my french scribbling and receive the assurance of all the gratitude with which I remain, dear sir, your very and humble and obt sert.

Chateaubriand

My cousin is lodged in my appartment at Butcher s.

D' Davey, Beccles1

1. « Greville Street. Holborn, n° 15, Londres, 16 janvier 1797. Cher Monsieur, Vous ne sauriez vous imaginer combien de fois je me suis fait reproche de ne vous point écrire, mais si vous saviez à quel point je suis enfoui dans l'ouvrage que je fais imprimer en ce moment, courant de libraires en libraires, maudissant mille gens qui me viennent voir, vous m'excuseriez certainement et me plaindriez. Le gentleman qui vous remettra cette lettre est un cousin à moi qui s'appelle M. Feron. Il est allé à Beccles occuper ma place. Si vous étiez assez aimable pour l'aider en bien des petites choses dans lesquelles il peut être Mon cousin loge dans mon appartement, maison Butcher. » L'adresse donnée en tête de la lettre était celle de l'imprimerie Baylis (cf. F. Baldensperger, article cité, p. 588). ↩

On remarquera que le transcripteur a respecté jusqu'aux fautes d'orthographe1. Par là, ce texte nous fournit un spécimen typique de la manière dont Chateaubriand pratiquait la langue anglaise, vers le temps de la publication de l'Essai. « J'écrivais en anglais, - déclare t-il dans une page des Mémoires relative précisément à cette époque, - et mes idées commençaient à se former en anglais dans ma tête » Sa lettre au docteur Davey prouve, en effet, si j'en crois l'appréciation de personnes compétentes, qu'en dépit de quelques solécismes il ne s'exprimait pas trop mal, pour un étranger.

1. Par exemple, reproched, au lieu de reproached ; burried, au lieu de buried; runing au lieu de running; dubt au lieu de doubt; etc... ↩

Mais ce n'est point en cela que réside l'intérêt capital de ce document. Relisons-le. Nos yeux

étranger, vous m'obligerez fort. Je dois bientôt rentrer moi-même parmi vous. Je suis présentement très malade, mais, comme je cesse toute espèce d'enseignement, je serai, une fois de retour à Beccles, à même de suivre un traitement régulier et je n'abandonne pas l'espoir que, l'été prochain, vous ne fassiez de moi un des hommes les plus forts d'Angleterre.

Excusez mon jargon français et recevez l'assurance de toute la gratitude avec laquelle je demeure, cher monsieur, votre véritable et humble et obéissant serviteur.

Chateaubriand

tombent sur ce court membre de phrase : But as1 give up all sort of teaching. Voilà qui n'a l'air de rien et qui est pourtant, à soi seul, toute une révélation. Comment ! Chateaubriand avise un médecin de Beccles qu'il renonce de façon définitive à l'enseignement? Mais, à ce compte, c'est donc que, jusqu'alors, il avait enseigné ! C'est donc qu'à l'instar des compagnons d'exil dont il se gaussait si agréablement, ce tantôt¹, il a donné des leçons de français, lui aussi, - avec cette différence, j'entends bien, qu'il était plus qualifié que n'importe lequel d'entre eux pour cette tâche. Pourquoi s'en est-il si jalousement tû? Et, quand il nous parlait, il n'y a qu'un instant, des deux officiers de la marine royale qu'il avait rencontrés à Beccles courant le cachet, pourquoi n'a t-il pas profité de l'occasion pour nous informer qu'il y était venu gagner bravement sa vie par le même moyen? Pourquoi, surtout, s'est-il appliqué à nous donner le change? A quel sentiment obéissait-il? Lui-même nous éclaircira peut-être ce point un peu plus tard.

1. V. ci-dessus, p. 6. ↩

De la lettre au docteur Davey il appert :

1° Qu'à Beccles Chateaubriand enseignait; 2° Que cet enseignement devait constituer pour lui une fonction régulière, puisque, en s'éloignant du Suffolk pour rentrer à Londres, il envoie son cousin Feron « occuper sa place ».

Quel était ce cousin Feron? Il est question dans les Mémoires2, d'un Ferron de la Sigonnière, que l'auteur avait eu pour condisciple au collège de Dinan et qu'il eut ensuite pour compagnon de tente à l'armée de Condé. Ce Ferron lui avait rendu quelques services : entre Verdun et Longwy, il l'avait arraché malgré lui d'une terre labourée où il avait décidé d'attendre la mort, enlisé qu'il était déjà jusqu'aux genoux dans la glèbe molle; puis, le jour où, à bout de force, il s'était trouvé hors d'état de continuer la campagne, le même Ferron lui avait prêté dix-huit livres tournois pour lui permettre de se traîner vers le port d'embarquement le plus proche. Serait-ce là le Ferron dont il s'agit, et Chateaubriand lui aurait-il, pour la circonstance, décerné le titre de cousin, afin de lui concilier plus sûrement les bonnes grâces du docteur Davey? Il n'est pas impossible. Mais, d'autre part, les listes d'émigrés pour l'Ille-et-Vilaine mentionnent quatre Féron (ou Ferron) du Quengo, qui, eux, étaient de la parenté réelle de Chateaubriand, ses cousins à la mode de Bretagne. Je pense que nous avons affaire ici à l'un deux, Célestin-Jean-Baptiste-Placide, comte de Ferron du Quengo, qui avait été le collègue du frère aîné de Chateaubriand au Parlement de Bretagne, avait épousé une Malouine, Françoise Nouail de la Villegille, et, dès le commencement de la Révolution, avait émigré en Angleterre1. Son acte de mariage, daté du 6 mai 1788, lui donne trente et un ans : il était, par conséquent, d'une dizaine d'années plus âgé que le cousin dont il héritait la place à Beccles1.

2. T. II, p. 75, 86 et 87. ↩

1. V. F. Saulnier, Mulouins et Malouines au Parlement de Bretagne, p. 10. ↩

1. On sait que Chateaubriand naquit à Saint-Malo, le 4 septembre 1768. ↩

Essayons de déterminer en quoi consistait cette place. Voici ce qu'on peut déjà lire dans un guide de la région2 :

2. Beccles, Jarrold's East Coast Guides, London, p. 16. ↩

Laissant la poste sur notre droite, nous entrons dans Saltgate Street. La seconde maison à gauche est celle où habita Chateaubriand, l'éminent Français, pendant le temps qu'il fut employé comme professeur de français dans une école privée de la ville (while engaged as teacher of French at a private school in the town).

C'est assez pour nous mettre sur la voie : Wilton Rix achèvera peut-être de nous conduire au but.

En 1794, Beccles possédait, selon lui, dans Blyburgate Street, deux établissements d'instruction assez importants, qui se faisaient face de part et d'autre de la rue. L'un, le plus ancien, était installé dans une longue maison à toiture de chaume, composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage en encorbellement, que l'on signale encore aux touristes comme une des curiosités de la ville. C'était une institution privée (private school) : on l'appelait, du nom de son directeur, - qui était pour lors M. Brightley, - la Brightley's School.

L'autre était une Grammar School, une école secondaire comme nous dirions, distribuant la culture classique. Elle devait sa fondation aux libéralités du D' Henry Fauconberge, chancelier du diocèse de Saint-Asaph, mort le 23 octobre 1713 et enterré dans l'église paroissiale de Beccles : aussi la désigna-t-on, dès l'origine, sous le nom de The Fauconberge School, qu'elle a conservé. Le master, le proviseur, n'en pouvait être, aux termes des statuts, qu'un membre de l'Église anglicane. Dans les dix ou quinze dernières années du xviii° siècle, ce master était le Révérend John Lang Girdlestone.

Bien que rivales, les deux écoles vivaient en fort bonne intelligence et même fraternisaient en quelque mesure : par exemple, elle s'arrangeaient pour que leurs élèves respectifs pussent suivre dans l'une les cours qui n'étaient pas représentés dans l'autre. Avant 1794, le français ne figurait dans le programme d'aucune d'elles. Mais, vers le début de cette année, le bruit se répandit à Beccles que la Brightley's School allait avoir un maître de français. Ce teacher de renfort, c'était, - pour parler comme Wilton Rix, - « M. Chateaubriand, qui, depuis, s'est distingué dans la politique et dans la littérature »1.

1. Wilton Rix, Beccles Men of other days, p. 29, note 2. ↩

Ainsi donc, ce fut pour faire œuvre de professeur, et non de chartiste, que le gentilhomme exilé quitta Londres. C'est là, je pense, chose acquise, et dont il siéera de tenir compte, non seulement dans l'histoire de sa destinée, mais encore dans celle de son génie, si cependant enseigner le français peut être de quelque efficacité pour apprendre à l'écrire.

J'ai dit que la Brightley's School et la Fauconberge School faisaient volontiers échange de bons procédés. Attaché en titre à la première, Chateaubriand ne laissa pas d'instruire aussi les élèves de la seconde. Wilton Rix nous montre les pupils de M. Girdlestone traversant par files la chaussée de Blygburgate Street, pour aller, sous le toit de chaume de l'école concurrente, assister aux leçons du nouveau professeur.

Mais comment ce nouveau professeur se trouvait-il là ? A quel hasard devait-il d'avoir obtenu cette « place » chez M. Brightley? Par quel intermédiaire avait-il été mis en rapports avec l'obscur directeur d'une minuscule pension de province, ensevelie à cinquante lieues de Londres? Ici, l'érudition de Wilton Rix nous laisse à court, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il se pourrait que M. Brightley, préoccupé de rehausser le lustre de son école, eût songé, par le moyen d'une annonce insérée dans un journal de Yarmouth ou d'ailleurs1, à s'assurer la collaboration d'un des nombreux « réfugiés » qui battaient alors le pavé des villes anglaises, en quête d'un gagne-pain. Cette hypothèse aurait pour elle de concorder, au moins é quelque degré, avec la version des Mémoires.

1. Si, comme l'affirme M. Dick, il n'y avait pas de journal à Yarmouth, il en existait d'autres dans la région, par exemple The Ipswich Journal dont on trouve, dans la collection Wilton Rix, un numéro portant la date du « Samedi, 2 juillet 1743 ». Peut-être même Beccles possédait-il déjà son organe, cette East Suffolk Gazette qui a présentement ses bureaux et sa flamboyante enseigne juste en face du King's Head Hotel. ↩

Une autre solution du problème serait la suivante.

En sa qualité de chef d'institution, M. Brigthley entretenait nécessairement de fréquentes relations d'affaires avec les éditeurs londoniens, partant avec Deboffe, « si estimé dans la librairie anglaise », au témoignage de Chateaubriand1; mais, à cette date de 1794, il y avait pour lui un intérêt majeur et tout personnel à multiplier ces relations et à les resserrer. Il s'apprêtait, en effet, à se retirer de l'enseignement ; et dans quelle vue? Pour créer à Bungay une maison d'imprimerie qui, aujourd'hui encore, est une des plus achalandées de l'Angleterre. Alors, voici, par exemple, comment les choses ont pu se passer. M. Brightley écrit à Deboffe : « C'est décidé : je me fais imprimeur et j'espère qu'à l'occasion vous voudrez bien me favoriser de vos ordres ». - « Comptez sur moi », répond Deboffe; « mais, à ce propos, j'ai ici un de mes compatriotes, jeune homme de belle naissance et de grand talent, malheureusement dénué de toute ressource, à moitié mort de misère et ne pouvant, faute d'un régime plus substantiel, mener à terme un remarquable ouvrage que j'ai promis d'éditer : rendez-moi donc le service de lui trouver dans votre école, pendant que vous en êtes encore le directeur, quelques leçons de français qui lui garantissent le vivre et le couvert » A quoi M. Brightley réplique : « Je résigne mes fonctions à Noël1 : envoyez-moi le plus tôt possible votre jeune homme; je lui ferai faire chez moi une classe de français à laquelle viendront certainement se joindre les élèves de la Fauconberge School, si, comme il est probable, vous êtes en situation de recommander M. de Combourg au Révérend Bence Sparrow »

1. Mém, d'O.-T., t. II, p. 127, ↩

1. « M. Brightley dirigea l'école de 1788 environ à la Noël de 1794 » (Gentlemen Magazine, vol. 91, cité par Wilton Rix). ↩

Pourquoi Bence Sparrow? C'est que, si ce personnage ne présidait aucune société d'antiquaires travaillant à déchiffrer les papiers de Camden, il avait, en revanche, la haute main sur la Fauconberge School, dont le titulaire, - d'après les statuts, - était à la nomination de trois patrons, à savoir : l'évêque de Norwich, l'archidoyen du Suffolk et ... le recteur de Beccles2.

2. Beccles Collection, Division VII, p. 14. ↩

Voilà qui explique suffisamment, si je ne m'abuse, que la première visite de M. de Combourg ait été pour celui que les Mémoires appellent le « ministre du lieu ». Examinons maintenant, si possible, quelle fut l'attitude du recteur de Beccles à l'égard de l'émigré.