Livre I (copie de 1826, NAF 12966)
Livre I : Saint-Malo, Lucile, Géril (p. 38 à 84)

Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive ; quelques notions de dessin, de langue anglaise et de mathématiques paroissoient plus que suffisans pour [mot biffé] l'éducation d'un cadet voué d'avance à la rude vie d'un marin, quand je fus rapporté à St Malo mon père commençoit à faire de fréquents voyages à Combourg où il finit par se fixer avec sa famille ; mon frère étoit au collège de St Brieux et mes quatre sœurs vivoient auprès de ma mère.
Toute la tendresse de celle ci étoit portée sur son fils ainé ; non qu'elle n'aimat ses autres enfans ; mais elle témoignoit une préférence aveugle au jeune comte de Combourg.

J'avois bien il est vrai comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (c'étoit ainsi qu'on m'appelloit) quelques priviléges sur mes sœurs ; mais en dernier résultat j'étois abandonné aux soins des domestiques ; ma mère, d'ailleurs pleine d'esprit et de vertus, étoit préoccupée par son amour pour mon frère, par les soins de la société et par les devoirs de la religion. La Comtesse de Plouer ma marraine, étoit son amie intime ; elle voyoit aussi beaucoup les parens de Maupertuis et de l'abbé Trublet, tous deux nés à St Malo ; elle aimoit la politique, le bruit, le monde ; elle s'étoit

jetée avec chaleur dans l'affaire de Mr de la Chalotais, elle rapportoit dans son intérieur une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie et de chicane qui nous empêchèrent d'abord de reconnoitre ses admirables qualités, avec de l'ordre, ses enfans étoient tenus sans ordre ; avec de la générosité elle avoit l'apparence de l'avarice, avec de la douceur d'ame elle grondoit toujours ; mon père étoit la terreur des domestiques ; ma mère en étoit le fléau.
De ce caractère de mes parens sont nés les premiers

sentimens de ma vie. Je trouve un charme triste à remonter à présent à la source de mes penchants et à me demander quelles furent les personnes que j'aimai aussitôt que je sentis mon existence, hélas dans l'enfance même, les tendresses sont mêlées de larmes, l'homme ne s'attache à quelque chose que pour être malheureux.
Mon premier penchant ne fut pas bien noble, ce ne fut point ma famille qui l'obtint, ceci pourra faire faire des réflexions aux pères et mères ; j'aimai avec fureur, celle qui prit soin de moi ; c'étoit une bonne fille appellée la Villeneuve dont j'écris le nom ici avec un mouvement de

reconnoissance et les larmes aux yeux ; la Villeneuve étoit une espèce de surintendante de la maison, tantôt bonne d'enfans, tantôt à l'office, tantôt à la cuisine ; me portant partout dans ses bras, me donnant à la dérobée tout ce qu'elle pouvoit trouver, essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant, et marmottant toujours, c'est celui là qui ne sera pas fier, qui a un bon cœur, qui aime les pauvres gens ; tiens petit garçon et elle me bourroit de vin et de sucre, je ne pouvois quitter cette femme, je poussois des cris aigus quand il falloit m'en séparer, ayant été

une fois renvoyée par ma mère, on fut obligé de la faire revenir, ou je serois mort. Je restai pamé de douleur une journée entière, refusant toute nourriture, en me rappellant la violence de mon chagrin, je vois que les enfans sont capables d'aimer plus fortement qu'on ne le pense.
Le valet de chambre de mon père, le bon la France partageoit avec la Villeneuve une partie de mes affections, mais bientôt je contractai une amitié plus digne qui fit longtems le charme et qui fait aujourd'hui le regret de ma vie.
Lucile la quatrième de mes sœurs avoit deux ans plus que moi.

Comme la dernière des quatre filles elle étoit la plus négligée et la moins aimée ; elle n'avoit que la dépouille de ses sœurs ; qu'on se représente une pauvre petite fille maigre, trop grande pour son age ayant des bras dégingandés, un air timide et malheureux, languissant dans un coin comme une chevrette malade ; qu'on se représente encore cette pauvre petite fille parlant avec difficulté et ne voulant rien apprendre et qu'on lui mette une robe usée faite pour une autre taille que la sienne, qu'on renferme sa poitrine dans un corps piqué dont les pointes lui faisoient des plaies

aux cotés, qu'on soutienne son long cou par un colier de fer garni de velours brun, ses cheveux retroussés sur le haut de la tête fortement poudrés et pomadés avec une toque d'étoffe noire, voilà la pauvre créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel, personne n'auroit soupçonné dans la chétive Lucile, les talens et la beauté qui devoient un jour se montrer en elle ; elle me fut livrée comme mon jouet et comme ma servante ; je n'abusai point de mon pouvoir ; si quelque chose me faisoit m'estimer moi même, ce seroit le sentiment que j'éprouvai à l'age de six ans pour ma

sœur, au lieu de la soumettre à mes volontés je devins son défenseur, j'avois le cœur gros lorsque je la voyois plus mal habillée que mes autres sœurs. Quand le maître d'écriture la grondoit ou lui donnoit des coups de règle sur ses doigts enflés par les engelures, je me jetois furieux sur le maître ; si on la punissoit, il falloit abréger la pénitence ou consentir à entendre mes éternels pleurs. Mon cœur saignoit de l'injustice dont ma Lucile étoit l'objet. Le sentiment le plus prononcé en moi est certainement l'horreur de l'oppression et le désir de secourir la faiblesse. Ce désir m'a

souvent compromis ; car il m'entraîne d'une manière irrésistible ; voilà pourquoi les triomphes du méchant loin de me faire céder m'ont constamment porté à la résistance. Plus le crime obtient de victoires, moins je capitule. Il m'a quelquefois tenu la bayonnette sur la poitrine, il a mis ma vie et ma fortune au prix de mon silence, mais j'ai toujours comme d'Assas crié à ceux qui me suivoient, à moi, c'est l'ennemi.
Je croissois donc sans études, dans ma famille, nous n'habitions plus la maison où j'étois né ; ma mère occupoit un très bel hôtel en face de la porte de la ville qui s'ouvre sur la chaussée appellée le Sillon, parceque

parcequ'elle s'élève en effet comme le dos d'un sillon au milieu des flots.
St Malo est bati comme on sait dans une isle [mot biffé] n'est jointe à la terre ferme que par la chaussée dont je viens de parler. Cette chaussée a une demie lieue de long. Elle est battue d'un coté par la pleine mer, de l'autre par la mer du [tache sur le mot] qui entre dans le port après avoir embrassé la ville. Quand la mer est basse, le port reste à sec, et sur le coté de la pleine mer se découvre une grève du plus beau sable [au-dessus de la ligne, avec renvoi : on peut alors faire à pied le tour de la ville]. On voit auprès et au loin des forts batis au milieu de la mer sur des rochers

des ilots déserts, des récifs et des écueils, la ville est ceinte de murs divisés en grands et en petits murs sur lesquels on se promène, et défendue par un chateau de construction demi gothique ouvrage de la duchesse Anne.
C'est donc sur les grèves du coté de la pleine mer entre le chateau et un fort appellé le fort royal que se rassembloient les enfants de la ville. C'est là que conduit par une bonne ou un domestique j'ai été élevé comme le compagnon des vents et des flots. mon grand plaisir étoit de lutter contre les tempêtes avec les vagues, qui tantôt se retiroient devant moi.

tantôt couroient après moi sur la rive. Une autre grande occupation étoit de batir avec mes camarades des monuments de sable que nous appellions des tours ; ils étoient plus ou moins vastes, plus ou moins beaux, selon la force ou le goût des petits architectes, notre joie étoit extrême, lorsqu'à la mer montante, nous voyions s'approcher le premier flot pour envahir nos retranchements, comme Neptune lorsqu'il attaqua la muraille des grecs. Souvent nous ménagions des ouvertures souterraines par où l'eau entroit dans l'intérieur de nos murs avant de les

avoir renversés, le second flot sappoit la base du monument qui disparoissoit au troisième. Combien de fois depuis cette époque ai-je cru batir pour l'éternité des chateaux qui se sont plus vite évanouis que mes palais de sable !
On me conduisoit tous les matins avec Lucile chez des espèces de religieuses qui montroient à lire aux enfans. Lucile lisoit fort mal, je lisois encore plus mal qu'elle. On la grondoit, je battois les sœurs ; grandes plaintes portées à ma mère. Je commençois à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. [mots biffés]

Ce qu'il y a de plaisant, c'est ce que ces idées là entroient dans la tête de mes parents. Mon père disoit gravement [mots biffés] devant moi en branlant la tête que tous les chevaliers de Chateaubriand avoient été des coureurs de lièvres, des ivrognes, des querelleurs ; ma mère soupiroit et grognoit en voyant le désordre de ma parure. Tout enfant que j'étois le propos de mon père me révoltoit, j'en sentois pour ainsi dire le danger et l'inconvenance. Quand ma mère couronnoit ses remontrances par l'éloge de mon frère, qu'elle appelloit

un Caton, un héros, je me sentois prêt à faire tout le mal qu'on sembloit attendre de moi.
Il est vrai que je remplissois la maison de tous les polissons de [mots biffés : tous les polissons] de la ville, j'avois fait connoissance avec eux sur la grève et ils étoient devenus mes plus chers amis. J'étois vêtu comme eux. Mes chemises tomboient en lambeaux. Je n'avois jamais une paire de bas qui ne fut outrageusement trouée. Je perdois souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J'avois le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires et j'étois si sale qu'on n'osoit pas me toucher.

Frisé par dessus l'oreille, mes cheveux qu'on ne peignoit que tous les samedis, devenoient ce qu'ils pouvoient sous une couche de poudre et de pomade, enfin ma figure étoit quelquefois si étrange, que ma mère au milieu de sa colère ne pouvoit s'empêcher de rire et de s'écrier, qu'il est laid ! „ j'aimois pourtant et j'ai toujours aimé la propreté et même l'élégance. Souvent la nuit, j'essayois de racommoder mon ajustement. La bonne Villeneuve et ma Lucile m'aidoient à réparer ma toilette pour m'épargner des pénitences et des gronderies ; mais ces soins ne servoient qu'à rendre mon

accoutrement plus bizarre ; j'étois surtout désolé quand je paroissois déguenillé au milieu des enfans parés de leurs plus beaux habits à certains jours de l'année : il y a à St Malo des espèces de foires qu'on appelle des assemblées qui se tiennent dans des isles et sur des forts aux environs de la ville, on s'y rend à pied quand la mer est retirée, ou en bateau lorsqu'elle est pleine. La foule des matelots et des paysans, le concours des marchands, les tentes élevées au bord de la mer, les vaisseaux qui entroient au port ou mouilloient en rade, les salves d'artillerie, le branle

des cloches, tout contribuoit à répandre dans ces fêtes le mouvement et la gaité. J'étois le seul qui n'en partageât pas la joie ; j'y paroissois mal vêtu et sans argent pour acheter des jouets ou des gateaux. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la mauvaise fortune, j'allois m'asseoir loin de la foule auprès de ces flaques d'eau que la mer laisse dans la concavité des rochers, je m'amusois à voir voler les oiseaux de mer, ou à ramasser des coquillages. Le soir en rentrant je n'étois guère plus heureux. J'avois le malheur d'avoir pour certains mets une répugnance invincible ; on me forçoit d'en manger ; j'implorois les yeux de la France pour qu'il

m'enlevât mon assiette, lorsque mon père par hazard tournoit la tête, car si je laissois ce qu'on m'avoit servi j'allois me coucher sans souper ; j'ai souvent ainsi souffert de la faim ; pour le feu même rigueur ; on ne souffroit pas que j'approchasse de la cheminée. Il y a loin de là aux soins qu'on donne aux enfants aujourd'hui.
Mais si j'avois des peines qui ne sont pas connues de l'enfance j'avois aussi des plaisirs qu'elle ignore presqu'entièrement ; on ne sait plus ce que c'est que les fêtes de religion et de famille où la patrie entière et le dieu de cette patrie avoient l'air de se réjouir avec vous. Noël, le

le premier jour de l'an, les Rois, Paques, la Pentecôte, la saint Jean, graces à la religion étoient pour moi des jours de bonheur. Il n'y a que la St François qu'on ne chomoit point. On n'a jamais célébré ma fête. Car je n'ai jamais apporté de joie à personne, comme Job, j'ai maudit le jour où je suis né. Cette petite ville de St Malo remplie de hardis navigateurs et d'hommes habitués aux périls, se distinguoit par sa piété, elle avoit de plus quelque chose d'étranger et rappelloit singulièrement l'Espagne par ses mœurs et même par le costume de ses habitants ; plusieurs familles en

étoient établies à Cadix, et plusieurs familles de Cadix résidoient à St Malo. St Malo lui même par sa position dans une presqu'isle, par le caractère de son architecture, par sa chaussée, ses citernes, ses murs, ses forts avancés dans la mer, a beaucoup de ressemblance avec Cadix, et quand j'ai vu cette dernière ville, je me suis souvenu de la première.
La Cathédrale de St Malo placée au centre de la ville d'un assez mauvais gothique, est grande, sombre, et religieuse, et la multitude des autels, des saints, et des chapelles, la rend extrêmement dévote.

Deux couvents de filles, dont l'un collé aux remparts avoit vue sur la mer, un couvent de cordeliers et un autre de Bénédictins, l'église d'un très bel hopital appellé St Sauveur, quelques petites chapelles isolées où les matelots accomplissoient des vœux après des naufrages, composoient les édifices religieux de la ville, il y en avoit d'autres dans un faubourg charmant appelé St Servan, situé en terre ferme, entre le port marchand et le port militaire, à l'embouchure de la Rance. Aux fêtes dont j'ai parlé plus haut, on me conduisoit avec mes sœurs à [« à » au-dessus d'un mot biffé] ces diverses églises, quelquefois c'étoit le couvent des Ursulines, bâti sous les murs

de la ville au bord de la mer, mon oreille étoit frappée par la douce voix de quelques femmes invisibles dont les paisibles cantiques se méloient aux mugissements des vagues, pour louer celui qui creusa le gouffre des mers et l'abyme du cœur de l'homme ; le plus souvent on nous menoit à la cathédrale, lorsque dans l'hyver à l'heure du Salut, la Basilique étoit remplie d'une foule immense, que les autels étoient illuminés de toutes parts, qu'on voyoit de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants tenant de petites bougies pour éclairer leurs livres de prières, que la multitude au moment de la bénédiction chantoit en chœur le tantum Ergo, que dans l'intervalle de ces chants on

entendoit le vent de la mer et les tempêtes de noël ébranlant les vitraux de l'église, j'éprouvois tout enfant que j'étois un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avois pas besoin que la Villeneuve me dit de joindre mes mains pour prier Dieu par tous les noms que ma mère m'avoit appris. Ce que je ne vois aujourd'hui que par les yeux de la foi, je le voyois comme en réalité, Dieu descendant sur l'autel au son de la cloche sacrée. Les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux à l'éternel. Je courbois mon front ; hélas ! il n'étoit point encore [au-dessus de la ligne] chargé de ces ennuis qui pèsent quelquefois si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu'on

l'a inclinée au pied des autels.
Tel marin au sortir de ces pompes, s'embarquoit fortifié contre la nuit et les orages, tandis que tel autre rentroit au port en se dirigeant sur le dome de l'église, car le clocher de la Cathédrale de St Malo est placé de manière qu'il sert de relèvement aux pilotes, pour se diriger à travers les passes dangereuses de la rade, c'est ainsi que la religion et les périls étoient continuellement en présence sur mon écueil paternel, et que leur double image se présentoit inséparable à ma pensée, à peine étois-je né, que j'entendis parler de mourir. Les nuits, un homme alloit avec une sonnette par les rues

avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères qui venoit de quitter la vie. Je voyois presque toutes les années des vaisseaux se perdre sous mes yeux, et lorsque je jouois avec les flots sur les grèves, la mer rouloit quelquefois des cadavres à mes pieds. On avoit confié mon éducation à la providence, elle ne m'épargnoit pas les leçons.
Voué à la sainte vierge, comme je l'ai dit, on avoit eu soin de me faire connoitre et aimer ma protectrice, son image étoit placée au chevet de mon lit et je la retrouvois partout, dans les ex-voto et dans les chapelles ; la première chose que j'ai sue par cœur, est un cantique de

matelots commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge en votre secours ;
servez moi de défense
prenez soin de mes jours.
et quand ma dernière heure
viendra finir mon sort,
permettez que je meure
de la plus sainte mort.
J'ai entendu depuis chanter ce cantique sur la mer dans un naufrage

où je me trouvois moi même engagé, telles sont les impressions de l'enfance, que je répète encore ces méchantes rimes avec plus de plaisir que les plus beaux vers d'homère, et qu'une vierge gothique, vêtue d'une robe de soie bleue, garnie d'une dentelle d'argent m'inspire plus de dévotion que la plus belle vierge de Raphaël.
Du moins si ma sainte patronne, si cette étoile des mers, Stella maris, qui calme la fureur des flots avoit pu appaiser les troubles de ma vie ! mais il falloit que je fusse agité même dans mon enfance, j'ai dit comment ma révolte contre les maîtresses de Lucile commença

ma mauvaise renommée ; un camarade qui devint mon intime ami, acheva de me perdre.
Mon oncle de Chateaubriand du Plessis, établi à St Malo comme son frère, avoit comme lui quatre filles, et deux garçons, de mes deux cousins (Pierre et Armand) qui formoient d'abord ma société, l'un Pierre devint page de la Reine, l'autre Armand, fut envoyé au collège, comme destiné à l'état ecclésiastique, Pierre au sortir de page, entra dans la marine et périt dans un voyage à la côte d'Affrique. Armand prit le parti des armes, servit pendant toute l'émigration, fit intrépidement dans une

petite chaloupe, vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le Roi en 1798, à la plaine de Grenelle, il a laissé un fils que j'ai placé dans les gardes de Monsieur, sa sœur ainée qui a pris le voile, est aujourd'hui supérieure des religieuses trappistes.
Privé presque tout de suite de la société de mes cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle, au second étage de l'hotel que nous habitions demeuroit un gentilhomme nommé Géril qui avoit un fils et deux filles. Ce fils étoit élevé tout autrement que moi, enfant gaté, tout ce

qu'il faisoit étoit trouvé charmant, c'étoit un véritable démon. Il ne se plaisoit qu'à se battre, et surtout à exciter des querelles dont il se créoit le juge. Il jouoit des tours perfides aux bonnes qui menoient promener les enfants, il n'étoit bruit que de ses espiègleries, qu'on transformoit en crimes les plus noirs, le père rioit de tout et Joson n'en étoit que plus chéri. Géril avoit deux ans plus que moi. Il devint mon intime ami, et prit sur moi un ascendant incroyable. Je profitai sous un tel maître quoique mon caractère fut entièrement opposé au sien ; j'aimois les jeux solitaires, je ne cherchois querelle à personne. Géril recherchoit les plaisirs de la foule et ne se

plaisoit qu'au milieu des bagarres d'enfants, quand quelque polisson me parloit Géril me disoit : tu le souffres, à ce mot je croyois mon honneur compromis, et je sautois aux yeux du téméraire qui avoit osé s'approcher de moi, la taille et l'age n'y faisoient rien, et j'étois souvent battu ; mon ami spectateur du combat, applaudissoit à mon courage mais il ne faisoit rien pour me secourir, quelque fois il formoit une armée de tous les petits garçons qu'il rencontroit, nous nous divisions en deux bandes, et nous nous battions sur la grève, à coups de pierres.
Un autre jeu inventé par Géril étoit encore plus dangereux lorsque la mer étoit haute et qu'il y avoit une tempête les flots en se brisant

au pied du chateau du coté de la grande grève, jaillissoient jusqu'aux embrasures des tours à trente pieds d'élévation, au dessus de la base d'une de ces tours régnoit un parapet étroit glissant et incliné par lequel on pouvoit communiquer à l'ouvrage extérieur qui défendoit le fossé du chateau, il s'agissoit de saisir l'instant entre deux vagues, et de passer rapidement dans l'endroit périlleux avant que le flot se brisat et couvrit la tour ; voici venir une montagne d'eau qui s'avançoit en mugissant, et qui si vous tardiez d'une minute, pouvoit vous entraîner ou vous écraser contre le mur, pas un de nous ne se refusoit à l'aventure mais j'ai souvent vu

des enfans pâlir avant de la tenter.
On pouvoit craindre par le penchant de Géril à pousser les autres aux combats dont il restoit spectateur, qu'il ne déployat pas dans la suite un caractère fort généreux ; c'est lui pourtant qui sur un plus petit théatre a peut être surpassé l'héroïsme de Régulus ; devenu officier de marine, il fut pris à l'affaire de Quiberon, le combat étant fini, et les vaisseaux anglais, continuant de tirer sur l'armée républicaine, Géril se jeta à la nage, gagna les vaisseaux, dit aux anglais de cesser le feu, en leur annonçant le malheur et la capitulation des émigrés ; on voulut du moins le sauver en lui jetant une

corde et l'engageant à monter à bord ; je suis prisonnier sur parole, cria-t-il du milieu des flots, et il retourna à terre à la nage ; il fut fusillé avec ses nobles compagnons. Je pense avec orgueil que cet homme a été mon premier ami, et que tous les deux, mal jugés dans notre enfance, nous nous liames par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour, et que c'est dans le coin le plus obscur de la monarchie, sur un misérable rocher, que sont nés ensemble et presque sous le même toit deux hommes dont les noms ne seront peut être pas tout à fait inconnus dans les annales de l'honneur et de la fidélité.

Les malédictions dont les bonnes frappoient Géril, rejaillissoient sur son ami, et augmentoient considérablement ma mauvaise réputation. On me fit surtout un crime d'une chose dont j'étois innocent, les méprises sont communes dans la vie.
Nous étions tous un dimanche sur la grande grève, c'étoit l'heure du flux. On voit au pied du chateau et le long de la chaussée qui unit St Malo à la terre ferme, de gros pieux enfoncés dans le sable et destinés à rompre l'impétuosité des vagues, un de nos grands plaisirs étoit de monter au haut de ces pieux, de nous y asseoir et de voir passer au dessous de nous les premiers flots de la mer montante. Nous avions

donc pris nos places comme de coutume, plusieurs petites filles avoient grimpé sur les pieux avec nous et nous étions une vingtaine d'enfants assis et rangés à la file. J'étois le plus avancé vers la pleine mer, et je n'avois au dessous de moi qu'une jolie petite fille qui rioit de plaisir, et qui pleuroit de peur, Géril se trouvoit à l'autre extrémité de la file du coté de la terre, la mer arrivoit, il faisoit du vent, déja on entendoit les bonnes et les domestiques, qui crioient „ descendez mademoiselle ! descendez monsieur ! Géril attend une grosse lame lorsqu'elle passe au dessus de nous il pousse tout à coup l'enfant qui étoit

assis devant lui, celui là se renverse sur un autre, et celui ci sur un autre toute la file s'abat comme des moines de cartes ; mais chacun est retenu par son voisin, il n'y eut que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je tombai, et qui n'étant appuyée par personne, fut jetée dans la mer ; la lame l'entraina en se retirant, aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussent leurs robes jusqu'au genou, et tripotant dans la mer chacune saisissant son enfant et lui donnant une tappe. La petite fille fut repêchée ; mais elle dit que c'étoit moi qui l'avois jetée en bas, les bonnes fondent

sur moi, je leur échappe, je cours me cacher dans la cave de la maison, l'armée femelle arrive en hurlant, ma mère et mon père étoient heureusement sortis, la Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflète l'ennemi le plus avancé ; le véritable auteur du mal Géril, riant à mourir quand il m'avoit vu poursuivi par les bonnes, me préta pourtant son secours ; il monta chez lui et avec ses deux sœurs, il jeta par la fenêtre de l'eau et des pommes cuites aux assaillantes, elles levèrent le siège à l'entrée de la nuit, mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand âgé de sept ans [au-dessus de la ligne] passa pour un homme atroce, un reste de ces

méchants garnements dont St Aleth avoit purgé son rocher.
Une autre aventure mit fin à cette première partie de mon histoire et produisit un changement considérable dans le système de mon éducation.
J'allois un jour à St Servan avec Géril ; ce joli faubourg dont j'ai déja parlé est en terre ferme, et séparé de St Malo par le port marchand. pour y arriver lorsque la mer est retirée, on passe des courans d'eau sur de petits ponts de pierre fort étroits que la mer couvre au moment du flux. Les deux domestiques qui nous accompagnoient étoient restés assez loin derrière nous, nous apperçevons à l'extrémité d'un des ponts,

deux grands mousses qui venoient à notre rencontre, Géril me dit, laisserons nous passer ces gueux là, et aussi tôt, il leur crie, „ à l'eau canards ! „ ceux ci qui étoient les plus forts, et qui en qualité de mousses n'entendoient pas la raillerie, avancent fièrement, Géril recule avec moi nous nous plaçons à l'extrémité du pont, et saisissant des pierres, nous les jetons à la tête des mousses, ils courent sur nous, nous forcent à abandonner notre poste, s'arment eux mêmes de cailloux et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'est à dire jusqu'à

nos domestiques ; je ne fus pas comme horatius coclès frappé à l'œil, mais à l'oreille, un galet m'atteignit si rudement que mon oreille droite à moitié déchirée tomboit sur mon épaule. Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour à la maison paternelle, quand mon ami rentroit avec un œil poché, une culotte déchirée, il étoit plaint, caressé, choyé, habillé ; moi j'étois grondé mis en pénitence, et je demeurois tout nud, le coup que j'avois reçu étoit dangereux, mais jamais la France ne put me persuader de rentrer chez mes parents, tant j'étois effrayé. Je m'allai cacher au second étage chez Géril qui m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette

le mit en train, elle lui représenta une mitre : il me transforma en évêque, et me fit chanter la grand messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du souper, le pauvre pontife fut alors obligé de descendre ; le cœur me battoit de frayeur. Mon père surpris de ma figure et me voyant tout barbouillé de sang, ne dit pas un mot. Ma mère poussa un cri, la France conta mon histoire en m'excusant ; je n'en fus pas moins grondé ; on pensa mon oreille, mais il fut résolu qu'on me sépareroit de Géril et qu'on me feroit sortir de St Malo le plutôt possible.
Tel furent les jeux et [au-dessus de la ligne] les premiers attachements de mon enfance. Je ne sais

si une éducation aussi rude est bonne en principe, mais elle fut adoptée par mes parents sans système et seulement par une suite naturelle de leur humeur, ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a pu donner à mes idées quelque chose de moins semblable à celles des autres hommes, ce qu'il y a de plus certain encore c'est qu'elle a imprimé à mes sentimens un caractère de tristesse né chez moi de l'habitude de souffrir même physiquement, pendant mon enfance, dira-t-on que cette manière de m'élever auroit pu me conduire à détester mes parents et à devenir mauvais fils ? Loin de cela, le souvenir de leur rigueur m'est presque agréable, j'estime et honore

les grandes qualités des auteurs de mes jours. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment furent témoins de mes regrets, c'est à ma mère que je dois la gloire et le bonheur de ma vie, puisque c'est d'elle surtout que je tiens ma religion. Auroit on mieux développé mes talens naturels en me jetant de bonne heure dans des études communes aux hommes ? J'en doute ; les flots, les vents, cette solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenoient peut être mieux à la nature de mon esprit et de mon cœur, peut être dois-je à cette éducation sauvage quelques vertus que j'aurois ignorées. La vérité est qu'aucun système d'éducation n'est

préférable à l'autre ; les enfants aiment ils mieux leurs parents aujourd'hui qu'ils les tutoyent et ne les craignent plus ? Géril étoit gaté dans la même maison où j'étois battu, nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise, devient la chose même qui rend votre enfant distingué ; telle autre qui vous sembloit bonne, fera de votre fils un homme commun. Dieu fait bien tout ce qu'il fait, et c'est sa providence qui nous dirige lorsqu'elle nous réserve pour jouer un rôle sur la scène du monde.
Une occasion de quitter St Malo se présenta tout naturellement ; je touchois à ma