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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de ma vie Livre II : Dol, les vacances, la première communion (p. 121 à 191)

Livre II (copie de 1826, NAF 12966)

Livre II : Dol, les vacances, la première communion (p. 121 à 191)

Mémoires de ma vie · 36 min de lecture · chapitre 5 sur 13

Manuscrit, page 121
p. 121 · BnF, NAF 12966 · Gallica
Livre II.

En arrivant au collège, je fus confié aux soins particuliers de l'abbé le prince [mot biffé] qui professoit la rhétorique et possédoit à fond la géométrie ; c'étoit un homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts et peignant assez bien le portrait, il se chargea de m'apprendre mon Bezout ; l'abbé Egaux, régent de troisième devint mon maître de latin ; j'étudiois les mathématiques dans une chambre auprès de l'appartement de l'abbé le prince, et j'allois travailler au latin à la salle d'étude.

Il fallut quelque tems à un sauvage de mon espèce pour

Manuscrit, page 122
p. 122 · BnF, NAF 12966 · Gallica

s'accoutumer à la servitude d'un collège, et pour régler ses mouvemens au son d'une cloche. Je ne pouvois avoir ces prompts amis que donne sur le champ la fortune ; car il n'y avoit rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avoit pas même d'argent de [mot biffé] semaine. Je ne m'enrolai point non plus dans une clientelle ; car je hais les protecteurs. dans les jeux, je ne prétendois mener personne, mais aussi je ne voulois pas être mené. Je n'étois bon ni pour tyran, ni pour esclave, et je suis resté tel toute ma vie ; il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion ; j'ai éprouvé dans

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p. 123 · BnF, NAF 12966 · Gallica

la suite à mon régiment la même chose ; simple sous lieutenant que j'étois, les vieux officiers venoient volontiers passer la soirée chez moi, et préféroient mon appartement au café. je ne sais à quoi cela tient en moi, si ce n'est peut être à ma facilité à entrer dans l'esprit et à prendre les mœurs des autres ; j'aime autant chasser courir, danser, fumer une pipe au bivouac, jouer au domino dans un café, que j'aime à étudier et à écrire ; il m'est indifférent de parler de choses les plus triviales, ou de causer sur les sujets les plus relevés ; je suis très peu sensible à l'esprit, et j'ai horreur des prétentions ; aucun défaut

Manuscrit, page 124
p. 124 · BnF, NAF 12966 · Gallica

ne me choque. je trouve que les autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque ; si je me sens par hazard un avantage, j'en suis tout embarrassé ; depuis que j'ai acquis une malheureuse célébrité il m'est arrivé de passer des jours, des [au-dessus de la ligne] mois entiers avec des personnes qui ne se souvenoient plus que j'avois fait des livres, moi même je l'oubliois si bien que cela nous paraissoit à tous, une chose de l'autre monde. écrire aujourd'hui m'est odieux ; non que j'affecte un sot dédain pour les lettres, mais c'est que je doute plus que jamais de mon talent et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie que [mot biffé] j'ai pris mes ouvrages en aversion.

Manuscrit, page 125
p. 125 · BnF, NAF 12966 · Gallica

quelques qualités naturelles que ma première éducation avoit laissé dormir en moi, s'éveillèrent au collège ; ma facilité au travail étoit remarquable et ma mémoire extraordinaire ; je fis des progrès rapides en mathématiques, où j'apportois une clarté de conception qui étonnoit l'abbé le prince. Je montrai en même tems un goût décidé pour les langues. le rudiment, supplice des écoliers, ne me couta rien à apprendre. j'attendois l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie ; en moins d'un an je devins fort

Manuscrit, page 126
p. 126 · BnF, NAF 12966 · Gallica

cinquième, une chose assez singulière c'est que ma phrase latine se formoit si naturellement en pentamètre que l'abbé Egaux m'appelloit en riant l'élégiaque, ce nom pensa me rester parmi mes camarades.

Quant à ma mémoire, en voici deux traits. j'appris par cœur la table des logarithmes du Lord Kepler

Après la prière du soir que l'on disoit en commun à la chapelle du collège, le principal faisoit une lecture ; un des enfans choisi au hazard étoit obligé de rendre compte de ce qu'on avoit lu ! ordinairement nous arrivions

Manuscrit, page 127
p. 127 · BnF, NAF 12966 · Gallica

fatigués de jouer, et mourant de sommeil à la prière, nous nous jetions sur les bancs de la nef, tachant de nous enfoncer dans quelque coin obscur pour y dormir pour n'être pas apperçus et conséquemment pas interrogés ; il y avoit surtout un confessionnal que nous disputions comme une retraite assurée ; un soir j'avois eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyois en sureté contre le principal, malheureusement il m'apperçut et résolut de faire un exemple, il lut donc longuement et lentement le second point d'un sermon de Massillon chacun s'endormit, je ne sais par quel hazard je restai éveillé dans mon

Manuscrit, page 128
p. 128 · BnF, NAF 12966 · Gallica

confessional ; le principal qui ne me voyoit que le bout des pieds, crut que je ronflois comme les autres, et tout à coup, m'apostrophant, il me demanda ce qu'il avoit lu.

Le second point du sermon contenoit autant qu'il m'en souvient, une énumération de la manière dont on pouvoit offenser dieu, non seulement je dis le fond de la chose ; mais je repris les divisions dans leur ordre et répétai presque mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, peu intéressante et presque inintelligible pour un enfant ; un murmure d'applaudissement se fit entendre dans la chapelle ; le principal m'appella, me donna un petit coup sur la joue, et

Manuscrit, page 129
p. 129 · BnF, NAF 12966 · Gallica

me permit pour récompense de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du déjeuner. je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades, et je profitai de la grace accordée ; car j'ai toujours été grand dormeur. cette mémoire des mots qui ne m'est pas entièrement restée a fait place en moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont j'aurai peut être occasion de parler dans la suite. J'allai passer le tems des vacances à Combourg. les deux mois ne furent pour moi qu'un seul accès de jeu. la vie de chateau aux environs de Paris ne peut donner aucune idée de la vie de chateau d'un seigneur d'autrefois dans une

Manuscrit, page 130
p. 130 · BnF, NAF 12966 · Gallica

province reculée. la terre de Combourg n'avoit pour tout domaine que des landes incultes, quelques moulins et les deux grandes forêts de Bourgouet [?] et de Launoir [?] dans un pays où le bois est presque sans valeur, mais riche en droits féodaux et en droits honorifiques. cinquante deux paroisses relevoient de son chateau. son revenu annuel avant la révolution s'est élevé quelquefois par le produit des lots et ventes à 70 et 80 mille francs et il est tombé au dessous de 10,000, après après la suppression des droits féodaux. ces droits étoient de diverses sortes. les uns déterminoient certaines redevances pour certaines concessions, ou fixoient

Manuscrit, page 131
p. 131 · BnF, NAF 12966 · Gallica

des usages nés de l'ancien ordre politique ; les autres ne sembloient avoir été dès l'origine que des divertissements pour le seigneur et ses vassaux.

Mon père en arrivant à Combourg avoit fait revivre quelques uns de ces derniers droits, pour prévenir la prescription ; lorsque la famille étoit encore réunie, nous prenions une grande part à ces amusements gothiques. les trois principaux étoient le saut des poissonniers, la quintaine, et une foire appellée l'angevine.

Le saut des poissonniers tiroit son nom d'un droit par lequel les marchands de poissons étoient obligés à la St Jean de sauter dans l'étang du chateau

Manuscrit, page 132
p. 132 · BnF, NAF 12966 · Gallica

et de lutter ensemble plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture, des paysans en sabots, en brayes, en sayons de peau de brebis ou de peau de chèvre, les cheveux longs et épars, hommes d'une France qui n'est plus, regardoient ces jeux d'un autre siècle. il y avoit un prix pour le vainqueur, une amende pour le vaincu.

La quintaine conservoit la tradition des tournois. elle avoit sans doute quelque rapport avec l'ancien service militaire des fiefs : elle est très bien décrite dans Ducange. ( ....... ) tous les nouveaux mariés de l'année dans la mouvance de Combourg étoient obligés au mois de mai de venir rompre une lance de bois contre un poteau

Manuscrit, page 133
p. 133 · BnF, NAF 12966 · Gallica

placé dans un chemin creux qui passoit au haut du grand mail ; les jouteurs étoient à cheval ; le bailli juge du camp examinoit la lance, et déclaroit qu'il n'y avoit ni fraude ni dol dans les armes ; on pouvoit courir trois fois contre le poteau, mais au troisième tour, si la lance n'étoit pas rompue, les gabeurs du tournois champêtre accabloient de plaisanteries le jouteur maladroit qui payoit un petit écu au seigneur. la foire appellée l'angevine se tenoit dans la grande prairie de l'étang le 4 septembre de chaque année ; les vassaux étoient obligés de prendre les armes ils venoient au chateau avec la bannière du seigneur. de là ils se

Manuscrit, page 134
p. 134 · BnF, NAF 12966 · Gallica

rendoient à la foire pour établir l'ordre et maintenir un péage de bestiaux [?] du aux comtes de Combourg, espèce de droit de souveraineté. à cette époque mon père tenoit table ouverte ; on dansoit pendant trois jours, les maîtres dans la grande salle au raclement d'un [mot biffé] violon, les vassaux dans la cour verte au son d'une musette, on chantoit, on poussoit des acclamations on tiroit des coups de fusils ; ces bruits se méloient aux mugissements des troupeaux de la foire ; la foule se répandoit dans le jardin et dans les bois, et du moins une fois l'an on voyoit à Combourg quelque chose qui ressembloit à

Manuscrit, page 135
p. 135 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de la joie.

Ainsi j'ai été placé assez singulièrement dans la vie pour pouvoir assister aux courses de la quintaine, et à la proclamation des droits de l'homme ; pour avoir vu flotter la bannière du comte de Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier témoin des mœurs féodales ; c'est de l'impression qu'elles ont faite sur mon éducation et du caractère de mon esprit en contradiction avec ces mœurs, que s'est formé en moi le mélange d'idées chevaleresques et de sentimens indépendants que j'ai répandus dans mes ouvrages. gentilhomme

Manuscrit, page 136
p. 136 · BnF, NAF 12966 · Gallica

et écrivain, j'ai été royaliste par raison, bourboniste par honneur, et républicain par goût.

La société que l'on voyoit au chateau se composoit des bourgeois du village et des gentilshommes voisins, que de fois sur un théatre plus éclatant, j'ai regretté le petit monde où se cacha ma jeunesse. quand le ciel eut disposé de moi à douze ans, il ne m'eut dérobé qu'à une renommée qui m'ennuie et à des chagrins dont je ne vois point le terme.

Et pourquoi rougirois-je de parler des honnêtes gens qui furent

Manuscrit, page 137
p. 137 · BnF, NAF 12966 · Gallica

mes premiers amis à Combourg. notre vanité met trop de prix au rôle que nous jouons dans le monde. le bourgeois de Paris rit du bourgeois d'une petite ville, la noblesse de cour se moque de la noblesse de province, l'homme connu dédaigne l'homme ignoré ; sans songer que le tems fait également justice de leurs prétentions, et qu'ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des générations qui se succèdent.

Le premier habitant de Combourg étoit un Mr Potelet ancien

Manuscrit, page 138
p. 138 · BnF, NAF 12966 · Gallica

capitaine de vaisseau de la compagnie des indes qui redisoit de grandes histoires de Pondichéri, comme il les racontoit les coudes appuyés sur la table, mon père avoit toujours envie de lui jeter son assiette à la tête ; venoit ensuite l'entrepreneur des tabacs Mr de la Billardière père de famille qui comptoit douze enfans comme Jacob, 9 filles très laides et trois garçons dont le plus jeune david étoit mon camarade de jeux ; le bon homme s'avisa de vouloir être noble en 1789 : il prenoit bien son tems. dans cette maison il y avoit

Manuscrit, page 139
p. 139 · BnF, NAF 12966 · Gallica

force joie et beaucoup de dettes. le Sénéchal Gerbert dont le fils est devenu pendant quelques tems mon secrétaire. le procureur fiscal Petit. le receveur Corvaisier. le chapelain l'abbé Charmel. voilà la société de Combourg. on se souvient peut être que je n'ai pas rencontré à Athènes des personnages beaucoup plus célèbres. M.M. du petit bois, de chateau d'Assé [?] de Tinténiac. descendant du fameux Tinténiac du combat des trente, un ou deux autres gentilshommes

Manuscrit, page 140
p. 140 · BnF, NAF 12966 · Gallica

des environs venoient le dimanche entendre la messe à la paroisse, et diner ensuite au chateau, nous étions plus particulièrement liés avec la famille de Mr de Tremaudan, cette famille se composoit du mari, de la femme extrêmement belle, d'une sœur et de plusieurs enfants ; elle étoit pauvre et habitoit une espèce de métairie qui n'attestoit sa noblesse que par un vieux colombier. les Tremaudan vivent encore dans une extrême vieillesse. plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de vue les tours du chateau que j'ai quitté depuis

Manuscrit, page 141
p. 141 · BnF, NAF 12966 · Gallica

30 ans, ils font encore ce qu'ils faisoient lorsque j'allois manger du pain bis à leur table hospitalière, ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai plus, peut être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette page, je me reproche comme une sorte de crime de tirer leur nom de sa protectrice obscurité, je sais qu'ils ont douté longtems que l'homme dont ils entendoient parler fut le petit chevalier qu'ils avoient connu. le curé de Combourg qui [est] encore celui dont j'écoutois les prônes

Manuscrit, page 142
p. 142 · BnF, NAF 12966 · Gallica

a montré la même incrédulité, il ne pouvoit se persuader que le polisson, ami des paysans, et du garde chasse fut le défenseur de la religion. il a fini par croire, et il me cite dans ses sermons après m'avoir tenu sur ses genoux, ces dignes gens qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me voient tel que j'étois dans mon enfance et dans ma jeunesse me reconnaîtroient ils aujourd'hui, à travers le tems et l'adversité ? je serois peut être obligé de leur dire mon nom avant qu'ils voulussent me presser dans leurs bras.

Je porte malheur à mes amis. un garde chasse appellé Raulx [?] qui s'étoit particulièrement attaché à moi pendant

Manuscrit, page 143
p. 143 · BnF, NAF 12966 · Gallica

moi pendant mes premières vacances à Combourg, fut tué par un braconnier ce meurtre me fit une impression extraordinaire, mon imagination me représentoit mon pauvre ami tenant ses entrailles dans ses mains et se trainant à une chaumière prochaine, où il expira, je conçus pour la première fois l'idée de la vengeance, j'aurois voulu me battre avec l'assassin, sous ce rapport je suis singulièrement né, dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine mais elle se grave dans ma mémoire, son souvenir au lieu de s'éteindre en moi ne fait qu'augmenter il dort quelquefois dans mon cœur des mois des années entières, puis il se réveille à la

Manuscrit, page 144
p. 144 · BnF, NAF 12966 · Gallica

moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour, mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal, je suis rancuneux, et ne suis point vindicatif ; ai-je la puissance de me venger ! à l'instant j'en perds l'envie, je ne suis dangereux que dans le malheur, ceux qui ont cru me faire céder en m'opprimant se sont étrangement trompés, l'adversité est pour moi ce qu'étoit la terre pour Antée, je reprends de nouvelles forces dans le sein de ma mère, si jamais le bonheur m'avoit enlevé dans ses bras il m'eut peut être étouffé.

Je retournai à Dol à mon grand regret l'année

Manuscrit, page 145
p. 145 · BnF, NAF 12966 · Gallica

suivante. le projet de descente en Angleterre fit former un camp auprès de St Malo, des troupes furent cantonnées à Combourg, mon père voulut bien par courtoisie, donner un appartement dans son chateau aux colonels des régimens de Touraine et de Conti. l'un étoit le marquis de St Simon, et l'autre le comte de Causans, j'ai éprouvé un sensible plaisir en retrouvant ce dernier, distingué par ses vertus chrétiennes, dans cette chambre des députés qui fera à jamais l'honneur et les regrets de la France, quand le tems des factions sera passé et celui de la justice venu, dans cette chambre que la

Manuscrit, page 146
p. 146 · BnF, NAF 12966 · Gallica

providence avoit envoyée pour sauver la France et l'Europe, qui n'a pu être cassée que par un véritable crime politique, et dont la gloire survivra à la renommée des misérables ministres qui s'en firent les persécuteurs.

L'orgueil de mon père étoit plus grand que son avarice, vrai Seigneur de chateau, trente officiers étoient tous les jours invités à sa table, les hôtes étrangers dérangèrent mes plaisirs pendant les vacances, les plaisanteries des officiers me déplaisoient, les soldats troubloient la paix de nos bois, c'est pour avoir vu un jour le colonel du régiment de Conti le marquis de Vignacourt galopper sous

Manuscrit, page 147
p. 147 · BnF, NAF 12966 · Gallica

des Rochers que des idées vagues de voyage me passèrent par la tête l'accent des soldats gascons et auvergnats, me faisoit aussi une grande impression, je me figurois que ces gens là venoient du bout de la terre, quand j'entendois quelque officier parler de Paris et de la cour je devenois triste, je cherchois à deviner ce que c'étoit que la société j'entrevoyois quelque chose de confus et de lointain, je supposois des choses cachées des mystères, mais bientôt je me troublois des tranquilles régions de l'innocence en jetant les yeux sur le monde j'avois des

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p. 148 · BnF, NAF 12966 · Gallica

vertiges, comme la tête tourne lorsqu'on regarde la terre du haut de tours qui se perdent dans le ciel, je reculois effrayé et je me retrouvois avec joie le petit françois dans la retraite de mes bois, à l'abri de l'amitié de mes sœurs & sous l'aile de ma mère.

La troisième année de mon séjour au collège de Dol fut marquée par quelques changements dans l'intérieur de ma famille, mes deux sœurs ainées se marièrent, Marianne épousa le Comte de Marigny, et Bénigne le Comte de Québriac, elles suivirent leurs maris à Fougères. ce fut le commencement de

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p. 149 · BnF, NAF 12966 · Gallica

la séparation d'une nombreuse famille dont tous les membres devoient bientôt se disperser comme des oiseaux qui s'envolent pour jamais du toit paternel. mes sœurs furent mariées le même jour, à la même heure, au même autel. elles pleuroient, ma mère pleuroit aussi, je fus frappé de cette douleur dans une cérémonie qui sembloit ne devoir respirer que la joie. je comprends aujourd'hui cette tristesse et je n'assiste pas à un baptême à un mariage, sans sourire amèrement ou [au-dessus de la ligne] sans éprouver un serrement de cœur, après le malheur de naître, je n'en connois pas un plus grand que celui de

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p. 150 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de donner le jour à un homme.

Cette année commença une révolution dans mes idées comme dans ma famille, le hazard fit tomber entre mes mains deux livres bien différens par leur nature, l'un étoit un horace non chatié, l'autre une histoire effrayante des confessions mal faites, le bouleversement que ces deux livres firent dans ma tête est incroyable, un monde mystérieux s'éleva autour de moi. je découvrois d'un coté des secrets incompréhensibles à mon age, je soupçonnois une autre existence que la mienne d'autres plaisirs que ceux de mes jeux, des charmes inconnus

Manuscrit, page 151
p. 151 · BnF, NAF 12966 · Gallica

où je n'avois vu qu'une mère et une sœur. d'un autre coté, des spectres trainants des chaines, et vomissants des flammes, m'annonçoient des suplices éternels pour un seul péché [ici commence un passage biffé d'un trait, puis de traits en diagonale, jusqu'au bas de la page :] dissimulé ; je perdis le sommeil, je croyois voir des mains noires [au-dessus de la ligne] passer à travers mes rideaux où je poursuivois des images moins terribles mais plus dangereuses. je vins à penser avec raison que ces derniers fantômes étoient réprouvés par la religion et cette idée accrut les frayeurs que j'avois des ombres infernales. je cachai profondément et mes espérances et mes [fin du passage biffé ; en tête de la page, d'une autre main : « 151, 151 bis, 151 ter » ; le texte reprend sur des feuillets ajoutés, d'une autre écriture]

Manuscrit, page 151 bis
p. 151 bis · BnF, NAF 12966 · Gallica

dissimulés. Je perdis le sommeil, je fus saisi de terreur : la nuit je croyais voir des mains noires passer à travers mes rideaux, ou je poursuivais des images moins terribles mais plus dangereuses. Je vins à penser avec raison que ces derniers fantômes étaient réprouvés par la religion & cette idée accrut les frayeurs que j'avais des ombres infernales. Je cachai profondément & mes espérances & mes craintes ; je devins rêveur & mélancolique, mes yeux se creusèrent, ma voix s'altéra. Je cherchais dans le ciel & dans l'enfer l'explication d'un double mystère, & frappé à la fois au moral & au physique !

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p. 151 ter · BnF, NAF 12966 · Gallica

je luttais encore avec mon innocence contre les premiers orages d'une passion prématurée & les terreurs de la superstition.

Dès lors je sentis en moi les premières étincelles d'un feu que rien n'a pu éteindre. j'expliquais le quatrième livre de l'Enéide & je lisais le Télémaque. Tout à coup je découvris dans Didon & dans Eucharis des beautés qui me ravirent, je devins sensible à l'harmonie de ces vers admirables & de cette prose antique. Je traduisis un jour à livre ouvert l'Œnedes Genitrix [?] de Lucrèce avec tant de vivacité que M. Egaux étonné m'ôta brusquement le poème, & me jeta dans les racines Grecques. J'attrapai

Manuscrit, page 152
p. 152 · BnF, NAF 12966 · Gallica

un Tibulle. quand j'arrivai aux vers enchanteurs de la première Elégie :

quam juvat immites ventos audire cubantem...

Ce double sentiment de volupté & de mélancolie sembla me révéler ma propre nature. Tout devient poison dans le vase qui commence à s'altérer. les Volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la pécheresse & de l'Enfant prodigue ne sortaient plus de mes mains ; on me les laissait lire, car on ne pouvait pas se douter de ce que j'y trouvais. Je dérobais de petits bouts de cierge dans la chapelle pour lire la nuit ces descriptions trop séduisantes

Manuscrit, page 153
p. 153 · BnF, NAF 12966 · Gallica

du désordre des passions. Je m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes où je tâchais de mettre la douceur le nombre & la grâce d'un des plus grands peintres du cœur humain.

Si j'ai moi même dans la suite peint avec quelque vérité les passions mêlées aux sentiments religieux, je suis persuadé que j'ai dû ce succès au hazard qui me fit connaître deux empires si divers, & toujours ennemis. Les ravages que fit en moi un mauvais livre furent balancés et arrêtés par les frayeurs qu'un autre livre m'inspira, & celles-ci furent comme adoucies par les

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p. 154 · BnF, NAF 12966 · Gallica

molles pensées que m'avaient laissées des tableaux criminels. une nature triste & tendre comme la mienne était propre à recevoir de pareils germes ; aussi se développèrent-ils avec énergie.

Ce qu'on dit d'un malheur qu'il n'arrive jamais seul, on peut le dire d'une passion ; elles viennent ensemble comme les muses ou comme les furies. avec le vague penchant qui commençait à me tourmenter, naquit chez moi le sentiment de l'honneur, principe exalté qui élève un simple besoin à la dignité d'un sentiment, & maintient le cœur incorruptible au milieu de la corruption,

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p. 155 · BnF, NAF 12966 · Gallica

sorte de passion réparatrice, que la nature a placée auprès d'une passion dévorante comme la source inépuisable des prodiges que l'amour demande, & des sacrifices qu'il exige.

Lorsque le temps était beau les pensionnaires du collège sortaient le jeudi & le dimanche sous la conduite du préfet de semaine. nous allions souvent nous promener à une petite [mot biffé] montagne isolée au milieu des marais, appelée le Mont-Dol, au haut duquel on voit des ruines Druïdiques. du sommet du mont-dol, on apperçoit la mer & les vastes marais,

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p. 156 · BnF, NAF 12966 · Gallica

couverts d'une multitude de feux follets pendant la nuit. un autre but de nos promenades était le séminaire d'Eudistes dont j'ai parlé. Un jour donc on nous avait conduits à ce séminaire, on était au mois de Mai. on nous laissait une grande liberté de jeux mais il était expressément défendu de monter sur les arbres pour dénicher des œufs d'oiseaux. le préfet de semaine qui se trouvait être l'abbé Egaux, nous avait établis dans une prairie & s'était éloigné du bruit pour dire son bréviaire. la prairie était bordée d'arbres, & tout en haut du plus grand était un nid de pie sur lequel nous voyions la mère. nous voilà tous

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p. 157 · BnF, NAF 12966 · Gallica

dans l'admiration nous montrant mutuellement la pie & pressés du plus vif désir de saisir une si belle proie. mais qui oserait tenter l'entreprise ? l'ordre était si sévère, le Régent si près, l'arbre si haut ! Tous les yeux se tournent sur moi ; car je grimpais aux arbres comme un chat. J'hésite un moment ; enfin l'honneur l'emporte ; je me dépouille de mon habit, j'embrasse l'arbre fatal, & je commence à monter. le tronc était sans branches excepté vers la cime où il formait une fourche dont une des pointes portait le nid. mes camarades étaient assemblés sous l'arbre,

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p. 158 · BnF, NAF 12966 · Gallica

applaudissant à mes efforts me regardant regardant vers l'endroit d'où pouvait venir le préfet sautant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans l'attente du chatiment. J'arrive à la cime de l'arbre ; la pie s'était envolée : je saisis six œufs que je mets dans ma chemise, & je commence à descendre. malheureusement je me laisse glisser dans la fourche, où je reste à califourchon sans pouvoir en sortir. l'arbre étant étaqué [?], je ne pouvais appuyer mes pieds ni à droite ni à gauche pour me soulever & reprendre les dehors du tronc. je demeure donc

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p. 159 · BnF, NAF 12966 · Gallica

ainsi suspendu dans l'air à soixante pieds. Tout à coup mes camarades me crient : voici le préfet ! & dans l'instant je me vois abandonné de mes amis, comme cela arrive dans la mauvaise fortune. il n'y en eut qu'un seul appellé le Gobbien qui essaya de monter pour me porter secours mais qui fut bientôt obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. le danger me donna du courage ; il n'y avait qu'un [au-dessus de « pas », biffé] moyen de sortir de la position où je me trouvais c'était d'embrasser une des branches de la fourche, de m'y suspendre en dehors par les mains, & de tâcher de saisir avec mes pieds, le tronc

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de l'arbre, au dessous de sa bifurcation. J'exécutai cette manœuvre au péril de ma vie, & je réussis. au milieu de mes tribulations je n'avais point renoncé à mon trésor ; j'aurais pourtant mieux fait de le jeter ; car en me laissant glisser le long du tronc, je me déchirai les mains, les jambes & la poitrine & j'écrasai les œufs dans ma chemise : ce fut ce qui me perdit. le préfet ne m'avait pas vu sur l'arbre ; je lui cachai assez bien mon sang, mais il n'y eut pas moyen de lui dérober la belle couleur d'or dont j'étais barbouillé. « allons, me dit-il, Monsieur vous

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p. 161 · BnF, NAF 12966 · Gallica

aurez le fouet. »

Je ne doute point que si cet homme m'eût annoncé à l'instant qu'il commuait la peine du fouet dans celle de la mort, je n'eusse éprouvé une véritable joie. jamais dans mon éducation sauvage, l'idée de la honte n'était approché de moi. dans tous les ages de ma vie, il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur d'avoir à rougir devant les hommes. l'indignation s'éleva tout à coup dans mon cœur ; je répondis à l'abbé Egaux avec l'accent non d'un enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui, ni

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personne ne lèverait la main sur moi. cette réponse l'anima. il m'appella rebelle & promit de faire un exemple. « nous verrons, répliquai-je », & je me mis à jouer à la balle avec un sang-froid qui le confondit.

Nous retournâmes au collège, le Régent me fit entrer chez lui, & m'ordonna de [au-dessus de la ligne] me soumettre à la punition si je ne voulais pas la rendre plus sévère. mes sentiments exaltés firent place à des torrents de larmes. dans aucun temps de ma vie, je n'ai été plus éloquent ; je représentai à l'abbé Egaux qu'il m'avait appris le latin, que j'étais son écolier, son disciple, son

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p. 163 · BnF, NAF 12966 · Gallica

enfant, qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève & me rendre la vue de mes compagnons insupportable ; qu'il pourrait me mettre en prison au pain & à l'eau me priver de mes récréations tripler mes devoirs ; que je lui saurais gré de cette clémence, & l'en aimerais davantage. Je tombai à ses genoux dans mon désespoir, je joignis les mains, & je le suppliai par J. C. de m'épargner. il tenait la verge levée &, sourd à mes prières, il me criait de me soumettre. Je me relevai plein de rage : « eh bien lui dis-je voyons ! vous êtes le plus fort ; mais c'est égal. » & en même

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temps, je lui lance dans les jambes un coup de pied si rude qu'il poussa un cri. il court à la porte de sa chambre & la ferme à double tour ; et revient sur moi pour me saisir ; je me retranche derrière son lit & lui jette à la tête son bonnet de nuit son oreiller & son pot à l'eau. il m'allonge de grands coups de verge sur les mains & sur le visage ; je m'entortille dans sa couverture, & m'animant du combat, je m'écrie :

Macte animo generose puer.

Cette érudition de grimaud si bizarrement placée fit rire, malgré lui, mon ennemi ; il parla d'armistice

Manuscrit, page 165
p. 165 · BnF, NAF 12966 · Gallica

& de suspension d'armes ; nous conclumes un traité par lequel je convins de m'en rapporter au principal. Celui-ci sans me donner gain de cause voulut bien me soustraire à la punition du fouet : quand cet excellent homme me remit ce honteux chatiment, je lui baisai les mains avec une telle effusion de cœur & de reconnaissance qu'il ne put s'empêcher de me donner sa bénédiction. Tel fut le premier combat que me fit rendre cet honneur qui est devenu l'idole de ma vie & auquel j'ai tant de fois sacrifié mon repos, mon bonheur & ma fortune.

Manuscrit, page 166
p. 166 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Les vacances où j'entrai dans ma douzième année furent tristes. l'abbé Le Prince m'accompagna à Combourg pour me fortifier dans les mathématiques. je ne jouis plus de ma liberté accoutumée. je ne sortais presque plus qu'avec mon précepteur, je faisais avec lui de longues promenades dans les bois. il se mourait de la poitrine, il était triste & silencieux ; je n'étais pas beaucoup plus gai. je le suivais en rêvant & pendant des heures entières, nous marchions à la suite l'un de l'autre sans prononcer une parole. un jour nous nous égarâmes dans une forêt. Mr

Manuscrit, page 167
p. 167 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Le Prince se tourna vers moi, & me dit : « quel chemin faut-il prendre ? » je répondis sans hésiter : « le soleil se couche ; il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour : marchons par là ! » M. Le Prince fut charmé, & raconta le soir ce trait à mon père. le futur voyageur se montra dans ce jugement. Plus d'une fois en voyant le soleil se coucher dans les déserts de l'Amérique, je me suis souvenu de la petite aventure de la forêt de Combourg.

M. Le Prince aurait bien désiré que l'on me donnât un cheval ; mais dans les idées de mon père,

Manuscrit, page 168
p. 168 · BnF, NAF 12966 · Gallica

un officier de Marine ne devait savoir manier que son vaisseau. j'étais donc réduit à monter à la dérobée de grosses juments de carrosse, & un grand cheval Pie extrêmement méchant à qui j'aimais à faire sauter des fossés au risque de me rompre le cou. au reste, je ne me suis jamais beaucoup soucié des chevaux, quoique j'aye mené la vie d'un Tartare, & contre l'effet que ma première éducation aurait du produire je monte à cheval avec plus d'élégance que de solidité.

La fièvre tierce dont j'avais apporté le germe

Manuscrit, page 169
p. 169 · BnF, NAF 12966 · Gallica

des marais de Dol, me débarrassa de M. Le Prince. pour mon malheur, un marchand d'orviétan passa dans le village. mon père qui ne croyait pas aux médecins, croyait aux charlatans ; c'est l'histoire de bien des hommes. il envoya chercher l'aventurier ; celui-ci m'examina, & déclara qu'il me guérirait dans 24 heures ; il revint le lendemain, comme on en était convenu. Je le vois encore entrer dans ma chambre ; il avait un habit vert, galonné en or, une large perruque poudrée, de grandes manchettes de mousseline sale, des faux brillants aux doigts,

Manuscrit, page 170
p. 170 · BnF, NAF 12966 · Gallica

une culotte de satin noir des bas de soie d'un blanc bleuâtre, & des souliers avec des boucles énormes.

Il ouvrit mes rideaux en présence de mon père en faisant mille singeries, me tâta le pouls, me fit tirer la langue, baragouina avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me purger, & me donna à manger un petit morceau de caramel. mon père était charmé ; il prétendait que toutes les maladies venaient d'indigestion & que pour toute espèce de maux, il fallait purger un homme jusqu'au sang. les principes du Signor lui parurent excellents,

Manuscrit, page 171
p. 171 · BnF, NAF 12966 · Gallica

& il me laissa entre ses mains. il n'y avait pas une demi-heure que j'avais mangé le caramel, que je fus pris de vomissements effroyables. on avertit mon père qui voulut faire jeter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. celui-ci épouvanté perd la tête ; il jette son habit, retrousse les manches de sa chemise & se met à faire les gestes les plus grotesques. à chaque mouvement, sa perruque tournait en tous sens ; il répétait mes cris, & ajoutait après : « Che, Monsou Lavandier ! » ce Monsou Lavandier était l'apothicaire du village qu'on avait appellé au secours. Je ne savais au milieu de mes douleurs si cet homme

Manuscrit, page 172
p. 172 · BnF, NAF 12966 · Gallica

ne me ferait pas mourir à force de rire. on arrêta enfin mes vomissements.

Je fus renvoyé au collège. je passai l'hiver uniquement occupé du latin & du grec. ce qui n'était pas donné à l'Etude, était consacré à ces jeux que [fin de ligne ; le reste de la ligne et un intervalle en blanc]

Ces jeux m'ont fait faire par la suite des réflexions tristes & qui n'étaient pas sans charme. partout où j'ai voyagé, chez les peuples civilisés

Manuscrit, page 173
p. 173 · BnF, NAF 12966 · Gallica

comme chez les peuples sauvages, j'ai retrouvé parmi les enfans les mêmes amusements. j'ai vu le petit anglais le petit allemand, le petit italien, le petit Espagnol, le petit Iroquois, le petit Bédouin rouler le cerceau & lancer la balle. en reconnaissant les amusements de mes premières années je me demandais pourquoi je me rapprochais si fort de ces enfans dans mon enfance, & pourquoi dans mon age mur j'avais si peu de rapports à ce qu'ils seraient un jour ? frères d'une grande famille, les enfans sont instruits par leur commune mère, la nature ; ils ne cessent de se ressembler qu'en perdant l'innocence la même en tous pays, & le signe primitif de l'homme. Alors les

Manuscrit, page 174
p. 174 · BnF, NAF 12966 · Gallica

passions modifiées par les climats, les gouvernements & les mœurs, font les nations diverses ; le genre humain cesse de s'entendre & de parler le même langage ; c'est la société qui est la véritable tour de Babel !

Un matin que j'étais très animé à une partie de barre dans la grande cour du collège, on vint me dire qu'on me demandait. je suivis le domestique à la porte extérieure ; je vis un gros homme, rouge de visage, les manières brusques & impatientes, le ton farouche, ayant un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane déchirée & retroussée

Manuscrit, page 175
p. 175 · BnF, NAF 12966 · Gallica

dans ses poches, des souliers poudreux, des bas percés au talon. « Petit polisson, me dit-il n'êtes-vous le chevalier de Chateaubriand de Combourg ? » « oui, Monsieur répondis-je tout étonné de l'apostrophe. » « & moi, reprit-il presqu'en fureur, je suis le dernier aîné de votre famille. Je suis l'abbé de Chateaubriand des Roches-Barriteaux. Regardez-moi bien ! Souvenez-vous que vous êtes aussi noble que le Roi ! » en disant cela, le fier abbé lève un coin de sa soutane met la main dans la poche d'une vieille culotte de panne, tire un écu de six francs moisi

Manuscrit, page 176
p. 176 · BnF, NAF 12966 · Gallica

enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez, & continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air furibond ; je ne l'ai jamais revu. j'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce pauvre abbé d'être le précepteur du Duc de Bourbon ; l'orgueilleux gentilhomme répondit insolemment que le prince qui possédait la Baronnie de Chateaubriand devait savoir qu'un Chateaubriand pouvait avoir des précepteurs, mais qu'il n'était le précepteur de personne. cette hauteur était le défaut de toute ma famille : elle dominait dans mon

Manuscrit, page 177
p. 177 · BnF, NAF 12966 · Gallica

père ; mon frère la poussait jusqu'au ridicule, & je je ne suis pas bien sûr, malgré mon penchant naturel pour les idées républicaines, d'y avoir complettement échappé.

L'Epoque de ma première communion était arrivée : c'était ordinairement le moment où l'on décidait dans la famille de l'état futur de l'enfant. cette cérémonie religieuse remplaçait pour les jeunes chrétiens la prise de la Robe virile pour les Romains. Mme⁠ de Chateaubriand était venue de Combourg à Dol pour assister à la première communion de son

Manuscrit, page 178
p. 178 · BnF, NAF 12966 · Gallica

fils qui après s'être uni à son Dieu allait se séparer de sa mère ; que de sentiments réunis pour une femme chrétienne !

On entrait dans la semaine sainte. ma piété paraissait sincère, j'édifiais tout le collège. mais mes regards étaient ardents & mes abstinences assez répétées pour donner de l'inquiétude à mes maîtres : on craignait l'excès de ma dévotion & une religion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur.

J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire d'Eudistes. c'était un homme de cinquante ans, d'un

Manuscrit, page 179
p. 179 · BnF, NAF 12966 · Gallica

aspect rigide. toutes les fois que je me présentais au tribunal de la pénitence, il m'interrogeait avec curiosité. surpris de la légèreté de mes fautes il ne savait comment accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je déposais dans son sein. plus le moment de la communion approchait plus ses prières étaient pressantes. « ne me cachez-vous rien, me disait-il ? » je répondais : « non, mon père. — n'avez-vous pas fait telle faute ? — non, mon père — & toujours : non, mon père. » il me renvoyait en doutant en soupirant & me regardant dans le fond de l'âme, & moi, je sortais de sa présence pâle & défiguré comme un criminel.

Manuscrit, page 180
p. 180 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Je devais recevoir l'absolution le samedi saint. je passai la nuit du vendredi au samedi en prières & à lire avec les plus étranges terreurs le livre des confessions mal faites. le samedi, à trois heures de l'après-midi, nous partîmes pour le séminaire. nos parents nous accompagnaient. je marchais auprès de ma mère. toute la vaine gloire qui s'est depuis attachée à mon nom & dont cette sainte n'a pas été le témoin, ne lui aurait pas donné un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait comme chrétienne & comme mère, en voyant son fils prêt à participer au grand mystère de la Religion.

En arrivant dans l'Eglise je me prosternai sur le

Manuscrit, page 181
p. 181 · BnF, NAF 12966 · Gallica

pavé du sanctuaire ; j'y restai un moment comme anéanti. quand je me levai pour me rendre à la sacristie où m'attendait le supérieur, mes genoux tremblaient sous moi. je me jetai aux pieds du prêtre de J. C. ce ne fut que de la voix la plus altérée que je parvins à prononcer mon Confiteor. « eh bien ! n'avez-vous rien oublié, me dit l'homme de Dieu ? » je demeurai muet. ses questions recommencèrent & toujours le fatal : non, mon père, sortit de ma bouche. il se recueillit un moment ; il eut l'air de demander des conseils à celui qui sonde les reins & les cœurs, & qui conféra aux

Manuscrit, page 182
p. 182 · BnF, NAF 12966 · Gallica

apôtres le pouvoir de lier & de délier les âmes. alors faisant comme un effort, il se prépara à me donner l'absolution. la foudre que le ciel eut lancée sur moi m'aurait causé moins d'épouvante. je m'écriai : « je n'ai pas tout dit. » ce redoutable juge le délégué du souverain arbitre, dont le visage m'inspirait tant de crainte devient le pasteur le plus tendre : il me jette les bras autour du cou, & fond en larmes. « bon Dieu dit-il, c'est toi qui as parlé au cœur de cet enfant ! allons, mon cher fils, du courage ! » je n'aurai jamais un tel moment de ma vie ; si l'on m'eut débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'aurait pas plus soulagé ; je sanglottais

Manuscrit, page 183
p. 183 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de bonheur. j'ose dire que c'est dès ce moment que j'ai été créé honnête homme : je sentis que je ne survivrais jamais à un remords. grand Dieu ! quel doit donc être celui du crime si j'ai pu tant souffrir pour avoir caché les foiblesses d'un enfant ! mais combien elle est divine cette Religion qui peut s'emparer ainsi du cœur de l'homme & quels préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes.

Le premier aveu fait, rien ne me couta plus. mes fautes cachées peu considérables aux yeux du monde, parurent graves à ceux de la Religion. le supérieur se trouva dans

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p. 184 · BnF, NAF 12966 · Gallica

une grande perplexité : il aurait bien voulu retarder ma communion ; mais j'allais quitter le collège de Dol & entrer au service dans la marine. il vit les écueils où je briserais mon vaisseau. c'est le premier homme qui ait pénétré le secret de ce que je pourrais être. il devina mes futures passions ; il ne me cacha pas ce qu'il croyait voir de bon en moi, mais en même temps, il me prédit mes maux à venir, & m'annonça que je n'aurais jamais de plus grand ennemi que moi-même. « enfin ajouta-t-il le temps manque à votre pénitence ; mais vous êtes dans ce moment lavé de vos péchés par votre repentir, par

Manuscrit, page 185
p. 185 · BnF, NAF 12966 · Gallica

« l'aveu tardif mais courageux de vos fautes. souvenez-vous, si vous oubliez jamais votre créateur de ce qui vous arrive dans ce moment ! songez que par une grace particulière, au lieu d'une communion sacrilège qui aurait pu vous perdre dans cette vie & dans l'autre vous allez recevoir une communion qui vous tiendra toujours ouvertes les portes du ciel, & contribuera à faire de vous dans ce monde un honnête homme. » il leva la main pour m'absoudre. cette seconde fois le bras foudroyant ne fit descendre sur ma tête que la rosée céleste. j'inclinai mon front pour la recevoir ;

Manuscrit, page 186
p. 186 · BnF, NAF 12966 · Gallica

elle pénétra dans [« dans » au-dessus de « jusqu'à », biffé] mon cœur ; ce que je sentais participait de la félicité des anges. j'allai me précipiter dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de l'autel. je ne parus plus le même à mes maîtres & à mes camarades ; je marchais d'un pas léger la tête haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du repentir.

Je parus le lendemain à cette cérémonie touchante & sublime, dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le génie du Christianisme. j'aurais pu y retrouver mes petites humiliations accoutumées. mon bouquet & mes habits étaient moins beaux que ceux de mes

Manuscrit, page 187
p. 187 · BnF, NAF 12966 · Gallica

compagnons ; mais ce jour là tout fut à Dieu & pour Dieu. j'approchai de la sainte table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. je sais parfaitement ce que c'est que la foi, par ce que je sentis alors. la présence réelle dans le saint sacrement m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes cotés. quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans. je tremblais de respect & la seule chose matérielle qui m'occupât, était la crainte de profaner le pain sacré en le laissant toucher à mon palais, comme une autre nourriture. je conçus encore le courage des martyrs ; car j'aurais pu dans ce moment

Manuscrit, page 188
p. 188 · BnF, NAF 12966 · Gallica

confesser la foi au milieu des plus cruels supplices. j'aime aujourd'hui à me rappeler ces saintes félicités qui précédèrent de bien peu d'instants dans mon âme les tribulations du monde. en comparant ces pieuses ardeurs aux transports insensés que je vais peindre en voyant le même cœur éprouver dans l'intervalle de quelques mois tout ce que l'innocence & la religion ont de plus doux & de plus salutaire, & tout ce que les passions ont de plus séduisant & de plus funeste on choisira des deux joies & l'on verra de quel côté il faut chercher le bonheur & surtout le repos.

Manuscrit, page 189
p. 189 · BnF, NAF 12966 · Gallica

huit jours après ma première communion, je quittai le collège de Dol. il me reste de cette maison un agréable souvenir : quelque chose de notre enfance s'attache aux lieux embellis par elle, comme une fleur communique son parfum aux objets qu'elle a touchés. je m'attendris encore aujourd'hui en songeant à la dispersion de mes premiers camarades, & de [mot biffé] mes premiers maîtres. l'abbé Le Prince nommé à un bénéfice auprès de Rouen ne vécut que peu d'années. l'abbé Egaux obtint une cure considérable dans le Diocèse de St Malo, & j'ai vu mourir le bon principal Porcher

Manuscrit, page 190
p. 190 · BnF, NAF 12966 · Gallica

chanoine de Dol, au commencement de la révolution. il était instruit doux & simple de cœur. la mémoire de cet obscur Rollin me sera toujours chère & vénérable.

Je trouvai en arrivant à Combourg de quoi nourrir ma piété ; c'était une Mission. j'en suivis les exercices & je reçus la confirmation sur le perron du château avec les petits paysans & les petites paysannes, de la main de l'Evêque de St Malo. après cela on planta une croix en souvenir de la Mission. j'aidai à la soutenir tandis qu'on la fixait sur sa base, elle existe encore. de tout ce que j'ai planté à Combourg, une croix seule est restée debout, comme si je ne pouvais rien créer de durable

Manuscrit, page 191
p. 191 · BnF, NAF 12966 · Gallica

que pour la douleur, ni marquer mon passage sur la terre autrement que par des monuments de tristesse. la croix de la Mission s'élève devant la tour où est mort mon père. depuis trente années, elle n'a vu paraître personne aux fenêtres de cette tour ; elle n'est plus saluée par les enfans du château : elle attend en vain chaque printemps le retour du père & de la mère ; elle ne voit revenir au lieu de la famille que les hirondelles, compagnes de mon enfance, & plus fidèles à leur nid que l'homme à sa maison. heureux si sans chercher ailleurs des orages ma vie s'était écoulée inconnue au pied de la croix de la Mission, & si mes cheveux n'eussent été blanchis