Livre III (copie de 1826, NAF 12966)
Livre III : Montboissier, la vie à Combourg (p. 221 à 259)

Quatre années se sont écoulées depuis que le livre précédent est écrit. les dernières lignes de ce livre furent tracées sous la tyrannie expirante de Buonaparte ; je commence les premiers mots du livre actuel, sous le règne du Roi, après la seconde restauration. ces quatre années du règne des Bourbons, m'ont ramené sur la scène du monde : j'ai vu de près les Rois, et mes chimères politiques se sont évanouies, comme ces chimères plus douces dont je vais continuer le récit. je dois dire d'abord ce qui me fait reprendre mes mémoires : le cœur humain

est le jouet de tout, et l'on ne sauroit prévoir quelle circonstance frivole va causer ses joies ou ses douleurs.
Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du perche. le chateau de cette terre appartenant à Mde la Ctesse de Colbert, a été vendu et démoli pendant la révolution. il ne reste que deux pavillons séparés qui composaient autrefois le logement du concierge. le parc qu'on a voulu arranger à l'anglaise conserve des traces de son ancienne régularité française : des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles, d'où s'élèvent quelques pins, lui donnent un air sérieux : il plait comme une ruine. hier au soir, je me promenois seul. le ciel ressemblait à un ciel d'automne ; un vent froid soufflait

par intervalles ; parvenu à la lisière d'un taillis, je m'arrêtai pour regarder le soleil. il s'enfonçait dans des nuages au dessus de la tour d'Alluie, d'où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. que sont devenus Henri et Gabrielle ? ce que je serai devenu moi-même quand ces mémoires seront publiés.
Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. à l'instant ce son magique fit reparaître à mes yeux les champs paternels ; je revis ces champs où j'entendis si souvent siffler la grive. quand je l'écoutais alors, j'étais triste comme aujourd'hui, mais quelle différence de tristesse ! cette première tristesse étoit celle qui nait d'un désir vague de

bonheur, lorsqu'on est sans expérience. la tristesse que j'éprouve maintenant vient du désenchantement du cœur, quand tout est connu, et jugé. le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg ne m'entretenait que de l'avenir, et me promettait une félicité que je croyais bientôt atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier, ne me rappelait que le passé, et des jours perdus à la poursuite de cette félicité fugitive. Naître, désirer, mourir, c'est donc tout ? désormais je n'ai plus rien à apprendre, rien à découvrir dans le voyage ! j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai déjà fait deux ou trois fois le tour de la vie. le tems fuit et m'entraîne ; je n'ai pas même la certitude de pouvoir achever ces mémoires. dans combien de lieux ai-je déjà commencé à

les écrire, et dans quel lieu les finirai-je ? combien de tems me promènerai-je au bord des bois ? mettons à profit le peu de jours qui me restent ; hatons-nous de peindre ma jeunesse, tandis que j'y touche encore : le navigateur qui quitte pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s'éloigne, et qui va bientôt disparaître.
On a vu à la fin du livre précédent mon retour au chateau de Combourg, et comment je fus accueilli par mon père, ma mère, et ma sœur Lucile : on n'a peut être pas oublié que mes trois autres sœurs s'étaient mariées et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles familles aux environs de Fougères ; quant à mon frère dont l'ambition commençait à se développer il était plus souvent

à Paris qu'à Rennes. il acheta bientôt une charge de maître des requêtes que Mr de Malesherbes le força de vendre pour entrer au service, comme la véritable carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa mademoiselle de Rosanbo. à cette époque il s'attacha au corps diplomatique, et suivit M. le comte de la Luzerne à Londres. il étoit sur le point d'obtenir l'ambassade de Vienne, quand la révolution éclata : il sollicita ensuite celle de Constantinople ; mais il eut pour concurrent Mirabeau, à qui cette ambassade fut promise pour prix de sa réunion au parti de la cour. mon frère avait donc à peu près abandonné Combourg, au moment où je revins l'habiter.
Cantonné dans sa seigneurie, mon père ne la quittait plus, pas

même pendant la tenue des états. ma mère allait tous les ans passer deux mois à St malo pour faire ses pâques. elle attendait ce moment comme celui de sa délivrance, car elle détestoit Combourg : un mois avant le voyage tant désiré, on en parlait comme d'une entreprise hazardeuse. on fesait des préparatifs ; on laissait reposer les chevaux. la veille du départ, on se couchoit à sept heures du soir, pour se lever à deux heures du matin. enfin ma mère, à sa grande satisfaction se mettait en route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze lieues.
Lucile reçue chanoinesse au chapitre d'Argentière, devait passer dans celui de Remiremont. en attendant ce changement dont

s'occupait l'ambition de mon frère, elle restait ensevelie à Combourg. pour moi je déclarai après mon équipée de Brest, ma volonté ferme d'embrasser l'état ecclésiastique. ma mère fut ravie. le fait est que je ne cherchais qu'à gagner du tems, car je ne savais ce que je voulais. on me fit conduire au collège de Dinan, pour achever mes études latines : je savois mieux le latin que mes maîtres. Combourg n'étant qu'à cinq lieues de Dinan, j'y revenais sans cesse sous quelque prétexte. mon père trouvoit économie à me garder auprès de lui ; ma mère qui désirait vivement que j'entrasse dans les ordres, mais qui se serait fait un scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur mon séjour à Dinan ; et je me trouvai

insensiblement fixé à Combourg.
J'aimerais encore à me rappeler les mœurs de mes parents, ne fussent-elles qu'un souvenir touchant et agréable pour moi seul. mais je me plairai d'autant plus à en retracer le tableau qu'il semblera fait d'après ces vignettes que l'on trouve dans les manuscrits du moyen âge : du tems présent au tems que je vais peindre, on peut croire qu'il y a trois cents ans. chaque membre de ma famille en s'éloignant avait laissé dans le château, un vide que rien ne pouvait plus remplir. à mon retour de Brest quatre maîtres, mon père, ma mère, ma sœur et moi, habitaient seuls l'immense édifice : une cuisinière, une

femme de chambre, un valet de chambre, un valet de pied, un cocher composaient tout le domestique. un chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un coin des écuries abandonnées. les douze êtres vivans disparaissaient dans un manoir où l'on aurait à peine apperçu cinquante chevaliers, leurs écuyers, leurs dames, leurs varlets, l'équipage de chasse et la meute du roi Dagobert. dans tout le cours de l'année, aucun étranger ne se présentait au château, si ce n'est un ou deux gentilshommes, un marquis de Montlouet, un comte de Goyon-Beaufort qui demandaient l'hospitalité en allant plaider au parlement. ils arrivaient ordinairement l'hiver, à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté et suivis d'un

laquais également à cheval, portant en croupe un gros portemanteau de livrée. mon père toujours très cérémonieux, les recevait, tête nue, sur le perron, au milieu de la pluie et du vent. les campagnards introduits, racontaient leur guerre de Hanovre, les affaires de leur famille, et l'histoire de leurs procès. le soir on les conduisait dans la tour du Nord, à l'appartement de la Reine Christine ; chambre d'honneur occupée par un lit de sept pieds quarrés, à doubles rideaux de gazes vertes et de soie cramoisie et soutenu par quatre amours dorés. le lendemain matin, lorsque Lucile et moi descendions dans la grande salle, et qu'à travers les fenêtres, nous regardions la campagne inondée ou couverte de frimats, nous n'appercevions que deux ou

trois voyageurs, sur la chaussée solitaire de l'étang : c'était nos hôtes chevauchant vers Rennes.
Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie, et cependant c'était par eux que notre vue s'étendait à quelques lieues au delà de l'horizon de nos bois. aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions réduits toute la semaine au tête à tête de la famille, et le dimanche à la société des Bourgeois du village, et des gentilshommes voisins. ma sœur et moi nous attendions ce jour-là avec impatience. quand il fesait beau, nous nous rendions à la paroisse avec ma mère le long du petit mail, par un chemin champêtre ; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de Combourg. mon père

ne paraissait qu'une fois l'an à la paroisse pour faire ses pâques : le reste de l'année il entendait la messe à la chapelle du château. placés dans le banc du seigneur, nous recevions l'encens et les prières en face d'un grand sépulcre de marbre noir attenant à l'autel : tous les honneurs de l'homme ne seront jamais que quelques grains d'encens, brulés devant un cercueil.
Les distractions du dimanche, expiraient avec la journée ; elles n'étaient pas même régulières. souvent pendant la mauvaise saison, des mois entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la porte de notre retraite. si la tristesse était grande sur les bruyères de Combourg, elle était encore plus

grande dans le château. on éprouvait en y entrant la même sensation qu'à la chartreuse de grenoble : lorsque je visitai celle-ci, je traversai un désert dont la solitude allait toujours croissant ; je crus qu'elle finirait au monastère ; mais on me montra dans les murs du couvent les petits jardins des chartreux, encore plus solitaires que les bois. enfin au centre du monument religieux, je trouvai enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, le cimetière des muets cénobites ; sanctuaire d'où le silence éternel, comme la divinité du lieu, étendait sa puissance sur les montagnes et dans les forêts d'alentour.
Le calme morne du château était augmenté par l'humeur

taciturne et insociable de mon père. au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il nous avait dispersés dans tous les coins de l'édifice. sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l'est, et son cabinet dans la petite tour de l'ouest. les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir, et dans une table couverte de titres et de parchemins ; un arbre généalogique de la famille des chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes depuis le pistolet jusqu'à l'espingole, depuis le couteau de chasse jusqu'à l'épée. l'appartement de ma mère occupait la partie du corps

de logis qui se trouvait au dessus de la grande salle, entre les deux petites tours. il était orné de glaces de venise à facette, et parqueté. ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. la femme de chambre couchait loin de là dans le corps de logis des grandes tours. moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle du grand escalier qui communiquait de la cour intérieure à toutes les parties du chateau. au bas de cet escalier le valet de chambre de mon père et le domestique habitaient des caveaux voutés, et la cuisinière logeait dans la grosse tour de l'ouest auprès de l'appartement dont on avait fait les cuisines.

Mon père se levait à quatre heures du matin hiver comme été, et venait dans la cour intérieure appeller son valet de chambre à l'entrée de l'escalier de la tourelle. le valet de chambre éveillé faisait une tasse de café : mon père prenait ce café à cinq heures et travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à midi. ma mère et ma sœur déjeunaient chacune dans leur chambre, à huit heures du matin. je n'avais aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeuner ; j'étois censé étudier jusqu'à midi : la plupart du tems je ne faisais rien.
À onze heures et demie on sonnait le diner que l'on servait

à midi. la grande salle servait à la fois de salle à manger et de salon. on dinait et l'on soupait à l'une de ses extrémités du coté de l'est, et après les repas on revenait se placer à l'autre extrémité du coté de l'ouest, devant une énorme cheminée. la grande salle était boisée, peinte en gris blanc, et ornée de vieux portraits depuis le règne de François 1 jusqu'à Louis XIV. parmi ces portraits on distinguait ceux de Condé et de Turenne. un tableau représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troye, était suspendu au dessus de la cheminée.
Après le diner on restait ensemble jusqu'à deux heures ; alors

si l'été mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers, ou se promenait dans l'étendue du vol du chapon ; si l'automne ou l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle où elle passait quelques heures en prières. cette chapelle était un oratoire sombre embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'attendait guères à trouver dans un chateau au fond de la Bretagne. j'ai aujourd'hui en ma possession, une petite sainte famille de l'Albane peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle : c'est tout ce qui me reste de Combourg.
Lorsque mon père était parti, et que ma mère était en prières,

Lucile s'enfermait dans sa chambre : je regagnais ma cellule ou j'allois courir les champs.
À huit heures, la cloche annonçait le souper. après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron : mon père prenait son fusil, et tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. ma mère, Lucile et moi, nous regardions les bois, le ciel, le dernier rayon du soleil, les premières étoiles. à dix heures on rentrait et l'on se couchait.
Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. après le souper lorsqu'on était revenu de la table à la cheminée, ma mère se jetait en soupirant sur un vieux lit de jour de

siamoise flambée. on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. je m'asseyais auprès du feu avec Lucile. les domestiques enlevaient le couvert, et se retiraient. mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. il était vêtu d'une robe de chambre de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. sa tête demi chauve était couverte d'un grand [au-dessus de la ligne] bonnet blanc, qui se tenait tout de bout. lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie, qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres. puis il revenait

lentement vers la lumière et sortait peu à peu de l'obscurité comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. il nous disait en passant d'un ton sévère : de quoi parliez-vous ? saisis de terreur nous ne répondions rien : il continuait sa marche. le reste de la soirée l'oreille n'était plus frappée que du bruit égal et mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère, et du murmure du vent.
Un seul incident variait ces soirées qui figureraient dans un roman du onzième siècle. il arrivait que mon père

interrompant sa promenade, venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous faire l'histoire de la détresse de son enfance et des traverses de sa vie. il racontait des tempêtes et des périls, un voyage en Italie, un naufrage sur la côte d'Espagne : c'était alors qu'il avait traversé ces nobles royaumes que son fils devait aussi parcourir, poussé par d'autres passions et d'autres malheurs. il avait vu Paris ; il en parlait comme d'un lieu d'abomination et comme d'un pays étranger et lointain : les Bretons trouvaient que la chine était dans leur voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du monde. j'écoutais avidement

mon père. lorsque j'entendais cet homme si dur à lui même, regretter de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se plaindre en paroles courtes, mais amères de sa destinée ; lorsque je le voyois à la fin de son récit se lever brusquement, s'envelopper dans son manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord ses pas, puis les ralentir, en les réglant sur les mouvemens de son cœur, l'amour filial remplissait mes yeux de larmes, je repassais dans mon esprit les chagrins de mon père ; et il me semblait que les souffrances endurées par l'auteur de mes jours, n'auraient dû tomber que sur moi.
Dix heures sonnaient enfin à l'horloge du chateau,

mon père s'arrêtait subitement. le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest puis revenait dans la salle, son flambeau à la main, pour se rendre dans sa chambre à coucher au fond de la petite tour de l'est. Lucile et moi nous tenions sur son passage, tremblans de respect et de frayeur. nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. il penchait vers nous sa tête vénérable sans nous répondre, continuait sa route, s'enfonçait dans

les ombres de la salle, disparaissait dans un corridor et se retirait dans la tour dont nous entendions les portes se refermer sur lui. dans ce moment le talisman était rompu : ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles. si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher, et nous lui reprenions dans un quart d'heure, tout ce qu'il nous avait dérobé dans un jour.
Le torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de

chambre et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. avant de me retirer, elles me fesaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. tous les contes qui faisaient la tradition du chateau, leur revenaient en mémoire. les gens étaient persuadés qu'un certain Comte de Combourg, mort il y avait deux cents ans, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré plusieurs fois dans le grand escalier de la tourelle. deux faits mieux prouvés venaient mêler pour ma mère et pour Lucile la crainte des voleurs à celles des revenants et de la nuit.

il y avait quelques années que mes quatre sœurs, alors fort jeunes, se trouvaient seules à Combourg avec mon père. une nuit elles étaient occupées à lire ensemble la mort de Clarisse. déjà tout effrayées des détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme dans l'escalier de la tour, qui conduisait à leur appartement : il était une heure du matin. épouvantées elles éteignent la lumière et se précipitent dans leurs lits. on approche, on arrive à la porte de leur chambre ; on s'arrête un moment comme pour écouter ; ensuite on s'engage dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père :

quelque tems après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre et le bruit des pas qui s'éloignent, s'évanouit dans la profondeur du chateau.
Mes sœurs n'osaient parler le lendemain, car elles craignaient que le revenant ou le voleur ne fut mon père lui même qui avait voulu les surprendre. il les mit à l'aise en leur demandant si elles n'avaient rien entendu. il raconta qu'on était venu à la porte de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eut ouverte sans un coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. éveillé en sursaut il avait saisi ses pistolets, mais le bruit cessant il avait cru s'être

trompé, et il s'était rendormi. il est probable qu'on avait voulu l'assassiner : les soupçons tombèrent sur un des domestiques ; il est certain qu'un homme à qui le chateau eut été inconnu, n'aurait pas pu trouver l'escalier dérobé par où l'on descendait à la chambre de mon père.
Une autre fois dans une soirée du mois de décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle : on ouvre une porte derrière lui, il tourne la tête et apperçoit un homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelans. mon père tire du feu de grosses pinces dont on se servait pour remuer les quartiers d'arbres dans le foyer : armé de

ces tenailles rougies, il se lève : l'homme s'effraye sort de la salle traverse la cour intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit.
Ces récits occupaient tout le tems du coucher de ma mère et de ma sœur ; elles se mettaient au lit mourantes de peur. je me retirais dans mon donjon au haut de la tourelle du grand escalier. la cuisinière rentrait dans la grosse tour de l'ouest, les domestiques descendaient dans leur souterrain, et huit personnes ainsi dispersées dans les diverses parties d'une forteresse, sans communication entre [au-dessus de la ligne] elles, sans sonnettes, sans aucun moyen de se faire entendre, s'endormaient comme elles pouvaient aux cris des chouettes et au bruit du vent.

La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure. le jour, j'avois en perspective les créneaux de la courtine opposée d'où pendaient des scolopendres et où croissait un prunier sauvage. quelques martinets qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls compagnons. la nuit je n'appercevais qu'un petit morceau du ciel, et quelques étoiles. quand la lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'ouest, j'en étois averti par ses rayons qui éclairaient mon lit à travers les vitraux de la fenêtre. des chouettes voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant entre la lune et moi,

dessinaient sur mes rideaux, l'ombre mobile de leurs ailes. relégué dans l'endroit le plus désert à l'ouverture des galeries des tours, je ne perdois pas un des murmures du vent, et ces murmures étaient étranges : quelquefois le vent semblait courir à pas légers ; quelquefois, il laissait échapper des plaintes : tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissemens : puis tous ces bruits expiraient pour recommencer encore. à quatre heures du matin la voix du maître du chateau, appellant le valet de chambre à l'entrée des voutes séculaires, se faisait entendre, comme la voix du dernier phantôme de la nuit.

Dans mon enfance ces bruits m'avaient pénétré de terreur : je me cachais sous ma couverture où je suois à grosses gouttes et ne m'endormais qu'au jour. j'avais été bercé de toutes les histoires d'apparitions que les nourrices bretonnes se racontent depuis le tems d'Olivier de Clisson et de Bertrand Duguesclin. cet entêtement de mon père à faire coucher un enfant seul au haut d'une tour, pouvait avoir quelque inconvénient ; mais il eut certainement pour moi un avantage. j'appris peu à peu à vaincre mes terreurs. cette manière violente de me traiter me donna le courage d'un homme, sans me faire perdre cette

sensibilité d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. au lieu de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenans, on me força de les braver. lorsque mon père me disait avec un sourire ironique : Mr le Chevalier a peur ? il m'aurait fait coucher avec un mort. lorsque mon excellente mère me disait : mon enfant tout n'arrive que par la permission de Dieu. vous n'avez rien à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien. j'étais plus rassuré que par tous les argumens de la philosophie.
Mon succès fut si complet qu'à l'âge de seize ans, où

j'étais parvenu lorsque je tombai de Brest à Combourg, les vents de la nuit loin de m'épouvanter ne servaient plus que de jouets à mes caprices et pour ainsi dire d'ailes à mes songes. mon imagination allumée par le feu naissant des passions se jetait sur tous les objets, ne trouvait nulle part assez de nourriture et auroit dévoré la terre et le ciel. c'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. toute extraordinaire que paraîtra cette histoire, elle ne contiendra pourtant que la pure vérité.
Replongé dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir moi-même dans le passé, de me montrer tel que j'étais

tel peut-être que je regrette de n'être plus, malgré les tourmens que j'ai endurés.
Je fus à peine revenu de Brest à Combourg qu'il se fit dans mon existence une révolution complète ; l'enfant disparut et l'homme se montra, avec ses joyes qui passent et ses chagrins qui restent.
D'abord tout devint passion chez moi, en attendant les passions véritables. lorsqu'après un diner silencieux où je n'avais osé ouvrir la bouche devant mon père, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient incroyables. je ne pouvais descendre le perron d'un

seul trait, je me serais précipité. j'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour laisser se calmer mon agitation ; mais aussitôt que j'avais atteint la cour verte et les bois, que je me sentais en liberté, je me mettais à sauter, à courir, à m'éjouir dans les vents, jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces, haletant, et comme enivré.
Mon père me menait quelquefois à la chasse : le goût de la chasse me saisit et je le portai à la fureur. je vois encore le champ de genêts et la place où j'ai tué mon premier lièvre. il m'est souvent arrivé en automne de demeurer quatre et cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture pour attendre

au bord d'un étang des canards sauvages. même aujourd'hui je ne suis pas de sang froid quand un chien tombe en arrêt ; et quoique je tire bien, le trouble que me cause une compagnie de perdrix qui s'enlève autour de moi, nuit à la justesse de mon coup. je manque rarement le but à la remise lorsque la pièce de gibier part isolément. toutefois dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fond d'amour pour l'indépendance. franchir les fossés, parcourir les champs, les bois, les marais et les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant puissance et solitude, c'était pour moi une grande jouissance. quelquefois je m'emportais si loin dans mes courses, que ne pouvant plus marcher par excès de lassitude, les gardes étaient obligés de me rapporter sur leurs bras.