Livre II (copie de 1826, NAF 12966)
Livre II : Rennes et Brest (p. 192 à 220)

que par le vent qui a couvert de mousse les branches de cette croix !
Je ne tardai pas à partir pour le collège de Rennes, où je devais poursuivre mes études, & surtout me fortifier dans les mathématiques sous un excellent maître afin de subir ensuite l'examen à Brest pour être reçu garde de la marine.
M. De Fayole était alors principal du collège de Rennes. on y comptait trois professeurs distingués, l'abbé de Chateaugiron pour la seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, & l'abbé le Marchand pour la physique.

Le pensionnat était nombreux & les externes plus nombreux encore. les études étaient fortes & bien suivies. dans les derniers temps Geoffroy & Ginguené sortis de ce collège auraient fait honneur à Ste Barbe ou au Plessis. une chose assez singulière c'est que le chevalier de Parny avait aussi étudié à Rennes & que j'héritai de son lit dans la chambre qui me fut assignée.
Rennes fut pour moi une Babylone & le collège un monde. la multitude des écoliers le nombre des maîtres la grandeur des batimens du jardin & des cours me paraissaient incroyables. je m'y habituai pourtant, & bientôt je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant que j'avais eu à Dol,

sur mes anciens compagnons ; il m'en coûta quelques combats, les petits bretons sont d'une humeur fort belligérante. on se donnait des rendez-vous pour les jours de promenade dans le jardin des Bénédictins appelé le Thabor. là on se battait : c'étaient de véritables duels. nous nous servions de compas de mathématiques attachés au bout d'une canne, ou nous en venions à une lutte corps à corps plus ou moins dangereuse selon la gravité du cas ; il y avait des juges du camp qui décidaient s'il échéait gage, & de quelle manière les champions devaient mener les mains. pour que le combat cessât il fallait qu'une des deux parties s'avouât vaincue. Je retrouvai au collège mon ami

Géril qui présidait comme à St Malo à ces engagements. il fut témoin pour moi dans une affaire que j'eus avec St Riveul, jeune gentilhomme qui eut l'honneur d'être la première victime de la Révolution ; il fut tué dans les rues de Rennes en se rendant avec son père à la chambre de la noblesse. je tombai sous St Riveul ; je ne voulus jamais demander grace & je fus tellement maltraité que la peau de ma tête décollée du crâne était à demi arrachée avec mes cheveux. Je rencontrai aussi à ce collège, deux hommes devenus depuis bien différemment célèbres. Moreau, le fameux général & Limoëlan auteur de la machine infernale, aujourd'hui prêtre en Amérique. Moreau avait cinq ou six ans plus que moi & il était externe ; Limoëlan

pensionnaire était à peu près de mon âge. St Riveul, Limoëlan, Géril & moi, nous nous liâmes d'une étroite amitié. on a rarement trouvé à la même époque dans une même province dans une même petite ville & rassemblés sous le même toit d'aussi singulières destinées. Je ne puis m'empêcher de raconter ici un tour d'écolier que joua au préfet de semaine mon camarade Limoëlan.
Le préfet avait coutume de faire sa ronde tous les soirs dans les corridors après la retraite, pour voir si tout était bien & si nous dormions paisiblement ; il regardait à cet effet par un trou pratiqué dans chaque porte. Limoëlan, Géril

St Riveul & moi nous couchions dans la même chambre ; [un blanc en tête de ligne] d'animaux malfaisants c'était un fort bon plat. vainement avions-nous plusieurs fois bouché le fatal trou avec du papier ; le préfet poussait le papier avec son doigt & nous surprenait sautans sur nos lits, & cassant nos chaises.
Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son projet, nous engage à nous coucher, & à éteindre la lumière. l'instant d'après, nous l'entendons se lever aller à la porte & puis se mettre au lit. un quart d'heure après, voici venir le préfet sur la pointe du pied, comme avec raison nous lui étions fort suspects, il s'arrête à notre porte écoute, regarde n'apperçoit point de lumière, croit le trou bouché, y enfonce imprudemment

le doigt .... qu'on juge de sa colère ! « qui est-ce qui a fait cela, s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre ? » Limoëlan d'éclater de rire & Géril de dire en nasillant avec son air moitié niais & moitié goguenard : « qu'est-ce donc M. le Préfet ? » quand nous sûmes ce que c'était nous voilà St Riveul & moi à nous pâmer de rire comme Limoëlan à nous boucher le nez & à nous cacher sous nos couvertures tandis que Géril se levant en chemise offrait gravement sa cuvette & son pot à l'eau au préfet. on ne put rien tirer de nous ; nous fûmes héroïques. Limoëlan en vrai conspirateur, avait bien jugé nos caractères. il ne nous avait pas fait part de son dessein dans la crainte que nous ne l'eussions désapprouvé ; mais il était sûr qu'une fois

exécuté nous embrasserions sa fortune. il n'affecta point non plus de se dénoncer lui même comme en pareil cas si nous eussions été coupables, il se serait laissé soupçonner pour nous sauver. il trouva tout simple que pour lui rendre le même service nous attirassions sur nous une partie du soupçon. nous fûmes mis tous quatre en prison, au caveau espèce de cellier humide & noir. on fut bientôt obligé de nous rendre la liberté. St Riveul fit un trou sous une porte qui communiquait à la basse-cour, & engagea sa tête dans ce trou, sans pouvoir la retirer ; un cochon accourut

& pensa lui manger la cervelle. Géril se glissa dans les caves du collège & mit à couler un tonneau de vin ; Limoëlan démolit un mur, & moi, grimpé comme Perrin Dandin, dans un soupirail qui donnait du caveau sur la rue j'ameutai la canaille par mes harangues. le terrible auteur de la machine infernale jouant ce tour de polisson à un préfet de collège, ne rappelle pas mal Cromwell barbouillant d'encre la figure d'un autre régicide, qui signait après lui l'arrêt de mort de Charles 1er.
Quoique l'éducation fut très religieuse au collège

de Rennes, ma ferveur se ralentit. le grand nombre de mes maîtres & de mes camarades multipliait les occasions de distractions, & de chutes. je me perfectionnai dans l'étude du latin, & je montrai encore plus de penchant pour la langue grecque. je devins fort en mathématiques pour lesquelles j'ai toujours eu beaucoup de goût ; j'aurais fait un bon officier de marine ou de génie. en tout j'étais assez heureusement organisé : sensible aux choses sérieuses, comme aux choses agréables, j'ai prouvé que je pouvais écrire sur la politique, comme sur les passions ; j'ai commencé par la poësie avant d'en venir à la prose ; les arts me transportaient ; j'ai surtout

aimé passionnément la musique & l'architecture. quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable des plus petits détails étant doué d'une longue patience. quoique fatigué de l'objet qui m'occupait mon obstination était plus forte que mon dégoût. je n'ai jamais abandonné une affaire, quand elle valait la peine d'être achevée. il y a telle chose que j'ai poursuivie quinze & vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour que le premier.
Cette souplesse de mes facultés intellectuelles se retrouvait à tout ; je jouais bien aux échecs ; j'étais adroit au billard, à la chasse, au maniement des armes ; je

dessinais passablement, je dansais de bonne grace ; j'aurais chanté agréablement, si on eut pris soin de ma voix. tout cela joint au genre de mon éducation à une vie de soldat & de voyageur fait que je n'ai jamais senti mon pédant & qu'avec les facultés d'un homme de lettres je n'en ai eu ni l'air hébété, ni la gaucherie ni les habitudes crasseuses, ni les mœurs bourgeoises, ni encore moins la triste envie & la sotte vanité.
Je passai deux ans au collège de Rennes ; Géril le quitta dix huit mois avant moi pour entrer dans la marine. ma troisième sœur se maria dans le cours

de ces deux années ; elle épousa le comte de Farcy, capitaine au régiment de Condé Infanterie, & s'établit avec son mari à Fougères, où déjà habitaient mes deux sœurs aînées, Mesdames de Marigny & de Québriac. Mme de Farcy était charmante & pleine de talents, surtout pour la poësie. c'était après Lucile, celle de mes sœurs que j'aimais le mieux. elle est devenue une sainte après avoir été une des femmes les plus agréables de son siècle. l'abbé Carron a écrit sa vie.
On me fit venir à Combourg pour le mariage de Julie. je vis là pour la première fois cette comtesse de

Tronjoli [?], jeune chanoinesse qui se fit remarquer par son courage sur l'échafaud. cousine du marquis de la Rouërie elle se trouva impliquée dans l'affaire de ce rival de la Rochejaquelein. je n'avais encore vu la beauté que dans ma famille ; je restai dans une sorte d'étonnement inexplicable en l'appercevant sur le visage d'une femme étrangère. chaque pas que je faisais maintenant dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective ; j'entendais la voix lointaine & séduisante des passions qui venaient à moi. je me précipitais moi-même au-devant de ces sirènes attiré par l'harmonie inconnue qui troublait mon cœur, & m'appellait pour me perdre.

Peu de temps après le mariage de Julie je partis pour Brest. en quittant le grand collège de Rennes je n'éprouvai point le regret que je sentis en sortant du petit collège de Dol ; il en est peut être des études comme des amours : ce sont les premières qui sont les plus belles. il est probable aussi que, sans m'en appercevoir je n'avais déjà plus cette fleur d'innocence qui nous fait trouver un charme à tout ce qui est innocent comme nous.
Mon frère m'embarqua dans la diligence de Rennes ; on m'adressa à Brest à un de mes oncles maternels,

le Comte de Ravenel de Boisteilleul chef d'Escadre qui n'est mort que depuis quelques années. il a laissé deux fils, dont l'un, officier d'artillerie très distingué, a épousé la fille unique de ma sœur la Comtesse de Farcy.
En arrivant à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant. je ne sais quel accident l'avait retardé. je restai donc ce qu'on appellait soupirant & comme tel libre de toute étude régulière. mon oncle me mit en pension à une table d'hôte d'aspirants & me présenta au commandant de la Marine, le Comte Hector.
Maître de moi-même pour la première fois

je m'abandonnai à mon instinct solitaire. je ne voyais que mes maîtres d'armes, de dessin & de mathématiques. les trois quarts du jour je m'enfermais dans ma chambre ou j'allais parcourir le port, & me promener au bord de la mer.
Je n'avais encore vu qu'au lieu de ma naissance cette mer que je devais tant de fois traverser & rencontrer sur tant de rivages. en la retrouvant à Brest, je fus transporté ; elle était plus vaste qu'à St Malo, elle se brisait à l'extrémité de la Bretagne ; après ce cap avancé, il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes

& des mondes inconnus ; ma jeune imagination se jouait dans ces espaces immenses. souvent passant à Recouvrance, & m'asseyant sur quelque mat qui gisait le long du quai je regardais la tête appuyée sur ma main, les occupations de la foule & les mouvements du port : constructeurs matelots militaires, douaniers forçats passaient & repassaient devant moi. je voyais des voyageurs débarquer, ou s'embarquer, des pilotes commander la manœuvre des charpentiers équarrir des pièces de bois, des cordiers filer des cables des mousses allumer des feux sous des chaudières de goudron. on portait & l'on rapportait de la marine aux magasins,

& des magasins à la marine des balles de marchandises, des sacs de vivres, des trains d'artillerie. ici des charettes s'avançaient dans l'eau pour recevoir des chargements là des palans enlevaient des fardeaux tandis que des grues descendaient des pierres & que des machines creusaient le port. les forts répétaient des signaux. des chaloupes allaient, venaient ; de grands vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins. mon esprit se remplissait alors d'idées vagues sur la société, ses biens & ses maux. je ne sais quelle tristesse me gagnait. je quittais le mat sur lequel j'étais assis symbole d'une vie, qui devait être comme ce mat, battue par la tempête

& qui comme lui ne devait reposer qu'un instant au rivage. je remontais l'espèce de torrent qui coule dans le port de Brest. j'arrivais à un détour où le port disparaissait : là, ne voyant plus rien qu'une vallée solitaire, étroite & stérile, mais entendant encore le murmure confus de la mer & la voix des hommes, je me couchais au bord de la petite rivière. tantôt regardant couler l'eau tantôt suivant des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais dans la plus profonde rêverie : au milieu de cette rêverie, si le vent m'apportait le bruit

du canon lointain de quelque vaisseau qui mettait à la voile, je tressaillais, & des larmes tombaient de mes yeux.
Un jour j'avais dirigé ma promenade vers l'extrémité du port du côté de la pleine mer. il faisait chaud : je m'assis sur la grève & je m'endormis. tout à coup je suis réveillé par des coups de canon ; j'ouvre les yeux & j'apperçois la rade couverte de vaisseaux : c'était la grande escadre qui rentrait après la signature de la paix. je restai ébahi du magnifique spectacle. les vaisseaux manœuvraient sous voile, se couvraient de feux faisaient des signaux arboraient des pavillons. il

présentaient la poupe, la proue, le flanc. ceux-ci jetant l'ancre s'arrêtaient au milieu de leur course, comme par enchantement, ceux-là continuaient à se jouer sur les flots où ils laissaient une trace brillante. rien ne m'a donné dans ma vie une plus haute idée du génie de l'homme. ils semblaient partager dans ce moment une partie de la puissance de celui qui a dit à la mer :
Tout Brest accourut sur le rivage ; bientôt des chaloupes se détachent de la flotte & abordent au port. les officiers dont elles étaient remplies le visage

brûlé & noirci par le soleil avaient l'air étranger qu'on apporte des pays lointains & quelque chose de gai, de content de fier, de hardi comme des hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon blanc. c'était ce corps de la marine si méritant si distingué, si illustre qui échappé aux coups de l'ennemi, devait périr sous ceux des français.
Je regardais passer la valeureuse troupe, lorsqu'un jeune officier perce la foule & se précipite dans mes bras. je reconnais Géril. il était singulièrement grand ; mais foible & languissant d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans

la poitrine.
Son projet était de quitter Brest dès le soir même pour se rendre dans sa famille ; je ne [mots biffés] l'ai vu qu'une fois depuis ; c'était peu de temps avant sa mort héroïque. je dirai en quelle occasion.
L'apparition de Géril & son départ me firent prendre une résolution qui a changé le cours de ma vie ; il était écrit que ce jeune homme aurait un empire singulier sur ma destinée. on voit déjà comment mon caractère se formait & quel tour prenaient mes idées. si au lieu d'être abandonné à moi-même, j'eusse été comme les enfans du jour,

conduit par un gouverneur, aurais-je été ce que je suis ? jeté dans un moule commun, n'aurais-je pas pris les formes communes ? mon gouverneur m'aurait-il donné les leçons que je recevais seul dans le port de Brest ? n'aurait-il pas regardé comme des bizarreries faites pour être corrigées, les premières atteintes de mon génie ; car j'en puis parler comme d'un mal quelqu'ait été ce génie rare ou vulgaire méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute d'un autre mot pour mieux m'exprimer ? mais aussi plus semblable au reste des hommes, j'eusse été beaucoup plus heureux. celui qui sans m'ôter l'esprit, fut parvenu à tuer ce qu'on a appellé mon talent, m'aurait rendu un

grand service.
Lorsque mon oncle me conduisait chez M. Hector, j'en revenais tout bouleversé. je ne pouvais entendre sans agitation les jeunes & les vieux marins raconter leurs campagnes & parler des pays qu'ils avaient parcourus. l'un arrivait de l'Inde, l'autre de l'Amérique ; celui-là devait appareiller pour faire le tour du monde ; celui-ci allait rejoindre la station de la méditerranée & visiter les côtes de la Grèce. puis venait le récit des combats anciens & nouveaux ; les noms de Du Couëdic des d'Estaing, des Suffren n'étaient pas oubliés. j'écoutais tout sans dire mot, le

visage rouge, le cœur palpitant, c'en était fait de mon sommeil pour la nuit ; je la passais à livrer en imagination des combats, ou à découvrir des terres inconnues.
Quoiqu'il en soit en voyant Géril retourner chez ses parents, je pensai que rien ne m'empêchait d'aller retrouver les miens. j'aurais assez aimé le service de la marine si mon esprit d'indépendance ne m'eut éloigné de tous les genres de service ; j'ai toujours eu horreur d'obéir ; les voyages me tentaient il est vrai ; mais je sentais que je ne les aimerais que seul en suivant mes volontés & mes caprices. enfin donnant la première preuve de ma facilité à me

dégoutter de tout, sans en avertir mon oncle Ravenel sans en écrire à mes parens, sans en demander la permission à personne, sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un beau matin pour Combourg, où je tombai comme du ciel.
Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon père j'eusse osé prendre une pareille résolution, & ce qu'il y a d'aussi étonnant c'est la manière dont je fus reçu. je devais m'attendre aux transports de la plus vive colère ; je fus accueilli doucement. mon père se contenta de secouer la tête, comme pour dire : voilà une belle équipée ! ma mère m'embrassa de tout

son cœur en grognant, & ma Lucile avec un ravissement de joie : c'étaient désormais les seuls habitants du château.