Livre III (copie de 1826, NAF 12966)
Livre III : Lucile, le fantôme (p. 260 à 302)

Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisoit plus : à mesure que j'avançois dans la vie il se formoit en moi un desir de bonheur que je ne pouvois ni régler ni comprendre ; mon esprit et mon cœur s'achevoient de former comme deux temples vuides sans autels et sans sacrifices, où l'on ne savoit encore quel dieu seroit adoré ; je croissois auprès de ma sœur, et notre amitié étoit toute notre vie.
Lucile comptoit déja dix sept ans : elle étoit grande et d'une beauté remarquable mais sérieuse. son visage pâle étoit accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachoit souvent au ciel, ou promenoit autour d'elle des regards pleins de tristesse et de feu. sa démarche, sa voix, sa phisionomie avoient quelque chose de rêveur et de souffrant.

Hormis pour nous aimer, nous étions inutiles l'un à l'autre, Lucile et moi : elle ne me pouvoit dire ce que j'éprouvois. je ne lui aurois pu dire la raison de son ennui ; nous ignorions tout également. quand nous parlions du monde, c'étoit de celui que nous portions au dedans de nous, et qui ressembloit bien peu au véritable. elle voyoit en moi son protecteur, je voyois en elle mon amie. il lui prenoit des accès de vapeurs noires que j'avois toute peine à dissiper. à dix sept ans elle déploroit la perte de ses jeunes années, elle se vouloit jeter dans un couvent. tout lui étoit souci, chagrin, blessure : une expression qu'elle cherchoit, une chimère qu'elle s'étoit faite la tourmentoit des mois entiers. je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête comme une statue antique, rêver

immobile et inanimée. retirée vers son cœur sa vie ne paraissoit plus au dehors et son sein même ne se soulevoit plus. par son attitude, sa mélancolie et sa beauté elle ressembloit à un génie funèbre. j'essayois alors de la consoler, et l'instant d'après je tombois moi même dans des désespoirs inexplicables ; on raconte l'histoire de deux jumeaux qui étoient malades ensemble, bien portant ensemble, et qui lorsqu'ils étoient séparés voyoient intuitivement ce qui leur arrivoit l'un à l'autre. c'est mon histoire et celle de Lucile, avec cette différence que les deux jumeaux moururent le même jour, et que j'ai survécu à ma sœur.
La vie que l'on menoit à Combourg étoit bien propre à augmenter l'exaltation de notre âge et de notre caractère. notre principal plaisir consistoit à

nous promener ensemble dans le grand bois, pendant l'automne ; nous marchions l'un auprès de l'autre, prêtant l'oreille au murmure du vent dans les arbres dépouillés, ou au bruit des feuilles sèches que nous trainions sous nos pas. ce fut dans une de ces promenades que Lucile m'entendant un jour lui parler avec ravissement de la solitude, me dit : tu devrois peindre tout cela : ce mot est mon histoire. je me sentis naître à une existence nouvelle, il me sembla qu'un vuide immense se comblait dans mon sein. je ne sais quel souffle divin passa sur moi, et je me mis à bégayer des vers, comme si c'eut été ma langue naturelle : jour et nuit je chantois mes plaisirs, c'est à dire mes bois et mes

vallons. je composai alors la petite pièce sur la forêt : forêt silencieuse. que l'on trouve dans mes ouvrages. j'ai écrit long tems en vers avant d'écrire en prose, bien qu'à l'époque où je les composois, l'affectation et le mauvais goût de Dorat eussent envahi le parnasse. Mr de Fontanes bon juge en cette matière disoit que j'avois reçu les deux instruments et que j'aurois pu aller aussi loin dans la poësie que dans la prose, si je m'étois attaché uniquement à la première ; on en peut juger par Moyse.
Dans les enchantemens de l'inspiration, j'invitai Lucile à m'imiter ; elle me crut, et se mit de son coté à écrire. nous passions

les jours à nous consulter mutuellement, à nous communiquer ce que nous avions fait et ce que nous comptions faire. nous entreprenions des ouvrages en commun, et guidés par notre instinct, nous traduisions les plus beaux et les plus tristes passages de Job et de Lucrèce sur la vie.
Lucile étoit née avec du génie. ses pensées qui n'étoient que des sentimens sortoient avec difficulté de son âme ; mais quand elle parvenoit à les exprimer, il n'y avoit rien au dessus. l'élévation et la douleur faisoient le caractère dominant de ses écrits. il est impossible de lire ce qu'elle a laissé, et surtout ses lettres sans être bouleversé jusqu'au fond du cœur.

Lucile vint à Paris avec moi et ma sœur de Farcy en 1789 ; elle fut admirée par tout ce qui la connut depuis Mr de Malesherbes jusqu'à Champfort. après mon émigration elle se retira en bretagne, fut jetée dans les cachots, épousa en 1795 pour se soustraire aux persécutions révolutionnaires, le Cte de Caud vieillard qui la laissa veuve après un an de mariage ; elle vit aussi mourir ma mère et ma sœur Julie qu'elle adoroit. à ma rentrée en France en 1800, elle me rejoignit à Paris. je ne trouvai rien de changé en elle, si ce n'est que sa mélancolie avoit augmenté et qu'elle croyoit comme Rousseau, qu'on s'étoit ligué pour la persécuter. toujours attendant

et désirant la mort, elle fut enlevée subitement par cette mort qu'elle avoit tant appelée. voici quelques unes de ses dernières lettres, je ne les relis jamais sans me demander pourquoi je traîne encore dans ce monde ma misérable vie.
Paris, billet sans date.
Mon ami, je ferme pour jamais le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de ma raison, je n'en consulterai plus les pages, je me jetterai à corps perdu dans tous les évènemens de mon passage dans ce monde ! quelle pitié que l'attention que je me porte ! je ne fais plus qu'un souhait, c'est que le ciel te rende aussi heureux que tu le mérites, et que tu continues à juger des hommes d'après ton cœur, et non d'après les lumières de ton esprit.

Sans doute qu'une pénétration trop attentive est le plus cruel de tous les dons de la nature. je ne puis te dire combien je suis touchée de ta parfaite et aimable bonté [mot biffé] envers moi, et combien je t'aime. dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi ; je le remercie du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache ; voilà tous mes trésors. je pourrois prendre pour emblême de ma vie la lune dans un nuage avec cette devise ; souvent obscurcie jamais ternie. adieu mon ami, tu seras peut être étonné du changement de mon langage. depuis hier matin que j'étois si agitée, depuis t'avoir vu mon cœur s'est relevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier

au pied de la croix, sa seule et véritable place.
Paris autre billet sans date.
Mon ami, je suis contente de mon courage, je ne fais nulle attention à mon chagrin et à l'espèce de défaillance intérieure que j'éprouve : je me suis délaissée ; continue à être toujours aimable envers moi ; ce sera humanité ces jours ci.
Paris dernière lettre sans date.
Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence, pense que tu seras bientôt délivré pour toujours de mes importunités ; ma vie jette sa dernière clarté, comme une lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit et qui voit naître l'aurore où elle va mourir. souviens toi mon frère, des premiers momens de notre existence. rappelle toi que souvent nous

avons été assis sur les mêmes genoux et pressés sur le même sein, que déjà tu donnois des larmes aux miennes, que tu m'a défendue et protégée dès les premiers jours de ta vie, que nos jeux nous réunissoient, que j'ai partagé tes premières études. je ne te parlerai point de notre jeunesse, de la tendresse de nos sentimens, de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel que nous avions de nous voir sans cesse ; si je te retrace le passé, je t'avoue ingénuement, mon frère, que c'est pour me faire revivre dans ton cœur. lorsque tu partis de la France pour la seconde fois, j'entrai dans les lieux destinés aux seules victimes dévouées à la mort ;

dans les prisons je n'ai eu d'inquiétude que sur ton sort, sans cesse j'interrogeois sur toi les pressentimens de mon cœur ; lorsque j'eus recouvré la liberté au milieu des maux qui vinrent m'accabler, la seule pensée de notre réunion m'a soutenue, aujourd'hui que je perds sans retour l'espoir de couler mes jours auprès de toi, souffre mes chagrins ; je me résignerai à ma destinée, et ce n'est que parceque je dispute encore avec elle que j'éprouve de si cruels déchiremens. mais quand je me serai soumise à mon sort .... et quel sort ? où sont mes amis ! mes protecteurs mes richesses ; à qui importe maintenant mon existence, cette existence délaissée de tous et qui pèse toute entière sur elle même, mon dieu, n'est ce pas assez

pour ma faiblesse que mes maux présents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir ! pardon, trop cher ami, je me résignerai, je m'endormirai d'un sommeil de mort ; mais pendant le peu de jours que j'ai encore à passer à Paris, laisse moi penser que ma présence t'est douce, crois que parmi tous les cœurs qui t'aiment, rien n'approche de la sincérité et de la tendresse de mon impuissante amitié pour toi ; remplis ma mémoire de souvenirs agréables qui prolongent loin de toi mon existence, hier au soir tu me semblois inquiet et sérieux tandisque tes paroles étoient affectueuses. quoi mon frère, serois-je aussi pour toi un objet d'éloignement et d'ennui ? montre toi avec franchise, je n'ai point de courage contre tes politesses, je t'ai écrit certaine que je n'aurois pas le courage de te dire

un seul mot de ce que contient cette lettre.
Elle n'est plus ! je n'ai pas passé un seul jour sans la pleurer, ma douleur timide et pudique comme Lucile a rarement éclaté au dehors, car je ne trouve presque personne digne d'entendre parler de l'amie de ma jeunesse. Lucile aimoit à se cacher, je lui ai fait une solitude dans mon cœur, d'où elle ne sortira que quand je cesserai de vivre, et alors nous serons l'un et l'autre oubliés ; mais tel est mon destin ! j'étois absent de Paris, lorsque ma sœur mourut ; elle étoit inconnue et malheureuse, personne ne suivit ses funérailles, on la jeta dans le cimetière de [blanc] où il fut impossible de retrouver sa sépulture. je la cherchai long tems avec le fossoyeur, il me montroit des tombes fraichement

remuées sans pouvoir se déterminer pour aucune, déja on ne savoit plus sur la terre où reposoient les restes d'un des êtres les plus parfaits que jamais le ciel eut exilé sur cette terre. je regardois avec un mélange d'horreur et d'envie cet homme du cimetière dont la main étoit la dernière main qui eut touché la sainte dépouille de Lucile. la [blanc] du ramenteur des morts fut inutile. il fallut tout perdre jusqu'à l'espoir d'être enseveli auprès de ma sœur.
Je me demande aujourd'hui avec étonnement, comment toutes les facultés de mon âme, n'étoient pas remplies à Combourg, par cette créature céleste qui vingt ans après nos promenades et nos études, m'en rappeloit

si tendrement le souvenir ; auprès de cette femme supérieure, comment désirois-je encore quelque chose ? c'est que j'étois fait pour connaître toutes les misères ; c'est que formé du même sang que Lucile, j'étois né comme elle pour me tourmenter et me détruire, c'est que jeune homme, et jeune homme passionné la nature me forçoit à chercher hors de moi le complément de mon existence et que si ma sœur m'offroit les plus beaux traits d'une femme, je ne la voyois que comme un ange.
Le goût que Lucile m'avoit inspiré pour la poésie ou plutot l'instinct qu'elle m'avoit révélé, ne fut que de l'huile

jetée sur le feu. tous mes sentimens prirent un nouveau degré de force ; il me passa par l'esprit des vanités de renommée ; je crus un moment à mon talent ; mais bientôt revenu à une juste défiance de moi même, je me mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté depuis. je regardai mon travail comme une mauvaise tentation ; j'en voulus à Lucile d'avoir fait naître en moi ce penchant malheureux, je cessai d'écrire et je me pris à pleurer ma gloire à venir comme on pleureroit sa gloire passée.

Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquoit à ma jeunesse, j'étois pour moi même un vrai mystère ; je ne pouvois voir une femme sans être troublé, je rougissois si elle m'adressoit la parole, ma timidité déja excessive avec tout le monde étoit si grande avec une femme, que j'aurois préféré je ne sais quel tourment à celui de demeurer seul avec elle ; elle n'étoit pas plutot partie que je tombois dans des adorations.
Ce sentiment avoit la délicatesse et l'exaltation de la chevalerie. les peintures de Virgile et de Massillon se présentoient bien à ma mémoire, mais l'image de Lucile sans cesse au fond de mon cœur couvroit de sa pureté l'image des autres femmes, et épaississoit autour de moi les

voiles que la nature cherchoit à soulever. je ne voyois les femmes que comme des êtres faibles et charmans, qui commandoient à la fois mon respect et ma protection ; la tendresse fraternelle me trompoit sur une tendresse moins désintéressée. quand on m'auroit livré les plus belles esclaves du Sérail, je n'aurois su que leur demander ; le hasard m'éclaira.
Un gentilhomme voisin de la terre de Combourg étoit venu passer quelques jours au chateau avec sa femme fort jolie ; je ne sais ce qui advint dans le village : on courut à l'une des fenêtres de la grande salle pour regarder. j'arrivai le premier. l'étrangère se précipitoit après moi. je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle ; elle me barra le chemin

et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. je ne sus plus ce qui se passoit autour de moi. mais mon air extraordinaire frappa sans doute cette jeune femme ; car elle appuya deux ou trois fois son sein contre ma poitrine, en me demandant d'un air effrayé ce que j'avois.
Dès ce moment j'entrevis que d'aimer et d'être aimé d'une manière qui m'étoit inconnue, devoit être la félicité suprême. si j'avois fait ce que font les autres hommes, si je m'étois attaché à une femme, j'aurois bientot appris les peines et les plaisirs de la passion dont je portois le germe. mais tout prenoit en moi un caractère extraordinaire. l'ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude, l'absence des femmes, firent

qu'au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi même, faute d'objet réel je me créai par la puissance de mes vagues désirs un phantome qui ne me quitta plus ; je ne sais si l'histoire du cœur humain offre un autre exemple de cette nature.
Je me composai donc une femme des traits divers de toutes les femmes que j'avois vues. elle avoit le génie et l'innocence de ma sœur, la tendresse de ma mère, la taille, les cheveux, et le sourire de la charmante étrangère qui m'avoit pressé contre son sein ; je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre ; les portraits des grandes dames du tems de françois premier, d'henri quatre et de Louis quatorze qui ornoient

le salon m'avoient fourni d'autres traits, et j'avois dérobé des graces jusqu'aux tableaux des vierges suspendus dans les églises.
Cette fille enchantée me suivoit partout invisible. je m'entretenois avec elle comme avec un être réel ; elle varioit au gré de ma folie, tantôt c'étoit une nymphe coquette, tantôt une vénus passionnée. elle étoit sévère comme diane, ou attrayante comme hebé ; souvent elle devenoit une fée qui me soumettoit la nature. je retouchois sans cesse mon tableau. j'enlevois un attrait à ma beauté pour le remplacer par un autre ; puis quand j'avois fait un chef d'œuvre

j'éparpillois de nouveau toutes les graces ; ma femme unique se transformoit en une multitude de femmes dans lesquelles j'adorois séparément les charmes que j'avois adorés réunis.
Pygmalion fut moins amoureux de sa statue. mon embarras étoit de plaire à mon idole. je ne me trouvois rien de ce qu'il falloit pour être aimé, alors je me donnois à moi même ce qui me manquoit. je montois à cheval comme castor et pollux, je jouois de la lyre comme appollon, mars manioit les armes avec moins de force et de grace, j'étois la Hire, Saintrailles, Bayard. mais quand

je venois à me retrouver un pauvre petit gentilhomme obscur, sans gloire, sans beauté, sans talent ; qui n'attireroit jamais les regards de personne, qui passeroit ignoré, qu'aucune femme n'aimeroit jamais, je tombois dans une sorte de désespoir, et je n'osois plus lever les yeux sur l'image séduisante que j'avois attachée à mes pas.
Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles toutes les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point [mot biffé] d'exaltation ; je parlois peu, je ne parlai plus. j'étudiois encore.

je jetai là les livres, mon goût pour la solitude redoubla. j'avois tous les symptômes d'une passion violente ; je maigrissois, je ne dormois plus, j'étois distrait, triste, ardent, farouche ; je fuyois jusqu'à ma sœur à laquelle je ne révélai pas ma folie ; car j'avois honte de moi même, et j'étois sérieusement jaloux de l'être que j'avois créé, dans la crainte de le perdre. je voulois qu'il ne fut connu que de moi. mes jours s'écouloient d'une manière sauvage, bizarre insensée, et pourtant pleine de délices.
Il y avoit au nord du chateau une lande semée de grosses pierres. j'allois m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant,

tout ce qui servoit à embellir cette pompe, la cime dorée des bois, les nuages de rose, l'étoile du soir me ramenoit à mes songes, j'aurois voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal [au-dessus de la ligne] objet de mes désirs, je suivois en pensée l'astre du jour dans les régions où il portoit la lumière, je lui donnois ma beauté à conduire pour la présenter avec lui aux hommages de l'univers ; le vent du soir qui brisoit les réseaux tendus par l'insecte sur la pointe des herbes ; une alouette de bruyère qui venoit se percher sur une pierre à mes cotés, suffisoient pour m'arracher à ma rêverie ; je me trouvois seul alors et je reprenois le chemin du village le cœur

serré et le visage abattu. les jours d'orages en été je montois au haut de la grosse tour de l'ouest, je voyois les nuages venir lentement des hauteurs de Becherel, envahir les coteaux [au-dessus de la ligne], la prairie, l'étang, le roulement du tonnerre sous les combles du chateau, les torrents de pluie qui tomboient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnoit la nue et faisoit paraître des flammes sur les girouettes d'airain, excitoient mon enthousiasme ; comme Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appellois l'orage, j'espérois qu'il m'apporteroit armide, le ciel étoit il serein,

je traversois le grand bois au bout duquel on trouvoit des prairies arrosées par un ruisseau, et divisées par des haies plantées de saules ; j'avois établi un siège comme un nid dans un de ces saules, là complettement isolé entre la terre et le ciel, je passois des heures délicieuses avec les fauvettes, ma nymphe étoit à mes cotés ; j'associois également son image à la beauté de ces nuits d'été, de printems, toutes remplies de la clarté des étoiles du chant du rossignol, du murmure des brises et du parfum des fleurs ; d'autrefois je m'enfonçois dans

dans les bois, je suivois un chemin abandonné, un ruisseau sans nom, un petit oiseau qui voletoit avec sa compagne de buisson en buisson le rouge-gorge qui chantant le soir sur un toit de chaume m'attendrissoit ; la lumière lointaine qui brilloit dans une ferme écartée me faisoit faire mille projets de retraite et de bonheur ; je supposois que ce que je cherchois habitoit vers les distantes collines, dans le hameau dont j'appercevois le clocher champêtre, j'écoutois tous les bruits qui sortent des lieux infréquentés et prêtois l'oreille à chaque arbre ; je voulois

chanter ces plaisirs, mais les paroles expiroient sur mes lèvres.
Plus la saison étoit triste, plus j'étois heureux, j'ai toujours aimé l'automne ; la pluie, les vents, les frimats, en rendant les communications moins faciles, isolent les habitants des campagnes ; on se sent à l'abri des hommes, je voyois avec un plaisir toujours nouveau s'approcher la saison des tempêtes, les corneilles se rassembler dans la prairie de l'étang en innombrables bataillons, et venir se percher à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand bois ;

lorsque le soir élevoit une vapeur bleuâtre au carrefour d'une forêt, et que j'entendois tomber les feuilles, j'étois alors dans la disposition la plus naturelle à mon cœur. si en regagnant le chateau je rencontrois quelques laboureurs à l'orée d'un champ, je m'arrêtois pour contempler cet homme né parmi les gerbes où il devoit être moissonné et qui pour ainsi dire retournant la terre de son tombeau avec le soc de sa charrue, mêloit ses sueurs brulantes aux pluies glacées de l'automne, le sillon

qu'il venoit de creuser étoit le monument destiné à lui survivre, j'ai vu les pyramides du désert, et les sillons abandonnés sous nos bruyères, les unes comme les autres n'attestent que les travaux et la rapidité des jours de l'homme.
Mais une de mes grandes joies en automne étoit de m'embarquer sur l'étang, et d'aller seul dans le bateau me placer au milieu des joncs où se rassembloient les hirondelles, prêtes à partir [d'une autre plume, au-dessus de la ligne, avec renvoi : je les voyois se jouer dans l'eau au coucher du soleil] poursuivre les insectes en poussant de petits cris, s'élancer toutes ensemble dans les airs, comme pour éprouver

leur force, puis se rabattre à la surface du lac, et venir enfin se percher sur les roseaux que leur poids léger courboit à peine, et qu'elles remplissoient de leur ramage confus.
Pendant ce tems des poules d'eau, des plongeons, des sarcelles nageoient autour de mon bateau ; on eut dit que ces roseaux étoient le rendez-vous d'une caravane emplumée qui faisoit les préparatifs de son départ ; j'écoutois le gazouillement de l'hirondelle comme Tavernier enfant auroit prêté l'oreille

au récit d'un vieux voyageur : j'enviois le sort de ces oiseaux qui ne sèment ni ne labourent, et qui bien différents des hommes sur la terre traversent les plaines du ciel sans y laisser de tristes marques de leur passage.
La nuit descendoit, les roseaux s'agitoient, le lac battoit ses bords, les grandes voix de l'automne sortoient des marais et des bois, j'échouois mon bateau au rivage, je retournois au chateau ; dix heures sonnoient trop tard pour mon impatience. à peine retiré dans ma chambre, ouvrant ma fenêtre et

fixant mes regards sur les nuages, qui voloient au dessus de la petite cour, les facultés de mon âme s'exaltoient jusqu'au délire ; je montois avec ma magicienne sur les nuages ; roulé dans ses cheveux dans ses voiles, j'allois au gré des tempêtes agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des montagnes ou tourbillonner sur les mers ; nageant, plongeant dans les espaces, descendant du trône de Dieu aux portes de l'abyme, les mondes étoient livrés à la puissance de mes amours ; au milieu du désordre des élémens

je mariois avec ivresse la pensée du danger à celle du plaisir ; les souffles de l'aquilon ne m'apportoient que les soupirs de la volupté, le murmure de la pluie m'invitoit au sommeil sur le sein d'une femme ; les paroles que j'adressois à cette femme auroient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre des tombeaux.
Ignorant tout [au-dessus, d'une autre plume, entre parenthèses, avec renvoi : Sachant tout] à la fois vierge et amante, ève innocente, ève tombée, l'enchanteresse par qui me venoit ma folie, étoit un mélange ineffable de mystère et de passion, je la plaçois

sur un autel, et je l'adorois, l'orgueil d'être aimé d'elle augmentoit encore mon amour ; marchoit-elle ? je me prosternois pour être foulé sous ses pas, ou pour en baiser la trace ; je me troublois à son sourire je tremblois au seul son de sa voix ; je frissonnois de désir, si je touchois ce qu'elle avoit touché, l'air exhalé de sa bouche humide pénétroit dans la moëlle de mes os, couloit dans mes veines au lieu de sang, un seul de ses regards m'eut fait voler au bout de la terre ; quel désert ne m'eut suffi avec elle ?

À ses cotés l'antre des lions se fut changé en palais, et des milliers de siècles eussent été trop courts pour épuiser les feux dont je me sentois embrasé. à cette fureur de l'amour, se joignoit une idolatrie morale ; car par un autre jeu de mon imagination cette phryné aux lèvres de laquelle j'aurois voulu rester suspendu une éternité toute entière, cette bayadère séduisante qui m'attiroit mollement sur ses genoux et m'enlaçoit dans ses bras, étoit aussi pour moi la gloire et surtout l'honneur ;

la vertu lorsqu'elle accomplit ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la pensée la plus rare, donneroient à peine une idée de cette autre sorte de bonheur. je trouvois à la fois dans ma création merveilleuse, tous les enchantemens des sens, et toutes les jouissances de l'ame, accablé et comme submergé par les doubles délices, je ne savois plus quelle étoit ma véritable existence, j'étois homme et n'étois plus homme, je devenois le nuage le vent, le bruit ! j'étois un pur esprit, un être aërien

chantant la souveraine félicité : je me dépouillois de ma nature pour me confondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois la passion reçue et donnée, l'amour et l'objet de l'amour.
Tout à coup frappé de ma folie, des cris involontaires s'échappoient de mon sein, je me précipitois sur ma couche ; je l'arrosois de larmes cuisantes, que personne ne voyoit et qui couloient en secret pour un néant, [mots biffés : bientôt je ne pouvois plus]

bientot je ne pouvois plus rester dans ma tour ; je descendois à travers les ténèbres, j'ouvrois furtivement la porte du perron, comme un meurtrier, et j'allois chercher dans les grands bois le repos qui me fuyoit, après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappoient ainsi que l'ombre, objet de mes folles poursuites, je m'appuyois contre le tronc d'un chêne, je regardois la lune à travers la cime dépouillée des bois, ou les corbeaux que je faisois s'envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, je ne sentois ni le froid ni l'humidité de la nuit ; l'haleine glaciale de l'aube ne m'auroit pas même tiré du fond de mes

pensées si à cette heure la cloche du village ne s'étoit fait entendre.
Dans la plupart des hameaux de la Bretagne, c'est ordinairement à la pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés ; cette sonnerie composée par trois notes répétées sans fin qui [mot biffé] un petit air monotone [au-dessus de la ligne], mélancolique et champêtre ; rien ne convenoit mieux à mon ame malade et blessée que d'être rendue aux misères de la vie par la cloche qui annonçoit la mort, je me représentois le pâtre expiré dans sa cabanne inconnue, et déposé pour jamais, dans un cimetière non moins ignoré ; qu'étoit il venu faire sur la terre ? moi même que ferois-je dans le monde, puisqu'enfin je devois passer

à l'éternité ? ne valoit il pas mieux partir au matin, et arriver de de bonne heure, que d'achever le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour ? cette pensée me faisoit monter le rouge au visage ; un profond désir de la tombe me saisissoit.
Dans les passions qui ont agité ma jeunesse, j'ai souvent souhaité de ne pas survivre à l'instant du bonheur. si j'étois aimé je craignois qu'on ne m'abandonnat. l'idée de l'inconstance humaine venoit empoisonner ma joie ; plus je sentois mon cœur inépuisable, plus je