Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de ma vie NAF 14083, f. 2 à 13

Autre copie du premier livre (NAF 14083)

NAF 14083, f. 2 à 13

Mémoires de ma vie · 19 min de lecture · chapitre 10 sur 13

Manuscrit, folio 2 recto
f. 2 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

Je me suis souvent dit, „ Je n'écrirai point les mémoires de ma vie. Je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles. „ Après ces belles réflexions me voilà écrivant les premières lignes de mes mémoires ; pour ne pas rougir à mes propres yeux, et pour me faire illusion, voici comment je pallie mon inconséquence.

D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel de ne disposer d'aucun nom, que du mien propre, dans tout ce qui concernera ma vie privée ; j'écris principalement pour rendre compte de moi à moi même ; Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais atteint le bonheur que j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur

Manuscrit, folio 2 verso
f. 2 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

naturelle de mon ame ; personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur ; la plupart des sentimens y sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'huy que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappellant des illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger ; ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes songes.

Je considère ensuite que ma vie appartenant au public

Manuscrit, folio 3 recto
f. 3 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

par un coté, je n'aurais pu échapper à tous ces faiseurs de mémoires, à tous ces biographes marchands qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon tems, j'ai démasqué les hommes, blessé une multitude d'intérêts ; je dois donc avoir réuni contre moi, la double phalange des ennemis littéraires et politiques ; ils ne manqueront pas de me peindre à leur manière ; et ne l'ont-ils pas déjà fait ? Dans un siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, les plus grossières calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de légèreté. Tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger. Mais avec cette idée je vais peut être me montrer meilleur que je ne suis ? J'en serai peut être tenté ?... à présent je ne le crois pas : Je suis résolu à

Manuscrit, folio 3 verso
f. 3 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

dire toute la vérité. Comme j'entreprends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentimens, plutôt que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raison de mentir. Au reste si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même, on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.

Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille ; cela est essentiel, parceque le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position, et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation. Cependant si j'avais écrit ces mémoires avant la révolution, j'aurais peut être évité de parler longtems de mon origine ; né avec un sentiment absolu d'indépendance, je n'estimais peut être pas assez autrefois, l'avantage d'être sorti d'une ancienne maison, mais depuis qu'on a voulu prouver que la noblesse n'était rien, j'ai senti qu'elle valait quelque chose, et j'aime, à présent, à retrouver le gentilhomme sous la plume de Montesquieu, comme à sentir la chevalerie

Manuscrit, folio 4 recto
f. 4 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

dans la lance de Bayard.

Je descends d'une des plus anciennes familles de la Bretagne et de la monarchie française. Si elle n'a pas l'éclat de celles des Rohan et des Montmorency Laval, avec lesquelles elle rivalise de grandeur et d'ancienneté, c'est que renfermée dans sa province, elle a rarement été revêtue des grandes charges de la Couronne ; les Chateaubriand se montrent dans notre histoire comme de très vaillants chevaliers, des barons puissans et généreux dont la devise était : „ Je sème l'or : „ comme des seigneurs d'un sang si illustre, qu'ils signaient dans les actes des états de Bretagne, et se faisaient quelquefois garants de leurs traités, ainsi qu'il arriva dans le fameux démêlé de Jean II et du connétable de Clisson. Mais ils paraissent avoir eu peu d'ambition, et s'être bornés à vivre dans leurs châteaux, en réputation d'honneur, d'hospitalité et de piété.

Les historiens et les généalogistes varient sur leur origine. Les deux branches aînées des Chateaubriand étant

Manuscrit, folio 4 verso
f. 4 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

éteintes, la troisième continua le nom en Bretagne. Elle descendait de ce Pierre de Chateaubriand fils de Geoffroy IV et de la Roche Baritaut dont le père Anselme fait mention, et dont il ignorait la descendance ; cette branche fut d'abord très riche et très puissante, et comme on la trouve pendant plusieurs siècles possédant sans altération les quatre terres de Beaufond de Guérande ..... [blanc] en Bretagne, sa ligne se trouve marquée par une possession irrécusable. Lorsque Chérin vit nos titres pour ma présentation à Louis seize, et pour faire les preuves de ma sœur Lucile au chapitre de l'Argentière et ensuite à celui de Rémiremont, il déclara qu'il n'avait jamais eu entre les mains une plus belle et plus complette généalogie. Cette branche fournit un illustre compagnon à Duguesclin ; elle prit les fleurs de Lys sans nombre au lieu des croissans, et passa à la réformation des états de Bretagne en 1666. Nos titres ont échappé au vandalisme révolutionnaire, et appartiennent aujourd'huy à mon neveu Louis comme à l'aîné de ma famille.

Cependant les terres immenses des deux branches aînées

Manuscrit, folio 5 recto
f. 5 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

des Chateaubriand étant passées par des femmes dans des maisons étrangères ; la troisième branche tomba peu à peu dans la pauvreté par des subdivisions de partage. Les aînés emportant toujours les deux tiers des biens et ne laissant pour recueillir leurs successions, que des filles, il arriva que les cadets se trouvèrent bientôt sans fortune ; il ne leur resta que leurs parchemins, leur entrée aux états de Bretagne qui attestait leur noble origine, leur épée de fer et l'orgueil d'un nom oublié. Le chef de nom et d'armes de la famille des Chateaubriand était en 17... un chevalier de Chateaubriand de la Guérande, ivrogne décidé, veuf d'une femme noble dont il n'avait eu qu'une fille. Ce chevalier passait ses jours à boire dans sa gentilhommière, jurant quand il était ivre : foi de Chateaubriand ! vivant dans le désordre avec ses servantes, et mettant les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

En même tems que ce chevalier de Chateaubriand de la Guérande, vivait un arrière cadet, cousin de ce chevalier

Manuscrit, folio 5 verso
f. 5 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

et plus pauvre encore que lui, car il possédait en tout cinq cents livres de rente : C'était le père de mon père. Il avait épousé Pétronille Lamour de Langeac d'une ancienne famille de Bretagne et mourut assez jeune.

Ma grand'mère que j'ai connu dans mon enfance et qui à 80 ans était belle encore, se trouva au décès de mon grand père chargée de quatre fils, dont mon père René de Chateaubriand, était le troisième. Elle habitait dans la plus grande détresse un petit manoir aux environs de Dinant. Pour comble de malheur, elle fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils aînés, celui à qui le magnifique héritage était dévolu, comme au chef de la famille, se trouva avoir le goût des lettres. À l'âge de vingt ans, il partit à pied pour Paris et s'ensevelit dans une bibliothèque. Sa mère lui envoyait tous les ans 250 francs, la moitié juste du revenu paternel. Il mourut inconnu au milieu des livres ; il s'occupait de recherches historiques pendant sa vie qui fut courte, il écrivait chaque 1er de Janvier une lettre à sa mère, c'est

Manuscrit, folio 6 recto
f. 6 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

le seul signe d'existence qu'il donna jamais à ses parens.

L'autre fils qui suivait immédiatement le fils aîné, avait été envoyé au collège de Dinant ; ma grand'mère voulait le faire entrer dans l'église et comptait sur lui pour le soutien de ses frères. Il se fit prêtre en effet ; mais au lieu de chercher des bénéfices que son nom lui aurait facilement procuré, il ne voulut jamais rien demander par fierté et par insouciance. Il se fit curé de campagne. Il avait la passion de la poésie : ses vers, dont j'ai vu un grand nombre avaient la mollesse de ceux de Chaulieu, avec un léger ton épigrammatique. Ce singulier curé, fut adoré de ses paroissiens. Son nom illustre en Bretagne, excitait d'abord l'étonnement ; ensuite son caractère joyeux ! le culte que cette autre espèce de Rabelais, avait voué aux muses dans un presbytère attiraient à lui. On venait le voir de toutes parts ; il donnait tout ce qu'il avait. Il n'était pas à la lettre maître chez lui. Il mourut insolvable, et ma grand'mère

Manuscrit, folio 6 verso
f. 6 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

n'osa prendre sa chétive succession que sous bénéfice d'inventaire ; les paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on ferait injure à la mémoire de leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes ; en conséquence, ils l'enterrèrent à leurs frais, liquidèrent sa succession, et envoyèrent à sa famille le peu qu'il avait laissé. Quelle singulière destinée avait donné aux descendans du baron de Chateaubriand, le goût des lettres à la fois pour les perdre et les consoler ; Voilà mes deux oncles, l'un érudit, et l'autre poëte : mon frère aîné faisait agréablement les vers, une de mes sœurs Mde de Farcy, avait un véritable talent pour la poésie ; une autre de mes sœurs la chanoinesse sera connue par quelques écrits admirables ; moi, j'ai barbouillé du papier ; mon frère a péri sur l'échafaud, mes deux sœurs ont quitté leur vie de douleur, après avoir langui dans les prisons, mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil, les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas de mourir à l'hôpital.

Manuscrit, folio 7 recto
f. 7 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

Ma grand'mère s'étant inutilement épuisée pour faire quelque chose de ses deux fils aînés, ne pouvait plus rien pour les deux cadets ; à l'époque de la naissance de mon père, presqu'aucun breton ne servait ; Mde de Sévigné remarque que son fils était pour ainsi dire le seul gentilhomme breton qui se trouvât dans l'armée. Il faut excepter de cette remarque les autres grands barons, qui n'ayant pas, comme ceux de mon nom, perdu leur fortune, étaient devenus français pour parler comme on parle en Bretagne, et ne vivaient plus en province ; cette antipathie des bretons pour le service de terre subsistait encore en partie au commencement de la révolution, et nous nous regardions toujours un peu comme des étrangers dans les armées du Roi de France.

Ma grand'mère ne pouvait donc pas avoir l'idée, contre les mœurs et l'esprit de sa province, de placer ses fils cadets dans des Régimens. Comment d'ailleurs les eut-elle envoyés au service ? Elle n'avait pas même

Manuscrit, folio 7 verso
f. 7 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

la petite somme nécessaire pour les vêtir. Cette famille qui avait semé l'or, voyait de son toit de chaume, les grands chateaux qui jadis appartenaient à ses pères, elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des grandes baronnies. Elle avait signé aux traités des souverains, et elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une sous-lieutenance pour l'héritier de son nom. Ensuite à cette époque, les armes de France avaient perdu leur gloire ; nul espoir de réussir par des talens militaires auprès d'une Cour qui regardait elle même la guerre comme un fléau et la noblesse comme un préjugé.

Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource : la marine royale. Ma grand'mère essaya d'en profiter pour son fils René. Il avait alors douze ans ; mais il fallait d'abord se rendre à Brest, y vivre, s'y équiper, acheter l'uniforme, les armes, les livres nécessaires à un officier de marine ; ma grand'mère fit de vains efforts elle ne put parvenir à équiper son fils, quoiqu'elle

Manuscrit, folio 8 recto
f. 8 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

vendit pour cela, son linge, quelques dentelles et jusqu'à son anneau de mariage. Le brevet demandé au Ministre de la marine, n'arriva point faute de protecteur pour en solliciter l'expédition : enfin tout manqua, et ma malheureuse grand'mère tomba malade de chagrin.

Ce fut alors que mon père donna la première marque de ce caractère ferme, et pour ainsi dire terrible que je lui ai connu ; il avait environ treize ans. S'étant aperçu du chagrin de sa mère, il approcha du lit où elle était couchée et lui dit : ma mère ayez bon courage, je ne veux plus vous affliger, et être un fardeau pour vous ! laissez-moi aller faire fortune. — Sur cela ma grand'mère se mit à pleurer ; c'est à mon père lui-même que j'ai cent fois entendu raconter cette scène : René, répondit ma grand'mère, que veux-tu faire ? Laboure ton champ avec moi. — Il ne peut pas nous nourrir, dit mon père. Laissez-moi partir, je m'embarquerai, je

Manuscrit, folio 8 verso
f. 8 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

ferai fortune, et je viendrai vous secourir. — Eh bien dit la mère pleurant toujours, Va donc où Dieu veut que tu ailles ! et elle embrassa l'enfant avec des sanglots. Le soir même mon père fit un petit paquet de ses hardes, le mit sur son dos, quitta la ferme maternelle, arriva à Dinant, où une parente de sa mère lui donna une lettre pour un armateur de St Malo, l'armateur l'accueillit avec bonté, et le fit embarquer comme volontaire sur une goëlette armée qui mit à la voile quelques jours après.

La petite République malouine soutenait seule alors sur la mer l'honneur du pavillon français et se montrait la digne patrie de Jacques Quartier, et de Duguai trouin. Dès la première course, mon père fut blessé deux fois dans un de ces combats dont l'obscurité laisse au péril toute sa grandeur, et à la valeur tout son mérite. La goëlette fut prise et mon père mené prisonnier en Angleterre : delà il revint en France moins riche et moins heureux que jamais, se rembarqua, fit naufrage sur la côte d'Espagne, traversa à pied ce noble pays que son

Manuscrit, folio 9 recto
f. 9 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

fils devait parcourir un jour, poussé par d'autres passions, et d'autres malheurs, fut attaqué par des voleurs dans la Galice, passa à Bayonne sur un vaisseau, et surgit encore au toit paternel. Son courage, son esprit d'ordre l'avait fait connaître : de riches colons s'intéressèrent à son sort, il fut envoyé aux Isles et commença à jeter les fondemens de la nouvelle fortune de sa famille.

Ma grand'mère fut dans la joie. Elle confia à son fils René son dernier fils Pierre surnommé Mr de Chateaubriand Du Plessis, et dont nous avons vu le fils, Armand de Chateaubriand, fusillé par Bonaparte, le vendredi saint de l'année 1808. Mon infortuné cousin est, pour ainsi dire, le dernier gentilhomme français mort pour la cause de la monarchie. Mon père se chargea du soin de son frère, quoiqu'il eut contracté par l'habitude de souffrir une rigueur de caractère qu'il conserva toute sa vie. Le non ignara mali miseris succurrere disco, n'est pas toujours vrai, et le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

Mon père était grand et sec, il avait le nez aquilin, les

Manuscrit, folio 9 verso
f. 9 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

lèvres pâles, les yeux bleus et petits. Je n'ai jamais vu un pareil regard. Dans la colère ses yeux lançaient véritablement des flammes. Une seule passion le dominait, celle de son nom ; il ne vivait, que pour rendre à sa famille l'éclat qu'elle avait perdu, son orgueil blessé par sa première position, par le sentiment de l'injustice humaine, dégénéra dans une tristesse profonde, que l'âge ne fit qu'augmenter, et dans un silence dont il ne sortait que par des explosions de colère : du reste les qualités de gentilhomme, le courage, la probité, l'honneur brillaient chez lui au suprême dégré ; avare dans l'espoir de rétablir son nom et de laisser à sa famille une vaste fortune, il avait dans l'occasion et tout naturellement les plus grandes manières. Il était presque toujours magnifiquement vêtu, hautain aux états de Bretagne avec les gentilshommes, despotique avec ses vassaux, taciturne et menaçant dans son intérieur. Ce qu'on sentait en le voyant était la crainte ! S'il eut vécu jusqu'à la révolution, et s'il eut été plus

Manuscrit, folio 10 recto
f. 10 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

jeune, il aurait joué un grand rôle ou se serait fait massacrer dans son château, il avait certainement du génie, et je ne doute pas qu'à la tête de l'administration ou des armées, c'eut été un homme extraordinaire.

Ce fut au retour d'une de ses courses, lorsqu'il commençait à être moins malheureux qu'il songea à se marier. Apauline de Bedée, ma mère était la quatrième fille d'un ancien gentilhomme qui vivait à la campagne dans une terre auprès de Plancoët, village charmant, situé entre Dinan, St Malo et Lamballe. La grand'mère de ma mère avait été élevée à St Cyr, dans les dernières années de Mad. de Maintenon. Elle avait soigné l'éducation de ses filles et petites filles : ma mère douée de beaucoup d'esprit, et d'une imagination prodigieuse, avait été nourrie dans son enfance de la lecture de Fénelon, de Racine et de Mad. de Sévigné, et instruite par son ayeule de toutes les anecdotes de la cour de Louis XIV. Elle savait tout Cyrus par cœur. Apauline de Bedée n'était pas

Manuscrit, folio 10 verso
f. 10 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

jolie, elle était au contraire petite et laide, mais elle avait les plus beaux yeux du monde. Rien ne contrastait davantage, que l'élégance de ses manières et l'allure vive de son humeur, avec la rudesse et le calme menaçant de mon père ; aimant la société, autant qu'il aimait la solitude, aussi pétulante qu'il était froid, elle n'avait pas un goût qui ne fut opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle éprouva dans ses penchans, la rendit peu à peu rêveuse et mélancolique, de légère et gaie qu'elle était par caractère, obligée de se taire, elle aurait voulu parler. Elle s'en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété ma mère était un ange.

Mon père était âgé de [blanc] lorsqu'il épousa Apauline de Bedée ; comme elle n'avait presque rien, que lui-même ne possédait rien encore, il s'établit avec elle à St Malo, d'où il était parti pour lutter contre la fortune ; ma mère mit au monde un premier fils qui

Manuscrit, folio 11 recto
f. 11 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

mourut au berceau et qui fut nommé Geoffroi ou Geffroi, comme tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d'un autre fils, et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois. Ces quatre enfans périrent par la même cause, d'un épanchement de sang au cerveau ; enfin ma mère accoucha d'un troisième garçon qu'on appella Jean-Baptiste : c'est celui qui devint dans la suite, le petit-gendre de Mr de Malesherbe, et qui a eu l'honneur de monter sur l'échafaud avec cet homme illustre. Après Jean Baptiste naquirent quatre filles, Marianne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu avec moi aux orages de la révolution. Je fus dans l'ordre de naissance le dernier de ces infortunés. Je vins au monde le 4 octobre de l'année [blanc]. La maison dans laquelle je suis né appartenait alors à Mr de Boisgarriau, père de la princesse de Carignan. Cette maison est située dans une petite rue de St Malo, appelée la rue des Juifs ; la chambre où ma mère accoucha domine les murs déserts

Manuscrit, folio 11 verso
f. 11 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

de la ville, et donne sur un mur [« mer », au crayon, au-dessus] qui s'étend à perte de vue, en se brisant parmi des écueils. J'eus pour parrain mon malheureux frère et pour Marraine Mad. la Ctesse de Plouër, fille du Maréchal de Contades. Je fus nommé François du jour où j'étais né, et René à cause de mon père. J'étais presque mort quand je sortis du sein maternel, et le mugissement des vagues battues par une tempête de l'équinoxe empêchaient d'entendre mes cris. Mes sœurs en me tenant encore enfant dans leurs bras, à la fenêtre de la chambre de ma mère, m'ont souvent raconté les circonstances de ma naissance ; la tristesse de ces premières impressions ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et il n'y a pas de jour encore, où en rêvant à ce que j'ai été, je ne revoye en pensée, le rocher sur lequel je suis né. La chambre où ma mère me fit le funeste présent de la vie, la tempête et les flots, dont le bruit berça mon premier sommeil, et le frère infortuné qui me donna un nom, que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. C'est

Manuscrit, folio 12 recto
f. 12 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

à moi que s'applique trop bien ces vers de Lucrèce. ---- [les vers ne sont pas copiés]

Il semble que le ciel ait voulu rassembler toutes ces circonstances, pour placer dans mon berceau une image de mes destinées, et me faire pressentir que je ne serais qu'un voyageur livré aux caprices des vents et du sort.

Je fus mis en nourrice à ce joli village de Plancoët dont j'ai parlé. L'unique frère de ma mère, le Comte de Bedée, avait près de ce village un château très agréable qu'il avait nommé mon choix. Les biens de ma grand'mère maternelle se trouvaient dans les environs. Ma grand'mère elle même vivait retirée avec sa sœur Mademoiselle Du Boisteilleul dans un hameau qui n'était séparé du village de Plancoët que par un pont et qu'on appellait l'abbaye, à cause d'une abbaye de bénédictines consacrées dans ce lieu à Notre Dame de Nazareth.

La première nourrice qu'on me donna se trouva stérile. On ne s'en apperçut pas d'abord. Je pensai

Manuscrit, folio 12 verso
f. 12 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

mourir. Ma bizarre destinée s'obstinait à me faire vivre. Une pauvre femme amie de ma nourrice et nouvellement accouchée me prit sur son sein avec son nourrisson. Croyant que j'allais expirer, elle me voua à la patronne du hameau, à Notre Dame de Nazareth et promit si j'en revenais, que je porterais le bleu et le blanc jusqu'à l'âge de sept ans en l'honneur de la Sainte Vierge. Ma mère ratifia son vœu. Je fus sauvé. Si l'on m'eut laissé mourir on m'eut rendu un grand service ; mais il entrait dans les desseins de Dieu d'accorder au vœu de l'obscurité et de l'innocence, la conservation d'une vie, qu'une vaine renommée devait atteindre et que devaient troubler tant de passions.

A quatre ans je fus reporté à St Malo chez ma mère. Mon père venait d'acheter le vieux château de Combourg, dont Mad. de Sévigné a vanté les bois. Mon père désirait surtout rentrer dans les biens qui avaient appartenu à ses ancêtres, mais

Manuscrit, folio 13 recto
f. 13 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

ne pouvant traiter pour la baronnie de Chateaubriand passée dans la maison de Condé, il s'était déterminé à faire l'acquisition de Combourg, que plusieurs branches de notre famille avait jadis possédé. Combourg dans l'origine formait une partie de l'immense héritage d'Eudon, père du premier Briand, et dès l'an 1100, il y avait un château dans ce lieu. De plus le Maréchal de Duras qui vendit Combourg à mon père le tenait par succession d'une Dame de Quoëtquen, notre proche parente ; ce fut le même Maréchal qui comme notre allié nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

Tandis que le Comte de Chateaubriand, poursuivait ses plans pour le rétablissement de sa famille et commençait à rassembler ses titres dans sa gothique demeure, il fixait le sort de ses enfans. Une charge de Conseiller au parlement de Bretagne devait être le lot de mon frère, qui avait onze ans plus que moi. Je fus destiné à la marine royale. On serait étonné peut-être

Manuscrit, folio 13 verso
f. 13 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

de voir un homme dévoré de l'orgueil de son nom choisir pour son fils aîné une carrière si peu éclatante. Mais c'était là les idées de tous les gentilshommes bretons. Le fils aîné dans le parlement qui était noble, le second fils dans la marine, et le troisième quand il y en avait un dans l'église ; l'éloignement ou plutôt la haine du service de la cour, était, comme je l'ai déjà dit, naturel à tout breton, et particulièrement à mon père. L'aristocratie de nos états fortifiait en lui ce sentiment, et l'abaissement de sa famille qui avait rendu de si grands services à la Couronne sous St Louis, Charles V et Henri IV, lui faisait regarder les Rois de France comme une race d'ingrats. Il est curieux de remarquer cet esprit d'indépendance de ma province, jusque dans la nouvelle constitution de la France. Les Bretons sont presque tous dans l'opposition, toujours loyaux envers le Prince, ils n'ont jamais pu souffrir les Ministres.