Autre copie du premier livre (NAF 14083)
NAF 14083, f. 14 à 28

Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive ; quelques notions de dessin, de langue anglaise et de mathématiques paraissaient plus que suffisant pour l'éducation d'un cadet voué d'avance à la rude vie d'un marin. Quand je fus rapporté à St Malo, mon père commençait à faire de fréquens voyages à Combourg, où il finit par se fixer avec sa famille. Mon frère était au Collège de St Brieux et mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toute la tendresse de celle-ci était portée sur son fils aîné, non qu'elle n'aimât ses autres enfans ; mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune Comte de Combourg.
J'avais bien il est vrai comme garçon, comme le dernier venu, comme le Chevalier (c'est ainsi qu'on m'appellait) quelques privilèges sur mes sœurs, mais en dernier résultat j'étais abandonné aux soins des domestiques ; ma mère d'ailleurs pleine d'esprit et de vertus, était préoccupée par son amour pour mon frère, par les soins de la société et

les devoirs de la religion. La Comtesse de Plouer ma marraine, était son amie intime ; elle voyait aussi beaucoup les parens de Maupertuis et de l'abbé Trublet, tous deux nés à St Malo ; elle aimait la politique, le bruit, le monde ; elle s'était jetée avec chaleur dans l'affaire de M. de la Chalotais, elle rapportait dans son intérieur une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie et de chicane qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfans étaient tenus sans ordre, avec de la générosité elle avait l'apparence de l'avarice, avec de la douceur d'ame, elle grondait toujours ; mon père était la terreur des domestiques ; ma mère en était le fléau.
De ce caractère de mes parens sont nés les premiers sentimens de ma vie. Je trouve un charme triste à remonter à présent à la source de mes penchans et à me demander quelles furent les personnes que j'aimai aussitôt que je sentis mon existence, hélas ! dans

l'enfance même, les tendresses sont mêlées de larmes, l'homme ne s'attache à quelque chose que pour être malheureux.
Mon premier penchant ne fut pas bien noble. Ce ne fut point ma famille qui l'obtint. Ceci pourra faire faire des réflexions aux pères et mères ; j'aimai avec fureur celle qui prit soin de moi : C'était une bonne fille appellée la Villeneuve dont j'écris le nom ici avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux ; La Villeneuve était une espèce de sur intendante de la maison, tantôt bonne d'enfans, tantôt à l'office, tantôt à la cuisine ; me portant partout dans ses bras, me donnant à la dérobée tout ce qu'elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant, et marmottant toujours, C'est celui là qui ne sera pas fier, qui a un bon cœur, qui aime les pauvres gens ; tiens petit garçon et elle me bourrait de vines de sucre. Je ne pouvais quitter cette femme. Je poussais des cris aigus quand il fallait m'en

séparer. Ayant été une fois renvoyée par ma mère, on fut obligé de la faire revenir, ou je serais mort. Je restai pamé de douleur une journée entière. Refusant toute nourriture, en me rappellant la violence de mon chagrin, je vois que les enfans sont capables d'aimer plus fortement qu'on ne le pense.
Le valet de chambre de mon père, le bon la france partagea avec la Villeneuve une part de mes affections. Mais bientôt je contractai une amitié plus digne qui fit longtems le charme et qui fait aujourd'huy le regret de ma vie.
Lucile la quatrième de mes sœurs avait deux ans plus que moi. Comme la dernière des quatre filles elle était la plus négligée et la moins aimée ; elle n'avait que la dépouille de ses sœurs ; qu'on se représente une pauvre petite fille maigre, trop grande pour son âge, ayant des bras dégingandés, un air timide et malheureux, languissant dans un coin comme une chevrette malade, qu'on se représente encore cette

pauvre petite fille parlant avec difficulté et ne voulant rien apprendre et qu'on lui mette une robe usée faite pour une autre taille que la sienne, qu'on renferme sa poitrine dans un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés, qu'on soutienne son long cou par un colier de fer garni de velours brun, ses cheveux retroussés sur le haut de la tête fortement poudrés et pomadés avec une toque d'étoffe noire ; Voilà la pauvre créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel, personne n'aurait soupçonné dans la chétive Lucile, les talens et la beauté qui devaient un jour se montrer en elle ; elle me fut livrée comme mon jouet et comme ma servante. Je n'abusai point de mon pouvoir, si quelque chose me faisait m'estimer moi-même, ce serait le sentiment que j'éprouvai à l'âge de six ans pour ma sœur ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur, j'avais le cœur gros lorsque je la voyais plus mal habillée que mes sœurs. Quand le maître

d'écriture la grondait ou lui donnait des coups de règle sur ses doigts enflés par les engelures, je me jetais furieux sur le maître. Si on la punissait, il fallait abréger la pénitence ou consentir à entendre mes éternels pleurs. Mon cœur saignait de l'injustice dont ma Lucile était l'objet. Le sentiment le plus prononcé en moi est certainement l'horreur de l'oppression et le désir de secourir la faiblesse. Ce désir m'a souvent compromis ; car il m'entraîne d'une manière irrésistible ; voilà pourquoi les triomphes du méchant loin de me faire céder m'ont constamment porté à la résistance. Plus le crime obtient de victoires, moins je capitule. Il m'a quelque fois tenu la bayonnette sur la poitrine. Il a mis ma vie et ma fortune au prix de mon silence, mais j'ai toujours comme d'assas crié à ceux qui me suivaient, à moi, c'est l'ennemi.
Je croissais donc sans études, dans ma famille, nous n'habitions plus la maison où j'étais né ; ma mère

occupait un très bel hôtel en face de la porte de la ville qui s'ouvre sur la chaussée appellée le Sillon, parcequ'elle s'élève en effet comme le dos d'un sillon au milieu des flots.
St Malo est bâti comme on sait dans une isle qui n'est jointe à la terre ferme que par la chaussée dont je viens de parler. Cette chaussée a une demi-lieue de long. Elle est battue d'un côté par la pleine mer du [blanc] qui entre dans le port après avoir embrassé la ville. Quand la mer est basse, le port reste à sec, et sur le côté de la pleine mer se découvre une grève du plus beau sable. On peut alors faire à pied le tour de la ville. On voit au près et au loin des forts bâtis au milieu de la mer sur des rochers, des ilots déserts, des récifs et des écueils, la ville est ceinte de murs divisés en grands et en petits murs, sur lesquels on se promène et défendue par un château de construction demi-gothique ouvrage de la Duchesse Anne.
C'est donc sur les grèves du côté de la pleine mer

entre le château et un fort appelé le fort Royal que se rassemblaient les enfans de la ville. C'est là que conduit par une bonne ou un domestique, j'ai été élevé comme le compagnon des vents et des flots. Mon grand plaisir était de lutter contre les tempêtes avec les vagues qui tantôt se retiraient devant moi, tantôt couraient après moi sur la rive. Une autre grande occupation était de bâtir avec mes camarades des monumens de sable que nous appellions des tours : ils étaient plus ou moins vastes, plus ou moins beaux, selon la force ou le goût des petits architectes. Notre joie était extrême, lorsqu'à la mer montante, nous voyions s'approcher le premier flot pour envahir nos retranchemens, Comme Neptune lorsqu'il attaqua la muraille des grecs. Souvent nous ménagions des ouvertures souterraines par où l'eau entrait dans l'intérieur de nos murs avant de les avoir renversés, le second flot sappait la base du monument qui disparaissait au troisième. Combien de fois depuis

cette époque, ai-je cru bâtir pour l'éternité des Châteaux qui se sont plus vite évanouis que mes palais de sable !
On me conduisait tous les matins avec Lucile chez des espèces de religieuses qui montraient à lire aux enfans. Lucile lisait fort mal, je lisais encore plus mal qu'elle. On la grondait, je battais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que ces idées là entraient dans la tête de mes parens. Mon Père disait gravement devant moi en branlant la tête que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des coureurs de lièvres, des ivrognes, des querelleurs : ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma parure. Tout enfant que j'étais le propos de mon père me révoltait, j'en sentais pour ainsi dire le danger et l'inconvenance. Quand ma mère couronnait ses remontrances par l'éloge de mon frère, qu'elle

appellait un Caton, un héros, je me sentais prêt à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi.
Il est vrai que je remplissais la maison de tous les polissons de la ville. J'avais fait connaissance avec eux sur la grève et ils étaient devenus mes plus chers amis. J'étais vêtu comme eux. Mes chemises tombaient en lambeaux. Je n'avais jamais une paire de bas qui ne fut outrageusement trouée. Je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires et j'étais si sale qu'on n'osait pas me toucher. Frisé par dessus l'oreille, mes cheveux qu'on ne peignait que tous les samedis, devenaient ce qu'ils pouvaient sous une couche de poudre et de pommade, enfin ma figure était quelquefois si étrange, que ma mère au milieu de sa colère ne pouvait s'empêcher de rire et de s'écrier : „ qu'il est laid ! „ J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté et même l'élégance. Souvent

la nuit, j'essayais de racommoder mon ajustement. La bonne Villeneuve et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette pour m'épargner des pénitences et des gronderies, mais ces soins ne servaient qu'à rendre mon accoutrement plus bizarre ; j'étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfans parés de leurs plus beaux habits à certains jours de l'année : Il y a à St Malo des espèces de foires qu'on appelle des assemblées qui se tiennent dans des isles et sur des forts aux environs de la ville. On s'y rend de pied quand la mer est retirée, ou en bateau lorsqu'elle est pleine. La foule des matelots et des paysans, le concours des marchands, les tentes élevées au bord de la mer, les vaisseaux qui entraient au port ou mouillaient en rade, les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces fêtes le mouvement et la gaîté. J'étais le seul qui n'en partageât pas la joie : j'y paraissais mal vêtu et sans argent pour acheter des jouets ou des gâteaux. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la

mauvaise fortune, j'allais m'asseoir loin de la foule auprès de ces flaques d'eau que la mer laisse dans la concavité des rochers, je m'amusais à voir voler les oiseaux de mer, ou à ramasser des coquillages. Le soir en rentrant je n'étais guères plus heureux. J'avais le malheur d'avoir pour certains mets une répugnance invincible ; on me forçait d'en manger. J'implorais les yeux de Lafrance pour qu'il m'enlevât mon assiette, lorsque mon père par hasard tournait la tête, car si je laissais ce qu'on m'avait servi, j'allais me coucher sans souper : j'ai souvent ainsi souffert de la faim ; pour le feu même rigueur ; on ne souffrait pas que j'approchasse de la cheminée ; Il y a loin de là aux soins qu'on donne aux enfans aujourd'huy.
Mais si j'avais des peines qui ne sont pas communes de l'enfance, j'avais aussi des plaisirs qu'elle ignore presqu'entièrement ; on ne sait plus ce que c'est que les fêtes de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir

avec vous. Noël, le premier jour de l'an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, graces à la religion étaient pour moi des jours de bonheur. Il n'y a que la St François qu'on ne chômait pas. On n'a jamais célébré ma fête, Car je n'ai jamais apporté de joie à personne. Comme Job, j'ai maudit le jour où je suis né. Cette petite ville de St Malo remplie de hardis navigateurs et d'hommes habitués aux périls, se distinguait par sa piété, elle avait de plus quelque chose d'étranger et rappellait singulièrement l'Espagne par ses mœurs et même par le costume de ses habitans ; plusieurs familles étaient établies à Cadix et plusieurs familles de Cadix résidaient à St Malo. St Malo lui-même par sa position dans une presqu'isle, par le caractère de son architecture, par sa chaussée, ses citernes, ses murs, ses forts avancés dans la mer, a beaucoup de ressemblance avec Cadix, et quand j'ai vu cette dernière ville, je me suis souvenu de la première.
La Cathédrale de St Malo placée au centre de la

ville d'un assez mauvais gothique, est grande, sombre et religieuse et la multitude des autels, des saints et des chapelles, la rend extrêmement dévote. Deux couvents de filles dont l'un collé [?] aux remparts avaient vue sur la mer, un couvent de Cordeliers et un autre de Bénédictins, l'église d'un très bel hôpital appellé St Sauveur, quelques petites chapelles isolées où les matelots accomplissaient des vœux après des naufrages composaient les édifices religieux. Il y en avait d'autres dans un faubourg charmant appelé St Servan, situé en terre ferme, entre le port marchand et le port militaire, à l'embouchure de la [blanc] aux fêtes dont j'ai parlé plus haut, on me conduisait avec mes sœurs à ces diverses églises. Quelquefois c'était le couvent des Ursulines bâti sous les murs de la ville au bord de la mer. Mon oreille était frappée par la douce voix de quelques femmes invisibles dont les paisibles cantiques se mêlaient aux mugissemens

des vagues, pour louer celui qui creusa le gouffre des mers et l'abyme du cœur de l'homme, le plus souvent on nous menait à la cathédrale. Lorsque dans l'hyver à l'heure du Salut, la Basilique était remplie d'une foule immense, que les autels étaient illuminés de toutes parts, qu'on voyait de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfans tenant de petites bougies pour éclairer leurs livres de prières, que la multitude au moment de la bénédiction chantait en chœur le tantum ergo, que dans l'intervalle de ces chants on entendait le vent de la mer et les tempêtes de Noël ébranlant les vitraux de l'église, j'éprouvais tout enfant que j'étais un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me dit de joindre mes mains pour prier Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris. Ce que je ne vois aujourd'huy que par les yeux de la foi, je le voyais comme en réalité. Dieu descendant sur l'autel au son de la cloche sacrée. Les cieux ouverts, les anges

offrant notre encens et nos vœux à l'Éternel. Je courbais mon front ; hélas ! il n'était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent quelquefois si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.
Tel marin au sortir de ces pompes, s'embarquait fortifié contre la nuit et les orages, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme de l'église, car le clocher de la Cathédrale de St Malo, est placé de manière qu'il sert de relèvement aux pilotes, pour se diriger à travers les passes dangereuses de la rade. C'est ainsi que la religion et les périls étaient continuellement en présence sur mon écueil paternel, et que leur double image se présentait inséparable à ma pensée. A peine étais-je né que j'entendis parler de mourir. Les nuits, un homme allait avec une sonnette par les rues avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères qui

venait de quitter la vie. Je voyais presque toutes les années des vaisseaux se perdre sous mes yeux, et lorsque je jouais avec les flots sur les grèves, la mer roulait quelquefois des cadavres à mes pieds. On avait confié mon éducation à la providence, elle ne m'épargnait pas les leçons.
Voué à la sainte Vierge, comme je l'ai dit, on avait eu soin de me faire connaître et aimer ma protectrice. Son image était placée auprès de mon lit et je la retrouvais partout, dans les ex-votos et dans les Chapelles ; la première chose que j'ai sue par cœur est un cantique de matelots commençant ainsi :

Je mets ma confiance,
Vierge en votre secours ;
Servez moi de défense,
Prenez soin de mes jours
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
permettez que je meure
De la plus sainte mort.
J'ai entendu depuis chanter ce cantique sur la mer dans un naufrage où je me trouvais moi-même engagé. Telles sont les impressions de l'enfance, que je répète encore ces méchantes rimes avec plus de plaisir que les plus beaux vers d'homère. Et qu'une vierge gothique, vêtue d'une robe de soie bleue, garnie d'une dentelle d'argent, m'inspire plus de dévotion que la plus belle vierge de Raphaël.
Du moins, si ma sainte patronne, si cette étoile des mers, stella maris, qui calme la fureur des flots avait pu appaiser les troubles de ma vie ! mais il fallait que je fusse agité même dans mon enfance. J'ai dit comment ma révolte contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade qui devint mon intime ami acheva de me perdre.
Mon Oncle de Chateaubriand du Plessis,

établi à St Malo, comme son frère, avait comme lui quatre filles et deux garçons. De mes deux cousins (Pierre et Armand) qui formaient d'abord ma société, l'un Pierre devint page de la Reine. L'autre Armand, fut envoyé au collège, comme destiné à l'état ecclésiastique. Pierre au sortir de page, entra dans la marine et périt dans un voyage à la côte d'Afrique. Armand prit le parti des armes, servit pendant toute l'émigration, fit intrépidement dans une petite chaloupe, vingt voyages à la côte de Bretagne ; et vint enfin mourir pour le Roi en 1798, à la plaine de Grenelle. Il a laissé un fils que j'ai placé dans les gardes de Monsieur. Sa sœur aînée qui a pris le voile est aujourd'huy supérieure des religieuses trappistes.
Privé presque tout de suite de la société de mes cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle, au second étage de l'hôtel que nous habitions demeurait un gentilhomme nommé Géril qui avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé tout autrement que moi.

Enfant gâté, tout ce qu'il faisait était trouvé charmant. C'était un véritable démon. Il ne se plaisait qu'à se battre et surtout à exciter des querelles dont il se créait le juge. Il jouait des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfans. Il n'était bruit que de ses espiégleries qu'on transformait en crimes les plus noirs. Le père riait de tout et Joson n'en était que plus chéri. Géril avait deux ans plus que moi. Il devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable. Je profitai sous un tel maître ; quoique mon caractère fut entièrement opposé au sien ; j'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne, Géril recherchait les plaisirs de la foule et ne se plaisait qu'au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me parlait, Géril me disait : tu le souffres, à ce mot je croyais mon honneur compromis, et je sautais aux yeux du téméraire qui avait osé s'approcher de moi, la taille et l'âge n'y faisaient rien, et j'étais souvent

battu ; mon ami spectateur du combat, applaudissait à mon courage, mais il ne faisait rien pour me secourir : quelquefois il formait une armée de tous les petits garçons qu'il rencontrait, nous nous divisions en deux bandes, et nous nous battions sur la grève, à coups de pierres.
Un autre jeu inventé par Géril, était encore plus dangereux lorsque la mer était haute et qu'il y avait une tempête, les flots en se brisant au pied du château du coté de la grande grève, jaillissaient jusqu'aux embrasures des tours à trente pieds d'élévation. Au dessus de la base d'une de ces tours régnait un parapet étroit, glissant et incliné par lequel on pouvait communiquer à l'ouvrage extérieur qui défendait le fossé du château. Il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, et de passer rapidement dans l'endroit périlleux, avant que le flot se brisat et couvrit la tour ; Voici venir une montagne d'eau qui s'avançait en mugissant, et qui, si vous tardiez d'une minute, pouvait vous entraîner ou vous écraser

contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l'aventure, mais j'ai souvent vu des enfans pâlir avant de la tenter.
On pouvait craindre par le penchant de Géril à pousser les autres à des combats dont il restait spectateur, qu'il ne déployât pas dans la suite un caractère fort généreux ; c'est lui pourtant qui sur un plus petit théâtre a peut-être surpassé l'héroïsme de Régulus ; devenu Officier de marine, il fut pris à l'affaire de Quiberon, le combat étant fini, et les vaisseaux anglais, continuant de tirer sur l'armée républicaine, Géril se jeta à la nage, gagna les vaisseaux, dit aux anglais de cesser le feu, en leur annonçant le malheur et la capitulation des émigrés ; On voulut du moins le sauver en lui jetant une corde et l'engageant à monter à bord ; je suis prisonnier sur parole, cria-t-il, du milieu des flots, et il retourna à terre à la nage ; il fut fusillé avec ses nobles compagnons. Je pense

avec orgueil que cet homme a été mon premier ami, et que tous les deux, mal jugés dans notre enfance nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour, et que c'est dans le coin le plus obscur de la monarchie, sur un misérable rocher, que sont nés ensemble et presque sous le même toit, deux hommes dont les noms ne seront peut-être pas tout à fait inconnus dans les annales de l'honneur et de la fidélité.
Les malédictions dont les bonnes frappaient Géril, rejaillissaient sur son ami, et augmentaient considérablement ma mauvaise réputation. On me fit surtout un crime d'une chose dont j'étais innocent, les méprises sont communes dans la vie.
Nous étions tous un dimanche sur la grande grève. C'était l'heure du flux. On voit au pied du chateau et le long de la chaussée qui unit St Malo à la terre ferme, de gros pieux enfoncés dans le sable et destinés à rompre l'impétuosité des vagues. Un de nos

grands plaisirs était de monter au haut de ces pieux, de nous y asseoir et de voir passer au dessous de nous les premiers flots de la mer montante. Nous avions donc pris nos places comme de coutume ; plusieurs petites filles avaient grimpé sur les pieux avec nous et nous étions une vingtaine d'enfans assis et rangés à la file. J'étais le plus avancé vers la pleine mer, et je n'avais au dessus de moi qu'une jolie petite fille qui riait de plaisir, et qui pleurait de peur. Géril se trouvait à l'autre extrémité de la file du coté de la terre. La mer arrivait, il faisait du vent, déjà on entendait les bonnes et les domestiques, qui criaient, descendez Mademoiselle ! descendez Monsieur ! Géril attend une grosse lame ; lorsqu'elle passe au dessous de nous, il pousse tout-à-coup l'enfant qui était assis devant lui, celui là se renverse sur un autre, et celui ci sur un autre, toute la file s'abat comme des moines de cartes ; mais chacun est retenu

par son voisin, il n'y eut que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je tombai, et qui n'étant appuyée par personne, fut jetée dans la mer ; la lame l'entraîna en se retirant. Aussitôt mille cris. Toutes les bonnes retroussent leurs robes jusqu'au genou, et tripotant dans la mer chacune saisissant son enfant et lui donnant une tappe. La petite fille fut repêchée ; mais elle dit que c'était moi qui l'avait jetée en bas. Les bonnes fondent sur moi, je leur échappe, je cours me cacher dans la cave de la maison. L'armée femelle arrive en hurlant, ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflète l'ennemi le plus avancé ; le véritable auteur du mal, Géril riant à mourir quand il m'avait vu poursuivi par les bonnes, me prêta pourtant son secours ; il monta chez lui et avec ses deux sœurs, il jeta par la fenêtre de l'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l'entrée

de la nuit, mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand agé de sept ans passa pour un homme atroce, un reste de ces méchans garnemens dont St Aleth avait purgé son rocher.
Une autre aventure mit fin à cette première partie de mon histoire et produisit un changement considérable dans le système de mon éducation.
J'allais un jour à St Servan avec Géril ; ce joli faubourg dont j'ai parlé est en terre ferme, et séparé de St Malo par le port marchand. Pour y arriver, lorsque la mer est retirée, on passe des courans d'eau sur de petits ponts de pierre fort étroits que la mer couvre au moment du flux. Les deux domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez loin derrière nous. Nous apperçevons à l'extrémité d'un des ponts deux grands mousses qui venaient à notre rencontre. Géril me

dit, laisserons nous passer ces gueux là ? et aussitôt, il leur crie, à l'eau canards ! „ Ceux ci qui étaient les plus forts, et qui en qualité de mousses n'entendaient pas la raillerie, avancent fièrement. Géril recule avec moi, nous nous plaçons à l'extrémité du pont, et saisissant des pierres, nous les jetons à la tête des mousses, ils courent sur nous, nous forcent à abandonner notre poste, s'arment eux-mêmes de cailloux et nous mènent battant jusqu'à notre Corps de réserve, c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques ; je ne fus pas comme horatius Coclès frappé à l'œil, mais à l'oreille, un galet m'atteignit si rudement que mon oreille droite à moitié déchirée tombait sur mon épaule. Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour à la maison paternelle. Quand mon ami rentrait avec un œil poché, une culotte déchirée, il était plaint, caressé, choyé, habillé ; moi j'étais grondé mis en pénitence, et je demeurais tout nud. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais la france ne put me persuader

de rentrer chez mes parens, tant j'étais effrayé. Je m'allai cacher au second étage chez Géril qui m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train, elle lui représenta une mître : il me transforma en évêque, et me fit chanter la grand messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du souper. Le pauvre pontife fut alors obligé de descendre ; le cœur me battait de frayeur. Mon père surpris de ma figure et me voyant tout barbouillé de sang, ne dit pas un mot. Ma mère poussa un grand cri, la france conta mon histoire en m'excusant ; je n'en fus pas moins grondé ; on pensa mon oreille. Mais il fut résolu qu'on me séparerait de Géril et qu'on me ferait sortir de St Malo le plutôt possible.
Tels furent les jeux et les premiers attachemens de mon enfance. Je ne sais si une éducation aussi rude est bonne en principe, mais elle fut adoptée par mes parens sans système et seulement par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu'il y a de

certain, c'est qu'elle a pu donner de mes idées quelque chose de moins semblable à celles des autres hommes. Ce qu'il y a de plus certain encore c'est qu'elle a imprimé à mes sentimens un caractère de tristesse, né chez moi de l'habitude de souffrir même phisiquement pendant mon enfance. Dira-t-on que cette manière de m'élever aurait pu me conduire à détester mes parens et à devenir mauvais fils ? Loin de cela, le souvenir de leur rigueur m'est presqu'agréable. J'estime et honore les grandes qualités des auteurs de mes jours. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment furent témoins de mes regrets. C'est à ma mère que je dois la gloire et le bonheur de ma vie, puisque c'est d'elle surtout que je tiens ma religion. Aurait-on mieux développé mes talens naturels en me jettant de bonne heure dans des études communes aux hommes ? J'en doute ; Ces flots, ces vents, cette solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à la nature de mon esprit et de mon cœur,

peut être dois-je à cette éducation sauvage quelques vertus que j'aurais ignorées. La vérité est qu'aucun système d'éducation n'est préférable à l'autre ; les enfans aiment-ils mieux leurs parens aujourd'huy qu'ils les tutoyent et ne les craignent plus ? Géril était gaté dans la même maison où j'étais battu ; nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise devient la chose même qui rend votre enfant distingué. Telle autre qui vous semblait bonne, fera de votre fils un homme commun. Dieu fait bien tout ce qu'il fait, et c'est sa providence qui nous dirige, lorsqu'elle nous réserve pour jouer un rôle sur la scène du monde.
Une occasion de quitter St Malo se présenta tout naturellement, je touchais à ma huitième année et mon père me conduisit à Plancoët afin d'être relevé du vœu que ma nourrice avait fait pour moi, à la Vierge de Nazareth. Nous descendîmes chez ma grand