Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de ma vie Livre I : Plancoët, le vœu, l'arrivée à Combourg (p. 85 à 120)

Livre I (copie de 1826, NAF 12966)

Livre I : Plancoët, le vœu, l'arrivée à Combourg (p. 85 à 120)

Mémoires de ma vie · 18 min de lecture · chapitre 4 sur 13

Manuscrit, page 85
p. 85 · BnF, NAF 12966 · Gallica

huitième année et mon père me conduisit à Plancoët afin d'être relevé du vœu que ma nourrice avoit fait pour moi, à la Vierge de Nazareth. Nous descendimes chez ma grand mère Mad. de Bédée, si j'ai vu le bonheur sur la terre, c'étoit certainement dans cette maison, ma grand mère occupoit dans l'unique rue du hameau de l'abbaye, une jolie petite maison dont les jardins descendoient en terrasse sur une vallée et au bout desquels on trouvoit une fontaine entourée de saules ; Mad. de Bédée ne marchoit plus, mais à cela près elle n'avoit aucun des inconvéniens de son age ; c'étoit une agréable vieille, grasse, blanche,

Manuscrit, page 86
p. 86 · BnF, NAF 12966 · Gallica

propre, l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l'antique et une coiffe noire de dentelle nouée sous le menton, elle avoit l'esprit orné [au-dessus de la ligne], la conversation grave, l'humeur sérieuse, elle étoit soignée par sa sœur Melle de Boisteilleul qui ne lui ressembloit que par la bonté, celle ci étoit une petite personne, maigre, enjouée, causeuse, railleuse, elle avoit aimé un comte de Trémigon, lequel comte qui avoit du l'épouser avoit ensuite violé sa promesse ; ma tante délaissée, s'étoit consolée en chantant ses amours, car elle étoit poëte. Je me rapelle lui avoir souvent entendu chantonner en nazillant et les lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodoit

Manuscrit, page 87
p. 87 · BnF, NAF 12966 · Gallica

des manchettes à deux rangs pour sa sœur, un apologue qui commençoit ainsi,

un épervier aimoit une fauvette
et, ce dit on, il en étoit aimé :

ce qui m'a toujours paru singulier pour un épervier. La chanson finissoit par ce refrein.

ah ! Trémigon la fable est elle obscure !
ture lure, lure tarala la la !

que de choses dans le monde finissent comme les amours de ma pauvre tante par ture lure, lure.

Ma grand mère se reposoit sur sa sœur du soin de toute la

Manuscrit, page 88
p. 88 · BnF, NAF 12966 · Gallica

maison ; elle dinoit à onze heures du matin, dormoit deux heures après son diner ; à une heure elle se réveilloit, on la portoit dans son jardin où elle prenoit l'air entourée de sa sœur, de ses enfants et petits enfans. À quatre heures elle rentroit dans son salon, on mettoit une table de jeu ; Melle de Boisteilleul frappoit avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instans après on voyoit entrer trois autres vieilles filles qui sortoient de la maison voisine à l'appel de ma tante ; les trois sœurs dont la plus jeune avoit cinquante huit ans, se nommoient les demoiselles Ville de neuf, filles d'un pauvre gentilhomme

Manuscrit, page 89
p. 89 · BnF, NAF 12966 · Gallica

au lieu de partager son petit héritage, elles en avoient joui en commun, ne s'étoient jamais quittées, et n'étoient jamais sorties de leur village paternel ; liées depuis leur enfance avec ma grand mère elles logeoient porte à porte, et venoient tous les jours du signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur vieille amie. Le jeu commençoit, les bonnes dames se querelloient, c'étoit le seul évènement de leur vie, et le seul moment où l'égalité de leur humeur fut altérée ; à huit heures, le souper ramenoit la sérénité : souvent mon oncle de Bédée frère de ma mère, avec son fils et ses trois filles assistoient au souper de l'ayeule ;

Manuscrit, page 90
p. 90 · BnF, NAF 12966 · Gallica

celle ci animée par cette réunion, faisoit mille contes du vieux tems ; mon oncle racontoit à son tour la bataille de Fontenoy où il avoit été blessé, et finissoit par des histoires un peu franches qui faisoient pamer de rire les bonnes dames, à neuf heures, le souper étant fini, les domestiques entroient ; on se mettoit à genoux et Melle de Boisteilleul disoit la prière. À dix heures tout dormoit dans la maison excepté ma grand mère qui se faisoit faire la lecture par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin. Cette société que j'ai observé la première dans la vie est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort

Manuscrit, page 91
p. 91 · BnF, NAF 12966 · Gallica

entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis [corrigé] [mot biffé], une autre qui ne se rouvroit plus. J'ai vu ma grand mère forcée de renoncer à sa partie de jeu faute des partners accoutumés, j'ai vu diminuer le nombre de ces vieilles amies jusqu'au jour où Melle de Boisteilleul tomba la dernière ; je suis peut être le seul homme au monde qui se souvienne ou qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois depuis cette époque j'ai fait la même observation, et vingt fois sans être très vieux, des sociétés se sont formées et se sont dissoutes autour de moi, cette impossibilité de durée et de

Manuscrit, page 92
p. 92 · BnF, NAF 12966 · Gallica

longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de notre cercueil, qui s'étend sur notre maison et sur notre tombe, me ramènent sans cesse à la nécessité de l'isolement dans la vie ; toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu'elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudroit tenir éternellement sur son cœur !

Le chateau de mon oncle, le Cte de Bédée, étoit situé à

Manuscrit, page 93
p. 93 · BnF, NAF 12966 · Gallica

une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante, tout y respiroit la joie ; l'hilarité de mon oncle étoit inépuisable, il avoit trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le Cte de la Boistardais, conseiller au parlement, qui partageoit son épanouissement de cœur. Monchoix étoit toujours rempli de gentilshommes du voisinage. On faisoit de la musique, on dansoit, on chassoit, on étoit en liesse du matin au soir. Ma tante Mad. de Bédée qui voyoit mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fachoit assez justement, mais on ne l'écoutoit pas, sa mauvaise humeur augmentoit [au-dessus de la ligne] au contraire

Manuscrit, page 94
p. 94 · BnF, NAF 12966 · Gallica

la bonne humeur de sa famille, d'autant que ma tante elle même étoit sujette à bien des manies ; elle avoit toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron et un sanglier privé qui remplissoit le chateau de ses grognements, quand j'arrivois de la maison paternelle sombre et silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvois dans un véritable paradis, ce contraste surtout devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne. Passer de Combourg à Monchoix, c'étoit passer du désert dans le monde, du donjon d'un vieux baron gaulois à la villa d'un prince Romain.

Manuscrit, page 95
p. 95 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Le 4 octobre de l'an ... je partis de chez ma grand mère avec ma mère, ma tante de Boisteilleul mon oncle de Bédée et ses enfans, ma nourrice et mon frère de lait pour être relevé du vœu de ma nourrice à notre dame de Nazareth. J'avois un habit blanc tout neuf, avec une écharpe de soie bleue, des souliers des gants et un chapeau blancs, c'étoit la première fois de ma vie que j'étois décemment [au-dessus de la ligne] habillé. Je devois tout devoir à la Religion même la propreté, que St Augustin appelle une demi vertu. Nous montames à l'abbaye à 10 heures du matin, l'église étoit placée au bord du chemin et environnée de grands ormes. Le

Manuscrit, page 96
p. 96 · BnF, NAF 12966 · Gallica

village de Plancoët et ceux des environs étoient accourus à cette cérémonie, déja les Religieux occupoient les stalles du chœur et l'autel étoit illuminé. À l'instant où j'entrois dans l'église avec ma famille, on entonna l'ave maris Stella, les bedeaux vinrent me prendre en cérémonie et me conduisirent dans le chœur en face de l'autel ; on avoit préparé trois sièges, je me plaçai dans celui du milieu, ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite ; la religion qui ne connoit pas les rangs et qui donne toujours des leçons, ne voyoit dans cette cérémonie que la pauvre

Manuscrit, page 97
p. 97 · BnF, NAF 12966 · Gallica

femme dont le vœu m'avoit sauvé de la mort, et l'enfant qui avoit sucé le même lait que moi ; la grande dame ma mère étoit à la porte, la paysanne dans le sanctuaire.

La messe commença, elle fut chantée au son de l'orgue et sous l'invocation de la sainte Vierge. À l'offertoire deux religieux me conduisirent avec ma nourrice et mon frère de lait au pied de l'autel, nous nous mimes tous les trois à genoux, le célébrant se tourna vers moi, lut sur ma tête des prières en m'imposant les mains. Après quoi on me dépouilla de mon habit blanc, de ma ceinture bleue [au-dessus d'un mot biffé] et de mon scapulaire qui

Manuscrit, page 98
p. 98 · BnF, NAF 12966 · Gallica

furent suspendus en exvoto dans une chapelle devant l'image de la Vierge ; on me revêtit d'un habit de couleur. Le prieur prononça alors un discours sur la sainteté et l'efficacité des vœux. Il rappela l'histoire de ce comte de Chateaubriand qui passé dans l'orient avec St Louis, accomplit à son retour un vœu qu'il avoit fait pendant son esclavage chez les Sarazins ; il me dit que je visiterois peut être aussi dans la terre sainte, cette Vierge de Nazareth à qui je devois la vie, par l'intercession et les prières du pauvre toujours agréables à dieu ; il m'exhorta à vivre en bon chrétien, en honnête homme, comme cet ancien

Manuscrit, page 99
p. 99 · BnF, NAF 12966 · Gallica

gentilhomme mon parent. Quand cela fut fait, on acheva de célébrer la messe ; ma mère communia après le prêtre, et très certainement ses vœux cherchèrent à détourner sur moi, les graces que cette bénédiction devoit répandre sur elle. Combien il est essentiel de frapper l'imagination des enfans par des actes de religion, jamais dans le cours de ma vie je n'ai oublié le relèvement de mes vœux, il s'est présenté à ma mémoire au milieu des plus grands égarements de ma jeunesse, je m'y sentois attaché comme à un point fixe autour duquel je tournois sans pouvoir m'en déprendre. Depuis

Manuscrit, page 100
p. 100 · BnF, NAF 12966 · Gallica

l'exhortation du Bénédictin, j'ai toujours rêvé le pélerinage de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la plupart des actes religieux, nobles par par eux mêmes, laissent au fond du cœur de nobles souvenirs, nourrissent l'ame de sentimens élevés et disposent à aimer les choses belles et touchantes ; que de droits la religion n'avoit elle donc [au-dessus de la ligne] pas sur moi ? ne devoit elle pas me dire : „ tu m'as été consacré dans ta jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que tu devinsses mon défenseur, la dépouille de ton innocence trempée des larmes de ta mère repose encore sur mes autels, ce ne sont pas tes vêtemens qu'il

Manuscrit, page 101
p. 101 · BnF, NAF 12966 · Gallica

faut suspendre maintenant à mes temples ce sont tes passions, consacre moi ton cœur et tes chagrins, je bénirai ta nouvelle offrande „ Sainte religion voilà ton langage, toi seule pourrois remplir le vuide que j'ai toujours senti en moi, et guérir cette tristesse qui me suit, tout sujet m'y replonge ou m'y ramène ; je n'écris pas un mot qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent, je ne suis occupé qu'à la renfermer pour ne pas me rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour me soulager, pour donner une issue aux sentimens qui m'étouffent

Manuscrit, page 102
p. 102 · BnF, NAF 12966 · Gallica

pourquoi me contiendrai-je ? rassasions nous de nos peines secrètes, que mon ame malade et blessée puisse à son gré repasser ses chimères et se noyer dans ses souvenirs.

Au mois d'octobre, nous retournames à St Malo, on arrêta définitivement le nouveau mode de mon éducation, ma mère avoit toujours désiré qu'on me donnat une éducation classique, elle pensoit avec raison que l'état d'officier de marine auquel on me destinoit, ne seroit peut être pas dans mes goûts et qu'il étoit bon à tout évènement de me rendre capable de suivre une autre carrière ; sa piété lui faisoit désirer que je me décidasse pour l'église, elle proposa

Manuscrit, page 103
p. 103 · BnF, NAF 12966 · Gallica

donc de me mettre dans un collège où j'apprendrois les mathématiques, le dessin, les armes, la langue anglaise sous des maîtres réguliers, et où je serois surveillé par des supérieurs pieux et sévères. Elle ne parla point du grec et du latin, de peur d'effaroucher mon père, mais elle comptoit me le faire enseigner d'abord secrètement ensuite à découvert lorsque j'aurois fait des progrès sensibles et qu'il n'y auroit plus moyen de reculer. Mon père agréa la proposition de ma mère ; il fut résolu qu'on me mettroit au collège de Dol, cette ville eut la préférence parcequ'elle se trouvoit sur la route de St Malo à Combourg

Manuscrit, page 104
p. 104 · BnF, NAF 12966 · Gallica

l'hyver se passa en préparatifs de départ, le feu prit à l'hotel où nous demeurions, je pensai être la proie des flammes et je fus sauvé par ma sœur ainée qui m'emporta dans ses bras, nous retournames alors pour quelques momens dans cette triste maison de la rue des Juifs où j'étois né, mon père se retira dans son vieux chateau et appella bientôt ma mère auprès de lui, il falloit obéir et s'établir désormais au milieu des bois sauf pendant quelques mois de la mauvaise saison que ma mère revenoit à St Malo avec ses filles.

Le départ pour Combourg qui fut une grande peine pour ma mère fut une grande joie pour sa petite famille. les enfans aiment la campagne ; je devois

Manuscrit, page 105
p. 105 · BnF, NAF 12966 · Gallica

accompagner mes sœurs au chateau et être ensuite ramené au collège. nous partimes dans la première quinzaine du mois de mai, le printems en Bretagne est beaucoup plus beau qu'aux environs de Paris, et commence trois semaines plutot. la terre se couvre d'une multitude de primevères, de hyacinthes des champs et de fleurs sauvages, le pays [mot biffé] entrecoupé de haies plantées d'arbres, offre l'aspect d'une continuelle forêt et rappelle singulièrement [mots biffés] l'angleterre, des vallons profonds où coulent de petites rivières non navigables présentent des perspectives riantes et solitaires. les bruyères, les rochers, les sables qui séparent les vallons entr'eux en font mieux

Manuscrit, page 106
p. 106 · BnF, NAF 12966 · Gallica

sentir la fraîcheur et l'agrément.

Nous partimes de St Malo au lever du soleil, ma mère, mes quatre sœurs, et moi, nous étions dans une énorme berline dorée, trainée par huit chevaux parés comme les mulets en espagne, avec des sonnettes et des houpes de laines de diverses couleurs. tandisque ma mère soupiroit en silence, mes sœurs parloient à perdre haleine. pour moi j'ouvrois de grands yeux, j'écoutois de toutes mes oreilles, je m'émerveillois à chaque tour de roue. en me rappellant le premier voyage d'un homme [mots biffés] qui devoit voyager toute sa vie, j'ai fait souvent des réflexions sur les vicissitudes de la fortune, et les

Manuscrit, page 107
p. 107 · BnF, NAF 12966 · Gallica

changements plus déplorables qui arrivent dans le cœur de l'homme.

Nous nous arretames pour laisser reposer les chevaux à un village à l'entrée des marais de Dol ; nous repartimes ensuite, traversant [corrigé] la triste ville de Dol, et passames à la porte même du collège où j'allois bientôt revenir, et suivant le grand chemin qui mène à Combourg, nous commençames à enfoncer dans l'intérieur du pays. pendant l'espace de six lieues nous n'aperçumes que des landes bordées de forêts, des champs à peine cultivés, des paysans qui ressembloient à des sauvages. enfin du haut d'une colline, nous

Manuscrit, page 108
p. 108 · BnF, NAF 12966 · Gallica

découvrimes une vallée de toutes parts fermée par des bois. du fond de cette vallée, s'élevoit au bord d'une espèce de lac le clocher d'une grosse bourgade ; à l'extrémité occidentale de cette bourgade paroissoit sur un terrein élevé un chateau gothique dont les tours se perdoient dans les arbres d'une futaye éclairée par le soleil couchant.

J'ai été obligé de m'arrêter après avoir tracé ces dernières lignes ; mon cœur battoit au point de faire trembler ma main et de repousser la table sur laquelle j'écris. les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire

Manuscrit, page 109
p. 109 · BnF, NAF 12966 · Gallica

m'accablent par leur force et leur multitude ; mais n'interrompons pas mon récit, et que chaque souffrance vienne dans son ordre et à sa place.

Descendus de la colline, nous franchimes un ruisseau, et après avoir marché une demi heure nous quittames le chemin pour gagner une futaye voisine ; la voiture roula bientôt dans une allée de vieilles charmilles dont les cimes s'unissoient en berceau, à une grande hauteur au dessus de nos têtes. Je me souviens encore du moment où j'entrai sous cet ombrage, et de la joie mêlée de crainte que j'éprouvai en sortant de l'obscurité de ce bois ; nous

Manuscrit, page 110
p. 110 · BnF, NAF 12966 · Gallica

atteignimes une avant cour plantée de noyers. de là nous pénétrames par une porte batie dans une vaste cour de gazon appellée la cour verte. J'apperçus à droite de longues écuries et un bouquet de vieux [au-dessus de la ligne] marronniers. au fond de la cour dont le terrein s'élevoit insensiblement, le chateau se montroit entre les deux grouppes d'arbres. Sa triste et sévère façade présentoit un corps de logis ou plutôt une courtine portant une galerie denticulée et couverte. cette courtine lioit ensemble deux tours inégales en hauteur et en grosseur lesquelles tours se terminoient par des créneaux surmontés d'un toit pointu comme

Manuscrit, page 111
p. 111 · BnF, NAF 12966 · Gallica

un bonnet posé sur une couronne gothique, quelques fenêtres grillées d'un goût mauresque, apparoissoient ça et là sur la nudité des murs. un large [mot biffé] perron droit, de 29 marches sans rampes et sans garde-fou, remplaçant sur les fossés comblés l'ancien pont levis, servoit à monter à la porte du chateau, percée au milieu de la courtine à égale distance des deux tours, au dessus de cette porte on voyoit les armes des seigneurs de Combourg sculptées dans la pierre, et les longues et étroites ouvertures par où sortoient jadis les bras et les chaines du pont levis.

Manuscrit, page 112
p. 112 · BnF, NAF 12966 · Gallica

La voiture s'arrêta au pied du perron. mon père vint au devant de nous, la réunion de sa famille dans un lieu où il vivoit selon ses goûts adoucit tellement son humeur pour le moment qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. nous montames avec lui le grand perron, nous entrames dans un vestibule vouté et de ce vestibule dans une petite cour intérieure. Cette cour étoit formée par la courtine ou le corps de logis de l'entrée, par un autre corps de logis parallèle à celui ci qui réunissoit également deux tours mais plus petites que les premières et par deux autres courtines qui lioient la grande et

Manuscrit, page 113
p. 113 · BnF, NAF 12966 · Gallica

et la grosse tours aux deux petites tours, le chateau entier présentant la forme d'un char à quatre roues.

Nous franchimes la petite cour où l'on remarquoit un puits d'une profondeur immense, une tourelle formant la cage d'un magnifique escalier de granit en spirale par lequel on atteignoit à toutes les parties du chateau.

De la cour intérieure pénétrant dans le corps de logis des deux petites tours, nous entrames de plain pied [mot biffé] dans une longue salle appellée autrefois la salle des gardes. une fenêtre s'ouvroit à chaque extrémité

Manuscrit, page 114
p. 114 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de cette salle, deux autres coupoient sa ligne latérale ; pour agrandir les quatre fenêtres il avoit fallu creuser des murs de dix à douze pieds d'épaisseur pratiqués dans le massif de la maçonnerie, deux corridors à plan incliné comme le corridor de la grande pyramide en Egypte, partoient des deux angles de la salle et conduisoient aux deux petites tours ; un escalier serpentant dans l'une de ces tours établissoit des communications entre la galerie et l'étage supérieur. tel étoit ce corps de logis.

Celui de la façade des grandes tours du coté de la cour

Manuscrit, page 115
p. 115 · BnF, NAF 12966 · Gallica

verte se composoit une espèce de dortoir servant de cuisine, du vestibule du perron, et d'une chapelle. au dessus de ces pièces se trouvoit un appartement appellé le Salon des chevaliers ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons découpés en lozange ; cet appartement se rattachoit aux chambres [mots biffés] de la grosse tour ; deux petites fenêtres en ogive éclairoient à peine ces chambres et les embrasures de ces fenêtres étoient si profondes, qu'elles formoient des espèces de cabinets autour desquels régnoit un banc de granit. mêlez à cela dans les diverses parties

Manuscrit, page 116
p. 116 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de l'édifice des passages tournants, des escaliers secrets, des cachots, des donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des chambres abandonnées, des souterrains les uns murés, les autres ouverts dont les ramifications sont [au-dessus de la ligne] inconnues. partout silence, obscurité et visage de pierre, voilà le chateau de Combourg !

Un large et bon souper servi dans la grande salle où je mangeai sans frayeur et sans contrainte, [mots biffés] termina pour moi la première journée heureuse de ma vie ; c'étoit le bonheur à peu

Manuscrit, page 117
p. 117 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de frais.

À peine fus-je éveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du chateau et prendre possession de la solitude. le perron faisoit face au nord, quand on étoit assis sur le perron, on avoit devant soi la cour verte. au delà de cette cour un immense et long potager s'étendant entre deux futayes ; l'une à droite s'appeloit le petit mail, et c'étoit celle qui rejoignoit le chemin de Dol, l'autre à gauche étoit connue sous le nom du grand mail. celle ci où j'ai passé ma première jeunesse, étoit un grand bois de chênes, de hêtres, d'ormes et de chataigniers. Mad. de Sévigné

Manuscrit, page 118
p. 118 · BnF, NAF 12966 · Gallica

vantoit en 16.. ces vieux ombrages ; depuis cette époque 140 années avoient été ajoutées à leur beauté.

Du coté opposé, c'est à dire du coté du midi, le paysage offroit un tout autre tableau. par les fenêtres de la grande salle, on appercevoit le haut clocher de la paroisse et les maisons confuses de Combourg ; ensuite un étang aussi grand qu'un lac, la chaussée de cet étang sur laquelle passoit le grand chemin de Rennes, un moulin, une prairie couverte de troupeaux séparée de l'étang par la chaussée,

Manuscrit, page 119
p. 119 · BnF, NAF 12966 · Gallica

et le long de cette prairie, un joli hameau dépendant d'une abbaye, depuis l'étang le terrain s'élevant par dégrés, formoit un amphithéatre de forêts d'où sortoient des clochers de villages, et les tourelles de quelques gentilhommières. sur un dernier plan de l'horizon, entre le couchant et le midi les hauteurs de Becherel se profiloient comme une petite montagne isolée, une terrasse bordoit le pied du chateau de ce coté et passoit en tournant derrière [en marge] les écuries, et alloit rejoindre le jardin des bains qui communiquoit à la grande futaye.

Manuscrit, page 120
p. 120 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Ma première apparition à Combourg fut de courte durée, quinze jours s'étoient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher principal du collège de Dol, on me remit entre ses mains, et je le suivis malgré mes pleurs.