Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de ma vie Livre III : le fusil, la maladie, l'adieu (p. 303 à la fin)

Livre III (copie de 1826, NAF 12966)

Livre III : le fusil, la maladie, l'adieu (p. 303 à la fin)

Mémoires de ma vie · 11 min de lecture · chapitre 9 sur 13

Manuscrit, page 303
p. 303 · BnF, NAF 12966 · Gallica

me persuadois que le cœur qui s'étoit donné à moi, seroit bientot tari, comment ne pas se fatiguer de la redite de mes tendresses, de la perpétuité de mon culte ; il m'eut donc semblé heureux de m'en aller en pleine illusion, il y a dans le premier succès de l'amour un degré de félicité qui me faisoit désirer la mort. me voici parvenu à un moment de ma vie où il faut de la force pour confesser ma faiblesse, je dirai tout. l'ivresse dont je n'ai tracé qu'une faible peinture, altéra enfin ma raison. l'envie de mourir

Manuscrit, page 304
p. 304 · BnF, NAF 12966 · Gallica

devint chez moi le sentiment dominant ; de plus en plus attaché à mon phantôme, ne pouvant jouir de ce qui n'existoit pas, j'étois comme ces hommes mutilés qui rêvent avec désespoir un bonheur insaisissable et qui se créent une passion dont les délices ressemblent aux tortures de l'enfer. j'avois de plus le pressentiment des tribulations de mes futures destinées ; ingénieux à me tourmenter, je m'étois placé entre deux désespoirs, quelquefois je ne me croyois qu'un être nul, incapable de s'élever au dessus de la

Manuscrit, page 305
p. 305 · BnF, NAF 12966 · Gallica

classe commune ; quelquefois il me sembloit sentir en moi des qualités supérieures qui ne seroient jamais appréciées ; un secret instinct m'avertissoit qu'en avançant dans le monde, je ne trouverois rien, de ce que je cherchois ; tout nourrissoit l'amertume de mes dégoûts. Lucile étoit malheureuse, ma mère ne me consoloit pas, je manquois de tout, même de vêtement, mon père me faisoit trembler, son humeur et sa mélancolie augmentoient avec l'age, la vieillesse roidissoit son ame comme son corps, il m'épioit sans cesse pour me gronder, lorsque je revenois

Manuscrit, page 306
p. 306 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de mes courses sauvages, on m'auroit plutot tué que de me faire rentrer au chateau, ce n'étoit pourtant que différer mon supplice ; car j'étois obligé de paraître au souper ; je m'asseyois tout tremblant sur le coin de ma chaise à table avec mes habits déchirés, mon visage battu par la pluie et les vents, ma chevelure en désordre, sous les regards farouches de mon père je n'osois manger ; la sueur couvroit mon front, et ce que je sentois approchoit du désespoir. enfin j'oubliai ma religion et

Manuscrit, page 307
p. 307 · BnF, NAF 12966 · Gallica

j'essayai une chose affreuse ; je possédois pour tout bien un petit fusil dont la détente usée [au-dessus de la ligne] partoit souvent au repos ; je chargeai ce fusil de trois balles et je me rendis dans un coin du bois, j'armai le fusil, j'introduisis le bout du canon dans ma bouche et je me dis : si le coup part c'est que le destin veut que je meure ; si le coup ne part pas, c'est que l'instant de ma mort n'est pas encore arrivé, je frappai trois fois avec violence la crosse contre

Manuscrit, page 308
p. 308 · BnF, NAF 12966 · Gallica

terre, je réitérai deux fois cette épreuve en tenant toujours le bout du fusil dans ma bouche, et le coup ne partit pas.

Que ceux qui seroient troublés par ces peintures, ou tentés d'admirer ces folies, que ceux qui s'attacheroient à moi par mes songes, que ceux là se souviennent qu'ils n'entendent que la voix d'un mort, et qu'au moment où ils lisent ceci, j'ai cessé d'être ; de cette énergie qui animoit ma jeunesse, de ces pensées qui s'emparoient de mon esprit,

Manuscrit, page 309
p. 309 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de ces sentimens qui sortoient de mon cœur, rien n'est demeuré ; la trace de mes pas s'est effacée de la terre, et il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du dieu vivant qui m'a jugé.

Une maladie extraordinaire fruit de cette vie extraordinaire, mit fin aux tourmens par lesquels s'annonçoient chez moi les premières inspirations de la muse et les premières atteintes des passions ; ces passions vagues et encore sans objet

Manuscrit, page 310
p. 310 · BnF, NAF 12966 · Gallica

ressembloient à ces sortes de tempêtes de mer, qui viennent de tous les points de l'horizon. malheureux pilote, je ne savois de quel coté présenter la voile à des vents indéterminés ! ma poitrine se gonfla, une fièvre violente et irrégulière me saisit. on envoya chercher à Bazouges, village éloigné de Combourg de cinq ou six lieues un très bon médecin nommé Cheftel dont le fils a joué un rôle dans l'affaire du marquis de la Rouërie. il m'examina attentivement, ordonna des

Manuscrit, page 311
p. 311 · BnF, NAF 12966 · Gallica

remèdes, et déclara à mes parents qu'il étoit surtout nécessaire de me faire sortir de Combourg aussitôt que je serois guéri.

Je fus six semaines entre la vie et la mort, Lucile me garda et les soins de cette sœur chérie me sauvèrent. ma mère vint un jour s'asseoir au bord de mon lit. elle me dit qu'il étoit tems de songer à prendre un parti ; que mon frère pouvoit m'obtenir un bénéfice, mais qu'avant d'entrer au séminaire il falloit bien me consulter, car

Manuscrit, page 312
p. 312 · BnF, NAF 12966 · Gallica

ajouta-t-elle „ si je désire que vous embrassiez l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde, que prêtre scandaleux et sacrilège „ après ce qu'on vient de lire on juge si la proposition de ma pieuse mère tomboit à propos. dans les évènemens importans de ma vie, j'ai toujours été prompt à me déterminer, un mouvement de conscience et d'honneur me pousse. je sais à l'instant ce que je dois faire quand il s'agit d'une résolution d'honnête homme. tandisque ma mère m'avoit parlé, j'étois descendu dans

Manuscrit, page 313
p. 313 · BnF, NAF 12966 · Gallica

mon cœur ; je ne me dissimulois pas que ma religion s'étoit affaiblie ; si je me considérois comme abbé, je me paraissois une chose ridicule, comment plaire à une femme avec un petit collet ? quel moyen d'acquérir de la gloire pour se faire aimer, autrement qu'en uniforme, ou en étant libre et célèbre ? si je me regardois comme évêque, j'étois frappé de la grandeur de mes devoirs ; la majesté du sacerdoce m'imposoit, et je reculois avec un saint respect devant l'autel. ferois-je

Manuscrit, page 314
p. 314 · BnF, NAF 12966 · Gallica

comme évêque des efforts pour acquérir des vertus ? ou me contenterois-je de cacher mes vices ? je me sentois trop foible pour le premier parti, trop franc pour le second. ceux qui m'ont traité d'hypocrite et d'ambitieux m'ont bien peu connu ; il ne m'a manqué pour réussir dans le monde qu'une passion et un vice, l'ambition et l'hypocrisie, la première n'a jamais été chez moi que de l'amour propre piqué ; j'aurois quelquefois voulu être ministre ou Roi pour désoler mes ennemis. mais

Manuscrit, page 315
p. 315 · BnF, NAF 12966 · Gallica

vingt quatre heures après j'aurois jeté mon porte feuille ou ma couronne par la fenêtre. je renonçai donc à l'état ecclésiastique c'étoit déja la seconde fois que je variois dans mes projets, je n'avois point voulu me faire marin ; je ne voulois pas être prêtre ; restoit la carrière militaire ; je l'aimois, mais comment supporter la perte de mon indépendance, et la contrainte de la discipline Européenne ? je m'avisai d'une chose toute nouvelle, je déclarai que j'irois au Canada défricher des forêts, ou aux indes

Manuscrit, page 316
p. 316 · BnF, NAF 12966 · Gallica

chercher du service. par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'étoit jamais trop choqué d'un projet aventureux. il gronda ma mère de mon changement de résolution ; mais il se décida à me faire passer aux indes, on m'envoya à St Malo, où l'on préparoit en ce moment un vaisseau. six mois s'écoulèrent ; le vaisseau ne mit point à la voile. je me retrouvai seul dans ma ville natale ; il n'y restoit plus personne de ma famille, les amis de mon enfance n'y étoient plus ; la

Manuscrit, page 317
p. 317 · BnF, NAF 12966 · Gallica

maison où j'étois né étoit devenue une auberge ; je n'avois que dix sept ans et déja tout un monde étoit passé pour moi, déja j'étois étranger dans les lieux où j'avois reçu le jour ; en me voyant on se demandoit qui j'étois ; telle est la vie ! desormais sans compagnons, je cheminois solitaire sur les grèves où j'avois bati mes chateaux de sable. je marchois des heures entières le long des vagues regardant fuir quelques vaisseau. que l'homme change vite de chimères ! je contemplois encore la mer pendant les tempêtes, là où je m'exposois avec

Manuscrit, page 318
p. 318 · BnF, NAF 12966 · Gallica

géril à la fureur des flots, mais c'étoit à présent pour me livrer à ces pensées funestes que j'avois rapportées des bois de Combourg. mes jeux étoient des passions, terribles jeux !

Un cap qui s'avance dans la mer et qu'on nomme la varde étoit le terme de mes courses, assis sur la pointe de ce cap je m'y abandonnois aux pensées les plus amères. je me souvenois que dans mon enfance ces mêmes rochers servoient à me cacher les jours de fêtes, j'y venois pleurer tandisque mes petits camarades

Manuscrit, page 319
p. 319 · BnF, NAF 12966 · Gallica

nageoient dans la joie ; parvenu à l'age d'homme, je ne me sentois ni plus heureux ni plus aimé ; dans quelques jours j'allois quitter ma patrie, pour languir sous un ciel étranger. ces réflexions me navroient à mort ; accablé d'une existence si courte et pourtant si pesante, j'étois tenté de me laisser tomber dans les flots ; tout à coup je reçois une lettre de ma mère qui me rappelle à Combourg ; j'obéis, j'arrive, je soupe avec ma famille. mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire Lucile paroit consternée, à dix heures on se retire. j'interroge ma sœur, elle ne savoit pas ce qu'on vouloit faire de moi ; mais elle m'apprit que je devois partir le lendemain. en effet le lendemain à huit heures du matin, mon père m'attendoit dans son

Manuscrit, page 320
p. 320 · BnF, NAF 12966 · Gallica

cabinet ; « mr le chevalier me dit il, j'ai décidé de votre sort, il faut renoncer à vos folies ; votre frère a obtenu pour vous un brevet de lieutenant au régiment de navarre infanterie, vous allez partir à l'instant pour Rennes, et delà pour Cambrai où votre régiment est maintenant en garnison ; voilà cent louis, ménagez les. je suis vieux et malade, je n'ai pas long tems à vivre ; conduisez vous en homme de bien ne déshonorez ni votre nom ni ma mémoire. »

Mon père m'embrassa ; je sentis ce visage ridé et sévère se presser [mot biffé] avec émotion contre le mien ; c'étoit pour moi le dernier embrassement paternel, le Comte de Chateaubriand si redoutable à mes yeux, ne me parut dans ce moment, que le père le plus digne de ma tendresse, je me jetai

Manuscrit, page 321
p. 321 · BnF, NAF 12966 · Gallica

sur la main maigre et décharnée que j'arrosai de mes larmes ; il commençoit d'être attaqué d'une paralysie qui, quatre mois après, le conduisit au tombeau. son bras gauche avoit un mouvement convulsif, qu'il étoit obligé de contenir avec sa main droite ; ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir donné sa vieille épée, que sans me laisser le tems de me reconnaître, il me conduisit au cabriolet qui m'attendoit dans la cour verte ; il m'y fit monter devant lui, le postillon partit, tandisque je saluois encore de la main ma mère et ma sœur qui pleuroient sur le perron ; Lucile étoit la plus à plaindre, elle demeuroit seule, elle perdoit le premier et le dernier compagnon de sa vie.

Manuscrit, page 322
p. 322 · BnF, NAF 12966 · Gallica

Je passai sur la chaussée de l'étang, je vis les roseaux de mes hirondelles, le ruisseau du moulin, la prairie, je mis la tête à la portière ; je jetai un dernier regard sur le chateau ; alors comme adam, après son péché, je m'avançai sur la terre inconnue, et le monde desert, s'ouvrit devant moi.

Depuis cette époque je n'ai revu Combourg que trois fois ; une fois après la mort de mon père, nous nous y trouvames, tous en deuil, pour nous dire adieu, et partager notre héritage, une autre fois j'accompagnai ma mère à Combourg ; elle vouloit meubler le chateau parcequ'elle y attendoit mon frère, qui devoit y mener sa femme ; mon frère ne vint point en Bretagne et bientot après il monta sur l'échafaud avec la jeune femme pour

Manuscrit, page 323
p. 323 · BnF, NAF 12966 · Gallica

laquelle ma mère avoit vainement préparé le lit nuptial, enfin je passai une troisième fois à Combourg en allant m'embarquer pour l'amérique ; le chateau étoit abandonné, je fus obligé de descendre chez le régisseur, lorsqu'en errant dans le grand bois, j'apperçus du fond d'une allée obscure, le Perron désert, la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal, je regagnai avec peine le village et partis au milieu de la nuit.

Après vingt six [?] ans d'absence, avant de quitter de nouveau la France pour passer en terre sainte, j'allai embrasser le reste de ma famille, à Fougères. je n'eus pas le courage d'entreprendre le pélerinage

Manuscrit, page 324
p. 324 · BnF, NAF 12966 · Gallica

de ces champs paternels, où la meilleure et la plus grande partie de mon existence, semble attachée ; c'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte du mal que j'ai porté le reste de ma vie, de cette vague tristesse qui a fait à la fois mon tourment et ma félicité, c'est là que j'ai cherché un cœur qui pût entendre le mien, c'est là que j'ai vu se réunir, puis se disperser ma famille ; mon père y rêva son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée, autre chimère que le tems et la révolution ont dissipée ; de six enfans que nous étions nous ne restons plus

Manuscrit, page 325
p. 325 · BnF, NAF 12966 · Gallica

que trois ; mon frère, Julie, et Lucile ne sont plus ; ma mère est morte de douleur ; les cendres de mon père, ont été arrachées de son tombeau et jetées aux vents.

Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom après moi, peut être un jour un voyageur guidé par ces mémoires, viendra visiter les lieux que j'ai peints, mais il cherchera vainement le grand bois, le berceau de mes songes a disparu comme les songes ; demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon semble pleurer les chênes vieux compagnons qui l'environnoient et le protégeoient contre les tempêtes. isolé comme lui, j'ai vu comme lui

Manuscrit, page 326
p. 326 · BnF, NAF 12966 · Gallica

tomber la famille qui embellissait mes jours et me prêtait son [mot biffé] abri ; heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse et l'homme résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.