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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de ma vie Livre I : le projet, la famille, la naissance (p. 1 à 37)

Livre I (copie de 1826, NAF 12966)

Livre I : le projet, la famille, la naissance (p. 1 à 37)

Mémoires de ma vie · 20 min de lecture · chapitre 2 sur 13

Manuscrit, page 1
p. 1 · BnF, NAF 12966 · Gallica
Mémoires de ma vie
commencés en 1809. Livre I.

Je me suis souvent dit „ Je n'écrirai point les mémoires de ma vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles ; après ces belles réflexions me voilà écrivant les premières lignes de mes mémoires ; pour ne pas rougir à mes propres yeux, et pour me faire illusion voici comment je pallie mon inconséquence.

D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel de

Manuscrit, page 2
p. 2 · BnF, NAF 12966 · Gallica

ne disposer d'aucun nom, que du mien propre, dans tout ce qui concernera ma vie privée ; j'écris principalement pour rendre compte de moi à moi même ; je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais atteint le bonheur que j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de mon ame ; personne ne sait quel étoit le bonheur que je cherchois, personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur ; la plupart des sentimens y sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires, aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable

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p. 3 · BnF, NAF 12966 · Gallica

cœur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs ; en rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rapellant des illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au milieu duquel je vis, et auquel je suis si parfaitement étranger ; ce sera de plus un moyen agréable pour moi, d'interrompre des études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes songes.

Je considère ensuite que ma vie apartenant au public par un coté, je n'aurois pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à tous les biographes-marchands qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont

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p. 4 · BnF, NAF 12966 · Gallica

entendu dire le matin dans les anti-chambres. J'ai eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon tems, j'ai démasqué les hommes, blessé une multitude d'intérêts ; je dois donc avoir réuni contre moi, la double phalange des ennemis littéraires et politiques, ils ne manqueront pas de me peindre à leur manière ; et ne l'ont ils pas déja fait ? dans un siècle où les plus grands crimes commis ont du faire naître les haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, les plus grossières calomnies sont celles que l'on répand avec la plus [mot biffé] de légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel

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p. 5 · BnF, NAF 12966 · Gallica

on puisse le juger ; mais avec cette idée je vais peut être me montrer meilleur que je ne suis ? j'en serai peut être tenté ?... à présent je ne le crois pas ; je suis résolu à dire toute la vérité, comme j'entreprends d'ailleurs, l'histoire de mes idées et de mes sentimens, plutôt que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de mentir. Au reste si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même, on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.

Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille ; cela est essentiel, parceque le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position, et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de

Manuscrit, page 6
p. 6 · BnF, NAF 12966 · Gallica

mes idées, en décidant du genre de mon éducation. Cependant si j'avois écrit ces mémoires avant la révolution j'aurois peut être évité de parler longtems de mon origine ; né avec un sentiment absolu d'indépendance, je n'estimois peut être pas assez autrefois, l'avantage d'être sorti d'une ancienne maison, mais depuis qu'on a voulu prouver que la noblesse n'étoit rien, j'ai senti qu'elle valoit quelque chose, et j'aime, à présent, à retrouver le gentilhomme sous la plume de Montesquieu, comme à sentir la chevalerie sous [surchargé] la lance de Bayard.

Je descends d'une des plus anciennes familles de la Bretagne et de la monarchie française. Si elle n'a pas l'éclat de celles des [« de celles » au-dessus de la ligne] Rohan,

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p. 7 · BnF, NAF 12966 · Gallica

et des Montmorency Laval, avec lesquelles elle rivalise de grandeur et d'ancienneté, c'est que renfermée dans sa province elle a rarement été revêtue des grandes charges de la Couronne ; les Chateaubriand se montrent dans notre histoire comme de très vaillants chevaliers, des Barons puissans et généreux dont la devise étoit : „ Je sème l'or „ comme des Seigneurs d'un sang si illustre, qu'ils signoient dans les actes des ducs de Bretagne, et se faisoient quelquefois garants de leurs traités, ainsi qu'il arriva dans le fameux démêlé de Jean II et du connétable de Clisson. Mais ils paroissent avoir eu peu d'ambition, et s'être bornés à vivre dans leurs chateaux en

Manuscrit, page 8
p. 8 · BnF, NAF 12966 · Gallica

réputation d'honneur, d'hospitalité, et de piété.

Les historiens et les généalogistes varient sur leur origine ; les deux branches ainées des Chateaubriand étant éteintes, la troisième continua le nom en Bretagne. Elle descendoit de ce Pierre de Chateaubriand fils de Geoffroi IV de la Roche Baritaut dont le père Anselme fait mention, et dont il ignoroit la descendance ; cette branche fut d'abord très riche et très puissante, et comme on la retrouve pendant plusieurs siècles possédant sans altération les quatre terres de Beaufort de Guérande ... [blanc] en Bretagne, sa ligne se trouve

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p. 9 · BnF, NAF 12966 · Gallica

marquée par une possession irrécusable. Lorsque Chérin vit nos titres pour ma présentation à Louis seize, et pour faire les preuves de ma Sœur Lucile au chapitre de l'Argentière et ensuite à celui de Remiremont, il déclara qu'il n'avoit jamais eu entre les mains une plus belle et plus complette généalogie. Cette branche fournit un illustre compagnon à Duguesclin ; elle prit les fleurs de Lys sans nombre au lieu des croissans, et passa à la réformation des états de Bretagne en 1666. Nos titres ont échappé au vandalisme révolutionnaire, et appartiennent aujourd'hui, à mon neveu Louis,

Manuscrit, page 10
p. 10 · BnF, NAF 12966 · Gallica

comme à l'ainé de ma famille.

Cependant les terres immenses des deux branches ainées des Chateaubriand étant passées par des femmes dans des maisons étrangères, la troisième branche tomba peu-à-peu dans la pauvreté par des subdivisions de partage. Les ainés emportant toujours les deux tiers des biens et ne laissant pour recueillir leur succession, que des filles, il arriva que les cadets se trouvèrent bientot sans fortune ; il ne leur resta que leurs parchemins, leur [mot biffé] entrée aux états de Bretagne qui attestoit leur noble origine, leur épée de fer, et l'orgueil d'un nom oublié. Le chef de nom et d'armes de la famille des

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p. 11 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Chateaubriand étoit en 17.. un chevalier de Chateaubriand de la Guérande, ivrogne décidé, veuf d'une femme noble dont il n'avoit eu qu'une fille. Ce chevalier passoit ses jours à boire dans sa gentilhommière, jurant quand il étoit ivre : foi de Chateaubriand ! vivant dans le désordre avec ses servantes, et mettant les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

En même tems, que ce chevalier de Chateaubriand de la Guérande, vivoit un arrière cadet, cousin de ce chevalier et plus pauvre encore que lui, car il possédoit en tout cinq cents livres de rente : c'étoit le père de mon père, il avoit épousé Pétronille

Manuscrit, page 12
p. 12 · BnF, NAF 12966 · Gallica

l'Amour [?] de Langégu d'une ancienne famille de Bretagne ; et mourut assez jeune.

Ma grand mère que j'ai connue dans mon enfance et qui à 80 ans étoit belle encore, se trouva au décès de mon grand père chargé de quatre fils, dont mon père, René de Chateaubriand, étoit le troisième ; elle habitoit dans la plus grande détresse un petit manoir aux environs de Dinant. Pour comble de malheur elle fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils ainés, celui à qui le magnifique héritage étoit dévolu, comme au chef de la famille, se trouva avoir le goût des lettres. À l'âge de vingt ans il partit à pied pour Paris et

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p. 13 · BnF, NAF 12966 · Gallica

s'ensevelit dans une bibliothèque. Sa mère lui envoyoit tous les ans 250 francs, la moitié juste du revenu paternel. Il mourut inconnu au milieu des livres ; il s'occupoit de recherches historiques, pendant sa vie qui fut courte il écrivoit chaque premier de Janvier une lettre à sa mère, c'est le seul signe d'existence qu'il donnât jamais à ses parents.

L'autre fils, qui suivoit immédiatement le fils ainé, avoit été envoyé au collège de Dinant ; ma grand mère voulait le faire entrer dans l'église et comptoit sur lui pour le soutien de ses frères. Il se fit prêtre en effet ; mais au lieu de chercher des bénéfices que

Manuscrit, page 14
p. 14 · BnF, NAF 12966 · Gallica

son nom lui auroit facilement procuré, il ne voulut jamais rien demander par fierté et par insouciance. Il se fit curé de campagne ; il avoit la passion de la poësie. Ses vers, dont j'ai vu un grand nombre avoient la molesse de ceux de Chaulieu, avec un léger ton épigrammatique. Ce singulier curé, fut adoré de ses paroissiens, son nom illustre en Bretagne, excitoit d'abord l'étonnement ; ensuite son caractère joyeux ! le culte que cette autre espèce de Rabelais, avoit voué aux muses dans un presbytère attiroient à lui. On venoit le voir de toutes parts ; il donnoit tout ce qu'il avoit, et n'étoit pas à la lettre maître chez lui.

Manuscrit, page 15
p. 15 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Il mourut insolvable, et ma grand mère n'osa prendre sa chétive succession que sous bénéfice d'inventaire ; les paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on feroit injure à la mémoire de leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes ; en conséquence, ils l'enterrèrent à leurs frais, liquidèrent sa succession, et envoyèrent à sa famille, le peu qu'il avoit laissé. Quelle singulière destinée avoit donné aux descendants des barons de Chateaubriand, le goût des lettres à la fois pour les perdre et les consoler ! Voilà mes deux oncles, l'un érudit, et l'autre poëte ; mon frère ainé faisoit agréablement les vers ; une de mes sœurs Mad. de Farcy, avoit un véritable talent pour la poësie ; une autre de mes sœurs

Manuscrit, page 16
p. 16 · BnF, NAF 12966 · Gallica

la chanoinesse, sera connue par quelques écrits admirables, moi, j'ai barbouillé du papier, mon frère a péri sur l'échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur, après avoir langui dans les prisons, mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatres planches de leur cercueil, les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas de mourir à l'hopital.

Ma grand mère s'étant inutilement épuisée pour faire quelque chose de ses deux fils ainés, ne pouvoit plus rien pour les deux cadets ; à l'époque de la naissance de mon père, presqu'aucun breton ne servoit ; Mad. de Sévigné remarque que son fils étoit pour ainsi dire le seul gentilhomme breton

Manuscrit, page 17
p. 17 · BnF, NAF 12966 · Gallica

qui se trouvât dans l'armée. Il faut excepter de cette remarque les autres grands barons, qui n'ayant pas, comme ceux de mon nom, perdu leur fortune étoient devenus françois, pour parler comme on parle en bretagne, et ne vivoient plus en province ; cette antipathie des Bretons pour le service de terre subsistoit encore en partie au commencement de la Révolution, et nous nous regardions toujours un peu comme des étrangers dans les armées du Roi de France.

Ma grand mère ne pouvoit donc pas avoir l'idée, contre les mœurs et l'esprit de sa province, de placer ses fils cadets dans des régimens. Comment d'ailleurs les eut-elle envoyés au service ? elle

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p. 18 · BnF, NAF 12966 · Gallica

n'avoit pas même la petite somme nécessaire pour les vêtir. Cette famille qui avoit semé l'or, voyoit de son toit de chaume, les grands chateaux qui jadis apartenoient à ses pères, elle avoit présidé les états de Bretagne, comme possédant une [au-dessus de la ligne] des grandes Baronnies, elle avoit signé aux traités des souverains, et elle n'auroit pas eu le crédit d'obtenir une sous-lieutenance pour l'héritier de son nom, ensuite à cette époque, les armes de France avoient perdu leur gloire ; nul espoir de réussir par des talens militaires auprès d'une cour qui regardoit elle même la guerre comme un fléau et la noblesse comme un préjugé.

Il restoit à la pauvre noblesse bretonne une ressource : la marine Royale.

Manuscrit, page 19
p. 19 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Ma grand mère essaya d'en profiter pour son fils René : il avoit alors douze ans ; mais il falloit d'abord se rendre à Brest, y vivre, s'y équiper, acheter l'uniforme, les armes, les livres nécessaires à un officier de marine ; ma grand mère fit de vains efforts, elle ne put parvenir à équiper son fils, quoiqu'elle vendit pour cela, son linge, quelques dentelles et jusqu'à son anneau de mariage. Le Brevet demandé au ministre de la marine, n'arriva point faute de protecteur pour en solliciter l'expédition ; enfin tout manqua, et ma malheureuse grand'mère tomba malade de chagrin.

Ce fut alors que mon père donna la première marque

Manuscrit, page 20
p. 20 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de ce caractère ferme, et pour ainsi dire terrible que je lui ai connu ; il avoit environ treize ans, s'étant aperçu du chagrin de sa mère, il aprocha du lit où elle étoit couchée et lui dit : ma mère ayez bon courage, je ne veux plus vous affliger, et être un fardeau pour vous ! laissez moi aller faire fortune .. —— sur cela ma grand mère se prit à pleurer ; c'est à mon père lui même que j'ai cent fois entendu raconter cette scène : — René, répondit ma grand mère, que veux tu faire ? laboure ton champ avec moi ; — il ne peut pas nous nourrir, dit mon père. Laissez moi partir : je m'embarquerai, je ferai fortune, et je viendrai vous secourir — Eh bien dit la mère pleurant toujours, va donc où Dieu veut que tu ailles ! et

Manuscrit, page 21
p. 21 · BnF, NAF 12966 · Gallica

elle embrassa l'enfant avec des sanglots. Le soir même mon père fit un petit paquet de ses hardes, le mit sur son dos, quitta la ferme maternelle, arriva à Dinant où une parente de sa mère lui donna une lettre pour un armateur de St Malo, l'armateur l'accueillit avec bonté, et le fit embarquer comme volontaire sur une goëlette armée qui mit à la voile quelques jours après.

La petite République malouine soutenoit seule alors sur la mer, l'honneur du pavillon français, et se montroit la digne patrie de Jacques Quartier, et de Duguai trouin. Dès la première course, mon père fut blessé deux fois dans un de ces combats dont l'obscurité laisse au

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p. 22 · BnF, NAF 12966 · Gallica

péril toute sa grandeur, et à la valeur tout son mérite. La goëlette fut prise et mon père mené prisonnier en Angleterre ; de là il revint en France moins riche et moins heureux que jamais, se rembarqua, fit naufrage sur la côte d'Espagne, traversa à pied ce noble pays que son fils devoit parcourir un jour, poussé par d'autres passions, et d'autres malheurs, fut attaqué par des voleurs dans la Galice, passa à Bayonne sur un vaisseau, et surgit encore au toit paternel. Son courage, son esprit d'ordre l'avoient fait connoitre ; de riches colons s'intéressèrent à son sort, il fut envoyé aux isles, et commença à jeter les fondemens de la nouvelle fortune de sa famille.

Manuscrit, page 23
p. 23 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Ma grand mère fut dans la joie. Elle confia à son fils René son dernier fils Pierre surnommé Mr de Chateaubriand du Plessis, et dont nous avons vu le fils, Armand de Chateaubriand, fusillé par Bonaparte, le vendredi saint de l'année 1808. Mon infortuné cousin est, pour ainsi dire, le dernier gentilhomme français mort pour la cause de la monarchie. Mon père se chargea volontiers du soin [?] de son frère, quoiqu'il eut contracté par l'habitude de souffrir une rigueur de [au-dessus de la ligne] caractère qu'il conserva toute sa vie. Le, non ignara mali miseris succurrere disco, n'est pas toujours vrai, et le malheur a ses duretés comme ses tendresses ; mon père étoit grand et sec, il avoit le nez aquilain, les lèvres pâles, les yeux bleus et petits. Je n'ai jamais vu un pareil regard ;

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p. 24 · BnF, NAF 12966 · Gallica

dans la colère ses yeux lançoient véritablement des flammes, une seule passion le dominoit, celle de son nom ; il ne vivoit, que pour rendre à sa famille l'éclat qu'elle avoit perdu, son orgueil blessé par sa première position, par le sentiment de l'injustice humaine, dégénéra dans une tristesse profonde, que l'age ne fit qu'augmenter, et dans un silence dont il ne sortoit que par des explosions de colère ; du reste les qualités de gentilhomme, le courage, la probité, l'honneur, brilloient chez lui au suprême dégré ; avare dans l'espoir de rétablir son nom et de laisser à sa famille une vaste fortune, il avoit dans l'occasion et tout naturellement les plus grandes

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p. 25 · BnF, NAF 12966 · Gallica

manières, il étoit presque toujours magnifiquement vêtu, hautain aux états de Bretagne avec les gentilshommes, despotique avec ses vassaux, taciturne et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentoit en le voyant étoit la crainte ; s'il eut vécu jusqu'à la révolution, et s'il eut été plus jeune, il auroit joué un grand rôle ou se seroit fait massacrer dans son chateau ; il avoit certainement du génie, et je ne doute pas qu'à la tête de l'administration ou des armées, c'eut été un homme extraordinaire.

Ce fut au retour d'une de ses courses lorsqu'il commençoit à être moins malheureux qu'il songea à se marier. Apauline de Bedée, ma

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p. 26 · BnF, NAF 12966 · Gallica

mère, étoit la quatrième fille d'un ancien gentilhomme qui vivoit à la campagne dans une terre auprès de Plancoët, village charmant situé entre Dinan et St Malo et Lamballe. La grand mère de ma mère avoit été élevée à St Cyr, dans les dernières années de Mad. de Maintenon, elle avoit soigné l'éducation de ses filles et petites filles ; ma mère douée de beaucoup d'esprit, et d'une imagination prodigieuse, avoit été nourrie dans son enfance de la lecture de Fénélon, de Racine et de Mme de Sévigné, et instruite par son ayeule de toutes les anecdotes de la cour de Louis 14. Elle savoit tout Cyrus par cœur. Apauline de Bedée

Manuscrit, page 27
p. 27 · BnF, NAF 12966 · Gallica

n'étoit pas jolie ; elle étoit au contraire petite et laide, mais elle avoit les plus beaux yeux du monde. Rien ne contrastoit davantage, que l'élégance de ses manières et l'allure vive de son humeur, avec la rudesse et le calme menaçant de mon père ; aimant la société, autant qu'il aimoit la solitude, aussi pétulante qu'il étoit froid, elle n'avoit pas un goût, qui ne fut opposé à ceux de son mari, la contrariété qu'elle éprouva dans ses penchants la rendit peu à peu rêveuse et mélancolique, de légère et gaie qu'elle étoit par caractère ; obligée de se taire, elle auroit voulu parler. Elle s'en dédommageoit

Manuscrit, page 28
p. 28 · BnF, NAF 12966 · Gallica

par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompoient seuls la tristesse muette [au-dessus de la ligne] de mon père ; pour la piété ma mère étoit un ange.

Mon père étoit agé de [blanc] lorsqu'il épousa Apauline de Bedée ; comme elle n'avoit presque rien, que lui même ne possédoit rien encore il s'établit avec elle à St Malo, d'où il étoit parti pour lutter contre la fortune ; ma mère mit au monde un premier fils qui mourut au berceau et qui fut nommé Geoffroi ou Geffroi, comme tous les ainés de ma famille. Ce fils, fut suivi d'un autre fils, et de deux filles qui ne vécurent que

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p. 29 · BnF, NAF 12966 · Gallica

quelques mois, les quatre enfans périrent par la même cause, d'un épanchement de sang au cerveau ; enfin ma mère accoucha d'un troisième garçon qu'on appella Jean Baptiste ; c'est celui qui devint dans la suite, le petit-gendre de Mr de Malesherbe, et qui a eu l'honneur de monter sur l'échafaud avec cet homme illustre. Après Jean Baptiste naquirent quatre filles, Marianne, Bénigne, Julie, et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté, et dont les deux ainées ont seules survécu avec moi aux orages de la Révolution. Je fus dans l'ordre de naissance le dernier de ces infortunés. Je vins au monde le 4 octobre de l'année - [blanc] La maison

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p. 30 · BnF, NAF 12966 · Gallica

dans laquelle je suis né appartenoit alors à Mr de Boisgarrein, père de la princesse de Carignan. Cette maison est située dans une petite rue de St Malo, appellée la rue des Juifs ; la chambre où ma mère accoucha domine les murs déserts de la ville, et donne sur une mer qui s'étend à perte de vue, en se brisant parmi des écueils ; j'eus pour parrain mon malheureux frère, et pour marraine Mad. la Ctesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. Je fus nommé François, du jour où j'étois né, et René à cause de mon père ; j'étois presque mort quand je sortis du sein maternel, et le mugissement des vagues battues par une tempête de l'équinoxe

Manuscrit, page 31
p. 31 · BnF, NAF 12966 · Gallica

empêchoient d'entendre mes cris, mes sœurs en me tenant encore enfant dans leurs bras, à la fenêtre de la chambre de ma mère, m'ont souvent raconté les circonstances de ma naissance ; la tristesse de ces premières impressions ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et il n'y a pas de jour encore, où en rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie, en pensée, le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère me fit le funeste présent de la vie, la tempête et les flots, dont le bruit berça mon premier sommeil, et le frère infortuné qui me donna un nom, que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. C'est à moi que s'appliquent trop bien les vers de Lucrèce.

---- [les vers ne sont pas copiés]

Manuscrit, page 32
p. 32 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Il semble que le ciel ait voulu rassembler toutes ces circonstances, pour placer dans mon berceau une image de mes destinées, et me faire pressentir que je ne serois qu'un voyageur livré aux caprices des vents et du sort.

Je fus mis en nourrice à ce joli village de Plancoët dont j'ai parlé. L'unique frère de ma mère le comte de Bédée, avoit près de ce village un chateau très agréable qu'il avoit nommé mon choix, les biens de ma grand mère maternelle se trouvoient dans les environs ; ma grand mère elle même vivoit retirée avec sa sœur mademoiselle du Boisteilleul dans un hameau qui n'étoit séparé du village de Plancoët que par un pont et qu'on appelloit l'abbaye à cause d'une abbaye de Bénédictines consacrée dans ce

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p. 33 · BnF, NAF 12966 · Gallica

lieu à notre dame de Nazareth.

La première nourrice qu'on me donna se trouva stérile, on ne s'en apperçut pas d'abord. Je pensai mourir, ma bizarre destinée s'obstinoit à me faire vivre ; une pauvre femme amie de ma nourrice et nouvellement accouchée me prit sur son sein avec son nourrisson ; croyant que j'allois expirer, elle me voua à la patronne du hameau, à notre dame de Nazareth et promit si j'en revenois, que je porterois le bleu et le blanc jusqu'à l'age de sept ans en l'honneur de la Sainte Vierge. Ma mère ratifia son vœu. Je fus sauvé, si l'on m'eut laissé mourir on m'eut

Manuscrit, page 34
p. 34 · BnF, NAF 12966 · Gallica

rendu un grand service ; mais il entroit dans les desseins de Dieu d'accorder au vœu de l'obscurité et de l'innocence, la conservation d'une vie, qu'une vaine renommée devoit atteindre et que devoient troubler tant de passions.

À quatre ans je fus reporté à St Malo chez ma mère, mon père venoit d'acheter le vieux chateau de Combourg dont Mad. de Sévigné a vanté les bois, mon père désiroit surtout rentrer dans les biens qui avoient appartenu à ses ancêtres, mais ne pouvant traiter pour la baronnie de Chateaubriand passée dans la maison de Condé il s'étoit déterminé

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p. 35 · BnF, NAF 12966 · Gallica

à faire l'acquisition de Combourg que plusieurs branches de notre famille avoit jadis possédé. Combourg dans l'origine formoit une partie de l'immense héritage d'Eudon Père du premier Briand, et dès l'an 1100, il y avoit un chateau dans ce lieu, de plus le maréchal de Duras qui vendit Combourg à mon père le tenoit par succession d'une dame de Quoëtquen, notre proche parente ; ce fut le même maréchal qui comme notre allié nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

Tandis que le Comte de Chateaubriand poursuivoit [au-dessus d'un mot biffé] ses plans pour le rétablissement de sa famille et commençoit à

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p. 36 · BnF, NAF 12966 · Gallica

à rassembler ses titres dans sa gothique demeure, il fixoit le sort de ses enfans, une charge de conseiller au parlement de Bretagne devoit être le lot de mon frère, qui avoit onze ans plus que moi. Je fus destiné à la marine Royale, on seroit étonné peut être de voir un homme dévoré de l'orgueil de son nom, choisir pour son fils ainé une carrière si peu éclatante, mais c'étoit là les idées de tous les gentilshommes Bretons, le fils ainé dans le parlement qui étoit noble, le second fils dans la marine, et le troisième quand il y en avoit un dans l'église ; l'éloignement ou

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p. 37 · BnF, NAF 12966 · Gallica

plutot la haine du service de la cour étoit, comme je l'ai déja dit, naturel à tout breton et particulièrement à mon père. L'aristocratie de nos états fortifioit en lui ce sentiment, et l'abaissement de sa famille qui avoit rendu de si grands services à [mot biffé] la couronne sous St Louis, Charles V, et Henri IV. lui faisoit regarder les Rois de France comme une race d'ingrats ; il est curieux de remarquer cet esprit d'indépendance de ma province, jusque dans la nouvelle constitution de la France. Les Bretons sont presque tous dans l'opposition, toujours loyaux envers le prince, ils n'ont jamais pu souffrir les ministres.