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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de ma vie NAF 14083, f. 29 à 39

Autre copie du premier livre (NAF 14083)

NAF 14083, f. 29 à 39

Mémoires de ma vie · 17 min de lecture · chapitre 12 sur 13

Manuscrit, folio 29 recto
f. 29 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

mère Madde de Bédée. Si j'ai vu le bonheur sur la terre, c'était certainement dans cette maison. Ma grand'mère occupait dans l'unique rue du hameau de l'abbaye, une jolie petite maison dont les jardins descendaient en terrasse sur une vallée et au bout desquels on trouvait une fontaine entourée de saules ; Madde de Bédée ne marchait plus, mais à cela près elle n'avait aucun des inconvéniens de son age ; c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l'antique et une coëffe noire de dentelle nouée sous le menton. Elle avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse, elle était soignée par sa sœur Madelle de Boisteilleul qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle ci était une petite personne, maigre, enjouée, causeuse, railleuse ; elle avait aimé un Comte de Trémigon, lequel Comte qui avait dû l'épouser avait ensuite violé sa promesse ; ma tante délaissée, s'était consolée en chantant ses amours, car elle était poète. Je me

Manuscrit, folio 29 verso
f. 29 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

rappelle lui avoir souvent entendu chantonner en nasillant et les lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait des manchettes à deux rangs pour sa sœur, un apologue qui commençait ainsi :

Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé :

ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrein.

Ah ! Trémigon la fable est-elle obscure !
Ture, lure, lure, tarala la la !

que de choses dans le monde finissent comme les amours de ma pauvre tante par Ture, lure, lure,

Ma grand'mère se reposait sur sa sœur du soin de toute la maison ; elle dînait à onze heures du matin, dormait deux heures après son diner ; à une heure elle se réveillait. On la portait dans son jardin où elle prenait l'air entourée de sa sœur, de ses enfans et petits enfans. À quatre heures elle rentrait dans son salon, on mettait une table de jeu. Melle

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f. 30 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

de Boisteilleul frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instans après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante. Les trois sœurs dont la plus jeune avait cinquante huit ans, se nommaient les demoiselles Ville de neuf, filles d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son héritage, elles en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, et n'étaient jamais sorties de leur village paternel ; liées depuis leur enfance avec ma grand'mère elles logeaient porte à porte et venaient tous les jours du signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur vieille amie. Le jeu commençait, les bonnes dames se querellaient. C'était le seul évènement de leur vie, et le seul moment où l'égalité de leur humeur fut altérée ; à huit heures, le souper ramenait la sérénité ; souvent mon oncle de Bédée frère de ma mère, avec son fils et ses trois filles assistaient au souper de l'ayeule ; celle ci animée par

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f. 30 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

cette réunion, faisait mille contes du vieux tems ; mon oncle racontait à son tour la bataille de Fontenoy où il avait été blessé, et finissait par des histoires un peu franches qui faisaient pâmer de rire les bonnes dames ; à neuf heures, le souper étant fini, les domestiques entraient, on se mettait à genoux et Mlle Boisteilleul disait la prière. A dix heures tout dormait dans la maison, excepté ma grand'mère qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin. Cette société que j'ai observé la première dans la vie est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma grand'mère forcée de renoncer à sa partie de jeu faute des partners accoutumés. J'ai vu diminuer le nombre de ces vieilles amies jusqu'au jour où Melle de Boisteilleul tomba la dernière ; je suis peut-être le seul homme au monde

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qui se souvienne ou qui sache que ces personnes ont existées. Vingt fois depuis cette époque j'ai fait la même observation, et vingt fois sans être très vieux, des sociétés se sont formées et se sont dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de notre cercueil, qui s'étend sur notre maison et sur notre tombe, me ramènent sans cesse à la nécessité de l'isolement dans la vie ; toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu'elle ne vous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éternellement sur son cœur !

Le château de mon oncle, le Comte de Bédée, était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante ; tout y respirait la joie ; l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles Caroline, Marie

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et Flore, et un fils le Cte de la Boistardais, Conseiller au parlement, qui partageait son épanouissement de cœur. Monchoix était toujours rempli de gentilshommes du voisinage. On faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante Madde de Bédée qui voyait mon oncle manger gaîment son fonds et son revenu, se fâchait assez justement, mais on ne l'écoutait pas. Sa mauvaise humeur augmentait au contraire la bonne humeur de sa famille, d'autant que ma tante elle-même était sujette à bien des manies ; elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron et un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognemens. Quand j'arrivais de la maison paternelle sombre et silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste surtout devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la Campagne. Passer de Combourg à Monchoix, c'était

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f. 32 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

passer du désert dans le monde, du donjon d'un vieux baron gaulois à la villa d'un prince romain.

Le 4. Octobre de l'an.... je partis de chez ma grand mère avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bédée et ses enfans, ma nourrice et mon frère de lait pour être relevé du vœu de ma nourrice à Notre Dame de Nazareth. J'avais un habit blanc tout neuf, avec une écharpe de soie bleue, des souliers, des gants et un chapeau blancs. C'était la première fois de ma vie que j'étais décemment habillé. Je devois tout devoir à la Religion, même la propreté que St Augustin appelle une demi-vertu. Nous montâmes à l'abbaye à dix heures du matin, l'église était placée au bord du chemin et environnée de grands ormes. Le Village de Plancoët et ceux des environs étaient accourus à cette cérémonie. Déjà les religieux occupaient les stalles du Chœur et l'autel était illuminé. À l'instant où j'entrais dans l'église avec ma famille, on entonna l'ave maria Stella. Les Bedeaux vinrent me prendre en cérémonie et me conduisirent

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f. 32 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

dans le chœur en face de l'autel. On avait préparé trois sièges, je me plaçai dans celui du milieu, ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite ; la religion qui ne connait pas les rangs et qui donne toujours des leçons, ne voyait dans cette cérémonie que la pauvre femme dont le vœu m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait sucé le même lait que moi ; la grande Dame ma mère était à la porte, la paysanne dans le sanctuaire.

La messe commença, elle fut chantée au son de l'orgue et sous l'invocation de la sainte Vierge. À l'offertoire deux religieux me conduisirent avec ma nourrice et mon frère de lait au pied de l'autel, nous nous mîmes tous les trois à genoux. Le Célébrant se tourna vers moi, lut sur ma tête des prières en m'imposant les mains. Après quoi on me dépouilla de mon habit blanc, de ma ceinture bleue et de mon scapulaire qui furent suspendus en ex voto dans une chapelle devant l'image de la Vierge ; On me

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f. 33 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

revêtit d'un habit de couleur. Le prieur prononça alors un discours sur la sainteté et l'efficacité des vœux. Il rappella l'histoire de ce Comte de Chateaubriand qui passé dans l'orient avec St Louis, accomplit à son retour un vœu qu'il avait fait pendant son esclavage chez les sarrasins ; il me dit que je visiterais peut-être aussi dans la terre sainte, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie, par l'intercession et les prières des pauvres toujours agréables à Dieu ; il m'exhorta à vivre en bon chrétien, en honnête homme, comme cet ancien gentilhomme mon parent. Quand cela fut fait, on acheva de célébrer la messe ; ma mère communia après le prêtre, et très certainement ses vœux cherchèrent à détourner sur moi les graces que cette bénédiction devait répandre sur elle. Combien il est essentiel de frapper l'imagination des enfans par des actes de religion. Jamais dans le cours de ma vie, je n'ai oublié le relèvement de mes vœux. Il s'est présenté à ma mémoire au milieu des plus grands égaremens de ma jeunesse. Je m'y sentais

Manuscrit, folio 33 verso
f. 33 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

attaché comme à un point fixe autour duquel je tournais sans pouvoir me déprendre. Depuis l'exhortation du Bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jerusalem, et j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la plupart des actes religieux, nobles par eux-mêmes, laissent au fond du cœur de nobles souvenirs, nourrissent l'ame de sentimens élevés et disposent à aimer les choses belles et touchantes ; Que de droits la religion n'avait-elle donc pas sur moi ! Ne devait-elle pas me dire : Tu m'as été consacré dans ta jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que tu devinsses mon défenseur. La dépouille de ton innocence trempée des larmes de ta mère repose encore sur mes autels. Ce ne sont pas tes vêtemens qu'il faut suspendre maintenant à mes temples, ce sont tes passions. Consacre moi ton cœur et tes chagrins. Je bénirai ta nouvelle offrande. Sainte religion voilà ton langage, toi seule pourrais remplir le vuide que j'ai toujours senti en moi, et guérir

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f. 34 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

cette tristesse qui me suit, tout sujet m'y replonge ou m'y ramène, je n'écris pas un mot qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent, je ne suis occupé qu'à la renfermer pour ne pas me rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour me soulager, pour donner une issue aux sentimens qui m'étouffent, pourquoi me contiendrai-je ? Rassasions nous de nos peines secrètes, que mon ame malade et blessée puisse à son gré repasser ses chimères et se noyer dans ses souvenirs.

Au mois d'octobre, nous retournâmes à St Malo. On arrêta définitivement le nouveau mode de mon éducation. Ma mère avait toujours désiré qu'on me donnât une éducation classique. Elle pensait avec raison que l'état d'officier de marine auquel on me destinait, ne serait peut-être pas dans mes goûts et qu'il était bon à tout évènement de me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété lui faisait désirer que je me décidasse pour l'église. Elle proposa donc de me mettre dans un

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f. 34 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

Collège où j'apprendrais les mathématiques, le dessin, les armes, la langue anglaise sous des maîtres réguliers, et où je serais surveillé par des supérieurs pieux et sévères. Elle ne parla point du grec et du latin, de peur d'effaroucher mon père : mais elle comptait me le faire enseigner d'abord secrètement, ensuite à découvert, lorsque j'aurais fait des progrès sensibles et qu'il n'y aurait plus moyen de reculer. Mon père agréa la proposition de ma mère ; il fut résolu qu'on me mettrait au collège de Dole. Cette ville eut la préférence parcequ'elle se trouvait sur la route de St Malo à Combourg. L'hyver se passa en préparatifs de départ. Le feu prit à l'hôtel où nous demeurions. Je pensai être la proie des flammes et je fus sauvé par ma sœur aînée qui m'emporta dans ses bras, nous retournâmes alors pour quelques momens dans cette triste maison de la rue des Juifs où j'étais né. Mon père se retira dans son vieux Château et appella bientôt ma mère

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auprès de lui. Il fallait obéir et s'établir désormais au milieu des bois, sauf pendant quelques mois de la mauvaise saison que ma mère revenait à St Malo avec ses filles.

Le départ pour Combourg qui fut une grande peine pour ma mère fut une grande joie pour sa petite famille. Les enfans aiment la campagne : je devais accompagner mes sœurs au château et être ensuite ramené au collège. Nous partîmes dans la première quinzaine du mois de mai, le printems en Bretagne est beaucoup plus beau qu'aux environs de Paris, et commence trois semaines plutôt. La terre se couvre d'une multitude de primevères, de hyacinthes des champs et de fleurs sauvages, le pays entrecoupé de haies, planté d'arbres, offre l'aspect d'une continuelle forêt et rappelle singulièrement l'angleterre : Des vallons profonds où coulent de petites rivières non navigables présentent des perspectives riantes et solitaires. Les bruyères, les rochers, les sables qui séparent les vallons entre eux en font mieux

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f. 35 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

sentir la fraîcheur et l'agrément.

Nous partîmes de St Malo au lever du soleil, ma mère, mes quatre sœurs et moi ; nous étions dans une énorme berline dorée, traînée par huit chevaux parés comme les mulets en Espagne, avec des sonnettes et des houpes de laine de diverses couleurs. Tandis que ma mère soupirait en silence, mes sœurs parlaient à perdre haleine. Pour moi, j'ouvrais de grands yeux. J'écoutais de toutes mes oreilles, je m'émerveillais à chaque tour de roue. En me rappellant le premier voyage d'un homme qui devait voyager toute sa vie, j'ai fait souvent des réflexions sur les vicissitudes de la fortune et les changemens plus déplorables qui arrivent dans le cœur de l'homme.

Nous nous arrêtâmes pour laisser reposer les chevaux à un village à l'entrée des marais de Dole ; nous repartîmes ensuite, traversâmes la triste ville de Dole et passâmes à la porte même

Manuscrit, folio 36 recto
f. 36 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

du Collège où j'allais bientôt revenir, et suivant le grand chemin qui mène à Combourg, nous commençâmes à enfoncer dans l'intérieur du pays. Pendant l'espace de six lieues, nous n'apperçumes que des landes bordées de forêts, des champs à peine cultivés, des paysans qui ressemblaient à des sauvages, enfin du haut d'une colline, nous découvrimes une vallée de toutes parts fermées par des bois. Du fond de cette vallée, s'élevait au bord d'une espèce de lac le clocher d'une grosse bourgade ; à l'extrémité occidentale de cette bourgade paraissait sur un terrain élevé un château gothique dont les tours se perdaient dans les arbres d'une futaye éclairée par le soleil couchant.

J'ai été obligé de m'arrêter après avoir tracé ces dernières lignes ; mon cœur battait au point de faire trembler ma main, et de repousser la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent par leur force et leur multitude ; mais n'interrompons pas mon récit, et

Manuscrit, folio 36 verso
f. 36 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

que chaque souffrance vienne dans son ordre et à sa place.

Descendus de la colline, nous franchîmes un ruisseau et après avoir marché une demi-heure, nous quittâmes le chemin pour gagner une futaye voisine, la voiture roula bientôt dans une allée de vieilles charmilles dont les cimes s'unissaient en berceau, à une grande hauteur au dessus de nos têtes. Je me souviens encore du moment où j'entrai sous cet ombrage, et de la joie mêlée de crainte que j'éprouvai en sortant de l'obscurité de ce bois. Nous atteignîmes une avant cour plantée de noyers. De là nous pénétrâmes par une porte bâtie dans une vaste cour de gazon appellée la Cour verte. J'apperçus à droite de longues écuries et un bouquet de vieux marronniers. Au fond de la cour dont le terrein s'élevait insensiblement, le château se montrait entre les deux grouppes d'arbres. Sa triste et sévère façade présentait un corps de logis ou plutôt une courtine

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f. 37 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

portant une galerie denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours inégales en hauteur et en grosseur, lesquelles tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu comme un bonnet posé sur une colonne gothique ; quelques fenêtres grillées d'un goût mauresque, apparaissaient çà et là sur la nudité des murs. Un large perron droit de 29 marches sans rampes et sans garde fou, remplaçant sur les fossés comblés l'ancien pont le vis, servait à monter à la porte du château, percée au milieu de la courtine à égale distance des deux tours. Au dessus de cette porte, on voyait les armes des seigneurs de Combourg sculptées dans la pierre, et les longues et étroites ouvertures par où sortaient jadis les bras et les chaînes du pont-le-vis.

La voiture s'arrêta au pied du perron. Mon père vint au devant de nous. La réunion de sa famille dans un lieu où il vivait selon ses goûts adoucit tellement son humeur pour le moment qu'il nous

Manuscrit, folio 37 verso
f. 37 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes avec lui le grand perron, nous entrâmes dans un Vestibule vouté et de ce vestibule dans une petite cour intérieure. Cette cour était formée par la courtine ou le corps de logis de l'entrée, par un autre corps de logis parallèle à celui ci qui réunissait également deux tours mais plus petites que les premières et par deux autres courtines qui liaient la grande et la grosse tours aux deux petites tours ; le château entier présentant la forme d'un char à quatre roues.

Nous franchîmes la petite cour où l'on remarquait un puits d'une profondeur immense, une tourelle formant la cage d'un magnifique escalier de granit en spirale par lequel on atteignait à toutes les parties du château.

De la cour intérieure pénétrant dans le corps de logis des deux petites tours, nous entrâmes de plein pied dans une longue salle appellée autrefois

Manuscrit, folio 38 recto
f. 38 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

la salle des gardes. Une fenêtre s'ouvrait à chaque extrémité de cette salle ; deux autres coupaient sa ligne latérale, pour aggrandir ces quatre fenêtres il avait fallu creuser des murs de dix à douze pieds d'épaisseur, pratiqués dans le massif de la maçonnerie. Deux corridors à plan incliné comme le corridor de la grande pyramide en Égypte, partaient des deux angles de la salle et conduisaient aux deux petites tours ; un escalier serpentant dans l'une de ces tours établissait des communications entre la galerie et l'étage supérieur. Tel était ce corps de logis.

Celui de la façade des grandes tours du coté de la cour verte se composait une espèce de dortoir servant de cuisine au vestibule du perron et d'une chapelle. Au [dessus] de ces pièces se trouvait un appartement appellé le Salon des Chevaliers ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons découpés en lozange ; cet appartement se rattachait aux chambres de la grosse tour : Deux petites

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f. 38 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

fenêtres en ogive éclairaient à peine ces chambres et les embrasures de ces fenêtres étaient si profondes, qu'elles formaient des espèces de cabinets autour desquels régnait un banc de granit. Mêlez à cela dans les diverses parties de l'édifice des passages tournans, des escaliers secrets, des cachots, des donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des chambres abandonnées, des souterrains, les uns murés, les autres ouverts dont les ramifications sont inconnues. Partout silence, obscurité et visage de pierre, voilà le château de Combourg !

Un large et bon souper servi dans la grande salle où je mangeai sans frayeur et sans contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie : C'était le bonheur à peu de frais.

A peine fus-je éveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du château et prendre possession de la solitude. Le perron faisait face au nord. Quand on était assis sur le perron, on avait devant soi la

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f. 39 r° · BnF, NAF 14083 · Gallica

cour verte. Au delà de cette cour un immense et long potager étendu entre deux futayes. L'une à droite s'appellait le petit mail, et c'était celle qui rejoignait le chemin de Dole ; l'autre à gauche était connue sous le nom du grand mail. Celle-ci où j'ai passé ma première jeunesse, était un grand bois de chênes, de hêtres, d'ormes et de chataigniers. Mad. de Sévigné vantait en 16.. ces vieux ombrages ; depuis cette époque 140 années avaient été ajoutées à leur beauté.

Du coté opposé, c'est-à-dire, du coté du midi, le paysage offrait un autre tableau. Par les fenêtres de la grande salle, on appercevait le haut clocher de la paroisse et les maisons confuses de Combourg ; ensuite un étang aussi grand qu'un lac, la chaussée de cet étang sur laquelle passait le grand chemin de Rennes, un moulin, une prairie couverte de troupeaux séparée de l'étang par la chaussée et le long de cette prairie, un joli hameau dépendant d'une abbaye. Depuis l'étang, le terrain s'élevant par dégrés, formait

Manuscrit, folio 39 verso
f. 39 v° · BnF, NAF 14083 · Gallica

un amphithéâtre de forêts d'où sortaient des clochers de villages, et les tourelles de quelques gentilhommières. Sur un dernier plan de l'horizon, entre le couchant et le midi, les hauteurs de Becherel se profilaient comme une petite montagne isolée, une terrasse bordait le pied du château de ce coté, passait en tournant derrière les écuries et allait rejoindre le jardin des bains qui communiquait à la grande futaye.

Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher principal du Collège de Dole. On me remit entre ses mains et je le suivis malgré mes pleurs.